‹ Histoire générale de l'église [microforme]Chapitre 12 sur 77 · PP PT · texte numérisé non relu

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(An 395) DR L'ÉGLISE, — LIV, XI. 127 quand je ne pourrai plus l'acquérir, à vous, mon père, qui en disposez de la sorte, vous voulez donc que je me perde sans ressource! » 11 demande enfin quelque espace de temps pour se préparer. On l'obligea cependant à prêcher sans délai; et il le fit avec tant de succès, que cet exemple introduisit en plusieurs églises la coutume de confier aux prêtres le ministère de la parole.

Cette nouvelle occupation ne tarit point la fécondité de sa

lume : peu après son ordination, il composa son livre de l'Utilité de la Foi, afin de retirer du manichéisme son ami Honorat, qu'il avait autrefois engagé dans cette erreur. Il écrivit ensuite le livre des Deux Ames, toujours contre les Manichéens, qui prétendaient qu'en chaque homme il y avait en effet deux âmes, l'une bonne, l'autre mauvaise, et qui expliquaient de cette absurde façon le mélange des biens et des maux, ou l'origine du mal.

Mais de tous les ouvrages composés par S. Augustin contre ces pernicieux sectaires, celui qui mérite le plus d'attention par rapport à quelques points de doctrine encore très-intéressans aujourd'hni, est sans contredit son traité du Libre Arbitre, en trois livres. Quoiqu'il l'ait fait avant son épiscopat, même en partie avant

qu'il fût dans le clergé, il en parle partout, et jusque dans ses

Rétractations, comme d'un ouvrage dont les principes exacts et solides réfutent, d’une manière victorieuse, tous les ennemis de la liberté, Pour saper tout d'un coup la base du manichéisme, il distingue, indépendamment du péché originel, deux sortes de maux, celui de la peine et celui de la coulpe, ce qui nous tourmente et ce qui nous corrompt. « Dieu, dit-il, est la cause du premier, sans cesser d'être bon, puisque sa bonté lui-fait punir ceux qui sont méchans : pour ce qui est du mal proprement dit, et en particulier du péché, qui nous est personnel, chacun, ajoute-t-il, en est l'auteur par sa volonté, » On peut observer ici, qu’il n'attribue pas cette sorte de mal à la volonté d'Adam. « Le désordre, reprend-il, provient, à la vérité, de la convoitise, ou de l'amour des biens périssables ; mais Dieu ne permet pas que ce qui est hors de l’homme le réduise à se rendre coupable en se soumettant au joug de la convoitise : c'est son libre arbitre qui le détermine à suivre un si mauvais guide, et qui l'écarte ainsi de son vrai bonheur. Mais, tous voulant être heureux, d'où vient que tous ne le sont pas? de ce que tous ne veulent pas bien vivre, sans quoi l'on ne peut être heureux. »

Mais encore, Dieu ne doit-il pas être regardé comme la cause du péché, puisqu'il nous a donné le libre arbitre, sans lequel nous n'aurions pas péché? À cette objection S. Angustin répond, dans le second livre, que Dieu avait une juste raison de nous créer li-

128 RISTOINE GÉNÉRALE (An 595] bres, afin que nous fissions des œuvres méritoires : ce que nous n'aurions pu faire sans le libre arbitre; comme, sans cela, le Seigneur n'aurait pas eu lieu de signaler cette sorte de justice, qui consiste à couronner la vertu et à punir le crime.

Le saint docteur distingue des biens de trois ordres différens, qui tous viennent de Dieu : ceux avec lesquels on ne peut que bien vivre, et ce sont les vertus ; ceux sans lesquels on peut bien vivre, et ce sont les biens corporels; ceux enfin qui tiennent le milieu entre les deux premiers , et sans lesquels on ne saurait bien vivre, et ce sont les puissances de l'âme, dont le libre arbitre fait partie. On ne saurait faire un mauvais usage des vertus, parce que l'effet propre de la vertu est d’user dignement des autres biens; mais pour les biens du second et du troisième ordre, on en peut abuser; ce qui n'empêche pas qu'ils ne soient des biens, parce qu’on en peut faire aussi un très-bon usage. Le libre arbitre, quoiqu'il soit un bien moindre que la vertu, est donc encore une production digne du Créateur. Nous pouvons avec ce libre arbitre, aidés du secours céleste, ou avec la volonté telle que nous l'avons dans l'état présent, puisqu'il n'était question entre S. Augustin et les Manichéens que de l'homme tombé dans le péché, nous pouvons nous porter au bien ou au mal. « Mais tous les actes de la volonté, ajoute le saint docteur, ne viennent pas également de Dieu. Car si tous nos mouvemens vers l'objet du salut procèdent du Seigneur, ceux qui se portent au mel, en tant qu'ils nous écartent du vrai bien, sont les effets propres de notre néant, ou les opérations défectueuses de notre faiblssse, que le Tout-Puissant ne fait que permettre. »

Quant au fond de l’impiété manichéenne touchant l'origine du mal, les subtilités et la longueur de cette question ne nous permettent pas d'exposer la manière solide et vraiment philosophique dont elle est encore réfutée dans ce second livre. Ce sont là des moyens qu'on ne peut qu'affaiblir en les abrégeant, et qu'il convient surtout d'étudier dans leur source. On y verra d'ailleurs, que nos docteurs sacrés n'ignoraient pas la méthode qui fait tant d’honneur à certains mordernes, et qui consiste à descendre des premiers principes aux conséquences les plus éloignées, par un enchaînement continu d'idées analysées avec justesse et avec précision. C'est ainsi que S. Augustin démontre que nous ne saurions perdre, malgré nous, le souverain bien que nous possédons par la volonté : d'où il conclut que la coaction proprement dite n’a point de prise sur cette faculté de notre âme, et que toute la contrainte qu'elle peut éprouver n'est pas distinguée de la nécessité,

Le troisième livre prouve en termes exprès que le péché dont

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LAn 395] DE L'ÉGLISE. — LIV. XI. 129 nous nous rendons coupables, n’est pas un mouvement necessaire qui provienne de la nature de l’homme, parce qu'alors il ne serait plus faute, car il n’y a point d'acte fautif là ou la nature et la nécessité dominent. Le mouvement par lequel on s'éloigne de Dieu ne serait pas une défection répréhensible, s'il n’était volontaire; c'est-à-dire, si ce n’était un acte de volonté, qu'il dépendît de nous de produire ou de ne pas produire, ainsi que les Manichéens, avec qui l’on disputait , entendaient le mot de volontaire. Si l'on donne ce désordre pour une peine nécessaire et inévitable, le crime de celui qui le commet provient toujours de sa volonté, en ce qu'il s'est exposé volontairement à cette peine. Quant aux suites du premier péché, qui sont l'ignorance et la concupiscence, ce qu'on reprend en nous comme une faute, ce n’est pas l'ignorance involontaire, mais la négligence à nous instruire : ce n’est pas non plus de ne point nous guérir nous-mêmes, mais de mépriser le médecin charitable qui veut nous guérir. Tels sont nos péchés propres; et dans ces rencontres, ce serait par sa faute que l'homme aurait perdu, tant le pouvoir de chercher pour apprendre ce qu'il ignore et qu'il lui importe de savoir, que celui d'obtenir par une humble oraison‘la lumière et les autres secours dont il a besoin. Que si l’on nomme péché le mal que nous faisons par ignorance, et le bien que nous omettons par impuissance, c'est à cause du premier péché commis librement, d'où ils tirent leur origine, et dont ils sont la peine. Comme on donne le nom de langue aux sons articulés que la langue produit par ses mouvemens, ainsi l'on appelle péché non-seulement le péché actuel commis par une volonté libre et avec connaissance, mais encore les mouvemens indélibérés qui sont un effet nécessaire et une peine inévitable du péché. En tout ceci, le Docteur de la grâce suppose que Dieu, avant tout péché, aurait pu nous créer sujets à ces péchés improprement dits, ou plutôt à ces misères, dont nous pouvons faire un bon usage pour notre salut et pour la gloire du Créateur. Le saint docteur, témoignant enfin ‘ que, loin de regarder comme un article de foi la condamnation des enfans morts sans baptême à la peine du feu, il éprouvait de grands embarras au sujet du sort de ces enfans, dit en ces termes exprès que, comme il peut y avoir un état mitoyen entre celui où l'on fait de bonnes œuvres et celui où l’on commet des péchés, il pourrait y avoir aussi une sentence mitoyenne entre celle qui donne la récompense et celle qui condamne au supplice. T'els sont dans les livies du Libre Arbitre les points que nous avons cru devoir faire remarquer, afin de prouver que la doctrine de S. Augustin n'est pas 1 Lib, nur, ©. 23.

T. LL. y

130 HISTOIRE GÉNÉRALE [An 395] moins contraire aux ennemis de la liberté qu’à ceux de la grâce. Dans le temps qu'il composa cet ouvrage, il eut une célèbre conference avec Fortunat, prêtre manichéen fixé depuis longtemps à Hippone, où il avait fait une multitude de prosélytes. Tous les habitans, tant donatistes que catholiques, allèrent trouver Augustin, et le prièrent d'entrer en dispute avec le sectaire. Le saint docteur n’y avait point d'éloignement; mais Fortunat, qui connaissait les forces de son adversaire, ne cherchait qu'à éviter le combat. Enfin il fut si pressé, surtout par ceux de son parti, qu'entre les deux extrémités, ou de reculer ou d'être vaincu, il choisit étourdiment la dernière. Il fut en effet confondu, en présence d'un concours prodigieux de personnes de tout sexe et de tout état. On avait pris la précaution d'écrire en notes ce colloque éclatant, qui dura deux jours; Augustin fit relire, le second jour, ce ue Fortunat avait dit la veille, et le mettant en contradition avec lui-même, il le réduisit à confesser enfin qu'il n'avait rien de solide à répondre.

En tournant un si grand avantage, non à sa propregloire, mais au salut de son antagoniste : « Si vous avouez, reprit-il, que vous n'avez plus rien à objecter, èt si vous avez le cœur droit, je vais vous expliquer la foi catholique, en cas que les assistans le troùvent bon. — En confirmation de mon aveu, repartit Fortunat, je vous promets d'examiner votre doctrine avec mes chefs, et s'ils ne me satisfont pas, je suivrai la lumière que vous m'offrez, car Je veux absolument sauver mon âme, »

Augustin, qui le croyait sincère, ne se possédait pas de joie, et répéta long-temps avec transport : Dieu soit loue. Ainsi finit la conférence dans laquelle la défaite d’un sectaire si vanté fit au moins sentir la faiblesse de la secte qu'il avait si mal soutenue. Il en eut tant de confusion, qu'il abandonna pour toujours le séjour d'Hippone; mais il ne se convertit point ".

