BERNiscoM, II!, :i23-aa
l'église en PORTUGAL, ESPAGNE, RUSSIE, SUISSE ET ITALIE 2o3
« Et toute l'Europe, catholique ou protestante, libérale ou non, lut, avec une émotion irrésistible et une sympathie qui honore la nature humaine, cet exposé pathétique *. »
Trois ans plus tard, le i3 décembre i845, le tsar de Russie arrivait à Rome à quatre heures du matin, et, descendu au palais Giustiniani, demeure de son représentant, faisait aussitôt avertir le Vatican et demander une audience. Grégoire XVI fit répondre qu'il recevrait le monarque le jour même, à onze heures et demie. Que se passa t-il dans l'entrevue qu'eurent ensemble le pape et l'empereur ? On ne le sut jamais du vivant de Grégoire XVI, qui se contentait de répondre, quand on l'interrogeait : « Je lui ai dit tout ce que le Saint-Esprit m'a dicté. » On eut cependant des indices suffisants que le Vicaire de Jésus-Christ avait dignement représenté son Maître devant le persécuteur couronné. Le cardinal Wiseman nous les a rapportés dans ses Souvenirs :
« Un Anglais, qui se trouvait dans une partie du palais que le visiteur impérial traversa au retour de son entrevue, décrivit l'apparence altérée du monarque, fsicolas, en entrant, avait déployé la contenance assurée et l'aspect royal habituels à sa personne. Il était libre, à son aise, prodiguant du regard et du geste ses salutations bienveillantes. En traversant la longue suite des antichambres, il était bien cet aigle impérial, « aux plumes unies et au regard perçant », dans toute la force d'un bec et de serres auxquels jamais proie n'avait résisté. Il retourna, la tête découverte, les cheveux en désordre, l'oeil hagard, le teint pâle, comme si, pendant cette heure, il avait souffert tous les maux d'une fièvre prolongée. Il n'attendit pas que sa voiture vînt se placer au bas du perron. Il s'élança dans la cour intérieure, et se fit éloigner au plus vite de ce théâtre d'une défaite évidente. C'était l'aigle arraché de son aire ; ses plumes étaient froissées, et son œil éteint par une puissance méprisée jusqu'alors. » 2
Vingt et un ans plus tard, dans un nouvel exposé de la situation des catholiques en Russie, Pie IX révéla les détails de l'entrevue de iSl\b. Grégoire XVI, effectivement, était entré dans le vif de la question, rappelant hardiment à l'empereur les lois de l'empire qui blessaient le plus les catholiques, et les faits de brutalité par lesquels
Entrevue
à Rome du
pape et du tsar
(i3 décembre
Caractère
de cette enlrerut.
Détailf
de cette entrevue.
1. Lbscceur, p. 80-81. On trouvera la traduction française de l'Exposé de Gr^ goire XVI dans Lesccecr, op. cit., p. ^09 433. a. WiSBMAN, Souvenirs... , p. 48i-4S2.
HISTOIHE G15NKRALE I3E L EGLISE
Ses conséquences.
les lois avaient été appliquées ; et il lui avait remis un écrit clans lequel toutes ces choses se trouvaient appuyées de pièces justificatives. Nicolas était sorti en promettant qu'il supprimerait tous les abus dont il prendrait connaissance ; et sans doute faut-il attribuer à cette entrevue l'origine d« concordat que le tsar signa, le 3 août 1847, ^^^^ ^^ successeur de Grégoire XYI. Quoi qu'il en soit, la presse européenne fut à peu près unanime à rendre justice au pape, dés qu'elle connut le sens de cette audience. « C'est toujours un magnifique spectacle, écrivait le journal la Réforme, que le combat du droit contre la force. La papauté s'est montrée digne de ses beaux jours. La justice, le droit, la liberté ont trouvé un interprète dans le sanctuaire romain. La conscience moderne peut être satisfaite * )>•
Affiïires Ainsi parlait un organe important de la presse libérale, heureux
Oeouisie. ^g ^^^-^ flétrir les attentats d'un despote par le pontife romain -Tl est juste d'ajouter que, durant le même temps, Grégoire XVI avait été obligé de condamner, avec une pareille énergie, des actes non moins attentatoires aux lois de VEglise, commis par un gouvernement purement démocratique, celui de la Suisse. Conflit Une des décisions les plus sages du congrès de Vienne avait été
politique entre ^j'as^^u^er l:i neutralité de ki République helvétique, en lui rendant, « fédéraux » SOUS la garantie des grandes puissances européennes, sa constitution fédérale. Brisant la constitution unitaire que Napoléon lui avait donnée en i8o3, et qui ne répondait pas aux traditions et aux besoins d'un pays façonné depuis des siècles à l'indépendance cantonale etcommunale, les monarchies alliées avaient stipulé que chaqife canton conserverait sa souveraineté absolue et pris des garanties pour empêcher qu'un seul d'entre eux ne prévalût jamais sur les autres. Toutefois une diète, composée des députés des vingt- deux cantons, volant à raison d'une voix par canton, devait se réunir tour à tour à Zurich, à Berne et à Lucerne, pour délibérer sur les affaires com-
et les radicaux.
