I. S. Cyprien, Ep. lxxx
a. P. L., t. m, col. i/jcj/LCf. EisÈBs, //. E.,\. Ml, ch. ix.
LA LUTTE
romaine comme la propriété corporative de FEglise et surveillé par la police. Le 8 des ides d'août, c'est-à-dire le 6 août, il vint offrir le saint sacrifice de l'autre côté de là voie Appienne, dans une des chapelles souterraines du cimetière de Prétextât. Cette nécropole n'était probablement pas entrée encore dans le domaine ecclésiastique : propriété privée, elle échappait au séquestre. Cependant, l'inviolabilité des « lieux religieux » cédait aux prescriptions nouvelles, ordonnant de saisir immédiatement l'évêque et son clergé. Le cimetière fut envahi. Au moment où les soldats entrèrent. Sixte, assis dans sa chaire, adressait la parole aux fidèles. Il fut emmené, ainsi que les ministres du culte. Les assistants demandaient à mourir avec lui ; mais, satisfaits de leur importante capture, ou craignant de s'embarrasser d'un trop grand nombre de prisonniers, les soldats négligèrent les simples fidèles. Conduit devant un des préfets (du prétoire ou de la ville), qui, dit saint Cyprien, siégeaient en permanence pour juger les chrétiens, Sixte fut condamné à être décapité sur le lieu même où il avait été surpris célébrant les saints mystères.
« Pendant qu'on le ramenait, le premier diacre, Laurent, absent lors de l'arrestation, accourut pour dire à son vénéré père un dernier adieu. La tradition leur prête un touchant dialogue : « Où vastu, père, sans ton fils ? Où vas-tu, prêtre, sans ton diacre ? » demandait Laurent du ton d'un doux reproche. « Mon fils, répondait le pontife, je ne t'abandonne pas. De plus grands combats t'attendent. Cesse de pleurer ; tu me suivras dans trois jours. » Laurent pouvait être arrêté sur l'heure ; mais les persécuteurs, dans un dessein secret, semblèrent ne pas le voir. On arrive au cimetière, on descend dans la crypte même où Sixte avait annoncé la parole de vie. Il s'assied pour la dernière fois dans sa chaire et présente la tête au bourreau : plus grand que cet empereur qui voulut mourir debout, il reçut le coup mortel en évêque, présidant, du siège des pontifes, l'Eglise persécutée ^. »
La raison pour laquelle on n'avait pas exécuté sur-le-champ. Saint comme la loi le permettait, le premier diacre Laurent, était visible. On espérait se servir de lui pour mettre la main sur les prétendus
arresta^aoL
Son
diacm.
I. Paul Allard, op. cit., p. 85-86. Cf. Duchebie, Lib. pont., t. I, p. i55 et i56, noies. L'histoire du martjrre et de la sépulture de saint Sixte a pu être reconstituée en rapprochant du témoignage de saint Cyprien(£Jp. lxix), l'inscription damasienne du tombeau de saint Sixte, celle du tombeau des saints Félicissime et Agapit et un passage des Devoirs de saint âubroise, i, 4i>
Arrestation
de
saint Cyprien.
trésors de l'Eglise, dont on le soupçonnait d'avoir la garde. Le préfet de Rome le manda et lui ordonna de livrer les biens qu'il détenait. Le diacre, prévoyant une confiscation, avait déjà distribué en aumônes toute la réserve de l'Eglise. Il demanda un jour de délai pour répondre. « Il revint le lendemain, suivi des pauvres que nourrissaient les chrétiens. « Voici, dit-il, les trésors de l'Eglise... » Dans ce trait, à la fois héroïque et spirituel, le préfet se sentit piqué au vif. Son martyre. H condamna Laurent à être brûlé. On étendit le martyr sur un gril. En lui faisant subir le lent supplice du feu, le persécuteur cherchait à lui arracher avant la mort la révélation des richesses de l'Eglise. C'était en même temps la peine capitale et la torture. On raconte que Laurent eut la force de dire au juge : « Ce côté-là est assez cuit, fais-moi retourner » ; puis : « Goûte maintenant. » Ayant lancé cette dernière raillerie, l'intrépide diacre leva les yeux au ciel. Il mourut en priant pour Rome * . »
Peu de temps après, Cyprien fut arrêté comme sacrilège, conspirateur et fauteur d'association illicite. L'année précédente, à Curube, une mystérieuse vision lui avait annoncé son martyre*, et il en avait conçu une grande joie ; car sa fuite, que ses ennemis lui avaient reprochée comme une lâcheté, et qu'il avait acceptée comme un devoir, avait été pour lui le plus douloureux des sacrifices. Les vrais sentiments de son âme s'étaient révélés dans cette brûlante Lettre aux confesseurs et aux martyrs, qu'il avait écrite au milieu de la persécution : a Comment pourrai-je vous donner de dignes louanges, 0 courageux martyrs, vous qui, loin de céder aux tortures, avez vu les tortures céder devant vous ? Le monde a donc pu le voir, cet étrange combat, combat de l'âme, vrai combat du Christ, où, privés des armes du siècle, vous n'aviez que les armes de votre foi et de votre amour !... Oh !" qu'il fut beau, aux yeux de Dieu, ce grand spectacle ! Et qu'elle est vraie, cette parole du Psalmiste, inspirée par l'Esprit-Saint : « La mort des justes est précieuse devant le Seigneur... » Oui, précieuse, puisque, au prix de notre sang, nous gagnons la vie immortelle... Que le Christ doit se sentir libre et joyeux dans de pareils serviteurs, combattant et victorieux en eux, encourageant, fortifiant et animant les confesseurs de sou nom 1 Car
Son désir du martyre.
