LIVRE ONZIEME
DSPUIS LA MORT DU GRAND THÉODOSE, EN 395, JUSQU'A LA FIN DB SAINT JEAN CHRYSOSTOMB, EN 407.
L'Eccise, comme le plus bel ouvrage du Tout-Puissant, devait prendre, dès son premier âge, une force et une perfection capables d'influer sur tous les siècles suivans. Après avoir triomphé des persécuteurs, après avoir changé ses tyrans en disciples dociles et en défenseurs zélés, il lui fallut encore donner à la doctrine du salut le degré de notoriété et de précision auquel elle la porta dans le premier concile œcuménique. Ce n'est pas qu'elle n'ait toujours professé la même foi, et transmis sans interruption Îe même enseignement ; qu’elle n'ait inême, dans ses plus anciens docteurs, des témoignages positifs et très-suffisans de sa croyance invariable; mais on ne saurait disconvenir, que, depuis ses premiers monumens, la tradition de la vérité n'ait pris, à quelques égards, un aspect plus avantageux, et qu'à l'exemple des pères de Nicée, leurs successeurs, tant dans le quatrième que ‘ans le cinquième siècles, n'aient usé d'une précision et de précautions dont on n'avait pas besoin avant les sectaires qu'ils eurent à combattre.
Nous avons vu les Athanase, les Basile, les Grégoire de Nazianze, les Ambroise, les Hilaire, conférer à la confession de la divinité du Verbe et du Saint-Esprit tout le jour dont ces profonds mystères étaient susceptibles, descendre et s'arrêter au point convenable de ces terribles profondeurs, réprimer la témérité des novateurs profanes qui voulaient franchir ces bornes sacrées, réprouver leur intempérante et fausse sagesse, anathématiser jusqu’à la nouveauté de leurs expressions, établir des notions et consacrer des termes qui, sans analyser la nature incompréhensible de l’Etre divin, ni sa manière incomparable de subsister en trois personnes, en constataient la réalité et l'existence. Nous allons voir les Jérôme, les Augustin, les Fulgence, confondre par la même méthode les ennemis du règne de Jésus-Christ dans les âmes, c’est-à-dire de la grâce, qui est le prix de son sang, le fruit de son incarnation et de sa rédemption, l'esprit vivifiant de son corps mystique, ou de son Eglise, Les Célestin, les Cyrille, les Léon nous apprendront ensuite combien de formes différentes peut emprunter la même erreur : malgré
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LAo 395] DE L'ÉGLISE, — LIV, XI. i toute la subtilité de Nestorius et d'Eutychès, dans les imvent:e de ces faux sages, dans leurs expressions peu importantes en appurence, ils nous feront reconnaître et abhorrer toute l'impiété d'Arius, l'anéantissement de nos plus augustes mystères, et le renversement de toute l'économie du christianisme,
Mais, en nous instruisant en des matières si relevées et si épineuses, ces grands hommes, ces beaux génies, sans en excepter S. Grégoire pape, qui vécut dans un siècle déjà barbare, ne laisseront pas que de plaire à tout esprit juste, à tout appréciateur du vrai beau, comme du solide et de l'utile. Si nous ne trouvons pas dans leurs écrits cette manière compassée qui s'attache à l’ordre idéal des choses, souvent peu intéressantes, nous y découvrirons ces procédés judicieux et délicats qui s'accommodent aux dispositions de ceux à qui l’on parle, et qui sont la vraie marche de l'éloquence. Si leur élocution se ressent des défauts de leur siècle, toujours ils intéresseront par le choix de la matière, par la chaleur du sentiment, par la beauté des images : au moins paraîtrontils incomparablement plus sensés et plus agréables que tous les écrivains profanes du même temps. C'est ce qu'on remarquera jusque dans les troubles de l'Occident, et dans les Pères auxquels ces troubles causèrent le plus d'embarras et laissèrent le moins de loisir. |