I. Un des épisodes les plus émouvants de la persécution des catholiques polonais i>ar le gouvernement russe, est l'histoire des odieux traitements inflij,'('!S aux religieiises basiliennes de Minsk. Voir Martyre de sœur Irena Macrina Mieczysloska et de ses compagnes en Pologne, 4' édit., Paris, Gaume frères, i846.
L ÉGr.lSE EN i'OH riJGAL, ESPAGNE, RUSSIE, SUISSE ET ITALIE 200
munes et pour aplanir les différends intérieurs. Mais cette solution n avait pas été également acceptée partons. Tandis que les « fédéraux» s'y attachaient comme à la renaissance de leurs vieilles traditioiis, les (( radicaux » travaillaient à la constitution d'un Etat plus centralisé, dont ils espéraient devenir les maîtres. Réduit à ces termes, le conflit restait purement politique, Ce qui en aggrava l'importance, c'est que là, comme en France, en Belgique, en Italie, en Espagne, en Russie, comme presque [)artout à celte époque, la question sociale, la question religieuse et la question politique se mêlèrent intimement. A la suite des révolutions de 1 83o, la Suisse était devenue comme une terre d'asile pour les réfugiés révolutionnaires des divers pays. Des Landes de réfugiés français, italiens, allemands, s'y étaient donné rendez-vous. En i83/i, ils y appelèreutle fameux conspirateur Mazzini, qui, le i5 avril de cette année, créa à Berne une alliance cosmopolite sous le nom de Jeune Europe. Celte alliance centralisait les efforts de plusieurs sociétés particulières, confédérées entre elles : la Jeune Italie, la. Jeune Allemagne ^ \â Jeune Suisse •. L'esprit de la franc-maçonnerie inspirait toutes ces associations. Les autorités de Genève avaient bien fait arrêter, au mois de janvier i83/j, quelques bandes de réfugiés suspects ; mais les pouvoirs cantonaux de Berne et de Vaud les avaient laissé s'organiser.
Le parti radical, dont ils secondaient les tendances, eut bientôt partie liée avec eux. Mazzini resta deux ans en Suisse. Il y déploya une grande activité, y apportant cet esprit toujours hostile au catholicisme, toujours opposé aux monarchies, mais déiste et mystique, qui séduisait les jeunes hommes de ce temps. Sa devise était : « Liberté, égalité, humanité, un Dieu, un souverain, la loi de Dieu. » Ses disciples se recrutaient surtout dans les classes aisées : juristes, médecins, professeurs, officiers. Il se disait hostile aux carbonari, « mais il employait les mêmes procédés, les soulèvements partiels, et le meurtre des princes et des traîtres » -. C'est pendant le séjour de Mazzini en Suisse qu'on vit naître et se multiplier dans ce pays toulcs ces associations scientifiques, historiques, littéraires et agricoles, qui devinrent des moyens efficaces de propagande révolutionnaire, et qui se répandirent plus tard, au grand détriment de la reli-
Sur ce conflit
politique,
se greffe un
conflit social
et
religieux.
Intervention des sociétés
secrètes en faveur du parti radical.