I. Ibid., p. (Ji-pa. — Los détails de ce martyre ont été contestés par la critique, mais la substaiitialité du récit n'a jamais été sérieusement attaquée, a. PoNTius, Vita iancli Cypriani, la.
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celui qui jadis a vaincu la mort pour nous, veut toujours la vaincre en nous ^. »
Le i4 septembre 268, l'occasion fut enfin donnée à Cyprien de Son
confesser sa foi à son tour devant les persécuteurs, en sa ville même de Carthage. La Providence a permis que le procès-verbal authentique de son interrogatoire et de son exécution capitale nous parvint sans altération. Voici ce document, d'une valeur inestimable 2.
« Le proconsul Galère Maxime dit à Cyprien : « Tu es Thascius Cyprien ? — Je le suis. — Tu t'es fait pape de ces hommes sacrilèges ? — Oui. — Les très saints empereurs ont ordonné que tu sacrifies. — Je ne le fais pas. — Réfléchis. — Fais ce qui t'a été commandé. Dans une chose aussi juste, il n'y a pas matière à réflexion.
« Galère, ayant pris l'avis de son conseil, rendit à regret cette sentence : « Tu as longtemps vécu en sacrilège, tu as réuni autour de toi beaucoup de complices de ta coupable conspiration, tu t'es fait l'ennemi des dieux de Rome et de ses lois saintes ; nos pieux et très sacrés empereurs, Valérien et Gallien, augustes, et Valérien, très noble césar, n'ont pu te ramener à la pratique de leur culte. C'est pourquoi, fauteur de grands crimes, porte-étendard de ta secte, tu serA'^iras d'exemple à ceux que tu as associés à ta scélératesse : ton sang sera la sanction des lois. »
« Ensuite il lut sur une tablette l'arrêt suivant : « Nous ordonnons que Thascius Cyprien soit mis à mort par le glaive. »
« Cyprien dit : u Grâces à Dieu. »
« Dès que l'arrêt fut prononcé, la foule des chrétiens se mit à crier : « Qu'on nous coupe la tête avec lui. » Ce fut ensuite un désordre indescriptible. La foule cependant suivit le condamné jusqu'à la plaine de Sexti. Cyprien, étant arrivé sur le lieu de l'exécution, détacha son manteau, s'agenouilla et pria Dieu, la face contre terre. Puis il enleva son vêtement, qui était une tunique à la mode dalmate, et le remit aux diacres. Vêtu d'une chemise de lin, il attendit le bourreau. A l'arrivée de celui-ci, l'évêque donna ordre qu'on comptât à cet homme vingt-cinq pièces d'or. Pendant ces
1, Saint Gtprien, Epislola ad martyres et conf essores .
2. Tout nous porte à croire que cette pièce n'est pas seulement, comme l'ont prétendu Basnage et Goerres, composée de matériaux antiques, mais, comme le pensent Àllard et Dom Leclercq, le procès-verbal officiel de l'interrogatoire, copié par les chrétiens. Cf. Dom Gabrol, au mot Actes des martyrs, dans le Dict. de litt. et d'arch. chrétiennes.
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apprêts, les fidèles étendaient des draps et des serviettes autour du martyr.
« Cyprien se banda lui-même les yeux. Comme il ne pouvait se lier les mains, le prêtre Julien et un sous-diacre, portant lui aussi le nom de Julien, lui rendirent ce service.
« En cette posture, Cyprien reçut la mort *. » Bien d'autres évêques et prêtres périrent aussi pour la foi en Afrique, en Asie, à Rome, en Gaule et en Espagne. Malheureusement nous n'avons pas les actes authentiques de tous ces martyrs. Ceux de saint Fnictueux, évêque de Tarragone, et de ses deux diacres. Augure et Euloge, paraissent être à peu près contemporains des faits qu'ils racontent 2.
