J. DiDioT, dans Un siècle, p
kantien.
éïAT POLITIQUE, SOCIAL ET RELIGIEUX DU MONDE CHRÉTIEN 3l
plus à ces doctrines, aux yeux des hommes de ce temps. Victor Cousin, après son voyage de 1817 en Allemagne, colora son éclerlisme d'une teinte kantienne fortement marquée. Les esprits conservateurs essayèrent d'opposer d'abord à ce courant un cartésianisme additionné de philosophie écossaise. D'autres, comme Bonald, tentèrent de le combattre par tin traditionalisme outré. En 1823, l'abbé de La Mennais, dans son Essai sur l'indifférence, donna à cette doctrine l'éclat de son grand talent. Selon lui, l'accord du genre humain sur une doctrine morale était la suprême, et, à tout prendre, l'unique garantie que nous pussions avoir contre l'erreur. La Mennais croyait alors, û est vrai, que l'Eglise catholique était l'incarnation concrète et vivante de la croyance générale des hommes, et par là il pensait sauvera la fois la cause de la religion et celle de la raison. Mais les esprits réfléchis dénonçaient déjà les vices de cette doctrine trop étroite et trop absolue, qui devait conduire son malheureux auteur vers ce même gouffre du panthéisme où les héritiers de Kant étaient d(*jà parvenus.
Le péril était d'autant plus grave, que le criticisme kantien, franchissant le domaine des sciences purement philosophiques, ej^erçait visiblement son influence dans le domaine des croyances religieuses. Le protestantisme d'abord, puis le catholicisme luimême, en subirent les atteintes.
Le double effort fait, par Schleiermacher d'une part et par Hegel de l'autre, pour raccommoder la théologie protestante avec la philosophie allemande, n'avait abouti qu'à l'imprégner de subjectivismc et de panthéisme, u La religion, disait Schleiermacher, n'est que le sens intime du contact avec Dieu », et il prétendait que la foi, ainsi entendue, crée la théologie, au lieu de se laisser formuler par elle. PoiK Hegel, la religion n'était que « la conscience que Dieu a de lui-même dans l'être fini », et il aboutissait à prétendre que christianisme et hégélianisme avaient le même contenu ; la forme seule différait K
On voit les conséquences funestes de pareilles doctrines. Car,-
L'éclectisme
de
Victor Cousin
Le
Iraditionalisroe
de
La Mennais.
Le théologiqua.
Les théories religieuses de Schleiermacher et de Hegel.
I. Sur les blasphèmes de Hegel contre les dogmes et les pratiques catholiques en général, et contre lEucharislie en particulier, voir BARTHéLEMT-SAi:<T-HiLAinB, Viclor Cousin, t. I, p. 33^, t. lll, p. 3-3, et Victor Cousi:^, dans la Revue des De x Mondes du i''" août iSGO, p. 617-618. — Sur les doctrines religieuses de Schleiermacher et de Hegel, ci". Gotau V Allemagne religieuse, le Proleslantisnie, p. 78-93. U Catholicisme, t. il, p. 81.
Leur influence
sur
ia théologie
catholique
allemande.
Oeorges
Hermès
ainsi qu'on l'a fort justement remarqué, « si la religion n*est rien de plus qu'un fait de conscience, l'histoire d'une religion sera, tout simplement, l'histoire des développements de la conscience religieuse... La religion hébraïque, par exemple, sera considérée comme un produit du peuple hébraïque. On la traitera, a priori, comme si elle n'était pas un fait révélé, extérieur et supérieur à Israël ; elle sera considérée comme la création d'Israël. Mais Israël ne peut pas s'être fait sa religion à la façon que racontent les écrits de l'Ancien Testament, car il n'est aucun peuple chez qui la conscience relii^ieuse se soit éveillée d'une telle façon. De là les hypothèses sur les écrits de la Bible, leur date, leur succession, sur les stratagèmes de leur composition *. > La critique historique de Strauss, de Baur, de Renan, de Harnack, est au bout de ces théories religieuses.