Augustin eut un succès plus consolant contre un abus qui s'était introduit dans l’église d'Afrique, où les repas de charité, établis avec édification du temps des Apôtres, avaient dégénéré en ivrogneries et en débauches. Il se souvint du zèle de S. Ambroise à supprimer cet usage dans l'église de Milan. Aurélius, ami d'Augustin, et depuis peu elevé sur le siége de Carthage, lui ayant écrit pour lui demander le secours de ses conseils, le saint docteur en prit occasion de l'exhorter à corriger. l'abus des agapes”*, Ainsi, après l'avoir remercié, en son nom et en celui de ses compagnons de retraite, de l'amitié qu’il lui témoignait, il lui fit un tableau de:

1 Posid. c. 6, — ? Epist. 3, al, 64.

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[An 395] DE 1 ÉGLISE. — LIV. XL 13r désordres qu'il lui conseillait d'arrêter, et il lui proposa l'exemple, non-seulement de l'Italie, mais de la plupart des églises de decà la mer. Ce mal lui semblait si considérable, qu'il engagea Aurélius à onvoquer un concile nombreux pour y remédier.

A cette occasion, en effet, il y eut à Hippone un concile général de toute l'Afrique, dont les canons même servirent de modèle aux contiles suivans', On ne manqua point de faire défense aux évèques et aux clercs, aussi bien qu'au peuple, de faire des repas dans l'église, et d'y manger autrement qu'en passant et par nécessité. On publia aussi un décret touchant la réunion des Donatistes. « Dans les conciles précédens, dit-on, il a été ordonné qu'on ne recût les clercs donatistes qu'au nombre des laïques. Cependant, à cause du besoin de sujets, qui est si grand dans l'Afrique, que

quelques endroits sont absolument abandonnés, on exceptera de

cette règle ceux qui n’ont pas rebaptisé, et ceux qui passeront avec leur peuple à la communion catholique. Mais cette résolution ne sera mise en pratique qu'après avoir été confirmée par l'Eglise d'outre-mer, c'est-à-dire l'Eglise romaine, »

Les Donatistes s'étaient si prodigieusement multipliés en Afrique qu’on comptait dans leur sein plus de quatre cents évèques : c'était un vaste champ pour le zèle d'Augustin, qui commenca dès-lors à écrire contre eux". Son premier ouvrage à ce sujet est un cantique en vers acrostiches, et en style très-simple, parce qu'il était pour le peuple, dont la plupart entendaient le latin, quoique la langue punique fût encore en usage dans cette partie de l'Afrique. Ces schismatiques prouvèrent, d'une manière bien frappante, que l'esprit de schisme, une fois établi, n’a plus ni règle ni retenue. Après s'être divisés du corps des fidèles , ils se divisèrent entr'eux presque à l'infini : Claudianistes, Urbanistes, Rogatistes, furent autant de partis considérables, non moins en butte que les catholiques au gros de la secte, sans compter les factions obscures dont on na point conservé les noms. Mais la division principale fut celle des Maximianistes qui, sous la conduite du diacre Maximien, se soulevèrent contre leur évêque Primien , successeur de Parménien et arriére-successeur de Donat. Ils s'assemblèrent en concile dans la province Bizacène, au nombre de plus de cent évêques, condamnérent Primien, convaincu de plusieurs crimes, et mirent Maximien en sa place, comme évêque de Carthage. Primien ne se tint pas pour condamné; mais tournant ses vues du côté des provinces que son rival avait négligé de prémunir, principalement vers la Mauritanie et la Numidie, il forma à Bagaye en Numidie un

LE, à Conc. p. 1170, = * Retract, c, 30.

132 HISTOIRE GÉNÉRALE (An 395] concile de trois cent dix évêques; car son parti fut toujours le plus nombreux. Maximien fut condamné à son tour, et sans aucun espoir d'indulgence, mais seulement avec les bua évêques qui lui avaient imposé les mains. Quant aux autres, on leur accorda un délai de huit mois pour venir à résipiscence, après quoi ils ne seraient plus recevables, et demeureraient condamnés sans retour. Augustin, pour faire tête à tant d'adversaires, chercha à se lier d'amitié avec tous les docteurs de son temps les plus ennemis des nouveautés profanes. Alypius, cet ancien ami qui avait embrassé avec lui le parti de la vertu, étant allé en Palestine, y fit connaissance avec l'illustre prêtre Jérôme, lui parla d'Augustin, et commença ainsi la liaison qui exista depuis entre ces deux grands hommes. Jérôme venait de faire son Catalogue des auteurs ecclésiastiques, pour montrer combien la religion chrétienne comptait de saints et savans défenseurs depuis S. Pierre. Il vient jusqu’à ses propres ouvrages, et les derniers qu'il indique, sont les livres contre Jovinien, avec leur apologie adressée à Pammaque. Cet ami l'avait averti, qu’à force d'exalter la virginité, il avait donné lieu de croire qu'il regardait le mariage comme un ul. au moins coinme une chose moins permise que tolérée. C'est pourquoi le saint docteur explique dans cette apologie tous les endroits où il avait semblé déprécier le mariage, et il fait remarquer que non-seulement il avait censuré les Marcionites, les Manichéens et tous les hérétiques qui le condamnaient; mais qu'il l'avait formellement reconnu sans tache et digne d'honneur, suivant les divines Ecritures, quoiqu'il l’eût mis au-dessous de la continence ; qu'il avait même fait observer que, si les évêques, les prêtres et les diacres jugeaient le commerce des femmes incompatible avec le service de l'autel, l'usage de Rome, pour les fidèles mariés, était qu'ils communiassent chaque jour, qu'ils prissent même le corps de Jésus-Christ dans leurs maisons, quand ils ne se croyaient pas en état d'entrer dans l’église. Peu de temps après, par l'entremise du même Alypius, qui venait d'être fait évêque de Tagaste, sa patrie, S. Augustin lia amitié avec S. Paulin, qui fut depuis évêque de Nole, S. Alypius, car l'E: glise le reconnaît aussi pour saint, avait connu autrefois Paulin à Milan. Quand il eut appris son renoncement au monde, il lui envoya quelques ouvrages de son ami Augustin, si généralement estimés de tous les vrais fidèles. A sa réponse en remerciment, Paulin joignit, pour Augustin même, une lettre où il témoignait le goût qu'il prenait à ses écrits , et se recommandait à ses prières. Il n’en fallut pas davantage pour lier deux cœurs si semblables l’un à l'autre, et qui n'avaient besoin que de se connaître pour s'unir inséparablement.

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(An 395] DE L ÉGLISE. — LIV. XI. 133

Tout grand qu'était Paulin selon le monde, cet avantage faisait Ja moindre partie de sa grandeur : son âme, beaucoup plus élevée que son rang et que sa fortune, sut faire un pauvre de Jésus- Christ de l’un des plus puissans patriciens de Rome, Car sa maison était une des premières de cette capitale du monde, quoiqu'il ft né en Aquitaine , où il avait des biens immenses ; les nobles romains possédant de grandes terres dans les provinces, et y faisant quelquefois leur séjour. Son mérite personnel égalait sa fortune. Ses dispositions pour les belles-lettres ayant été cultivées par le poète Ausone, il était devenu l’un des écrivains les plus polis de son siècle, tant en prose qu'en vers. $. Jérôme trouvait son Pané-

rique de Théodose écrit d'une manière judicieuse, agréable et suivant toutes les règles de l’art". Paulin parvint aux plus grandes charges, et jusqu'au consulat. Thérèse ou Thérase, sa femme, douée de son côté de tous les avantages de la fortune, aussi bien que des dons extérieurs de la nature, ajoutait encore au bonheur de son époux, par la sincérité de son attachement pour lui et par l'excellence de son caractère. Il ne manquait à leur prospérité temporelle, que des enfans qui en pussent hériter : leurs vœux parurent encore exaucés de ce côté-là, et il leur naquit un fils, comme ils étaient en Espagne. Mais Dieu ne fit que le leur montrer, et l'enleva au bout de huit jours, pour leur apprendre où ils devaient porter leur cœur et toute leur affection. Ils renoncèrent au monde, après y avoir mürement pensé, et ils se donnèrent l'un et l'autre totalement à Dieu. L’épouse de Paulin, loin de marquer de la faiblesse, encouragea son mari. Dès-lors il ne la regarda plus que comme sa sœur, et ils pratiquèrent de compagnie , avec une sainte émulation, tous les exercices de la vie religieuse.

Un jour de Noël que Paulin assistait à l'office dans l’église de Barcelone, le peuple, dans un transport d’admiration et de zèle, se saisit tout-à-coup de lui, et, le présentant à l'évêque, le pressa de le faire prêtre. Paulin résista de tout son pouvoir, ne songeant qu'à s’ensevelir dans l'obscurité de la vie solitaire. Son plan de retraite était déjà formé, et depuis long-temps il avait pris la résolution de passer le reste de ses jours à Nole, en Italie, auprès du tombeau de S. Félix. Les miracles de ce saint martyr étaient vantés de toute part, et Paulin en avait une connaissance particulière, à cause des

terres qu’il possédait dans le voisinage de Nole, I1ne consentit donc.

à son ordination, qu’à condition qu'il ne serait point attaché à l'église de Barcelone, mais seulement au sacerdoce en général. Il refusa même d’être compté parmiles prêtres de Milan, commesS. Am-

» Epist. 13,e. 3.

134 HISTOIRE GÉNÉRALE [An 595] broise le lui proposa par estime, quand il le vit en Italie. C'est un des premiers prêtres ordonnés sans engagement à aucune église : il paraît aussi qu'il reçut l'ordination sacerdotale sans avoir passé par les ordres inférieurs. On attribue même à cette raison le peu d'accueil que lui firent le pape et le clergé romain, lorsqu'il vint à Rome. La violence de son ordination l’excusait assez; mais, pour mieux épurer la vertu de ses saints, Dieu permet quelquefois qu'elle soit flétrie dans l'opinion des personnes les plus respectables aux yeux des saints même.

Paulin ne put néanmoins retenir ses plaintes, et il se retira aussitôt à Nole. Là, dans une situation agréable, à cinq cents pas de Ja ville, il se fit une petite habitation pour lui et pour son épouse, près de l’église où reposaient les reliques du saint martyr Félix. Tout y respirait l'humilité et une sainte pauvreté; mais le calme des passions et l'oubli du monde, la joie de la bonne conscience, la douceur des contemplations célestes leur rendirent cette manière de vivre infiniment préférable à leur premier état. Ils n’en conservaient qu'un petit héritage, pour leurs besoins les plus indispensables; car ils n'avaient pas seulement distribué leurs trésors et tous leurs meubles, mais ils avaient vendu leurs vastes. domaines, afin de pouvoir fournir à toutes les œuvres de la charité, principalement à la rédemption des captifs. Dans leur retraite, ils se regardaient comme les concierges de l'église, et tinrent à honneur de s'occuper à y entretenir la propreté. Paulin employa aussi sa plume à la gloire du saint martyr, et il prit la coutume de composer un poème chaque année sur ce sujet. Il ne nous en reste néanmoins que dix, quoiqu'il ait demeuré trente-cinq ans eu cet endroit.

