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LA LUTTE
Que le traité Contre Celse ait contribué à sauver bien des âmes, nous ne pouvons pas en douter. Cependant le cœur de l'ardent apologiste n'était point satisfait. Il avait donné au Christ son labeur, sa tranquillité, et, dans des circonstances particulièrement douloureuses, il lui avait fait des sacrifices plus intimes encore ; mais il ne lui avait pas donné son sang. Le rêve de son enfance ne s'était pas réalisé. Tout jeune encore, il avait envié le sort de son père Léonide, mis à mort pour la foi. Plus tard, en 235, quand la persécution de Maximin éclata, deux de ses amis, Ambroise et Protoctète, ayant été jetés en prison, il leur adressa son Exhortation au martyre. « Quinze ans après, la persécution de Dèce le trouva et le saisit à son poste de maître chrétien. On le mit à la question ; il fut jeté en prison, chargé de chaînes, soumis à la torture de l'écartement les jambes. On le menaça du feu, on le fit passer par d'autres supplices. Rien ne put vaincre sa constance. Pourtant, moins heureux que son ami Alexandre, qui mourut en prison, Origène atteignit vivant le terme de la persécution. 11 survécut deux ou trois ans, pendant lesquels il eut le temps de s'associer aux mesures miséricordieuses prises par les grands évêqucs du temps, Corneille, Cyprien, Denys, envers les fidèles qui avaient défailli pendant les mauvais jours. Son ami Ambroise mourut avant lui. Une des dernières lettres qu'il reçut lui vint de son ancien disciple Denys, maintenant évêque d'Alexandrie : elle traitait du martyre. Il mourut enfin, couronné de toutes les gloires auxquelles un chrétien peut aspirer en ce monde, et pauvre jusqu'à son dernier jour. C'est à Tyr qu'il rendit à Dieu sa l)clle ame ^. »
Il laissait une œuvre immense 2, qui souleva plus de discussions encore après sa mort que de son vivant. Saint Grégoire le Thaumaturge, Pamphile et Eusèbe de Césarée, le défendirent énergiquement. D'autres lui reprochaient avec amertume d'avoir favorisé les ten-
Le zèle apostolique d'Origènc.
Il est mis à la torture pour la foi.
Les erreurs doctrinales d'Origène,
T. DucHEs.vE. !I!st. anc.de l'Eglise, I, 3;48-349.
a. Six mille volumes, selon saint Epiphane. « Ce chiffre énorme, dit Mgr Duchesne, n'est pas invraisemblable si l'on tient compte de la faible étendue des rouleaux (vo/umjna) sur lescjuels on transcrivait. » {Ibid., p. 35 1.)
3l4 HISTOIRE GÉNÉRALE DE l'ÉGLISE
dances hérétiques de ses contemporains en enseignant l'éternité de la création, la corporéité des anges, lasubordinalion du Fils et du Saint- Esprit à Dieu le Père, en donnant trop de place à l'allégorie dans les Ecritures, en favorisant la croyance à la préexistence des âmes, en insinuant l'espérance en une restauration finale de toutes choses en Dieu, restauration à laquelle prendraient part les damnés et les démons eux-mêmes. Telle est, en effet, la série des erreurs qu'on a, plus ou moins justement, reprochées à Origène. Il est difficile de préciser dans quelle mesure elles lui sont attribuables. Il est avéré que bien des gens falsifièrent ses écrits, même de son vivant. Origène s'en est plaint avec beaucoup de tristesse *. Mais si, sur tant de sujets abordés par ce grand homme, souvent pour la première fois, en dehors de toute voie frayée par la tradition, des lacunes et des erreurs se sont produites, l'ensemble de son œuvre, que personne n'a jamais attaqué. Jugement mérite notre admiration. Avec lui on sent pénétrer dans la théologie de son œuvre catholique, ébauchée par saint Irénée et par Clément d'Alexandrie, et sur un large souffle de vraie science e* de vraie critique. Quant à l'homme . ' lui-même, par la droiture de ses intentions, par son dévouement
absolu à l'Eglise, par son labeur obstiné, et par cette soif de sacrifice qui l'anima jusqu'à son dernier jour, il est le modèle de quiconque a l'ambition de vouer sa vie à la défense de sa foi.
Saint Pendant qu'en Orient la science catholique prenait un si grand
Hippoljte. essor, elle se manifestait en Occident par des travaux d'une forme moins brillante, mais d'une précision plus ferme et plus nette. Saint Hippolyle doit être considéré comme le principal représentant de ce mouvement. Ses commentaires de l'Ecriture sont justement préférés à ceux d'Origène, sinon pour la profondeur et l'originalité des pensées, du moins pour la justesse des principes qui les inspirent, pour la sobriété des aperçus, pour le tact et le goût qui déterminent ses interprétations et ses applications pratiques. Il ne nous reste
I. 1''reppel, Oriyène, t. II, p, 4/|5 ; Duciiesnb, op. cit. p. 357»
LA LUTTE
malheureusement que des débris de ces grands travaux exégétiques, énumérés par saint Jérôme '.
