CHAPITRE PREMIER
DK LA CHUTE DE l'emPIHE d'oCODENT A L'AVÉNE.MEiVt DE SAINT GRÉGOIRE LE GRAND
Le 23 août 476, un officier des gardes, l'IIérule Odoacre, ^^"'"romlin" détrôna le dernier empereur romain, Romulus Augustule, avèuemeLi fit conduire le monarque dégradé dans la villa de Lucuîlus, de» iieruiei. et se proclama, avec l'assentiment du Sénat, roi d'Italie. Cette révolution de palais ne parut pas émouvoir beaucoup les populations de Rome et de la péninsule'. Le peuple ne regretta pas le bel empereur *, qui portait les noms glorieux du fondateur de Rome et du fondateur de l'Empire. 11 accepta la barbare, qui lui promit la paix et la tolérance, et qui tint à
1. Le Nain de Tillemont no parle 'le Ro.nuhis Angustule que dans son histoire d'Odoacre: « N'nus sommes obligea, dit-il, de mettre trois empereurf romains sous le litre d'un prince barbare, et d'un barbare dont on ne i^oiiimij pas même le pays et la natiun. Mais ces empereurs sont Glycère, Népos et Augustule, qu'on peut dire être comme inconnus, ou n'être connus que pour evoir enseveli avec eux l'empire romain dans l'Occident. » ^Le Sain de Tillomont. Histoire des empereurs, Paris, 1738, t VI, p. 422.)
2. Pu/cher erac, « il était beau », dit l'auteur anonyme publié par Valois, lîerum frarxcarum, t. III, in-folio, Paris, 1646 1Ô58. Le même témoignage es! donné par Procope, .Migne, Patr. yreo., t. C.X.'ÏXVH, et Coriitts scriptorum ht»- Inrix byznniinje, Bonn, I.S28-1S9'7. « On loue la beauté de ce prince, dit Tillemont, et c'est l'unique, mais pitoyable éloge, qu'on donne an dernier des eia-
erears > Hist. des emp., t. VI, p. 434.).
ti RISTOinE GÉNÉRALE DE L'ÉGLISE
ftun près «es promesses. Cinquante ans plus tard seulement, Maroellin fit mention pour la première fois de l'évcncmenl du 23 août ^70 dans sa Chronique ', comme s'il eût fallu un di^ini-siècle aux historiens pour s'apercevoir qu'un grand chan« giiiienl s'était alors produit dans l'organisation politique d« l'Occident.
Une paieille révolution avait en réalité une immense portée hisloritiue. Désormais Rome ne devait plus voir un cmi)ereur f'.nc-r hi'iio- résider dans ses murs : les insisfncs impériaux ne devaient plus »T(ui«jiej'.. y rcparuilre qu'avec Charleniagiie.D'auti'e part, la situation de l'évèque de Rome, qui n'avait cessé de grandir depuis Const.:nlin, devenait prépondérante. Le fantôme même d'un Auf;ustule ou d'un Olyluius portait avec lui le souvenir et le titre de la majesté impériale, et limitait légalement, aux yeux des vieux Romains formalistes, le pouvoir pontifical. Le nouveau maître de Rome et de l'Italie, qui, gauche et comme honteux de son succès, n'osait revêtir la toge triomphale brodée d'or des imperalores ' et renvoyait à Zenon, empereui d'Orient, les insignes de la dignité souveraine, ne pouvai/ avoir un tel prestige.
La Papauté avait d'ailleurs besoin, en ce moment, de s'affermir plus que jamais dans la Ville éternelle. A l'heure même .'•'■';—"'•* pour où l'Empire tombait, de tous les côtés de l'Europe, de la ,. .Muùr Germanie, de l'Espagne, des Gaules, de la Grande-Bretagne, ''•«Qire." '^'^ ^^^^ *^® P^ys que les missionnaires avaient déjà visités, mais dont les chrétientés venaient d'être décimées par les invasions et par l'hérésie arienne, des appels déchirants se faisaient entendre, demandant de nouveaux apôtres.
Mais pour se livrer sans péril à celte œuvre d'expansion nouvelle, l'Eglise devait d'abord s'épurer de plus en plus dans son centre et se relier de plus en plus étroitement à son chef suprême, le pontife romain. Celle double lAjhe fui l'objet des préoccupations constantes des Papes. A partir de ce moment, ils la jioursuivireut sans défaillance et siniul"
i. Mmciu,., Ckronionn Edition MommBcn, dans lee Monumenta QirmaniM historien, aurtoret aniiguùa., l. IX, p. 'Jl.
i. Sur lo corttiime impArial et les orupmâats fastueux qnf y uvaient été kjouti^» (iHfia les derniars temps do reiii|iiru. v. II. C.^omt. ou inot iniji^raro* (tans If Ijict. des ant ^"«i/uu et ror/iu/itci, do Itiucam *s el Sicuo, t. UI« 1" parliB. ff. Ai6. 427-
l'église dans son centre 15
tanément avec l'œuvre de lévangélisalion des peuples païens ' .
