M. G U., Eplst , I, 2'J
sembla toutes ses forces. Il écrivit pour LuU, son chorévêque, ses dernières instructions, que le moine Willibald nous a conservées' ; puis il s'embarqua sur le Rhin, accompagné d'une cin- g^^ mariyr» quantaine de prêtres, de clercs, de moines, et de quelques serviteurs armés. La flottille arriva au milieu de ces piétines marécageuses qui, quatre siècles plus tard, devaient être en partie englouties et former legclfe du Zuyderzée. Les petites barques naviguaient sur les canaux et les cours d'eau qui sillonnaient le pays, et les missionnaires évangélisaient en passant les habitants à peu près incultes de ces contrées. Aux premiers jours de juin 75S, la flottille moiiilla dans le voisinage de Dokkum, où Boniface avait donné rendez vous aux nouveaux baptisés de la région pour leur administrer le sacrement de la confirmation *. Mais le jour fixé, aux premières lueurs de l'aube, au moment j'a l'apôtre s'apprêtait à célébrer le saint sacrifice, voici qu'au lieu des néophytes attendus une armée de païens surgit tout à coup, proférant des cris de mort. Les quelques serviteurs qui escortaient la mission se précipitèrent sur leurs armes. Boniface les arrêta. Puis, se tournant vers ses compagnons : « Courage, leur dit-il, tous ces fers ne peuvent rien sur les âmes. » Gomme il parlait, les païens fondirent sur les missionnaires et les massacrèrent. Un liistorien oculaire raconte qu'au moment de recevoir le coup mortel, Boniface éleva au-dessus de sa tête un livre qu'il tenait à la main. La hache du barbare fendit du même coup le livre et la tête du martyr.
Ainsi mourut l'apôtre de la Germanie. Son désir s'était en partie réalisé. Il n'avait pas vu la conversion de la Saxe; c'est sous la dure épét, de Gharlemagne que cette œuvre s'achèvera ; mais, sur cette terre saxonne, que de terribles exécutions allaient bientôt ensanglanter, il lui avait été donné de verser le sang pur et pacifique du martyr, prémices de la future chrétienté.
t. WiLtisALD. cap. ixi, r". L., LXXXIX, col. 659. Quelques a'}nce5 auparavant, en prévision '.'e sa mort, il avait fait des adieux louch luts à l'abhesse LioSa, sa parente, et à ses religieuses, les coi jurai. t de continuer h travailer avec persévérance sur ce te terre de Germanie, qu'il se croyait sur !e point d» luilter. M. G. H., Epiât., 1, 3:5, 33o.
2. Dei u's le »• sied-, la coufirma'ion, an moins en Occident, s'était peu è peu s'parée du bairlîrae. Cela tenait à la fon iali n dpg paro s?es rurales et i ,ce q -e la confirmation, en Occident, était réservée à l'évêqne.
aiAPITRE V
t EGLISE CHEZ LES SAXONS LT LES SCANE.rNA\1»
Ordfière (.nr- Ce qui caraciciise celte nouvelle étape de la marche de ticiiiier ()b lÉtrlise à travers le monde barbare, cest l'intervention positi.K. lie la ^iyg (Je la puissance séculière dans l'œu^Te de l'évangélisation. La terrible armée de Charlemagne enveloppe le groupe pacifique des moines. L'expédition de Saxe est une conquête en même temps qu'une mission. Il serait toutefois inexact de dire que la Saxe a été convertie par la force. L'emploi de la force, regrettable en tant qu'elle a dépassé les Umites de la défense nationale, et blâmée à ce titre par les représentants les plus autorisés de l'Eglise à cette époque, a été précédée, accompagnée et suivie par l'emploi des procédés évangéliques. Les prédications et les vertus de quatre grands missionnaires, saint Liadwin, saint Sturm, saint WiUehad et saint Liudger, ont plus fait, nous le verrons, pour changer les cœurs de ces barbares que l'épée de Charleniagne.
Mais le caractère de cette œuvre de mission et de conquête ne peut être sainement apprécié qu'en se plaçant au point de vue des événements et des nécessités de cette époque.
OtoMi >i« Charlemagne avait succédé à Pépin le Bref. De plus ea
rioierteoiKiD plus, la dynastie carolinsrienne se considérait et avait li- droit
É» Lbarlema ' ' •'. , , , , j- ■ r , ■
gna. de se consuicrer comme chargée 'i une mission civilisatrice en
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l'église chez les peuples barbares 201
Europe. Nul plus que Charlemagne ne prit conscience de ce rôle providentiel. A ce point de vue, après la conquête et l'évangélisation de la Germanie orientale et centrale, on peut dire que la conquête et l'évangélisation de la Saxe s'imposaient. Jusqu'à la fin du vin* siècle, la terre saxonne avait élé comme le point d'appui de toutes les résistances contre les mfluences romaire, franque et chrétienne, comme le point de départ de toutes les invasions barbares et païennes. Les Romains avaient appelé ce pays, confondu d'ailleurs par eux avec la Scandinavie, une fabrique de peuples, officina gentium '.