Le principal ouvrage de saint Hippolyte a pour titre Réfutation de toutes les hérésies, mais il est plus connu sous le nom dePhilosophoumena^. Il a été découvert au mont Athos en 1842 et publié pour la première fois à Oxford en i85i ^. L'ouvrage dut paraître vers l'an 280. Le but de l'auteur est exposé dans sa préface : « Nous voulons montrer, dit-il, d'où les hérétiques tirent leurs doctrines. Elles dérivent de la sagesse païenne, des dogmes philosophiques, des mystères mensongers et des contes des astrologues errants, » Ce n'est plus, on le voit, la belle confiance d'un Justin, d'un Clément et d'un Origène en la philosophie, « don de Dieu au génie grec ». Hippolyte, plus juriste que métaphysicien, romain de caractère comme de race, quoiqu'il écrive en grec, redoute la spéculation nuageuse et ses périls ; en revanche, il porte le goût de la précision jusqu'à l'intransigeance. Qu'un homme lui paraisse tergiverser, ménager, par prudence ou par habileté, le pour et le contre, cet homme, fût-il pape, sera l'objet de ses invectives les plus véhémentes, de son opposition la plus résolue.
Le livre des Philosophoumena nous raconte précisément deux controverses, dans lesquelles Hippolyte ne craignit pas défaire un schisme pour résister à des papes qu'il croyait avoir fléchi devant l'erreur. Un martyre héroïque et une humble rétractation ont sans doute effacé devant Dieu cette faute, dont plusieurs circonstances atténuantes, nous le verrons, ont dû considérablement diminuer la gravité ; rien n'a pu la retrancher de l'histoire, et il est de notre devoir d'en faire loyalement le récit *.
Les Philosophoumena.
Caractère
de saint
Hippoljte.
1. S. Jérôme, De viris, 61 ; Comment, in Matth. Prolog. L'étude la plus complète qui ait été publiée sur saint Hippolyte est celle du P. d'Alès, la Théologie de saint Hippolyte, 1 vol. in-80^ Paris, 1906.
2. On a tenté de prouver que les Philosophoumena ne sont pas l'œuvre de saint Hippolyte. On les a attribués à Origène, à Gaius, à TertuUien, à Novatien ou à quelqu'un de son école. Après avoir examiné tous les arguments apportés en faveur de ces diverses opinioni, le P. d'Alès conclut, avec Funk, que « l'attribution de l'ouvrage à saint Hippolyte est aussi certaine que peut l'être un fait encore dépourvu d'une attestation directe». (A. d'Alès, op. cit., p. xxxv-iliii.)
3. DuNCKER-ScHNEiDEwiN, Gôttiogue, i85a : Refulationis omnium haeresium lib, decem. Voir Bardenhewer, les Pères de l'Eglise, t. l, p. 3i3-ai6. On connaissait déjà le premier livre de cet ouvrage et on l'attribuait à Origène. Le codex découvert en i84a contenait les livres IV-X. Les livres II et III manquent encore.
4. « L'histoire de l'Eglise, écrit le P. d'Alès, offre peu d'épisodes aussi étranges que le schisme de saint Hippolyte. Un personnage éminent du clergé romain persévérant presque jusqu'à sa mort dans le rôle d'antipape ; en face de lui, le pape légi-
3iG
IIISTOinE GÉNÉHALE DE l'ÉGLISE
I^a conlrov<»rse trinitaiic.
La Trinilc à l'origine tia christianisme.
Doctrine générale des Pères.
La première controverse dans laquelle Hippolytc se trouva engagé fut la controverse trinitaire. En voici l'origine.
Quand un juif ou un païen était admis dans l'Eglise, son initiation baptismale se faisait au nom de la sainte Trinité. On lui disait : Vous avez adoré jusqu'ici ie Dieu unique qu'ont adoré vos patriarches, vos prophètes ou vos philosophes. Mais votre foi était incomplète. Vous adorerez désormais le Fils de Dieu, que vous allez recevoir dans la « fraction du pain », et l'Esprit de Dieu, qui va vous rendre chrétien parfait. Les trois noms sacrés» Père, Fils et Saint- Esprit, furent donc, dès l'origine, comme le signe distinclif de la foi chrétienne. Les premiers chrétiens, n'en doutons pas, non seulement adorèrent, mais aimèrent « de tout leur cœur, de toute leur âme et de toutes leurs forces » le Père Créateur, le Fils Rédempteur et l'Esprit sanctificateur ; et, l'amour d'intimité étant une relation d'ordre personnel, avant même que Tertullien eût employé pour distinguer les trois termes divins de la Trinité, le nom de personne, le Père, le Fils et le Saint-Esprit furent, pour les chrétiens des premiers siècles, des individualités subsistantes.