« Le gouverneur Emilien dit à Fructueux : « Tu sais les ordres des empereurs ? — Non, mais je suis chrétien. — Sais-tu qu'il y a des dieux ? — Je n'en sais rien, — Tu l'apprendras. » Fructueux leva les yeux au ciel et pria. Emilien dit : « Qui donc sera obéi, craint, honoré, si on refuse le culte aux dieux et l'adoration aux empereurs? » Puis il dit à Augure : « N'écoute pas ce que dit Fructueux. » Augure répondit: « J'adore le Dieu tout-puissant. » Emilien dit à Euloge : « Adores-tu Fructueux ? » Euloge répondit : « Je n'adore pas Fructueux, mais le Dieu que Fructueux adore. » Emilien dit alors à Fructueux : a Tu es évêque ? — Je le suis. — Tu l'as été. » Et il ordonna que tous trois fussent brûlés vifs.
« Quand les trois martyrs s'avancèrent dans l'amphithéâtre vers le lieu de leur supplice, ils parurent semblables aux trois Hébreux et firent ressouvenir, coinme eux, de la Trinité. Quand la flamme eut brûlé les cordelettes qui leur liaient les mains, étant libres de leurs mouvements, ils s'agenouillèrent, dans l'attitude delà prière, et ils ne cessèrent de prier jusqu'au moment où ils rendirent l'âme ^. »
Ceci se passait le 21 janvier de l'année aSg. L'année suivante, l'empereur Valérien, fait prisonnier par le roi Sapor, suivait à pied le char de son vainqueur, les bras chargés de chaînes. Celui qui avait voulu réduire à la condition de vils esclaves les chrétiens de la maison de César était esclave lui-même. Il devait, pendant plusieurs années, traîner chez les Perses une vie misérable et déshonorée.
1. Dom Lbclercq, Us Martyrs, t. II, p. io5-io6. Cf. P. Mo.'<cbaux, Saint Cyprien^ Paris, 191A.
a. P. .\lla,hd. Ilist.dex pers., l. 111, p ()8 et s. 3. Dom Leclercq, les Martyrs, II, iiS-aao.
LA LUTTE
La leçon fut profitable à son filsGallien. Celui-ci comprit d'ailleurs que la société chrétienne avait des racines trop profondes et des ramifications trop étendues, pour qu'on pût espérer la détruire ou l'absorber dans l'administration impériale par un édit. Peut-être aussi l'influence de sa femme, l'impératrice Salonine, qui paraît avoir été chrétienne*, l'inclina- t-elle vers le christianisme.
Non seulement Gallien mit fin à la persécution, mais il fît restituer aux chrétiens tous les biens qui leur avaient été confisqués, et, chose remarquable, il régla ces questions avec les chefs des Eglises. Nous avons encore la lettre qu'il adressa à ce sujet à Denys d'Alexandrie*. C'était reconnaître officiellement l'autorité hiérarchique des évêques. Son successeur Aurélien devait aller plus loin, et, dans un conflit de propriété qui divisait, en 272, les chrétiens d'Antioche, il devait écrire : « Le bien litigieux devra appartenir à ceux qui sont en communion avec l'évêque de Rome ^. » Encore un pas, et l'Eglise et l'Etat traiteront entre eux, pour la première fois, de puissance à puissance. Une politique religieuse s'imposait, qui devait aboutir à l'édit de Constantin.
La faiblesse de Gallien ne permit pas cependant à son édit de porter tous ses fruits. « Pendant qu'il disait à Rome : « Amusonsnous », écrit son historien, il perdait l'empire du monde'*. » Des soldats ambitieux se taillaient des royautés éphémères dans les provinces. La Gaule, la Bretagne et l'Espagne se groupaient sous le gou-
L'empcreur Gallien.
Il fait restituer
à l'Eglise tous ses biens.
Reconnaissance officielle de l'Eglise
comme
société.
Démembrement de l'empire.
I. C'est une singulière et attachante figure que celle de l'impératrice Salonine. Romaine de race, elle semblait être de la famille intellectuelle de ces princesses syriennes, qui, telles que JuMa Domna et Mammée, exercèrent un ascendant supérieur à la cour des Sévère. Passionnée pour les études grecques et surtout pour la philosophie, elle fut d'abord en relations avec Plotin et Porphyre. Tandis que ce dernier se retournait amèrement contre les chrétiens et que Plotin se contentait de mettre dans ses Ennéades un vague parfum d'Evangile, Salonine alla-t-elle jusqu'à embrasser la foi de Jésus-Christ ? La question est discutée. Paul Allard et M. de Witte tiennent pour l'aflîrmation. A. de Barthélémy, Kraus et Duruy croient qu'elle s'arrêta à un compromis entre le christianisme et les doctrines néoplatoniciennes, mais pensent aussi qu'elle inclina Gallien à traiter favorablement les chrétiens
3 EusÈBE, H. E.. 1. VIT, ch. iiii.