Ce ne fut pas un moindre sujet d'édification pour l'Orient et l'Occident, que la retraite d'Arsène, qui, du sein des plaisirs et des grandeurs, alla s'ensevelir tout vivant dans les déserts de la Thébaide. Il était né à Rome, d'où le souverain pontife l'envoya au grand Théodose, qui demandait un homme capable de partager avec lui les devoirs de père à l'égard des princes ses fils. Arsène, diacre savant et déja très-vertueux, se rendit si agréable, qu'aux titres de précepteur et de gouverneur, que les Romains craignaient de diviser, on ajouta celui de parrain de ses augustes élèves. Théodose le mit encore au rang des sénateurs, afin de lui attirer plus de considération de la part des jeunes princes. Un jour même qu'il était venu assister à leur lecon, voyant qu'Arsène leur parlait debout, tandis qu'ils étaient assis, il le trouva si mauvais qu'il leur ôta les marques de leur dignité, et fit placer leur précepteur, comme leur juge, dans une espèce de tribunal.

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fan 395) DE L'ÉGLISE. —— LIV. XI, 135

Arcade, l'aîné des deux princes, ne fit aucun progrès sous un si bon maître. Faible de complexton et laid de figure, l'œil éteint et le regard désagréable, il n'était pas moins disgracié d'esprit que de corps; et si son naturel lâche et paresseux avait peu de pente au vice, il n'avait pas plus de disposition à la vertu, et aucune des qualités convenables au trône. Quoiqu'assez bon et fort doux, ou fort apathique habituellement, un jour qu'il reçut une correction humiliante, il s’abandonna à un dépit si violent, qu'il résolut la mort de son précepteur; mais Arsène ne tarda point à en être instruit. Peu touché des honneurs, il n'aspirait qu'au moment de s'y dérober : il se persuada volontiers que l'heure en était venue. S'étant mis en prière, pour s'assurer encore davantage de la volonté de Dieu, il crut ertendre une voix qui lui disait : Arsène, fuis le

faste et le tumulte du monde; tu trouveras la route du salut". Il s'em-

barqua aussitôt fort secrètement pour Alexandrie, et passa de là au désert de Scété, où il embrassa la vie monastique.

On ne sut le lieu de sa retraite qu'après la mort de Théodose. Alors Arcade lui écrivit une lettre touchante, pour lui demander pardon du mauvais dessein qu'il avait conçu contre lui. En même temps il se recommanda instamment à ses prières, comme à un ami de Dieu, et lui offrit la disposition de tous les tributs de l'Egypte, pour les distribuer aux monastères et aux pauvres. Arsène, qui ne voulait entretenir aucune relation avec le siècle, n'écrivit point à son tour à l'Empereur ; mais il lui fit dire : « Je prie le Seigneur de nous pardonner nos péchés à l’un et à l'autre : quant à la distribution de vos largesses, et à toutes les affaires temporelles, je suis déja mort et ne puis m'en acquitter. » Il soutint ce détachement en toutes choses, jusqu’à l'âge de quatre-vingt-quinze ans, qu'il atteignit, c'est-à-dire pendant cinquante-cinq ans, puisqu'il n'en avait que quarante en quittant la cour. Quand il habitait, personne n'y figurait avec plus de dignité que lui, et personne ne fut vêtu plus pauvrement dans le monastère. Il se réduisit à un tel point d'indigence, qu'ayant bésoin de quelque linge dans une maladie, on lui donna par charité de quoi en acheter. Il dit alors avec action de grâce : « Soyez béni, Dieu fait pauvre pour nous, de m'avoir admis à la participation de votre glorieuse pauvreté. » Peu aprés, ayant recu le testament d’un de ses parens qui était sénateur, et qui Jui laissait une très-riche succession, il n’en voulut pas recevoir la moindre chose. Il s’occupait, comme le dernier des frères, à faire des nattes de palmier, et il ne quittait le travail des mains, qui durait régulièrement jusqu'à midi, que pour donner le reste

5 Cotel. M, Gr «1, p. 853,

136 HISTOIRE GENERALE (An 3951] de son temps à la prière, si toutefois sa vie n'était pas tout entière une fervente oraison : car, même en travaillant, il était obligé d'avoir un mouchoir dans son sein pour étancher les larmes de componction qui coulaient si continuellement de ses yeux, qu’elles lui firent tomber tousles cils des paupières. Il ne changeait qu’une fois par an l'eau où trempaient les feuilles de palmier qu'il mettait en œuvre, afin de se punir, par cette mauvaise odeur, de la sensualité qu'il avait eue, disait-il, à faire dans le monde usage des parfums, Il priait durant la nuit avec tant d'ardeur et d'assiduité, qu'il accordait à peine quelques momens au sommeil, vers le matin, en gémissant beaucoup de cette infirmité de la nature. Souvent il passait les nuits entières sans sommeiller un instant. Tous les samedis au moins, il se mettait en prière sur le soir, le dos tourné au soleil, et il demeurait dans la même posture, les mains élevées vers le ciel, jusqu’à ce que le soleil levant vint interrompre sa contemplation, en lui donnant sur le visage. Il tenait pour principe, que c'était assez pour un solitaire de dormir une heure. Pour sa nourriture, il ne consommait par an, même avec les personnes qui le venaient voir, que la petite mesure de blé que les Egyptiens nommaient thallis.

Mais, toujours attentif à la voix qui l'avait appelé dans la solitude, et qui lui semblait retentir continuellement à ses oreilles, il se signala principalement par l'amour de la retraite, Sa cellule, d'où il ne sortait qu’à regret, était éloignée de plus de dix lieues de toutes les autres. Quand il était à l’église, il se tenait assis derriere un pilier, afin que personne ne le vit au visage, et qu'il ne vit personne. Le patriarche d'Alexandrie vint un jour, avec un des principaux magistats, le prier de l’'admettre à ses pieux entretiens. Observerez-vous, repartit Arsène, ce que je vous dirai? Isle promirent, et il leur dit : Eh bien, oubliez à jamais l'habitation du pécheur Arsène. Une autre fois néanmoins le patriarche voulut encore lui parler; mais il lui envoya demander auparavant s'il ouvrirait sa porte. Il lui fit faire cette réponse : « Je vous ouvrirai si vous venez; mais si je vous ouvre, j'ouvrirai à tout le monde, après quoi j'abandonnerai ce séjour. » Le prélat aima mieux ne le point voir que de le mettre en fuite. Quelques solitaires vénérables par leur âge lui ayant demandé la raison d'une retraite si rigoureuse, il leur répondit : « Tant qu'une fille se tient renfermée dans la maison paternelle, tous en parlent avec estime et la recherchent avec empressement; mais quand elle est répandue dans le monde, chacun la juge à sa manière, et il est rare qu’elle n’y perde beaucoup de sa considération. Ainsi le solitaire qui se communique, loin d’édifier les gens du monde, se perd souvent avec eux. »

[An 398] ut entière obligé d'a- »s de comqu'elles lui qu’une fois mettait en sensualité s parfums.

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[Au 395] DE L'ÉGLISE, — LIV, Xl. 137

Avec un grand fonds de science, beaucoup de talent pour lu parole ,-un extérieur imposant par la grandeur de sa taille, ses cheveux tout blancs et sa barbe qui lui descendait jusqu'à la ceinture, il avait toute la réserve et la modestie des plus jeunes solitaires. Il ne voulait jamais traiter ‘es grandes questions de l'Ecriture. « A quoi me sert, disait-il, toute ma science mondaine ces bons Egyptiens ont acquis les plus hautes vertus dans leurs exercices rustiques. » Comme il consultait un vieillard vertueux, mais simple, un des frères lui dit : « Père Arsène, comment recourez-vous à un pareil guide, vous qui possédez toutes les sciences des Grecs et des Romains? » Il répliqua : « J'ai sans doute beaucoup étudié les sciences de Rome et d'Athènes; mais je ne sais pas encore l'alphabet de ce bon vieillard. »

Dans une maladie considérable dont il fut attaqué, le prètre chargé d’administrer les secours spirituels le vint visiter, et, suivant la pieuse coutume, le fit transporter à l'église, où l'on avait préparé un lit de toison et un oreiller. Un des frères qui le vit en cet état parut scandalisé de ce qu'il regardait comme une mollesse, et dit témérairement : « Est-ce donc là cet abbé Arsène dont on celèbre tant la vertu ? » On donnait communément le nom d’abbé à des solitaires vénérables par leur âge et leur sainteté. Le prêtre prit à part ce léger solitaire, et lui dit : « Quelle profession exerciezvous avant d'être solitaire? — J'étais berger, répondit:il ingénument. — Et comment passiez-vous votre vie? — J'avais beaucoup de peine à la gagner. — Et maintenant, poursuivit le prêtre, comment vous trouvez-vous dans votre cellule? — J'ai, ditl, moins de peine et beaucoup plus de repos. » Alors le prêtre ajouta d'un ton ferme et plus élevé : « Jugez a présent de l'abbé Arsène. Dans le siècle, il était révéré des empereurs, comme leur père; il avait à son service une multitude de gens vêtus de soie, ornés de ceintures et de bracelets d’or; il couchait sur le duvet et sous la pourpre. Autant votre état présent surpasse en douceur votre etat passé ; autant la mollesse que vous lui reprochez est au-dessous des délices qu'il goûtait à la cour; vous êtes passé de la peine au repos, et lui, de la volupté aux souffrances. » Le censeur confus et touché se prosterna en disant : « Pardonnez-moi, mon père; j'ai péché, en jugeant en insensé celui qui marche dans les sentiers de l'humilité et de la justice. » |

Arsène conservait encore, sans s'en apercevoir, quelques manières qui, aux regards délicats de tant d'ascètes consommés dans la perfection, parurent se ressentir de la vanité du siècle. Il arrait coutume, étant assis, de croiser les jambes, et de mettre un pied sur le genou. Retenu par la considération dont on l'honorait avec tant

Tnt HR PAMNEERE

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138 NISTOIRE GÉNRRALE (An 398] de justice, on avait peine à lui donner un avis direct. Le saint abhe Pustor se servit de l'expédient suivant : il convint avec un autre des anciens pères de se mettre lui-même en cette posture, quand la communauté serait assemblée, et de donner ainsi lieu à cet ancien de le reprendre, Cette scène innocente s'exécuta comme on en était convenu; et Arsène, qui ne manqua point de pénétrer le dessein des acteurs, en profita avec une humilité édifiante.

C'était à qui se corrigerait le plus soigneusement des moindres

défauts, dans ces écoles de perfection, si nombreuses et si justement vantées, surtout en Egypte. Voici quels étaient le régime et la manière de vivre parmi ce peuple de saints, dont les mœurs, retracées avec exactitude, ne peuvent manquer de plaire en édifiant, Le pain et l'eau faisaient leur nourriture ordinaire. Après de longues expériences, ils l'avaient préférée à celle des légumes et des fruits, qu'on mangeait auparavant sans pain. Le leur était du biscuit; et la quantité par jour, une livre romaine, c'est-à-dire, douze onces, en deux petits pains égaux, dont ils mangeaint l’un à none, ou à trois heures, et l'autre le soir. Les jours où il n'était pas jeûne, comme les dimanches et le temps pascal, le premier repas se prenait à midi; mais on n'excédait jamais la mesure de pain prescrite pour chaque jour. En certaines solennités, ou à la réception des hôtes, on ajoutait au pain ce qu’ils appelaient des douceurs. Mais voici en quoi elles consistaient, au rapport de l'abbé Cassien, qui avait parcouru toutes ces lices évangéliques, avant d’en établir, à leur imitation, dans les Gaules. Il raconte que, se trouvant à la laure des Celles, entre Nitrie et Scété, l'abbé Sérène, vanté pour sa pureté angélique, le traita un dimanche avec les frères, et leur donna une sauce avec un peu d'huile et de sel frit, trois olives à chacun, cinq pois chiches, deux prunes et une figue. Il fait observer cependant qu'on rie prescrivait pas les mêmes austérités à tout le monde, mais qu’on avait sagement égard à l’âge, au sexe, à lo force de chacun. On désapprouvait même l’abstinence de toute nourriture durant deux ou trois jours ‘.