Entre tous ces illustres docteurs, aucun ne fut plus distrait qu'Augustin par l'importance et la diversité des affaires, et aucun n'écrivit davantage, ni avec plus de succès, pour l'instruction des fidèles et la défense de l'Eglise. Dès la retraite, où il passa trois ans à son retour d'Italie, il avait commencé à remplir sa haute destination; et, sans se borner aux œuvres de pénitence ct aux méditations utiles à lui seul, il avait cru devoir servir l'Eglise par ses écrits. Ce fut alors qu'il composa, contre les Manichéens, ses deux livres sur la Genèse, dans un style plus simple que tout ce qu'il avait encore rédigé, l'esprit de Dieu commencant à le remplir tout entier, et réglant jusqu’à son style, la dernière chose peut-être et la plus difficile à épurer de toute vanité. Le livre intitulé du Maitre, fut composé dans la même retraite. Le saint docteur, dans le temps de ses égaremens, avait eu un fils naturel qu’il nommait Adéodat , et qu'à l'exemple de David, il continuait d'aimer tendrement, en pleurant le crime qui lui avait donné naissance. Le livre du Maitre est un dialogue entre Augustin et son fils; et il tend à prouver qu'il n'y a point d'autre maître qui nous enseigne effcacement , que la Vérité éternelle. Adéodat, qui n'avait que seize ans, donne dans cet entretien des marques prodigieuses d'esprit, et le
126 HISTOIRE GÉNÉRALE (An 595) saint docteur affirme dans ses Confessions ', que toutes les pensées qu'il attribue à cet enfant sont effectivement de lui. Adéodat mourut peu de temps après. Augustin fit encore dans cette première retraite son Traité de la Religion, où il montre qu'elle ne se trouve que dans l'Eglise catholique : il y traite des moyens affectueux de s'élever à Dieu, avec une force, une sublimité et une pureté de style, qui font regarder cet ouvrage comme une de ses meilleures productions.
Tandis qu'il employait ainsi son loisir près Tagaste, un de ses amis, déjà chrétien, dans le désir d’une vie plus parfaite, l’attira à Hippone, ville maritime du voisinage. Peu de temps après, comme il assistait aux saintes instructions, au milieu de la multitude, l'évèque Valère représenta la nécessité où il se trouvait d'ordonner un prêtre pour son église, Aussitôt les assistans, comme par une convention préméditée, se saisirent d'Augustin, le présentèrent pour être ordonné sur-le-champ, et il le fut en effet, malgré les larmes qu'il répandit en abondance, et l'air pénétré avec lequel il s'efforça de prouver son peu de mérite : sa vertu et sa capacité étaient trop éclatantes pour qu'il pût en imposer à personne. Il n'eut pas seulement part au gouvernement du diocèse, selon ce que la coutume en attribuait aux prêtres; mais il fut chargé de prêcher, contre l'usage de l’église d'Afrique, où les seuls évêques exerçaient cette fonction. Quelques prélats blâmèrent d'abord cette innovation ou cette exception; mais les rares qualités du sujet pour qui elle se faisait, ne tardèrent point à la justifier. D'ailleurs, Valère opposa à ces censeurs, tant la pratique des Orientaux qu'il suivait en ce point, que le plus grand bien de son église, où, pour exercer le ministère de la parole, il n'avait pas assez d'usage de la langue latine, étant Grec de naissance.
Toutefois Augustin n'osa remplir d'abord les fonctions sacerdotales, pour lesquelles il ne se croyait pas suffisamment prépare; il écrivit même à Valère, pour lui témoigner son regret et ses alarmes. « Je vous prie, lui dit:il*, de considérer avant toutes choses que, s'il n'y a rien de plus flatteur et de plus agréable aujourd’hui que le sacerdoce et l'épiscopat, pour ceux qui n’en observent pas les devoirs, il n’est au contraire rien de plus difficile quand on veut s'en acquitter suivant la loi divine. Vous n'ignorez pas que je ne les ai point étudiés dès ma jeunesse. À peine ai-je néanmoins commencé à les apprendre, que l'on me fait violence pour me mettre presque au premier degré, Si je ne vois ce qui me manque que
8 Conf. x, 5. — Epiat. 49.