La conquête et l'évangélisation de ce peuple s'annonçaient Mreimdti 2omme devant être particulièrement difficiles. Ces Germains de la Saxe et de la Frise, c'étaient les fils indomptés de cet Arminius qui avait fait reculer les légions romaines, c'étaient les descendants de ces hommes aux longs couteaux -, dont une légende symbolique racontait l'audacieuse introduction sur le continent. « Un jour, dit la vieille tradition populaire, des navigateurs chargés d'or abordèrent à l'embouchure de l'Elbe. Ils demandèrent à manger à un habitant du pays, lui offrant en paiement un monceau d'or. L'indigène leur proposa dédaigneusement en échange une poignée de terre, et s'en alla, satisfait d'avoir trompé les étrangers. Mais le lendemain, à 1 aurore, on vit le chef de ces navigateurs parcourir la vaste plaine en semant autour de lui la poignée de terre qu'il avait reçue. Ses compagnons dressèrent aussitôt des tentes sur le sol où la terre avait été répandue, et, sortant de longs couteaux, se dirent prêts à défendre leur terre. Une lutte sanglante s'engagea, à l'issue de laquelle les Saxons restèrent maîtres du terrain ' ». Plus profondément que les faits de l'histoire authentique, les légendes populaires expriment souvent l'âme d'une nation. Celle-ci nous révèle de quelle audacieuse initiative cette race se targuait '. Ce qui est certain, c'est que, pas
1. Cl E. niHOLiio, Les routes du monde moderne, p. AÔ5-456 Henri d* TocRTiLL», Hisinire de la formation particularis'.e, Paris, 1905, cbap. t, p. 83-102. IScandia insula gunsi officinn ^«/itiuni, Jornandès, C. it.
2 D'après le moine ^Vidukind, annaliste du ix» siècle, le nom de Saxon Tiendrait du mot Sabs qui, en son temps, signifiait encore couteau. V\ idicikd, Uti i/'jsiœ Saxoiiici, dans le» Monum. Girm. Hist., Scriptores, t. IV.
3 WiDOKino, lies geslce, 4-7. .Wo'ium. Germ., t. IV 4. Fttut-il, avec Frédéric lu Play, et eurtoat avec Henri de Tourville «t
Î02 HISTOIRE GÉNÉRALE DE l' ÉGLISE
p!us que les généraux romains, ni Pépin d'Hc'ristal, ni Charles Martel, ni Pépin le Bref n'avaient pu soumettre les Saxons.
i-ffy>l>»tir.i Sans aucun centre religieux ni politique, divisés en trois ré- .■•i'ïi»i!.e .1,. gions, rOsphal, le Westphal et l'Engern, ils conservaient ^ '**■ plus jalousement que les autres Germains la religion des ancêtres. Leurs frères nomades avaient pu se détacher plus facilement de leurs dieux : ces dieux, fixés au sol, ne se déplaçaient point avec eux : ils n'sidaient dans les grands arbres de leurs forêts, dans les a- crnes ou sur les rochers de leurs collines. Mais les Saxons, sédentaires, vivaient à l'ombre de leurs bois sacrés, surtout autour de ce tronc d'arbre colossal, qu'ils appelaient la colonne du monde, Irminsul '. Ils n'étaient pas loin, d'ailleurs, de la Scandinavie, d'où leurs divinités tiraient leur origine. Dans leurs courses en mer, ils pouvaient participer aux vieux rites, mystérieux et sanguinaires, qui se perpétuaient sur les côtes Scandinaves. Leurs mœurs étaient d'une austérité farouche. Les pénalités contre linconduite morale et particulièrement contre l'adultère étaient épouvantables. Saint Boniface, dans une lettre écrite an roi anglo-saxon Ethelbald, lui raconte, pour le faire rougir de ses mœurs légères, ce qu'il advenait en Saxe d'une femme ou d'une jeune fille qui avait manqué à son devoir. Chassée de bourg en bourg, elle était poursuivie par toutes les femmes qui se trouvaient sur son chemin, lesquelles, armées de verges et de couteaux pointus, la frappaient et la piquaient sans relâche, la poursuivaient et la traquaient, jusqu'à ce qu'elle tombât, épuisée et ensanglantée '.
En temps de paix, chacun vivait inviolable dans sa maison et sur sa terre. Les Saxons n'avaient pas de dynastie nationale, ni, semble-t-il, d'assemblée générale de la nation, sinon
Edmond Deraolins, attrlbner l'aadaciease énergie de ce people & la profeett de pêcheurs côliers qne ses ancêtres avaient txercée en N'orwige t E. Dbhol Les routes du monde moderne, p. 470 et suiv. H.de Tocitilu, Uùtoire de formation particularitte, originel det grands peuple* dctuelt. Cb III et I p. 42-«3.
1. Tramlalio sancti Alexandri, c. m. Ifonum. Germ. hist.. Script., t. I p. 67Ô. Co dorumjn», écrit en S^O 865. pnbU6 pour la première fois en 175, ^ans la bihllotbèine historique de Gollinguo ei reproduit dnn« le» Monumenia ;*e Per'i, est plein do renseignements précieaz «nr lea mœurs des Saxons et tor la guerre de Snxe.