Ils n'approuvaient pas non plus parmi eux l'usage du cilice, parce qu'il était extraordinaire, et qu'ils évitaient soigneusement tout ce qui ressentait la singularité et l'affectation. Leur vêtement ordinaire consistait en une tunique de lin, avec un petit capuchon qui ne descendait que jusqu'aux épaules, et qu'ils ne quittaient ni jour ni nuit, La tunique n’allait-qu'un peu au-dessous des genoux, et les manches ne passaient pas les coudes, afin de laisser plus de facilité pour le travail. Cette tunique était large, et pour l'arrêter,

# Hier, in reg. $, Pach. Cassiau, pussim,

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Can 395] DB L'ÉGLISE. — LIV, X. 139 outre la ceinture, ils usaient d'une écharpe ou cordon de laine qui, partant du cou, passait de part et d'autre sous les aisselles, serrait en se croisant les deux côtés, et laissait toute liberté aux bras. Hors des heures de travail, ils portaient sur la tunique un manteau-aussi de lin, qui couvrait le cou et les épaules; et par-dessus le manteau, la peau de mouton, qu'on appelait mélote. Quoiqu'ils allassent habituellement nu-pieds, ils se chaussaient quelquefois d’une espèce de brodequin, pour se garantir, soit des sables brûlans au milieu des jours d'été, soit des froids piquans dans les matinées d'hiver, etils marchaient un bâton à la main.

Ils montraient la même simplicité dans leur office ou prière commune, qu'ils faisaient deux fois, la première sur le soir, et la seconde pendant la nuit, récitant douze psaumes à chacune : observance qu'ils révéraient, comme la tenant d'un ange qui, suivant la tradition de leurs pères, vint chanter ce nombre de psaumes au milieu d'eux, avec une oraison après chacun des onze premiers, et l'alléluia à la fin du douzième. Ils y ajoutèrent deux leçons, pour ceux qui voulaient apprendre l’Ecriture, l’une de l'Ancien et l'autre du Nouveau-Tl'estament; excepté le samedi, le dimanche et le temps pascal, où elles étaient toutes deux du Nouveau-Testament, la première des Epitres ou des Actes des Apôtres, et la seconde de l'Evangile. Après chaque psaume, ils méditaient quelques momens, debout et les mains étendues, de peur de s'endormir; ils se prosternaient et se relevaient aussitôt, en suivant les mouvemens de célui qui présidait à la prière. On n'y entendait que la seule voix du chantre qui prononcçait le psaume, ou du prêtre qui faisait l’oraison. Celui qui chantait était debout, et tous les autres assis, à cause de leurs jeûnes et de leurs travaux continuels. On partageait les psaumes, quand ils étaient longs, parce qu'on ne cherchait pas à en dire beaucoup, mais à les bien dire. Ils n'avaient ni cloches ni horloges; mais celui qui était chargé d’éveiller les autres pour l'office de la nuit, observait l'heure aux étoiles, qui sont toujours visibles dans le ciel pur de l'Egypte; puis il annonçait la prière avec une corne en forme de trompe.

Tous les meubles de leurs cellules consistaient en une natte pour se coucher, et un paquet de grosses feuilles, qui formait leur chevet pour la nuit et leur siége pendant le jour, à l’église comme dans la cellule. Ils n'avaient point de prière commune pendant le cours de la journée, sinon le samedi et le dimanche, à cause de la communion qui se faisait à l'heure de tierce, c'est-à-dire, à neuf heures du matin. Les autres jours, ils restaient chacun chez eux a prier et à travailler assidûment, même la nuit quand ils étaient éveillés. Ils avaient reconnu, ces grands maîtres de la vie inté-

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140 HISTOIRE GÉNÉRALE (An 5395) rieure, que, loin de nous distraire, rien n'est plus propre que le travail à fixer nos pensées; mais ils choisissaient des ouvrages sc. dentaires et faciles, tels que le tissu des nattes et des paniers. Pur ce moyen, ils ne pourvoyaient pas seulement à leur subsistance, sans être à charge à personne; mais ils se mettaient en état d'exercer l'hospitalité, de répandre même des aumônes abondantes dans les villages et dans les meilleures villes. On ne permettait pas que les frères reçussent rien de personne pour leur entretien; et si nous trouvons des exemples de libéralités faites en leur faveur, on ne doit les rapporter qu'aux cas de nécessité, qui dispensaient de la règle générale.

Il ÿ avait un nombre presque infini de cénobites et d'anachorètes dans les différentes parties de l'Egypte, mais surtout dans la Basse-Thébaïde, vers les extrémités septentrionales de la mer Rouge, du côté de la Palestine, sur la rive orientale du Nil, près la ville d'Hermopolis, où l'on croyait que Jésus enfant était arrivé en se dérobant à la fureur d'Hérode : on comptait environ cinq cents solitaires dans le seul lieu nommé Matarée, Ceux-ci tenaient toujours leurs habits fort blancs ; ils observaient une grande propreté, et pratiquaient la communion quotidienne. De l’autre côté du fleuve, le saint abbé Posthume en gouvernait jusqu’à cinq mille, tous héritiers et religieux observateurs des institutions de S. Antoine, Mais la grande merveille de la vie ascétique, dans la Basse- Thébaïde, c'était la ville d'Oxyrinque, où il y avait plus d'espace occupé par les monastères que par les autres maisons, et beaucoup plus de moines que d’autres citoyens. Jour et nuit, on entendait retentir de toute part les louanges de Dieu, dans cette ville qui était fort grande. Elle avait vingt mille vierges et dix mille moines; elle n'eut pendant fort long-temps aucun habitant hérétique ou paien, mais tous étaient chrétiens catholiques, et dignes de leur croyance. Il y avait, par autorité publique, des sentinelles aux portes, pour découvrir les pauvres et les hôtes : on disputait ensuite, à qui les logerait le premier, les retiendrait le plus longtemps, et exercerait à leur égard la charité la plus libérale”.

Dans la Haute-Thébaïde, les disciples de S. Pacôme s'étaient tellement multipliés depuis sa mort, qu'ils se trouvaient jusqu'à cinquante mille ensemble, selon le témoignage de S. Jérôme, pour célébrer la Pâque *. Ils se réunissaient une seconde fuis l’année, au mois d'août, pour élire les supérieurs et les officiers de différentes maisons, réconcilier les frères, pardonner les fautes : c'est le premier exemple que nous trouvions, de plusieurs monas-

8 it, Patr, 11. = Hier, Præf.

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[An 598] DE L'ÉGLISE, —— LIV, XI,

tères unis en congrégation sous une même règlé. Le monastère de la sœur du saint fondateur, séparé de Tabenne par le Nil, contenait quatre cents filles. Près Antinoüs il y avait douze autres monastères de femmes. En un mot, le nombre des solitaires d'Egypte montait à plus de soixante-seize mille, et celui des religieuses à plus de vingt mille, Nous ne décrirons pas les vertus encore plus étonnantes qu'ils pratiquaient. Ces détails, peu accommodés aux oreilles de notre siècle, n'entrent pas d'ailleurs dans notre dessein, pour lequel il suffit de faire remarquer l'état florissant où était encore la vie solitaire en Orient à la fin du quatrième siècle. Elle y persévéra, jusqu'à ce que les nouveautés hérétiques du cinquième, et surtout celles d'Eutychès, y portassent le trouble et le renversement de la discipline.

En Occident, S. Augustin n'édifiait pas moins l'Eglise par ses travaux et ses doctes écrits. Ces productions inépuisables, loin de s'affaiblir en se multipliant, prenaient de jour en jour un nouveau degré de perfection et d'autorité. À peine étaient-elles écloses, qu'elles se répandaient en tout lieu, souvent sans qu'il eût dessein de les publier. Ses réponses aux questions qu'on lui proposait de toutes les régions, ses explications de la sainte Ecriture, et ses instructions les plus familières, étaient recueillies avec avidité. Les hérétiques, aussi bien que les orthodoxes, accouraient pour l'entendre; on amenait des écrivains en notes, pour copier tout ce qui sortait de sa bouche; le bruit de son nom retentissait de tous côtés, et jusqu'au-delà des mers ‘. Valère son évêque en avait la plus grande inquietude. À tout moment, il tremblait qu'on ne vint le lui enlever pour quelque autre église; et le soin qu’il prenait de le faire cacher, me le rassurait qu'imparfaitement. Il prit donc occasion de sa vieillesse et de ses infirmités, et il écrivit secrètement à l'évêque de Carthage, pour obtenir qu'Augustin fût ordonné comme son coadjuteur, Ensuite il pria Mégale, évèque de Calame et primat de Numidie, de venir visiter l'église d'Hippone. Quand il fut arrivé, il lui déclara ses vues sur Augustin, ainsi qu’à d’autres prélats qui se trouvaient présens, à son clergé et à tout son peuple. Tous applaudirent par de vives acclamations, excepté néanmoins Mégale, si étonnamment prévenu contre Augustin, qu’il l'accusa d'avoir donné un philtre à une femme pour s'en faire aimer : tant il est vrai que les plus grands saints ne sont point à l'abri des imputations les plus flétrissantes. Mais la gravité de celle-ci ne servit qu'à la rendre plus incroyable. Mégale, pressé par les autres évêques de la prouver, et ne le pouvant faire, fut

3 Possid. Vit, €, 7e

142 HISTOIRE GÉNÉRALE CAr 395] obligé dé demander pardon; il reconnut enfin si manifestement l'innocence du docteur calomnié, qu'il fit lui-rnème l'imposition des mains". Augustin résista inutilement à une résolution prise svec tant de circonspection et de solennité, Il prétendit démontrer qu'il était contre l'usage de l'Eglise, d'ordonner un évêque du vivant de son propre évèque; mais on lui cita quantité d'exemples tirés des églises même de l'Afrique. Enfin il fut obligé de se désister d'un refus que l'on commençait à qualifier d'opiniâtreté scanda- Jeuse, et il reçut l'ordination dans le mois de décembre de l'année 395, la quarante-deuxième de son âge. Il reconnut depuis, qu'il aurait eu raison de persévérer dans sa résistance, et que le concile de Nicée défendait de donner un évêque à une église qui en avait un vivant : disposition qui n'est énoncée qu'en passant, à la fin du canon huitième, et qu'on pouvait avoir lue plusieurs fois sans y faire attention.

