MciiuMBiBi, Les Aloines d'Occident, I
ISO aiBTOIRE GÉKCIULE DE L-£GUBE
d<^cident d'assassiner le solitaire. Quand il les voit apparaître devant sa hutte, le saint, éclairé peut-être par Dieu, dtvine leur dessein : « Mes enfants, leur dit-il, cpie venez-voua faire? » Sa voix est si douce et si tranquille, son attitude si majestueuse, que les brigands, consternés, hésitent. Le saint leur sourit, et son sourire, aidé de la grâce divine, gagne ces ftmes incultes, qu'un rien exaspère et qu'un rien attendrit. •< Que Dieu ait pitié de vous, dit le moine. Allez en paix. Renoncez à vos brigandages, afin de mériter le pardon de Dieu. Pour moi, je n'ai pas de trésor; car j'ai choisi le Christ pour mon seul héritage ». ces mots, dit le biographe, les brigands tombèrent aux pieds du solitaire en lui demandant merci'. Sia'nt Irronl. Saint Evroul s'enfonce dans la forêt d'Ouche, comprise dans le diocèse actuel de Bajeux. Il est ainsi amené devant le chef dune des bandes de brigands qui occupaient le pays.
« Moine, lui dit celui-ci, qu'est-ce qui peut vous amener dans cet endroit? Ne voyez-vous pas qu'il est fait pour des bandits et non pour des ermites ? Pour habiter ici il faut vivre de rapines et du bien d'autrui ; nous n'y souffrirons point ceux qui veulent vivre de leur propre travail, et d'ailleurs le sol est trop stérile, vous aurez beau le cultiver, il ne vous donnera rien. »
« — J'y ^^ens, lui répond le saint, pour y pleurer mes péchés. Sous la garde de Dieu, je ne crains les menaces d'aucun homme, ni la rudesse d'aucun labeur. Le Seigneur saura bien dresser dans ce désert une table pour ses serviteurs, et toi-même lu pourras, si tu veux, t'y asseoir avec moi. »
Le brigand se tait, mais il revient le lendemain, avec trois pains cuits sous la cendre et un rayon de miel, rejoindre Evroul. Lui et ses compagnons deviennent les premiers moines du nouveau monastère, depuis célèbre sous le nom du saint fondateur '.
Monlalembert, qui a traduit cet épisode de la biographie de saint Evroul, nous raconte aussi le trait suivant de la vie de saint Marcoul.
1. Vita Launemari. Bollanditlet, 19 jaDvicr. Mibilu», Aet tancl. 0 S. B.. I. :{35 et s. ; J/isi. Httéraiie, 111, K{\, k\i. Saint Laumer est mort en S9U, aoivant les nns, ifik, suivant les autres.
2. ILtuuoi, Act. tanel. 0. S. B., I, 360. Saint Evroul est mort an Ei96.
« Marcoul, ou Marculphe, était issu d'une race riclie et puis- Saint ll«f«o«L ■'ante, établie dans le pays de Bayeux, et tout, dans le récit ;je sa vie, témoigne de l'union contractée en Im par la (ière indéaendance du Franc avec la rigoureuse austérité du moine. Il avait consacré la première moitié de sa vie à prêcher la foi aux habitants du Ckîtentin, puis on le voit partir, monté sur son âne, pour aller trouver Childebert, en im jour de grande fête, au milieu de ses leudes, et lui demander un domaine à l'effet d'y construire un monastère, où l'on prierait pour le roi et pour la république des Francs.
Ce ne fut point à l'adulation habituelle aux Romains du Bas- Empire qu'il eut recours pour se faire écouter.
« Paix et miséricorde à toi, de la part de Jésus-Christ », lui dit-il, a prince illustre, tu es assis sur le trône de la majesté royale, mais tu n'oublieras pas que tu es mortel, et que l'orgueil ne doit pas te faire mépriser tes semblables. Sois juste jusque dans ta clémence, et aie pitié jusqu'à dans tes justices. »
Childebert exauça sa demande. Mais à peine eut-il achevé cette première fondation, que, pour mieux goûter les attraits de la solitude, Marculphe alla se réfugier dans une île du littoral de la Bretagne, à peine habitée par une poignée de pêcheurs.
Une bande nombreuse de pirates saxons étant venue s'abattre sur cette île, les pauvres Bretons accounu-ent tout épouvantés aux genoux du moine franc.
« Ayez bon courage », leur dit-il, « et, si vous m'en croyez, prenez vos armes et marchez à l'ennemi, et le Dieu qui a vadncu Pharaon combattra pour vous. »
Ils lécoutèrent, mirent en fuite les Saxons, et une seconde fondation marqua cette victoire de l'innocence et de la foi, enflammées par le courage d'un moine, sur la piraterie païenne '. »
Ce n'était pas seulement contre les brigands, c'était contre les bêtes féroces que les moines protégeaient les populations et les animaux domestiques eux-mêmes.
1. MosTiiEiiBEET, Let moines d'Occident, t. U, p. 306 et 8. Cf. BoUandîsttt, \»' mai ; Wisiiioii, Act. tanct. 0. S. B., I, ,128. Saint Marcoul est mort AerB 560. Bitt. littéraire, UI, 550.
1ÎÎ2 niSTOIRE GÉ^É^.ALE DE L'ÉGI.Isa
Ixi inpitiH. «i Saint Martin de Vertou, dit la légende, for.;a 1 ours qui lui »•*. avait dévore son cheval de prendre la place de sa monture et de le mener ainsi jusqu'à Rome '. Saint Hervé, le patron des chanteurs populaires de la Bretagne, demanda de même à un loup qui lui avait maii.;é son chien de remplacer ce dernier, et la bcte féroce, subitement adoucie, suivit en laisse, à partir de cet instant, le barde ambulant sur toutes les roules de l'Armorique *. Saint Lauraer, voyant une biche poursuivie par des loups, en pleura de pitié, et obligea les loups à abandonner leur victime '. Les Dollandistes ont soin de mettre en garde contre une interprétation trop littérale de pareilles légendes *. Les érudiis en ont signalé la véritable origine. « Lors de la disparition graduelle de la population gallo-romaine, dit Montalembert, les bœufs, les chevaux, les chiens étaient retournés à l'état sauvage, et ce fut dans les forêts que les missionnaires durent aller chercher ces animaux pour les employer de nouveau aux usages domestiques. Le miracle était de rendre à l'homme l'empire et la jouissance des créatures que Dieu lui avait données pour instruments. Cette domestication des espèces animales revenues à l'état sauvage est un des épisodes les plus intéressants de la mission civilisatrice des anciens cénobites '. »
Pendant que les moines défrichaient le sol, des évêques de race latine • propageaient le goût des lettres. Saint Avit, de Vienne, compose sur la chute du premier homme un poème que Guizot a rapproché du Paradis Perdu de Milton, en donnant la supériorité, pour plus d'un passage, à l'évéque galloromain ; saint Fortunat, de Poitiers, devient comme le poète ofliciel des rois mérovingiens, et saint Grégoire de Tours fait revivre, dans son Histoire des Francs, toute la Gaule du VI* siècle, tandis que des chants populaires, dans une langue inculte mais vibrante, préludent aux épopées nationales de la France.