Mazzini eu Suisse.
I. Il )' cul plus tard la Jeune France, la Jeune Pologne, la Jeune Espagne.
a. Seignouos, Ilist. pal. de V Europe contemp. , p. 817 ; Descuamps, les Sociétés tecrèles et la société, t. H, p. 27/4-275 ; Eckert, Magazin der Ecweis/ûhrung fur Verurlhciiiuuj (/« Fr>'imniirer Ordens, t. II, p. 218-219.
Les soutiennent
le parti féiléraliste.
Organisation
de l'Eglise
catholique en
Suisse.
Principaux incidents
de la lutte
entre les
deux partis.
Premier incident :
projet de revision du pacte fédéral (i833).
^ion et du bon ordre social, en Italie *. Entre te^nps, les radicaux, arrivés au pouvoir dans les cantons de Soleure, de Zurich, d'Argovie et de Bâle, y abolissaient sans distinction les droits seigneuriaux, les droits de bourgeoisie et tous les privilèges, y favorisaient la propagande protestante et impie, et multipliaient les entraves aux œuvres catholiques.
Le parti fédéraliste, attaché aux meilleures traditions du pays, redoutait l'agitation révolutionnaire, et était vivement soutenu par les catholiques. Dans plusieurs cantons, des collèges florissants dirigés par les jésuites propageaient, parmi la jeunesse de la bourgeoisie, les vraies doctrines romaines. Un clergé pieux et discipliné travaillait à entretenir parmi le peuple une foi solide, également éloignée des superstitions puériles et des nouveautés dangereuses. Ce clergé se trouvait réparti en cinq diocèses, ne relevant d'aucune métropole et dépendant directement du Saint-Siège, représenté par un nonce qui résidait à Lucerne, Les catholiques, amenés à s'organiser pour la défense de leurs croyances et de leurs institutions, comptaient trois principaux chefs : l'avocat Meyer, qui mit au service de la cause ses remarquables talents de jurisconsulte et de diplomate, l'avoyer Siegw^art-MuUer, croyant sincère et démocrate convaincu, et un paysan du pays de Schwytz, Joseph Leu, homme simple, mais d'une foi inlu'épide et d'une éloquence naturelle qui soulevait les foules.
Quatre incidents principaux marquèrent la lutte qui s'éleva entre les deux partis, et qui devait aboutir sous Pie IX, à la guerre du Sonderbund. Ce furent : 1° le projet de modification du pacte fédéral, en 1 832 ; 2° la conférence de Baden, en i834 ; 3° le coup de force du parti radical contre le gouvernement conservateur du canton de Vaud, en janvier i845 ; et 4" la formation d'une alliance entre les sept cantons catholiques de la Suisse, en décembre 1845.
Une revision du pacte fédéral, permettant à la majorité radicale et protestante de la diète de gouverner l'administration civile et religieuse de chaque canton, était, nous l'avons vu, le premier article du programme du parti radical. Il fit appel, pour la préparer, à la science d'un éminent jurisconsulte, que nous rencontrerons plu-
I. Paolo Mencacci, M'emorie documenlate per la storia délia rivoluzione italiana, ua vol. in-8', Roma, 1879, *• I> P- ^® ^'s*
l'église en PORTUGAL, ESPAGNE, RUSSIE, SUISSE ET ITALIE 2O7
sieurs fois dans la suite de cette histoire, Pellegrino Rossi. Né à Carrare, en 1787, docteur en droit en 1806, professeur de procédure civile et de droit pénal à Bologne en 181 4, puis de droit roin.in à Genève, célèbre par la part qu'il avait prise, en i8i5, à l'entreprise éphémère de Murât, roi de Naples, et par la publication en France, en 1818, d'un traité de droit pénal qui lui avait valu la réputation de grand criminaliste, Pellegrino Rossi, honoré du droit de bourgeoisie à Genève en 1819, membre du conseil de Genève depuis 1820, réputé en Italie, en France et en Suisse, non seulement comme jurisconsulte, mais encore comme orateur et homme d'Etat, était certainement alors le personnage dont la Confédération helvétique s'enorgueillissait le plus. Catholique, comme ses compatriotes Silvio Pellico et Manzoni, il avait, comme eux, pris part au mouvement libéral en Ralie et même appartenu, diton, au carbonarisme. Ses opinions modérées le rattachaient à l'école que représentaient en France Guizot, Royer-Collard et Villemain. Nul ne sembla plus apte à rédiger et à faire réussir une revision du pacte fédéral. Le projet dont il fut nommé le rapporteur à la diète fédérale qui se réunit à Lucerne, en i832, s'inspirait de l'acte impérial de i8o3, transportait à la diète les plus importants des pouvoirs qui, depuis 181 4, appartenaient aux autorités de chaque canton.