Le Seigneur, disposant ainsi les événemens, parut vouloir réparer d'avance, par l'épiscopat d’Augustin, la perie que l'Eglise était sur le point de faire, par la mort du grand archevêque de Milan. Ambroise n'avaic que cinquante-sept ans; mais vingt-deux années d'un ministère aussi laborieux que le sien, l'avaient épuisé. Au reste, cette grande lumière ne brilla jamais davantage qu'en touchant à la fin de sa course. Alors Ambroise assura aux églises le droit d'asile, qui ne pouvait être abusif sous un si sage prélat. Il fut encore plus jaloux de les maintenir dans le privilége &e garder inviolablement les dépôts. Mais la prééminence qu'il leur conservait avec le plus de soin, c'était la gloire de la bienfaisance envers tous les membres de la république, et l'exemple du désintéressement.

Un évêque, nommé Marcel, avait donné une terre à sa sœur qui était veuve, avec obligation, quand elle mourrait, de la laisser à l'Eglise. La donation fut contestée par Létus leur frère, et l'on plaida avec beaucoup de frais et d'animosité de part et d'autre. Enfin l'affaire fut renvoyée par-devant l'évêque Ambroise, à la demande des parties : il consentit à prononcer, mais seulement en qualité d’arbitre. Il les fit convenir que Létus aurait la terre en propriété, à la charge d'une pension viagère pour sa sœur, et qu'après la mort de sa sœur, ni l'évêque ni l'Eglise ne pourraient rien répéter à Létus. Chaque parue plaignante trouvait son avantage dans cette décision ; Létus, en ce qu'il gagnait le fonds de la terre; sa sœur, en ce qu'elle avait par l'usufruit tout ce qui convenait à aon état; Marcel même, en ce qu'il contentait, selon ses désirs, son frère aussi bien que sa sœur. Il n'y avait que l'Eglise qui perdait;

r Gb, £c. Cresc. eo, 64.

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plus important, que d'établir de bons évêques. Il avait i pose les

(An 3951 DE L'ÉGLISE. — LIV. XI. 143 mais Ambroise jugea qu'elle gagnait assez, par l'honneur que lui faisaient sa générosité et la paix qu’elle apprenait à mettre dans les familles ‘.

Tels étaient les intérêts de l'Eglise, qu'il se piquait d'avoir infiniment à cœur. Îl ne croyait pas qu’en aucun genre d'édification et de vertu ecclésiastique, les moindres apparences fussent indifférentes. Un air d'immodestie, un geste peu réglé, une démarche ou quelques manières hautaines étaient autant de raisons décisives pour être exclu des places cléricales”. Il en refusa une que sollicitait un sujet qu'il aimait d’ailleurs, par la seule raison que son extérieur était peu composé. À un autre qu’il avait trouvé dans le clergé et qui mérita une interdiction de quelque temps, il défendit, en le rétablissant, de jamais l'accompagner, par ce qu'il avait quelque chose de choquant dans la démarche. L'événement fit voir que les saints les plus charitables ont souvent le coup-d'œil meilleur que les mondains les plus soupconneux. Le premier de ces deux sujets abandonna la foi dans la persécution des Ariens; l’autre renonca de même à la profession de la saine doctrine, pour une affaire d'intérêt.

Il y avait à Vérone une vierge nommée Indicie, que l'évêque avait consacrée à Dieu, après les plus mûres épreuves. Elle avait demeuré avec S'° Marcelline, sœur du saint archevêque, et elle jouissait d'une grande réputation de vertu. Elle fut néanmoins accusée, non-seulement d’avoir profané sa consécration, mais d'avoir fait périr le fruit de son incontinence. L'évêque Syagrius, successeur de Zénon, fut dupe de la calomnie; et, contre toutes les règles de la pudeur et de l'équité, sans aucune procédure légale, il ordonna qu’Indicie serait visitée par les matrones. Elle porta ses plaintes à l’archevêque, qui demanda des témoins et un accusateur en forme. Personne ne se crut assez bien fondé pour en remplir le rôle. En effet, il ne se trouva: que des bruits vagues, sans aucun témoignage fondé et bien articulé, Une foule de gens de bien au contraire ne parlaient qu'avec honneur de la conduite d'Indicie, Elle fut justifiée avec éclat, les perturbateurs privés de la communion jusqu’à ce qu'ils eussent satisfait, et l'évêque Syagrius fortement réprimandé, pour avoir ordonné légèrement des visites, qui avaient été, dit-on, un tourment pour la pudeur, et qui sont presque toujours une preuve aussi incertaine que honteuse du crime ‘,

L'ordination de S. Honorat pour le siége de Verceil fut une des dernières actions de S. Ambroise, à qui rien ne sembla jamais

"Epist. 85, — * OMc, c. 18. — 3 Ambr. Epist, 5.

144 HISTOIRE GÉNÉRALE (Aa 366] mains à S. Gaudence de Bresse, et à S. Félix de Côme. Les diacres Vénérius et Félix, formés de ses mains à l’épiscopat où ils parvinrent, sont aussi comptés entre les saints. Théodule, son secrétaire, fut un des dignes évêques de Modène. Quant à l'élection d'Honorat, elle souffrit de grandes difficultés, et, le siége de Verceil demeura long-temps vacant, par la division qui se mit dans cette église. Les lettres du saint archevêque à cette occasion ne produisirent point d'effet. Pour réunir les esprits, il lui fallut aller à Verceil, peu de mois avant sa mort.

Ce fut vers le même temps qu'une reine des Marcomans, nommée Fritigille, embrassa le christianisme, sur le récit qu’elle avait entendu faire du saint archevêque, par un homme venu d'Italie. Elle envoya des ambassadeurs, avec des présens magnifiques pour l'église de Milan, et fit prier ce prélat de l'instruire par écrit. Encore plus touchée par ses lettres, elle vint elle-même à Milan; mais elle ne trouva plus le saint en vie‘. Quelque temps auparavant, deux Persans des plus distingués et des plus éclairés de la nation, étaient aussi venus à Milan, sur la renommée de la sagesse d’Ambroise, afin de conférer avec lui. Ils lui proposèrent, à la façon des Orientaux, des questions allégoriques et mystérieuses, auxquelles il satisfit depuis six heures du matin jusqu'à neuf heures du soir. Ils se retirèrent enfin, ravis d’admiration ; et pour ne laisser aucune ambiguité sur la cause de leur voyage, ils repartirent

dès le lendemain qu’ils en eurent ainsi rempli l’objet *.

Le saint était affable, et ne négligeait ni les usages de la politesse, ni les bienséances de la grandeur. Quelquefois même il donnait à manger aux préfets, aux consuls, aux plus grands seigneurs de l'Empire, qui tous s’en tenaient extrêmement honorés. On ra-

conte du comte Arbogaste, qu’étant à table avec quelques princes barbares, ils lui demandèrent s'il connaissait l'évêque Ambroise. « Assurément, répondit Arbogaste, je suis fort lié avec lui, et souvent je mange à sa table. — Ce n’est pas sans cause, reprit un de ces princes, que vous êtes si heureux dans les combats. Faut-il s'étonner de vos grands succès, puisque vous avez pour ami un homme qui d'une parole arrête le soleil dans sa course?» La vie ordinaire d'Ambroise était cependant un jeûne perpétuel. Il ne dinait que le samedi et le dimanche; car à Milan on ne jeûnait pas le samedi, même en carème. Mais quand il se trouvait en quelque autre église, il se conformait à la coutume des lieux. Quoiqu'il donnât à manger, il n’acceptait de repas chez personne, à

& Paul, Pit.n, 50. —2]b'd, r. 25, —3 Jbid, n, 30.

[Aa 3656]

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cAn 397] __ DE L'ÉGLISE. — LIV. XI,

moins qu'il ne fût en voyage. Il tenait encore pour maxime de ne point s'ingérer dans la distribution des charges de la cour et de ne se mêler d'aucun mariage.

Il tomba enfin dans la maladie dont il mourut, mais qui lui fit garder le lit assez long-temps. Le comte Stilicon ne vit pas plus tôt le danger, qu'il le regarda comme un grand malheur pour l'Empire. li fit rassembler tout ce qu'il connaissait des meilleurs amis du saint, les obligea de l'aller trouver et de l'engager à obtenir du Seigneur la prolongation de ses jours. Rien n'était plus conforme à leurs propres vœux, qu'ils exprimèrent au saint évêque, beaucoup plus par leurs larmes que par leurs paroles. « Je ne désire pas de vivre, leur répondit-il; je ne crains pas de mourir : ma vie et ma mort sont entre les mains du Seigneur, Que ce bon maître en ordonne selon sa miséricorde, »

Comme on le voyait sensiblement décliner, ses diacres, à l’autre extrémité de la pièce où était le lit du malade, conféraient déjà touchant le successeur qu’on pourrait lui donner; mais ils parlaient si bas, qu’ils avaient besoin de la plus grande attention pour s'entendre entre eux. Cependant,-comme ils nommaient Simplicien, t int, tout eloigne qu'il était, prit la parole, comme sil eût été

«: ar conseil, et il dit à voix haute, en approuvant leur choix : Îl est vieux, mais il est bon. Ils furent si confus, qu'ils s'enfuirent précipitamment. Simplicien lui succéda en effet". S. Ambroise vit ensuite Jésus-Christ venir à lui, avec un visage riant, et il en avertit Bassien , évêque de Lodi, qui priait avec lui. Il mourut peu de jours après. Le jour même qu'il expira, il demeura en prière depuis cinq heures du soir jusqu’à son dernier moment, les mains étendues en forme de croix, et remuant les lèvres, sans qu'on püt entendre ce qu'il disait, L'évèque de Verceil était allé prendre quelque repos, n'imaginant pas ce moment si prochain. Il entendit une voix qui l’appela par trois fois et qui lui dit : Léve-toi promptement; il va partir. Il accourut, et lui donna encore le corps du Seigneur, que le saint n'eut pas plus tôt consomme, qu'il rendit l'esprit, la nuit du vendredi au samedi Saint, le 4 avril de l'an 397.

Le même jour, i apparut en Orient à quelques saints personnages, comme on le sut peu de temps après, par une lettre datée du jour de sa mort, et que son successeur garda précieusement. A l'heure même qu'il expira, long-temps avant le lever du soleil, on porta son corps à la grande église. Il y demeura le samedi et la nuit suivante, pendant laquelle l’on administrait le baptême solennel”, Plu-

1Possid. Pit, Aug. c. 27. — ? Martyr, 11 Pag. an, 397, n. 49. T. Er.