Les Pères de l'Eglise veillèrent à ce que le dogme de l'unité divine ne souITiU pas de cette triple adoration. Rien n'est remarquable comme l'insistance avec laquelle saint Justin, Théophile d ^nuoche, saint Irénée, Tertuhien, Clément d'Alexandrie et Origcne s'appliquent À répéter que c'est le Verbe qui s'est révélé aui hommes dans les apparitions divines de l'Ancien Testament. Ils se servent de cet argument pour montrer aux Juifs que le Verbe incarné, Jésus-Christ, n'est autre que I'm Ange d'Israël », si souvent manilesté à leurs pères ; ils l'emploient pour convaincre les païens que le christiauijjiue n'est pas une religion nouvelle, mais qu'il se rattache à la naissance de l'humanité ; ils l'utilisent enfin contre les gnostiques, en prouvant que le même Dieu est l'auteur des deux Testaments *,
tlme, saint Calliste, combftiii de son vivant et vilipendt^ après sa mort : spectacle plus rare qu'édilisnl... On ne peut looiplcr faire la lumière complète sur tous les points, au mojfn d'un document uriquc (\ei Philosoplioumena do Calliste) et d'une évidente partialité.. Dans •{Udllo mesure Ilippol^te put-il se faire illusion sur lj port<je de ses revendicauouA, et se persuader (|ue son adversaire était déchu do l'orthodoxie et donc de toute aptitude à l'exercice de l'autorité apostolique, il faut renoncer à cclaircir ce mjslère... Sous le coup de la persécution et en face de la mort, Ilippoljte se ressaisit et redoviont l'houjme d'Lglise qu'on l'avait connu. » (A. u'Alès, la Thi'olugie de saint Hippolyte,]^. i, aii, ai3.)
I. Mgr (jEifouLHAC a savamment rassemblé un grand nombre de loxtos sur ce point dans ton Ilisloire du du<jine caihoUtjue, 1. \ll, ch. i.
LA LUTTE
Longtemps on s'en était tenu à ces affirmations dogmatiques très générales. Mais à mesure que la spéculation philosophique pénétrait d:ms le monde chrétien, l'explication du dogme trinitaire préoccupait les esprits. Deux excès étaient possibles : exagérer l'unité ou trop accentuer la trinité. Ces deux excès se produisirent vers la fin du II* siècle. L'un fut le fait d'un riche corroyeur de Byzance, appelé Théodote ; l'autre, d'un chrétien d'Asie, dont on ignore absolument l'histoire personnelle, Praxéas.
Théodote, chrétien érudit et d'une éducation soignée, ayant eu le malheur d'apostasier pendant une persécution, vint à Rome, sous le pape Victor, pour y cacher sa honte. Reconnu par des frères, il allégua, pour se justifier, qu'en reniant Jésus-Christ, il n'avait, après tout, pas renié Dieu, mais seulement un homme. Et, faisant appel à son érudition, qui était abondante, à son éloquence, qui était persuasive, il s'efforça de prouver sa doctrine par des textes de l'Ecriture et par des raisonnements. Selon lui, l'enseignement de l'Evangile se réduisait à ceci : Un homme très religieux, Jésus, né d'une vierge, avait reçu, au jour de son baptême, une effusion de grâces divines qui l'avait rendu capable de remplir sa mission de Messie. Mais cette effusion ne l'avait point rendu Dieu. Il était seulement devenu fils adoptif de Dieu. Quelques disciples de Théodote soutinrent toutefois que Jésus avait été divinisé après sa résurrection. Vers 190, le pape Victor excommunia Théodote, qui résista, et organisa, dans un milieu de lettrés, une sorte d'Eglise, ou plutôt une école de philosophie, dont il fut le chef. On s'y occupa beaucoup plus d'Aristote et de Platon que de l'enseignement de l'Eglise. Un second Théodote, dit le banquier, pour le distinguer du premier, connu sous le nom de Théodote le corroyeur, redonna une couleur religieuse à la secte, en ajoutant aux théories du fondateur sur Jésus des spéculations bizarres sur Melchisédech. Par une interprétation individuelle d'un texte de TEpître aux Hébreux S il appelait ce dernier Fils de Dieu, l'identifiant à l'Esprit qui s'était répandu sur Jésus au jour de son baptême. Vers 235, un certain Artémon donna un nouveau regain au schisme, en prétendant que la doctrine théodotienne avait été la doctrine traditionnelle de l'Eglise, jusqu'au pape Zéphyrin, qui avait altéré la tradition.
Cette première hérésie paraît n'avoir pas eu d'autre importance
Lr problèirsa trinitaire.
Théodote
le corroyeur et l'adoptianisme.
Théodote banquier et fVrtémon.