F. DE Champagny, op. cit., p. i5i
LA LUTTE
et des amphithéâtres jusque sous les lambris du mont Palatin. On arriva à reconnaître à l'esclave une sorte de droit civil ; une jurisprudence plus douce que le droit strict se fit jour et s'imposa. Entre l'esclave et sa compagne, on admit une sorte d'union anonyme et d'afïinité. Dans les ventes, le fils ne fut plus séparé de son père, tout comme si l'esclave avait une famille *.
La femme et l'enfant devinrent également plus libres. Leur triple servitude était née du même principe ; leur triple liberté marcha de front 2. Claude avait affranchi la femme de la nécessité d'une tutelle et de l'eufan permanente. Le fils de famille, exclu, comme l'esclave, de tout droit de propriété, y arriva au temps de Nerva et de Trajan. Le meurtre, le refus d'aliments, l'exposition, la vente à un étranger d'un enfant nouveau-né furent punis par Antonin le Pieux, au moins chez le riche. Chez le pauvre, on les toléra ; que pouvait-il faire, disait-on, de ses enfants P
Respect
des droits de la femme
Pendant les deux premiers siècles, l'Eglise n'avait guère pu agir sur le monde que par son influence morale. Cette influence avait été considérable. Mais la cité antique portait en elle des germes de dissolution. Ses trois pivots, la religion, la famille et la propriété, étaient comme sapés à leur base. La religion romaine était minée par le scepticisme philosophique. En vain le stoïcisme avait-il essayé de la restaurer. Tout l'apport du stoïcisme était une attitude morale, non une doctrine. L'ancien régime de la famille avait disparu, non point par réforme, mais par corruption. Le régime économique, fondé sur l'exploitation des vaincus et sur l'esclavage, épuisait le monde et marchait à une catastrophe ^. Le christianisme se présen-
Germes de dissolutioa
de la cité antique.
i. P. Allard, les Esclaves chrétiens.
2. Troplong, Influence du christianisme sur le droit civil des Romains, p. 3i6. Sur l'influence du christianisme aux premiers siècles, voir Calippe, Saint Paul et la cité chrétienne ; André Baudrillart, la Charité aux premiers siècles du christianisme ; Bauet, la Femme chrétienne au temps des persécutions ; G. d'Azambuja, Ce que le christianisme a fait pour la femme ; Maxime Sabatier, l'Eglise et le travail manuel; L. Lallemand, Histoire de la charité, t. II ; Kurth, les Origines de la civilisation moderne, t. I ; Balmès, le Protestantisme comparé au catholicisme dans ses rapports avec la civilisation, 3 vol. in-iy.
3. Ghevauek et Legeudre, le Catholicisme et la société, Paris, 1907, p. 16.
Hist. "rén. de l'Eglise. — I
Eléments
de
régénération
offerts par l'Eglise.
tait avec un programme complet de restauration sociale *, capable de relever le monde antique, si celui-ci voulait accepter son inspiration, capable de le remplacer, s'il se décidait à la repousser. A l'abri d'une religion pure et sainte, l'Eglise eût pu fournir à la cité antique, par la restauration de la famille, le respect de la femme et de l'enfant, le fondement indispensable de toute société organisée. En relevant l'âme de l'esclave et en sanctifiant le travail, il eût transformé le régime économique. Le régime politique lui-même aurait pu être restauré. Par sa doctrine de la séparation des pouvoirs, en enseignant de rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu, la religion chrétienne eût ruiné le despotisme impérial dans ce qu'il avait de plus atroce. Par la diffusion de son esprit de charité, elle eût apaisé les conflits inévitables, et fait régner, autant que ce monde peut les comporter, la concorde et la paix.
Mais la cité antique ne devait pas accepter cette restauration chrétienne. Elle devait tomber alors sous les coups des Barbares, tandis que l'Eglise, inlassable, reprendrait son œuvre au milieu des peuples vainqueurs.
L'Eglise
et le
mouvement
intellectuel.
L'Eglise n'aA^ait pas seulement un plan de restauration sociale ; elle possédait aussi un programme de rénovation intellectuelle. Sa doctrine elle-même, celle que saint Irénée s'était contenté de résumer et Tertullien de défendre, était un programme, le plus vaste et le plus fécond qui se fut offert à l'intelligence humaine. Un écrivain étranger à notre foi l'a constaté lui-même avec une rare élévation de pensée : « D'un côté, la doctrine de l'Eglise était si simple qu'on pouvait la résumer eu quelques formules, la vivre dans une seule grande émotion ; de l'autre, elle était assez complexe et riche pour féconder toutes les pensées, pour vivifier tous les sentiments. Elle pouvait rivaliser, non seulement avec toute recherche du bien et de
1, Voir Garriouet, Valeur sociale de V Evangile ; Lugan, l'Enseignement social de Jt'sus ; Cai.ippe, Saint Paul et la cité chrétienne. Voir aussi la première lettre pastorale (lu cardinal Pccci (plus tard Léon XIII) sur l'Eglise et la civilisation, trad. Lury, 1 broc, Paris, Desclét^, l'Encyclique Immorlale Dei et la Lettre au cardinal Lavigerie du 37 octobre 1888 sur l'abolition de l'esclavage.
LA LUTTE 275
l'héroïsme moral, mais aussi avec toutes les spéculations et avec tous les mystères. Elle était claire jusqu'à la transparence et, en même temps, riche d'insondables profondeurs. Elle était une doctrine et plus qu'une doctrine. Elle était une philosophie et plus qu'une philosophie ^. »
La ville d'Alexandrie était tout indiquée pour devenir le centre du Origine mouvement intellectuel chrétien. Cette grande ville était toujours d'A.iexandrie. le foyer des spéculations scientifiques. Des maîtres, recrutés de toutes parts, y discutaient, devant les auditoires les plus mêlés, mais toujours avides de s'instruire, les théories les plus diverses, empruntées aux milieux juifs et païens. C'est là que la Gnose avait jeté son plus grand éclat. C'est là qu'un chrétien hardi résolut de fonder une grande école de philosophie religieuse, ou plutôt de réorganiser sur un plan plus vaste le « Didascalée », qu'Eusèbe fait remonter aux premiers temps du christianisme ^.
Cet homme, que Clément d'Alexandrie, son disciple, appelle « le Saint Pantène. premier par la valeur de tous les hommes saints et dignes qui furent ses maîtres ^ », s'appelait Pantène. L'Eglise l'honore du titre de saint. Il était originaire de Sicile * et avait été, avant d'embrasser le christianisme, partisan des doctrines stoïciennes ^. Les entretiens qu'il eut avec quelques disciples des apôtres, peut-être avec saint Polycarpe, qu'il dut connaître en Orient, suivant la conjecture de Tillemont ^, l'amenèrent à la foi chrétienne. Il s'adonna avec ardeur à l'étude des saintes Ecritures '. Sa réputation d'exégète, de philosophe et de théologien se répandit auloin. Elle passa jusqu'aux Indes, c'est-à-dire probablement à l'Arabie du Sud, dont les populations étaient en rapports fréquents de commerce avec Alexandrie. Les habitants de ce pays, ravis de ce qu'ils entendaient raconter du célèbre philosophe chrétien, exprimèrent le désir d'entendre l'Evangile de sa bouche. Pantène se rendit auprès d'eux, avec l'agrément de Démétrius, sonévêque ^, et y trouva, dit on, l'Evangile de saint
1. A. Harmack, Die Mission, a* édit., t. V, 1. IV, p. 78. Cité par Rivière, la Propagation du christianisme dans les trois premiers siècles, Paris, 1907, p. ',3-74.