146 - HISTOIRE GENERALE [An 398) sieursenfans qui venaient de recouvrer l'innocence primitive s'écrièrent, av sortir des fonts, qu'ils voyaient le saint évêque. Ils le montraient du doigt, tantôt au milieu de l’église, tantôt dans la chaire épiscopale ; et ils s'efforçaient, mais en vain, de le faire apercevoir à leurs parens ‘. Le dimanche de Pâques, quand le jour parut, on célébra ies saints mystères : puis on transporta le corps du saint à la basilique Ambroisienne, où il fut enterré. Dieu n’y signala pas rec moins d'éclat ia gloire de son serviteur. Il y eut a ses funczailles une multitude innombrable, non-seulement de Chretiens, mais de Juifs et de païens de tout sexe, de tout âge et de toute condition. De toute part, on jetait des mouchoirs pour les faire toucher au corps : mais partout les nouveaux baptisés recurent les marques les plus éclatantes de son crédit dans le ciel,

Le pape S. Sirice mourut une anuée après le saint archevèque de Milan, c'est-à-dire en 398, le 26 novembre, après un pontificat de près de quatorze ans. Depuis peu, il s'était laissé surprendre par Ruffin, revenu avec S' Mélanie de Palestine à Rome, où il publia une traduction, tant de l'ouvrage d'Origène intitulé des Principes, que de l'Apologie de ce docteur, attribuée at martyr S. Pamphile. Sirice, qui n'avait pas lieu de sonpçonner un auteur vanté par les plus grands personnages de son temps, lui accorda des lettres de communion : mais le venin de ces ouvrages s'étant fait connaître, Ruffn fut condamné par le pape Anastase, qu'on élut immédiatemert après S. Sirice. |

Cette même année, l'Eglise fut consolee de tant de pertes afiligeantes, par l'élévation de S. Jean Chrysostôme sur le siège de 1a ville impériale d'Orient. Sa réputation, avant la mort du patriarche Nectaire, était répandue par tout l'Empire; et l'eunuque Eutrope, tout-puissant sous l'empereur Arcade, avait pris une connaissance particulière du mérite de ce prêtre célèbre, dans un voyage qu'il avait fait en Orient. Chrysostôme fut proposé pour le siége vacant, et aussitôt élu aux acclamations générales du peuple et du clergé. Des ecclésiastiques ambitieux, mendiant indignement les suffrages, n'avaient pu que faire traîne l'élection en longueur par toutes leurs intrigues ; mais au seul nom de Jean d'Antioche, tous les suffrages se réunirent en faveur de cet humble et docie prêtre, qui craignait encore plus l’épiscopat que les autres ne le convoitaient. On ne délibéra point sur la manière d'obtenir son consentement, parce qu'on était bien résolu à lui faire violence; mais la difficulté consistait à l'enlever d’Antioche, où, dans son ministère de prêtre d'office, il ravissait depuis douze ans tous les cœurs, par les charmes de son éloquence et par l'éclat de ses vertus. On crai-

# Martyr. ibid. n, 48,

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CAn 398) DE L ÉGLISE. — LV xt, .: 147 gnait le soulèvement de ce peuple innombrable, d'ailleurs si facile à s'émouvoir, et prodigieusement attaché à l'ange tutélaire qui, dans l'accident si mémorable du renversement des statues, avait préservé ses concitoyens du désespoir, ct la ville entière de sa ruine. Eutrope manda au comte d'Orient de le lui livrer adroitement, et le comte pria Chrysostôme, sous prétexte de quelque affaire, de venir le trouver dans une église, près la porte Romaine. Là, il le prit dans sa voiture, et le transporta en grande diligence jusqu'à un lieu convenu, où il le remit entre les mains des officiers envoyés de la cour.

Afin de rendre l’ordination plus solennelle, l'Empereur avait fait appeler l'évêque d'Alexandrie, comme le premier prélat de l'empire d'Orient. C'était Théophile, qui avait de tout autres vues, et qui redouta Chryostôme, quand il l'eut apprécié. Comme il était pénétrant et fort habile à juger du tour d'esprit et du caractère des hommes, il remarqua dans celui-ci un sang-froid, une fermeté, une droiture inflexible, avec une âme sensible et généreuse, également propre à se faire des amis et des admirateurs; il ne vit plus qu'un rival dans ce nouvel évêque de la cour. Mais ses remontrances et toutes les oppositions de sa jalouse politique furent inutiles. Eutrope menaça et donna à ses menaces un motif ranonique. Théophile était trop habile homme, pour mettre tout à la fois contre lui le gouvernement et les canons; il feignit de revenir par persuasion à la manière générale de penser, et il voulut même se donner le mérite de faire l’ordination. Ainsi le nouveau patriarche fut installé le 26 février de l'an 398, avec l'unanimité la plus parfaite.

La dignité était brillante, mais entourée de désagrémens et de périls; tout le zèle du dernier empereur n'ayant pu purger le pays des hérétiques qui l’infestaient. Le troupeau était fidèle; mais les loups environnaient de tous côtés le troupeau, comme le fit observer le nouveau pasteur dans le premier discours qu'il prononca peu après son ordination. En effet, quoique les Ariens n’osassent s'assembler dans Constantinople, le voisinage en était tout rempli, sans compter les autres sectaires, tels que les Marcionites, les Manichéens et les Valentiniens. Toutefois le saint rend témoignage à la ferveur de son peuple. « Qui n’admirerait, leur dit-il’, votre zèle, votre foi, votre charité sincère! Je ne vous ai parlé qu'une fois, et j'éprouve déjà les mêmes sentimens que si j'avais été nourri parmi vous. Non, je ne puis me défendre de vous chérir autant que l'église où je suis né et où j'ai été élevé. Elle est la

sœur de la vôtre; vous le montrez par la conformité de vos œu-

1 Hom.c. Anom. t. 6.

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148 HISTOIRE GENÉRALE [An 598] vres : vous disputez avec elle d'affection pour ceux qui vous instruisent. Si elle est plus ancienne, celle-ci est plus à l'épreuve du souflle et de la flamme de l’herésie. »

La multitude des lois portées alors contre les hérétiques, fait concevoir combien S. Chrysostôme avait de raisons de parler ainsi, La plus grande sévérité tomb: sur les Apollinaristes et sur les Eunomiens. On chassa leurs clercs de toutes les villes, et on leur défendit de s’assembler, même à la campagne, sous peine de confiscation de la maison où l’on s’assemblerait, et du dernier supplice contre celui qui l'aurait fournie. On ordonna aussi de brûler leurs livres sous peine de mort. Ces ordonnances sont du quatrième jour de mars, et on les attribue à l'eunuque Eutrope, qui se proposait par là d'établir solidement l'autorité de S. Chrysostôme, dès le commencement de son épiscopat.

En Occident Stilicon, par les lois données sous le nom d'Honorius, s’appliqua surtout à réprimer les violences des sectaires contre le clergé et les lieux saints. Il veut que le coupable soit dénoncé aux puissances par les lettres des magistrats et des stationnaires, c'est-à-dire par la partie publique; et que le gouverneur dela province punisse de peine capitale ceux qui seront convaincus, sans attendre la plainte de l'évêque, à qui la sainteté de son ministère, ce sont les termes de la loi, ne laisse que la gloire de pardonner. Que si la multitude rebelle entreprenait de se défendre, les gouverneurs particuliers devaient demander du secours au comte qui avait le commandement général des troupes". Cette ordonnance fut faite particulièrement ‘pour l'Afrique, qui s'y trouve nommee; et directement contre les violences des Donatistes, qui furent portées à l'excès durant les troubles de la guerre de Gildon.

C'était le fils de l’un des rois de Mauritanie, qui, en récompense de son ancien attachement aux Romains, avait été elevé, quoique païen, à la dignité de comte par l'empereur Théodose, et qui se révolta sous Honorius. Son frère Mascezel, qui était chrétien, demeura fidèle à l'Empereur, et s’éloigna precipitamment de Gildon, laissant en Afrique ses deux fils, que leur oncle barbare fit mourir. On renvoya Mascezel, pour faire la guerre à ce frère dénaturé; mais il n'avait que cinq mille hommes, et Gildon en avait soixante-dix mille, Suivant la méthode du grand Théodose, sous qui il avait souvent fait la guerre, Mascezel, plein lui-même de foi et de religion, eut recours à la prière et aux bonnes œuvres, pour suppléer à la faiblesse de ses armes. Toutefois la frayeur le saisit la veille du combat; et il voulait décamper pour se réfugier dans

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LAn 3981 DE L'ÉGLISE. — mtv, XIe L49:

les montagnes; mais la nuit, S. Ambroise lui apparut ; et frappant trois fois la terre de sa crosse, lui dit : Jcé, ici‘, Il comprit que le saint lui promettait la victoire, s'il combattait où il se trouvait campé; il marcha donc sur-le-champ à l'ennemi. Il ne doutait plus de la victoire : mais il voulut épargner le sang de sa ation, et il proposa la paix aux rangs avancés qui lui faisaient face. Cependant it aperçut un porte-enseigne qui pressait les rebelles de combattre. Mascezel s'élance et lui porte au bras un coup d'épée qui lui fait baisser son drapeau. Les corps éloignés, et toujours attachés à leur ancien général, se persuadèrent que les premiers bataillons. se rendaient à lui, et vinrent à l'envi faire leur soumission. Il restait avec Gildon une multitude de barbares et d'idolâtres, qui, abandonnés des troupes réglées, se dispersèrent par une prompte fuite. Gildon gagna la mer avec eux; et déjà il s'était embarque, quand il fut repris et ramené en Afrique, où il s'étrangla de ses propres mains.

Les Donatistes tenaient pour les ennemis de l'Empire, à la maaiere accoutumée des ennemis de l'Eglise. Optat, leur évêque à Thamagude, dans la province de Carthage, était si connu pour être dévoué à Gildon, qu'on ne le nommait pas autrement que le Gildonien. Il avait d’ailleurs le génie beaucoup plus militaire qu'épiscopal, marchant toujours à la tête d’une troupe de gens armés. Par san influence les désordres de la rébellion durèrent long-temps après la mort de leur auteur. Pendant dix ans, Optat fit la guerre en forme aux catholiques, qu'il poursuivit à toute ontrance sur terre et sur mer, et contre lesquels ‘ .ommit une infinité de crimes et d’horreurs. Arrêté enfin comme complice de Gildon, il mourut dans les fers ; après quoi ses partisans fanatiques lui donnèrent le titre de martyr.

