CHAPITRE IV
GRÉGOIRE XVI ET LES ETATS PONTIFICAUX. (lS3l-l832.)
La double lâche léguée par Pie VIII mourant à son successeur : discerner et condamner les erreurs du siècle, était d'autant plus difficile à remplir, que la plupart de ces erreurs s'abritaient sous des dénominations équivoques. La plus équivoque de ces dénominations était celle de libéralisme. L'agitateur révolutionnaire Mazzini se disait libéral, comme le protestant conservateur Guizot, comme le prêtre ultramontain La Mennais, comme le groupe de jeunes catholiques, Gerbet, Rohrbacher, qui, depuis plus d'un mois, dans le journal r Avenir, guerroyaient vaillamment pour « Dieu et la liberté » ^. Le sens du mot, au surplus, n'était pas exactement le même dans les diverses nations. En Italie, li mouvement libéral semblait se confondre avec le mouvement pour l'indépendance nationale, et, à ce titre, de sincères croyants, tels que Silvio Pellico et Manzoni, l'acclamèrent. En Angleten-e, le libéralisme s'entendait plutôt dans un sens dogmatique ; et Newman, croyantie voir dans l'agitation d'O'Conncil et des catholiques irlandais, le leur reprochait comme un crime -. Chez le chef du mouvement libérai en France, l'abbé de La Mennais, le libéralisme était destiné à prendre successivement les formes les plus diverses : parti de l'ultramoiitanisme le plus ardent, il était en voie d'aboutir à la révolte déclarée contre le pape. L'équivoque ne cessera que lorsque l'autorité suprême du Saint-Siège aura dciiui et condamné l'erreur libérale.
Caractère
général du
pontificat de
Grégoire \\l:
la lutte contre
le libéralisme.
Difficultés
spéciales
de cette lutte.
I. L'Avenir, f.ndé le i6 octobre i83o, portait, en tète de ses colonnes, celte devise : « Dieu et la liberté ».
3. Sur le sens que Ne vnian altacbait au libéralisme et sur la manière dont i! !e ccnd.ninait, voir son Hist. de mes opin. rel, p. 437-4A4. Cf. Thlre.vl-Dam...x, la Renaissance cathol. en Amjl.^ t. I, p. a3, kjû.
Le
mouvement
libéral en
Italie et dans
les Etats du
Saint-Siège.
Les sectes révolutionnaires entreprennent de le liiriger.
Mazzinî, ■S>>a plan.
Il (. :nloite
le sentiment
national et la
haine contre
l'Autriche.
C'est en Italie, c*est dans les Etats mêmes du pape, que le mot de libéralisme couvrit les aspirations les plus divergentes. Expression d'un noble sentiment d'indépendance nationale pour les uns, de vagues tendances constitutionnelles ou démocratiques pour les autres, de sourdes méfiances envers le Saint-Siège pour plusieurs, il fut, pour les sociétés secrètes, qui s'emparèrent du mouvement, le mot sonore par lequel des meneurs hypocrites tentèrent de justifier les attentats les plus sacrilèges contre l'Eglise et les conspirations les plus dangereuses contre Tordre social.
L'homme qui allait devenir l'inspirateur et le chef de l'agitation révolutionnaire en Italie, l'organisateur de la Jeane Italie et de la Jeuae Europe, Giuseppe Mazzini, a résumé sa tactique dans ce passage de ses Instructions : « En Italie, le peuple est encore à créer ; mais il est prêt à déchirer l'enveloppe qui le retient... Il y a des mots régénérateurs, qui contiennent tout ce qu'il faut souvent répéter au peuple: liberté, droits de l'homme, progrès, égalité, fraternité. Voilà ce que le peuple comprendra, surtout quand on lui opposera les mots de despotisme, privilèges, tyrannie, esclavage, etc. Le difficile n'est pas de convaincre le peuple ; c'est de le réunir. Le jour où il sera réuni, sera le jour de l'ère nouvelle *. » Le peuple une fois soulevé, les princes le suivraient. « Le pape, écrit le fameux agitateur, entrera dans la voie des réformes par la nécessité ; le grand-duc de Toscane, par inclination, faiblesse ou imitation ; le roi de Naples, par contrainte; le roi de Piémont, par l'idée de la couronne d'Italie ))2.
L'idée de l'unité nationale de l'Italie fut une de celles que les sociétés secrètes exploitèrent avec le plus de succès, u L'histoire de l'Italie pendant le xix® siècle, écrit Claudio Jannet, montre plus qu'aucune autre comment l'action néfaste de la franc-maçonnerie et des sectes sorties de son sein fausse le développement de la vie publique chez les peuples où elles réussissent à s'implanter. L'Italie,
1. Cité par LuBiENSKi, Guerres et révolutions d'Italie, Paris, 1862, p. 46, et par Claudio Ja-Nnet, la Franc-Maçonnerie au XIX siècle, un vol. in-80, Avignon, iSSa, p. 1/18-149. . '