Le catholicisme allemand ne devait pas échapper à cette influence. Un professeur de théologie de la faculté de Bonn, Georges Hermès, émettait, en i8o5 d'abord, dans ses Recherches sur la vie intérieure du christianisme, puis, en 1819, dans son Introduction philosophique, l'idée d'une apologétique nouvelle, qui, négligeant le rôle de la grâce dans la production de l'acte de foi, en faisait un produit de la (( raison pratique », entendue au sens de Kant. Pour Hermès, les faits historiques, prouvés vrais par l'histoire d'une vérité « extérieure », ne deviennent « intérieurement vrais » que par l'adhésion de la raison pratique ; et les commandements de Dieu n'acquièrent de force obligatoire qu'après avoir été, par suite d'un examen, reconnus conformes à la raison pratique ^. Les pires doctrines du modernisme étaient en germe dans un pareil système.
Les sociétés secrètes.
Evolution de la francmaçonnerie.
Ces théories étaient, du moins, professées, enseignées et propagées au grand jour. L'Eglise pouvait facilement se prémunir contre elles. Il n'en était pas ainsi des idées subversives de tout ordre religieux et social qui se propageaient dans les sociétés secrètes.
Soit que les crimes de l'impiété révolutionnaire eussent discrédité
i.GoYAU, r Allemagne religieuse, le Proteslantisme, p 89-81. 3. GoYAU, C Allemagne religieuse^ le Catholicisme, t. 11, p. 2-ia.
le programme de la maçonnerie S soit que ia puissante main de Napoléon, en la faisant l'instrument de ses desseins, lui eût enlevé la rigueur de son autonomie ^, elle perdit momentanément, en grande partie, son caractère antichrétien. Tandis qu'en France Napoléon remplissait les loges de ses agents et en faisait des foyers de propagande impérialiste, les loges allemandes et les loges italiennes se donnèrent pour but d'entraîner et d'enflammer le peuple, les premières contre l'empire français, les secondes contre l'Autriche. Mais, yers 1811, la célèbre société parut se réorganiser sur de nouvelles bases, en reprenant son vieil esprit ^.
Dans quelles mesures le Tugendbund d'Allemagne, le carbonarisme d'Italie et la charbonnerie française appartinrent-elles à la francmaçonnerie ? En furent-elles des ramifications proprement dites ? Ne s'y rattachèrent-elles que par des liens d'affiliation plus ou moins étroits ? Il est difficile de le préciser. Ce qui est certain, c*est que le mouvement révolutionnaire qui se produisit en Europe de i8i5 à 1828, se fit surtout par ces trois associations.
L'histoire du Tup^endbund (association de la vertu) nous est suc- ^
1 ^ ,, , . . ^ T-, T^ Tagend'aii
tout connue par les ouvrages d un écrivain protestant, Ed.-Em. allemand.
Eckert *, et par les polémiques que ces ouvrages ont soulevées en Allemagne. Cette association avait été fondée, en 1807, par le baron de Stein, ministre de l'intérieur à Berlin, sous le prétexte de hâter la chute de l'empire de Napoléon et d'y substituer une Allemagne « grande et une », en réalité pour propager, par l'Allemagne unifiée sous la direction de la Prusse, les principes maçonniques de la Révohition. En une phraséologie bien germanique, on présentait la philosophie, la philologie et la science de la nature comme formant « la
I. P. Dbsghâmps, les Sociétés secrètes et la société, 5» édit., 3 vol. in-8", Avignon, 1881, t. II, p. aai.
a. « Protégée, disait Napoléon, la maçonnerie n'est pas à redouter. Telle qu'elle ••t aujourd'hui, elle dépend de moi, je ne veux pas dépendre d'elle. » Voir *"*^ (Max DouMic), le Secret de la franc-maçonnerie, un vol. in-ia, Paris, igoS, p. 199aoo.