Ces excès allumérent le zèle de S. Augustin pour la réunion. Il usa de l'autorité que lui conférait le caractère épiscopal, non-seulement pour le bien d'Hippone, mais pour l’édification des meilleures villes où on le priait souvent de prêcher. Les Donatistes se trouvaient à ses discours en aussi grand nombre que les catholiques, et ils semblaient même le disputer à ceux-ci en assiduité et en attention. Ils faisaient un rapport exact de sa doctrine à leurs évêques, et lui rendaient compte ensuite des réponses de ces faux docteurs. Augustin écoutait tout, et satisfaisait à tout avec une douceur inaltérable, quoique souventils s’échappassent en de grossiéres injures. Il les recherchait même ; il leur écrivait dans les termes les plus honnêtes et les plus engageans, soit pour leur pré

EPaul, Pit, n, 51,

250 HISTOIRE GÉNÉRALE [An 398] senter la vérité avec tous ses attraits, soit pour les inviter à des conférences où l’on approfondirait les difficultés sans amertume et sans prévention. La crainte qu'avaient les chefs du parti de se commettre avec un si savant homme, le leur fit long-temps éviter. « Mais que peuvent craindre d’un novice tel que moi, dit l'humble docteur, ceux qui exercent l’épiscopat depuis tant d'années? S'ils appréhendent le faible avantage que nous donnent les lettres humaines, qu'ont-elles de commun avec le fond de notre différend? Mais nous avons des prélats catholiques qui ne les ont: point étudiées. J'en prierai quelqu'un, s'ils le souhaitent, de prendre ma place. Le Seigneur n'a pas besoin de la sagesse humaine pour faire triompher la vérité du salut. » Enfin les conférences s'engagèrent par occasion, avec quelques chefs des Donatistes; mais elles produisirent peu de fruits. Ils prétendirent que le concile de Sardique avait communiqué avec des évêques de leur parti, et ils produisirent, pour le prouver, un exemplaire de ce concile. Augustin prit le livre; et, parcourant les décrets avec attention, il y trouva que le saint pape Jules et S. Anathase y étaient condamnés : après quoi il démontra sans peine que c'était un exemplaire de quelque concile arien, probablement de celui de Philippopolis, qui s'était arrogé en effet le nom de concile de Sardique. Cette découverte n'opéra rien, sinon que les schismatiques en devinrent plus défians et plus dissimulés : ils refusèrent de confier l'exemplaire à Augustin, qui voulait l'examiner à fond. Ce fut avec aussi peu de fruit qu'il prouva invinciblement que le premier évêque de Carthage, dont les Donatistes s'étaient séparés, avait persévéré dans la communion de l'Eglise romaine, « dans laquelle, dit-il, a toujours été la primauté de la chaire apostolique. »

Ces conférences ne laissèrent pas que d'être avantageuses à l’église d'Afrique , en y donnant lieu à deux conciles qui se célébrèrent en deux années consécutives, et qui dressèrent une multitude de règlemens de discipline, dont la sagesse les a fait conserver précieusement jusqu'à nous. Celui de 397, composé de quarante-huit évêques, defend à tous les clercs d’entrer dans les hôtelleries pour boire et pour manger, sinon par nécessité en voyageant. Il leur défend aussi d’avoir chez eux aucune femme étrangère , mais seulement leur mère, leur aïeule, leur tante, leur nièce, les femmes de leurs enfans mariés, ou de leurs esclaves, ou enfin celles de leur famille qui y demeuraient avant leur ordination. Tout trafic sordide est interdit aux évêques, aux prêtres et aux autres clercs; et l'on statue que ceux qui, n'ayant rien au temps de leur ordination, acquerront ensuite des héritages, seront réputés usurpateurs des biens sacrés, s'ils ne les donnent à l'Eglise, à moins qu'il ne

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(Aa 398] DS L'ÉGLISB. — LIV. XI. aôe leur soit venu du bien par succession ou par donation. L'âge de la consécration des vierges doit être au moins de vingt-cinq ans. On voit dans ce statut, qu'il y avait des vierges de deux sortes, les unes vivant en communauté, les autres dans les maisons partieulières; puisqu'il est dit que celles qui auront perdu leurs parens seront mises par les soins de l'évêque dans un monastère de vierges, au dans la compagnie de quelques femmes vertueuses. Le sixième canon réprime un abus fort singulier, qui consistait à donner l'Eucharistie aux corps morts. La plupart des autres concernent les ordinations, qui ne se faisaient pas toujours sur les lieux, puisque l'évêque de Carthage, pour faire sentir la difficulté d'avoir, selon l'usage ordinaire de l'Afrique, douze évêques à cette cérémonie, dit qu'il avait des ordinzuons à faire presque tous les dimanches, Ce concile réforme aussi les titres pompeux qu'on donnait à l'évêque du plus grand siége de sa contrée, tels que ceux de souverain prêtre , ou de prince des prêtres : il veut qu'on l'appelle simplement évêque du premier siége, De là le titre de primat, que prenaient en Afrique les premiers évêques de chaque province. Quand tous les troubles cessèrent, par la défaite de Gildon, il se tint à Carthage un concile national beaucoup plus nombreux que le précédent. On y compta deux cent quatorze évêques, et l’on ÿ fit cent quatre canons, dont la plupart concernent aussi l'ordination et les devoirs du clergé. L'examen qu'ordonne le premier canon avant de consacrer un évêque, est semblable à ce qu'on trouve encore dans le commencement du cérémonial de nos ordinations. Le sixième porte que les époux, après avoir reçu la bénédiction du prêtre, doivent par respect garder la continence la première nuit. Le quatre-vingtième frappe d'excommunication le fdèle qui aux jours de solennité fréquente les spectacles, au lieu d'assister à l'office de l'Eglise. Par le cinquante-unième, on ordonne aux clercs de travailler pour gagner de quoi se nourrir et se vêtir. Les ouvrages des mains, recommandés aux clercs par ce concile, étaient pour les moines d’une obligation beaucoup plus stricte. S. Augustin trouva cette matière assez importante pour en faire. un traité exprès. [l y reconnait que les ministres de l'autel ont droit d'être nourris par le peuple; mais pour les moines, outre qu'ils n'étaient pas du corps de ces ministres, il y avait beaucoup à crairrdre que leur profession, sans le travail, ne dégénérât en une vie oisive et dépravée. Il fait observer sagement que, la plupart étant nés dans les dernières classes des citoyens, artisans, paysans, quelquefois esclaves, ils avaient mené dans le monde une vie pauvre et laborieuse, et que la retraite sans le travail deviendrait un écueil, puisqu'on ne pouvait exclure des monastères ces conditions

192 HISTOIRE GÉNÉRALE fAu 398) basses, qui souvent y produisaient de grands saints. Mais le changement, survenu depuis ce temps-là dans la condition des moines, en a dû raisonnablement introduire dans leur manière de vivre, Il y eut un troisième concile de Carthage sous le pontificat d'Aurélius : on le compte ordinairement pour le cinquième de

cette église. Entr'autres choses, on y défendit d'appeler les clercs

en justice, pour y rendre témoignage. Tel était le point auquel on prétendait alors que le clergé devait porter l'esprit de mansuétude, On prononça aussi que les clercs condamnés canoniquement, de quelque rang qu'ils fussent, ne devaient être soutenus par personne ; et l'on résolut de demander aux empereurs une loi qui empêchât efficacement de s'opposer aux dispositions des évêques, même faites en concile : cette loi fut en effet demandée et obtenue. On veut encore que l'intercesseur ou visiteur d'une église, c'est-à-dire, celui qui en prenait soin quand elle était vacante, la pourvoie d’un nouveau titulaire dans l'année de la vacance ; sinon, qu'au bout de l'an on institue un autre intercesseur : ce qui peut

avoir fondé la disposition du droit, qui prive de la collation d'un |

bénéfice tout patron qui néglige de le remplir. Le sixième canon mérite encore attention, er ce qu'il prescrit de baptiser sans scrupule les enfans dont le baptême n'est pas prouvé d'une manière certaine : ce qui montre en quel discrédit l'erreur des Rebaptisans était tombée parmi les catholiques.

Cependant Arcade, ou plutôt Eutrope, fit contre les asiles une Loi qui afiligea sensiblement le clergé. Il est vrai qu'il y avait de J'abus dans l’'empressement des clercs et des moines à protéger les personnes chargées de crimes ou de dettes. Mais l'impérieux eunuque, non content de réformer les abus, dépouilla les églises du droit même, défendit de s’y réfugier à l'avenir , et forca d'en chasser ceux qui s’y étaient retirés. La possession du privilége qu'avaient eu plusieurs temples, avant les églises chrétiennes, était trop longue et trop étendue, pour qu’une suppression si soudaine ne fût pas regardée comme une flétrissure injuste ; d'autant plus qu'il n'y avait pas lieu de crier à l'impunité, ni à la subversion des mœurs, Les peines que l'Eglise infligeait alors à ses pénitens, étaient d'une rigueur extrême; et si elle conservait la vie aux criminels, elle avait soin d’opposer des digues d'autant plus fortes au crime.

Eutrope, tiré de la poussière, et monté rapidement au faîte de la grandeur, ne pouvait plus soutenir le poids de sa fortune. 11 avait été esclave ; il s'était ensuite insinué parmi les eunuques du palais, où par l’adulation et l'intrigue il avait trouvé moyen de gagner la confiance de l'Empereur. Ruffin, qui avait tenu longtemps Arcade en tutelle, venant de se précipiter en s'élevant sans

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(An 399) DE L'ÉGLISE, — LIV. XI, " 153 mesure, Eutrope avait succédé sans effroi à son crédit et à toute sa hauteur. Il était protégé par l'impératrice Eudoxie, avec une chaleur proportionnée au service qu'il lui avait rendu, en ména-

eant par ses manœuvres son mariage et son couronnement, quoiqu'elle fût d'origine barbare. Par la faveur de cette princesse, il obtint la charge de grand-chambellan, la dignité de patrice, et par un exemple qu'on n'avait point encore vu, et qu'on ne vit plus dans la suite ; il fut, quoique eunuque, élevé au consulat. Il n'imaginait pas que bientôt les autels qu'il dépouillait de leurs prérogatives, seraient son unique asile. avait fait publier cette loi injurieuse, de peur que les grands qu'il faisait proscrire n'échappassent aux emportemens de sa vengeance ; mais il se vit contraint de chercher sa propre sûreté dans la transgression de sa loi. Les grands, les généraux, l’impératrice même, que l’audacieux, dit-on, avait menacée de chasser du palais, tous s'unirent contre lui &.iprès de l'Empereur, et firent résoudre sa perte.

En cette extrémité, Eutrope, quoique païen, chercha son salut dans l'église, et S. Chrysostôme s'opposa généreusement à ceux qui voulurent l'en arracher. L'éloquent patriarche profita d'une conjoncture si capable de faire impression, et du concours prodigieux qu'attirait la singularité du spectacle, pour faire sentir la vanité des grandeurs humaines, « Où sont à présent, dit-il à Eutrope *, vos adulateurs et vos esclaves, ces troupes qui s’empressaient devant vous, pour faire retirer ou prosterner les cituyens à votre passage, comme devant une divinité? Ils se tiennent cachés; ils abjurent une amitié dangereuse ou stérile; ils fondent leur fortune sur les débris de la vôtre. Nous n’en usons pas ainsi : l'Eglise, à qui vous faisiez la guerre, ouvre son sein pour vous recevoir ; et le théâtre que vous protégiez, qui vous a tant coûté, que vous prétendiez nous faire révérer à nous-mêmes, vous trahit par son indifférence et son impuissance. Je ne le dis pas pour insulter à votre malheur, à Dieu ne plaise! mais pour instruire cette multitude qui croit à peine la révolution dont elle est témoin. Vous savez tous comme moi, mes frères, et vous avez vu de vos propres yeux, quand on vint du palais pour l'enlever d'ici, comment il courut aux vases sacrés, tremblant de tous ses membres, ayant le visage d'un mort plutôt que d'un vivant, et suppliant les ministres saints, d’une voix mal articulée que la crainte entrecoupait. Non, l'autel n’a jamais paru si majesteux , que depuis qu'il tient ce lion enchaîné. » L'orateur porte ensuite ses auditeurs à la compasssion la plus généreuse, à sauver ce malheureux, à