2. Deschamps, les Sociétés secrètes et la société ^ 3 vol. in-S*^, Paris et A\i^aion, 1881, t. II p. 375.
centre prédestiné de la civilisation par excellence, avait été, par une conséquence même de sa destinée, le champ de bataille des autres peuples. Les rivalités de ses propres enfants et surtout le régime républicain de ses munici^lités, l'avaient empêchée de former une nation, à l'époque où les autres races européennes se constituaient en monarchies compactes. La domination étrangère, à laquelle quelques-unes de ses provinces étaient soumises, était devenue particulièrement pénible à supporter au xix* siècle. D'une part, le sentiment des nationalités s'était développé partout, à mesure que les gouvernements se centralisaient au détriment des autonomies locales ; d'autre part, l'annexion injuste de la Yénétie par le traité de Campo- Formio, et le scandaleux mépris du droit dont avait fait preuve le congrès de Vienne, en sanctionnant cette injustice, avaient gravement compromis le principe de légitimité que l'Autriche pouvait invoquer sur le Milanais ^ . »
L'indépendance et l'unité de l'Italie furent donc des mots d'ordre habilement choisis par les sectes. Mais des esprits avisés eussent facilement compris que, derrière ces buts apparents, des visées hostiles au catholicisme se cachaient. « L'Italie se couvrit de sectes, dit un écrivain très au courant de leurs menées. La franc-maçonnerie, renforcée du carbonarisme, était humanitaire ; sa fraternité universelle pouvait se traduire en ce qui s'appelle de nos jours socialisme et, eu langue radicale, fédération des peuples. Elle était antl catholique ^. » Ce que voulaient avant tout les sectes, c'était la destruction du pouvoir temporel du pape et de l'Eglise catholique elle-même.
Au premier rang de ceux qui eussent dû apercevoir, dénoncer e. combattre ces visées sacrilèges, était l'homme d'Etat qui se donnait alors le rôle de diriger la politique des grandes puissances de l'Europe contre la Révolution : le prince de Metternich. Le ministre autrichien se rendit nettement compte de la puissance acquise, au lendemain de la révolution de i83o, par les sectes qui se groupaient autour de la franc-maçonnerie. « Ni le cabinet des Tuileries, écrivaitil à l'ambassadeur d'Autriche à Paris, ni personne ne peut plus mettre en doute la somme des dangers qui menacent le corps social,
Il vise
la destruclioB
du pouvoir
temporel
du
Saint -Siège.
Altitude
du prince
de Metternich,
premier
ministre
d'Autriche,
à l'égard det
sectes.
1. Cl. Jin^sET, la Frenc Maçonnerie au XlX* sièx^le, p. i47-i48. (Le livre pul'Iié sous ce titre n'est que la reproduction du tome III de l'ouvrage : les Sociétés secrètes et la société, par Deschamps, lequel tome III est l'œuvre de Claudio Jannct.)
2, MmeRATTAZzi. Ralta::i et son temps, documents inédits, Pari>, 1881, l. I, p. ao, 4^'. (jf. SiLB!<G\iiDi, Ciro Menotliy au chapitre intitulé / carbonari e le associa: ioiU ugrcU,\
Hisl. gén. de l'Eglise. — \\l\
HISTOIRE fîÉNéRALE DE l/ÉGLISE
Il cherche
surtout à préserver t la tranquillité des pouvoirs établis ».
par suite de la force extrême qu'a acquise, à l'ombre de la tolérance et de l'impunité, une secte antisociale, qui, sous cette égide, a su se constituer un gouvernement solide et compact^. » Mais, après avoir si nettement constaté ricnmense puissance destructive des sociétés secrètes, quelle est l'institution que le célèbre diplomate cherche à préserver de leurs coups ? Ce n'est point ce principe de la légitimité, dont il s'est proclamé le défenseur au congrès de Vienne, car on le voit montrer à l'égard du roi Charles X et du duc de Bordeaux un « dégagement égoïste ». Ce ne sera pas davantage ce pouvoir temporel du Saint-Siège dont il se dit le premier défenseur, car il ne le protégera qu'en essayant de le dominer. C'est avant tout, c'est, peuton dire, uniquement « la tranquillité des gouvernements de fait », y compris cette monarchie de Juillet qu'il vient de faire reconnaître à son souverain. Tout l'effort de Metternich — sa correspondance diplomatique en fait foi — consistera à essayer de circonscrire le péril révolutionnaire, et particulièrement à tenter de décider le roi Louis-Philippe à entrer dans la voie des mesures répressives contre les sectes. Dans plusieurs pièces diplomatiques de cette époque, qu'il a intercalées au cours de ses Mémoires, on le voit mettre en avant, pour agir sur le roi des Français, la part prise par les bonapartistes à l'action des sociétés secrètes. « Les fils de Louis Bonaparte, dit-il, sont à la tête des insurgés qui veulent conquérir la capitale ^. » Plus tard, revenant avec plus de précision sur son point de vue, il écrira : u La France est géographiquement placée de manière que la monarchie bonapartiste n'aurait qu'à franchir les Pyrénées, et que la répiablique bonapartiste n'aurait qu'à franchir les Alpes, pour se donner la main dans le royaume de France ^. »
L'œuvre
du libéralisme révolutionnaire
. dans l'Etat poiilifical.
Pendant que le fameux homme d'Etat poursuivait ces négociations à peu près stériles, les sectes avaient profondément bouleversé l'Etat pontifical.
L'étincelle qui détermina l'explosion révolutionnaire était partie de la ville de Modène. Un familier intime de François IV, duc de
I Metter'nich, Mémoires, t. V, p. 355«