Avant de commencer le récit de ces longs efforts, il est nécessaire de jeter un coup d'œil sur la ville de Rome et sur li situation faite à ses pontifes, à ses prêtres et à son culte pat leur contact avec le monde barbare.
Deux auteurs de cette époque nous fournissent des renseiçnements d'une précision et d'un relief incomparables sur la situation du monde chrétien à la fin du v° siècle. Ce sont révèq''e çallo-romain Sidoine Apollinaire et un iiumble moine du Norique inférieur, l'auteur de la précieuse Vie de sainl Séverin, Eugippe.
Caius Sollius Apollinaris SiJonius, né à Lvon vers 430, 'î'"/''"'" ''" '"
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mort à Clermont en 482, fils d'un préfet impérial, préfet de '> i» ^•«'^'i •''■ Kome lui-même, comte, patrice, gendre de 1 empereur Avilus, ujuig,.a;;es j. honoré de son vivant d'une statue sur le Forum de ïraiau, est «.''mi?,!"!', im des personnages les plus considérables de cette période. (43o-î82,i. Après une vie mouvementée dans le monde, il entra dans les ordres sacrés, se dévoua, comme évêque, en 470, à l'évangélisation d'un pays demi-barbare, à Clermont en Auvergne, et y montra tant de vertus que l'Eglise ne tarda pas à le placer sur ses autels. Nul témoignage n'est plus autorisé que le sien dajis la description de la ville de Rome ; les découvertes les pius récentes en ont démontré la parfaite exactitude '.
Rien n'est changé dans l'aspect extérieur de la ville et de Ce bniiant» ses principaux monuments. Les barbares n'ont presque rien cbeui des détruit. Ils se sont contentés de piller ». ^fo.TjJ's""
1. Dans ce pre'nior cliapitre, nous ne nous occuperons qu'incidemment du gouverneraoQt des Papts en ce qui concerne la discipline ecclésiajliquo, le culte ■ lirélien ou lu répression des hérésies existantes. C'est là 1 objet de 1 bistoiie ancienne de l'Eglise. Nous ne nous préoccuperons ici de 1 action des Vapes qu'en tant que cette action a préparé directement lo Mo^en Age. Noua aurons a parler plus loin des relations du Saint-Siège avec les psui;ies barbares, eu racoulant 1 bisloire de chacun de ces peuples.
2. Sur S. Sidoine, voir 'rii-LSKom. M iiifiies, t. .\VI. p. l'.'5-284.
3. « C'est ua lourd a:ijciirouisinB de parler d'une Uuoie déiiuile eu t» on
16 niSTOIRB GÊ.NÉRALB DB l'ÉGLISB
€ Celte ville, écrit Sidoine à un seigneur gaulois qu'il invile à vonir ;\ Home, celte ville est le doniicile des lois, le cliaiii]) des arts libéraux, le palaisdcs honneurs... lîlle cstloujoui-s la cime du monde. Il n'y a d'étranger dans cette ville unique que celui qui veut rester barbare ou que l'esclavage retient loin de ses biens '. » Le sénat promulgue toujours ses lois suivant les anciens rites, scrupuleusement observés '. Les gigantesques thermes impériaux continuent à fournir aux Romains leurs lieux de réunion les plus recherchés '. Les rues sont toujours animées par les costumes de l'anliquilé. Aux jeux du cirque, le peuple se passionne toujours jjour les quatre couleurs des concurrents : le blanc, le bleu, le vert, le rouge •.
Mais iiélas! tout cela n'est qu'une façade brillante et trompeuse. Misère, inimoralilc, superstition, telles sont les plaies profondes de la Rome du v" siècle livrée aux barbares. Première « Depuis la fin des Antonins, dit un historien bien informé
pieierUmi- gyj. (.gtle époquc, des révolutions militaires presque incessantes, un égoismc eifréné, des rapines impunies, le mépris du travail libre et laplaicliidcuse de l'esclavage dévoraient les ressources de la vie économique ' ». Le gouvernement demandant ses principales ressources à l'impôt foncier, l'agriculture fut délaissée. On laissa en friche des provinces entières. La Campanie, qui u'avait pas été ravagée, ni môme traversée par les barbares, comptait 120.000 hectares où ne se trouvaient ni une chaumière, ni un homme. Les mines, qui avaient été enlevées à l'administration privée ou municipale, et attribuées au fisc et même au domaine privé des empereurs, s'épuisèrent *. Le métal manquant au numéraire, la valeur du cnpital augmenta. Dès lors, l'usure de vint la grande
môino an ti* siâcle. L'antique Rarao ne (iit d^lniiln que pnr le lent trnvnil dos gi^'clos postf^rieur:*, y compris la K»^itntis"»aiico • (GniitAii, //ist. Je Hume et des fii/jes ou Miitjen Aijn, t. 1, 1" parlin, p. 1(HJ|.
t. Si(ioi!<i, I. l.rp. 0, ail t'ulroftium. Mia;ii, P. L., t. LVUl, cul. 4SS. M. G. H. Aiicl. aiiliiiuiss., VIII, p. 9.