1 Or, in Eutr, t, 4, al, 8,

154 MISTOINX GÉNÉRALE (An 399] obtenir sa vie de l'Empereur, afin qu'il ait le loisir de réparer ses fautes, et de parvenir à la grâce du baptême. Le saint réussit pour un temps, et non sans peine ni sans péril. On vint à l'église en armes; on menaça le charitable pasteur, et on le traîna au palais. Rien ne l'ébranla; il ne livra point le réfugié; et l'on n'usa violer le lieu saint, Eutrope fut pris néanmoins, mais par sa faute, et hors de l'enceinte de l’église. On le relégua dans l'île de Chypre; on le dépouilla de tous ses biens, de tous ses titres, et l'on effaça son nom des fastes où l'on inscrivait les consuls. Ses ennemis ne furent pas encore satisfaits; on le fit revenir de Chypre à Chalcédoine, où il eut la tête tranchées Cependant, on censura le discours de Chrysostôme, et l'on prétendit qu'il ne s'était opposé à la fureur générale, que pour insulter plus long-temps au malheureux qui en était l'objet. Déjà le zèle actif et sans respect humain du patriarche, comparé aux lenteurs et à la facilité de son prédécesseur, lui avait fait beaucoup d'ennemis dans son clergé, où l'on voyait avec alarmes l'autorité que le concours de tous-les talens et de toutes les vertus lui acquérait contre le relâchement. On était surtout choqué qu'il eût osé attaquer un abus, d'autant plus dangereux néanmoins, que la passion déguisée lui donnait un air de vertu. Plusieurs ecclésiastiques, sous prétexte de charité, vivaient avec des vierges qu'ils appelaient sœurs adoptives, mais à qui le public donnait le nom équivoque de sous-introduites. Le prétexte ne laissait pas que d'être spécieux, puisqu'il s'agissait d'assister un âge et un sexe faibles, des orphelines sans appui et sans expérience, qui ne pouvaient par ellesmêmes prendre soin de leurs affaires temporelles, surtout dans un pays où la sévérité des bienséances ne permettait presque point aux filles de paraître en public. Les prêtres, de leur côté, y trouvaient l'avantage de se décharger sur elles des soins domestiques et minutieux auxquels les femmes sont beaucoup plus propres que les hommes. On ne manquait pas d'exalter encore l'avantage imposant d’être plus libre pour les fonctions du saint ministère. Le patriarche prétendit, au contraire, que rien ne pouvait balancer le scandale et le danger réel de ces associations. Non content de tonner dans ses discours, il composa deux traités, l'un contre les ecclésiastiques engagés dans ces sociétés, l’autre contre leurs compagnes; et il ruina tous les fondemens artificieux de ces alliances, qu'il n'appela pas seulement équivoques, mais révoltantes et monstrueuses, « puisqu'elles ne sont, poursuivit:il, ni parenté ni mariage, ni charnelles ni spirituelles; mais un mélange bizarre des périls et des inconvéniens de l’un et de l’autre, » L'attachement que plusieurs clercs témoignèrent pour ces sortes

[An 399) parer ses ssit pour ‘glise en u palais, sa violer aute, et Chypre; pn effaça emis ne

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(An 399) Ds L'ÉGLISE. ” LEV, AR , 1 de sœurs, le convainquit qu'il n était pas aussi innocent qui s le disaient, et il chassa de l'Eglise les réfractaires. Il attaqua aussi les ecclésiastiques trop assidus dans les maisons des riches, dont ils se rendaient tout à la fois les flatteurs et les parasites, Ensuite il examina l'administration des biens de l'Eglise, trouva de la profusion jusque dans la dépense domestique del évêque, appliqua ce superflu uu soulagement des pauvres et à Ja construction de quelques hôpitaux. Rien n'échappait à sa vigilance; il fit comparaître devant lui toutes les veuves consacrées au service de Ja religion, examina soigneusement leur conduite, et celles en qui il trouva de la mondanité et de la pente à la sensualité, il les pressa de se marier, plutôt que de faire servir l'indépendance où elles étaient d’un époux, à vivre dans l'oisiveté, les intrigues, le babil perpétuel et la vaine curiosite.

Cependant, loin de négliger le commun des fidèles, nous voyons par ses discours, qu'il les portait à la plus sublime verfection ‘, Il exhorta les citoyens de Constantinople à ériger chacun ans sa maison une espèce d'hôpital domestique, c'est-à-dire, un lisu d hospice pour le soulagement des pauvres. Il alla jusqu'à proposer à plusieurs le rétablissement de la communauté d's viens et du de tachement absolu des premiers fidèles. Quoique les offices de la nuit ne fussent plus guère suivis que par les solitaires ou les cénobites, il pressa la partie du peuple la plus occupée, c'est-à-dire, les hommes qui pendant le jour n’en avaient pas le loisir, de s’y rendre assidus le plus qu'il leur était possible. Car pour les femmes, sa prudence les empêcha de fréquenter ces exercices nocturnes. Il obtint tout ce qu'il voulut par son eéloquence toute-puissante. La ville de Constantinople fit des progrès étonnans dans la piété, et reprit une face toute nouvelle. On abandonna le cirque et le théâtre, pour accourir aux temples, J'ans la ville la plus passionnée pour les spectacles; c'est ce que ous apprenons par l’expli cation qu'il fit à ce sujet des Epîtres aux Ephésiens, aux Colossiens et aux Hébreux, ainsi que des Actes des Apôtres. Trois fois la semaine régulièrement, il rassemblait ses ouailles, quelquefois les sept jours de suite; et, plus il se montrait infatigable à instruire, moins ses auditeurs se lassaient de l'entendre. La foule, soit des fidèles, scit des hérétiques et des païens, était si nombreuse, qu'il fut obligé de quitter la place ordinaire, pour parler dans un lieu plus vaste. Quelques-uns venaient par curiosité et par goût pour son éloquence; mais, la grâce triomphant de ces dispositions

? Pallad. Pit, et Chrys. Homil, passim.

156 HISTOIRE GÉNÉRALE [An 399] imparfaites et de tous les obstacles, on voyait de jour en jour des conversions éclatantes.

Un homme de la secte des Macédoniens, ayant abjuré, voulut aussi convertir sa femme. Elle lui promit ce qu'il désirait, et vint à l'église, où elle reçut l'Eucharistie ; mais au lieu de la consommer, elle la cacha en baissant la tête comme pour prier, et mit en sa place du pain ordinaire que lui donna adroitement une domestique affidée. Mais en portant ce pain à sa bouche, il changea de nature; et en voulant le manger, au lieu de pain, elle sentit une pierre sous ses dents. Elle courut sur-le-champ à l’évêque, lui confessa son crime avec des sentimens sincères de conversion, et lu. montra la pierre où la marque de ses dents restait imprimée. Sozomène, qui vivait presque dans le même temps, rapporte ce fait", et dit que l'on voyait cette pierre dans le trésor de l'église de Constantinople, où elle avait été déposée. Le saint patriarche ne borna point son zèle à cette église; il l'étendit, avec la réforme, aux six provinces ecclésiastiques de la Thrace, aux onze de l'Asie, et au nombre pareil des églises du Pont, c’est-à-dire à toutes les dépendances de son patriarcat. De là, s'intéressant à tout ce quiintéressait l'ordre et le bonheur du corps de l'Eglise, il entreprit de réunir les évêques de l'Orient avec ceux de l'Egypte et de l'Occident, toujours divisés depuis le schisme de Paulin. Il pria Théophile même d’Alexandrie de ie seconder, et tous deux de concert agirent si bien à Rome par leurs envoyés, qu'ils firent rentrer Flavien d'Antioche dans la communion des Occidentaux. L'âme sensible de Chrysostôme, au plus haut point de son élévation, lui faisait regarder ce patriarche comme son maître, et jamais il ne cessa de le chérir et de le révérer comme son père.

Il étendit les effets de son zèle jusque chez les Barbares les plus sauvages. Ayant appris qu'il y avait de ces Scythes vagabonds

jau'on appelait nomades ou pasteurs, campés près le Danube, et qu'ils désiraient de s'instruire dans la religion, il leur envoya des hommes apostoliques qui obtinrent de grands succès. Le christiaisme avait déjà pénétré dans cette nation; mais comme elle avait de fréquens rapports avec les autres Barbares, infectés la plupart de l’arianisme, plusieurs de ceux-ci avaient aussi donné dans l'erreur ; il en trouva de séduits jusque dans la ville impériale ; pour les désabuser, il leur donna des catéchistes et des prêtres de leur langue, leur assigna une église particulière, où il allait quelquefois lui même les instruire par le moyen d'un interprète. Sachant qu'i

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[An 399]

y avait encore des Marcionites dans le territoire de Cyr, il prit, de concert avec l'évêque divcésain et la cour, des mesures efficaces pour en délivrer le pays ‘. “r. CE | S. Porphyre, qui avait été tiré malgré lui de la solitude pour être mis sur le siége épiscopal de Gaze, gémissait de voir son dio cèse rempli d'idolâtres, non moins furieux contre son troupeau que contre lui-même. Il restait jusqu’à huit temples des faux dieux dans cette ville, mais Ja seule idole de Marnas suffisait pour y perpétuer l'idolâtrie. Porphyre vint solliciter la ruine de la superstition auprès de l'Empereur, et il s’adressa d’abord au patriarche, qui, outre son crédit, l'appuya de celui de l'eunuque Amance, grand serviteur de Dieu, et fort puissant auprès de l'impératrice. À sa recommandation, la princesse recut favorablement l'évêque de Gaze, et lui promit de parler à l'Empereur. Alors l’orphyre, se rappelant une prédiction qu’il avait oui faire à un saint anachorète, en passant par l’île de Rhode, dit à l'impératrice qui était grosse, et qui désirait passionnément d'avoir un fils : « Travaillez pour la cause de Jésus-Christ, et vous aurez un fils qui portera la pourpre. » Quelque temps après, la prédiction fut vérifiée : Eudoxie accoucha d’un fils qu'on nomma Tlhéodose, comme son aïeul, et à qui on donna la pourpre.dès qu'il fut né, avec la qualité de césar. La mère, au comble de la joie, n'oublia point le saint évêque de Gaze. Elle l'envoya chercher sept jours après ses couches; et à son approche, se levant de son siége avec empressement, elle vint le recevoir à la porte de son appartement, avec le petit prince qu'elle tenait entre ses bras :« Mon père, lui dit-elle, bénissez-moi avec l'enfant que m'ont obtenu vos prières. » L’évêque invoqua le Seigneur, et leur donna sa bénédiction. Il dressa ensuite une requête, épia le moment où l’on portait le jeune césar au palais, et la lui présenta. Celui qui tenait l'enfant, et qui connaissait les dispositions de la mére, reçut la supplique en souriant, puis, faisant un peu incliner la tête au petit prince, il dit tout haut : Qu'il soit fait comme il est requis. L'impératrice conta la chose à l'Empereur. Tout était en joie dans le palais; la plaisanterie fut goûtée : L'affaire est néanmoins de grande importance, dit Arcade; mais comment resister u premier acte d'autorité de notre fils? L'ordre fut aussitôt donné l'abattre les temples de Gaze, et nommément celui de Marnas. L'impératrice fit construire de leurs débris une église magnifique, et un hôpital pour les étrangers *.

Cependant, selon le bruit d’un faux oracle, que les gentils ré-

pandaient par tout l'Empire, l'idolâtrie devait en ce temps-là re-

Theod, v, 2, — * Ibid, 29. S. Porph. ap. Sur, 26 fév.

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