C'était l'écrasement des catholiques. Les trois cantons primitifs d'Uri, de Schvvytz et d'Unterwald, convoquèrent à Sarnen les représentants des cantons qui voudraient maintenir le pacte fédéral. Les cantons catholiques répondirent à cet appel. Ils ne formaient, il est vrai, qu'une faible minorité. Mais la cause qu'ils défendaient devint facilement populaire. Les pâtres et les paysans des petits cantons se méfièrent d'une constitution qui risquait de les dépouiller de leurs droits traditionnels, au profit des gens des villes et des grands cantons. Aussi, malgré la dissolution de la ligue de Sanicn, malgré les habiles modifications apportées au projet par le savant jurisconsulte, quand la nouvelle constitution, approuvée le 17 juillet i832 par la diète, fut soumise au vote des cantons, la majorité de ceux-ci la rejeta. C'était une victoire pour le catholicisme et pour la liberté.
Pellegrino
Rossi
Il propose
un projti de
revision
favorable
aux radicaux.
Opposition des cantons
Ligue de Sarnen.
Echec du projet.
HiSTOlHË GE.NEKALE DE L EGLISE
Deuxième incident ; conférence de Baden
Les quatorze
articîes de Baden.
Ils constituent
une sorte de Constitution civile du clergé.
Condamnation
des quatorze
articles par
Grégoire Wl
(17 mai i835).
Persécution
des catLoiiques.
Mais la secte qui avait, dans cette affaire, directement visé le catholicisme, ne se tint pas pour battue. Le 20 janvier i83/i, des délégués des cantons de Berne, de Lucerne, de Soleure, de Thurgovie, de Bâle-Gampagne, de Saint-Gallet (t'Argovie, se réunirent à Baden. Le président de la réunion, Edouard Priffer, déclara, dans son discours d'ouverture, que la Suisse devait être indépendante en matière de religion comme elle l'était en politique. Puis il proposa les mesures qui devaient, selon lui, assurer cette indépendance. Le résultat de la conférence de Baden fut le vote de quatorze articles, dont l'un mettait a les assemblées synodales sous la surveillance du gouvernement »), dont un autre « soumettait les publications et les actes àc l'autorité ecclésiastique au placet de l'autorité civile », dont un troisième déclarait les ecclésiastiques a tenus, non seulement à ne faire aucun cas de tout ce qui serait contraire aux présentes dispoiiltions, mais, de plus, de le dénoncer à l'autorité respective ». La conférence prétendait aussi obliger les prêtres catholiques à bénir les mariages mixtes, s'engageaità diminuer le nombre des fêtes et des jours de jeûoe, soumettait à une approbation gouvernementale les règlements intérieurs des séminaires et des couvents. Les quatorze articles de Baden rappelaient, en un mot, la Constitution civile du clergé de France.
Le 17 mai i835, Grégoire XVI condamna les quatorze articles de Baden par une Lettre aux évêques et aux fidèles de Suisse ^ Il dénonça « les hommes méchants qui, disait-il, sous le masque imposteur de l'intérêt publia, faisaient passer en lois des doctrines perverses et erronées ». Les radicaux répondirent à cette condamnation en expulsant de Lucerne, le 4 novembre i835, le nonce apostolique, Mgr de Angelis, en fermant des écoles catholiques et des noviciats, en tracassant les communautés religieuses par des inventaires répétés et des visites incessantes, en multipliant les écoles protestantes, en donnant une chaire de théologie au professeur allemand Strauss, fameux par ses attaques contre la di\initc de Jésus-Christ.