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26: HISTOIRE GÉNÉRALE [An 400] toutes les créatures raisonnables. La troisième est que les corps ne ressusciteront pa: entièrement incorruptibles, mais qu'ils conserveront le germe de la corruption, ou le principe de la destrrction qu'ils doivent éprouver à la fin des siècles; ce qui est encore une conséquence de cette singularité d'Origène, qui regardait les .orps comme uniquement destinés à punir les esprits qu'ils tiennent renferinés. Ces corps seront donc inutiles, quand les esprits se trouveront purifiés entièrement.
Quoique Théophile pénétrât dans le mystère de lorig/nisme, À fut long-temps à prendre le parti de le censurer. S. Jérôme et S. Epiphane lui avaient écrit sans aucun succés, qu'il espérait en vain corriger. les hérétiques par la douceur, et qu'une FINS de saints personnages n approuvaient pas les lenteurs dont i’ usa. mais plusieurs moines égyptiens, dan: Ja fougue d'un zèle indis cret, l’accusant lui-mêine d'origénisme, il ne trou* point de moyen plus propre à les calmer que de condamner enfin ces erreurs, Ce n'est pas que l’accusation fût fondée; mais comme parm: ces noines il y en avait beaucoup de simples et d'ignorans qui se forment des images sensibles des choses les plus intellectuelles, 15 se persuadèrent, sus certaines expressions des saintes critures, que Dieu avait un corps comme les hommes, ce qui les rendit anthropomorphites, Or, nul interprète de l'Ecriture n'étant plus éloigné qu'Origène de cette explication grossière, ils traitaient ‘l'origénistes tous ceux qui les contredisaient.
L'évêque Théophile enseignait publiquement, avec l'Eglise catholique, que Dieu est incorporel; il réfuta même fort au long
l'erreur contraire, dans l’une de ses lettres pascales, qui fut portée É la . aux monastères, selon la coutume; ces bons solitaires en furent ù ns étrangement scandalisés ; il semblait qü’on leur eût enlevé leur Dieu ‘ api avec le fantôme qu'ils s'en formaient. L'un d'entre eux, nommé ke dis
Sérapion, vieillard d'une grande vertu, mais fort simple, après 1] are même qu'on l'eut tiré de ses préventions, en lui faisant concevoir + qu'elles n'étaient pas moins contraires à l'Ecriture qu’à la foi de toutes les églises et de tous les siècles, Sérapion, ayant voulu rendre grâce avec ceux qui venaient de le détromper, se mit à pleurer,
en s'écriant : Hélas! on a fuit disparaitre mon Dieu, et je ne sais
plus ce que j'adore". À à La multitude des moines se montra bien r' :: docile. Ils quit-
térent leurs soli tudes, vinrent par troupes à / !.: adrie, traitèrent cle
l'évêque d'i ip dévantt le peuple, porte: 7. oies et les me-
naces jusqu'au ais patriarcal. Alors T: 1e se déclara contre
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LAn dvd] DE L'ÉGLISE, — LIV. XI, 163 cement les solitaires, puis tint un concile, où il fut ordonné que quiconque approuverait les œuvres d'Origène serait chassé de l'Eglise.
C'étaient les moines de Scété qui s'étaient principalement soulevés contre le patriarche. Entre ceux de Nitrie, au contraire, il y en avait plusieurs fort'soupçonnés d'origénisme. Il paraît qu'ils étaient moins attachés aux erreurs d'Origène qu'à ses livres, qu'ils prétendaient avoir été altérés par des mains étrangères, et de façon qu'on en pouvait aisément distraire le poison, sans réprouver pour cela les leçons de vertu qu'ils fournissaient en abondance. D'ailleurs l'Eglise n'avait pas encore décidé, où ses décisions n'étaient pas assez authentiques, pour ôter toute excuse aux contradicteurs. Théophile n'eut pas pour cela plus de condescendance ; comme tous les zélateurs dont les vues ne sont pas parfaitement pures, il avait d'abord procédé avec trop de lenteur, et il procéda depuis avec trop de chaleur et de précipitation. |
Outre son animosité contre les moines en général, il était particulièrement mécontent du saint prêtre Isidore, qui gouvernait l'hôpital d'Alexandrie, mais qui avait été solitaire à Nitrie, d’où S. Athanase l'avait fait passer dans son clergé. Une veuve de distinction avait remis une somme considérable entre les mains de ce vénérable prêtre, après lavoir obligé de s'engager, par serment, à en acheter des habits pour les femmes les plus indigentes de la ville, sans en donner connaissance au patriarche, de peur que celui-ci n'employât cette somme en des bâtimens, pour lesquels il était passionné. Isidore reçut l'argent et en fit usage selon l'intention de la donatrice. Le patriarche avait des espions qui l’eurent bientôt instruit : il fut piqué jusqu'au vif; mais il dissimula. Deux mois après, ayant assemblé son clergé, il produisit un mémoire, qu'il disait avoir reçu contre Isidore dix-huit ans auparavant. Cette accusation surannée eut un air d'humeur, et devint très-suspecte. Il fallut d'autres manœuvres qui ne servirent qu’à mieux dévoiler la malignité et la fourberie. Théophile suborna un jeune homme . en lui faisant donner de l'argent pour qu'il açcusât Isidore. L'accusateur porta la somme à sa mère, qui, craignant qu'Isidore ne la poursuivit en justice, alla trouver le gouverneur;.et lui montra l:ryent, qu'eile déclara avoir été reçu par les mains de la sœur du patriarche : ce qii n'empêcha point Théophile de chasser Isidore de l'église, mais à petit bru:+, sous prétexte d'un crime infâme que ia bi nséance ne permettait pas d’articuler. S. Isidore eut même à craindre pour ses jours, et il alla se cacher au mont de Nitrie, vu il avait passé sa jeunesse !.
ESo:. vu , 12,
164 HISTOIRE GÉNÉRALE [An 400]
Ce fut un crime irrémissible pour les moines de lui avoir donné retraite. Le violent patriarche ordonna de chasser de la montagne et du fond du désert les solitaires les plus renommés qui passaient pour gouverner les autres. Ils vinrent à Alexandrie, pour savoir le sujet de leur condamnation; il y en avait quatre surtout environnés d'une haute considération, et qu'on appelait communément les Grands Frères, parce qu'ils étaient en effet d’une taille extraordinaire et de la même famille. Ils se nommaient Dioscore, Ammone, Eusèbe et Euthyme. Dioscore avait été fait évêque d’Hermopolis. Aussitôt qu’ils parurent devant Théophile, il apostropha injurieusement ÀAmmone, qui était un vieillard vénérable ; et lançant sur lui des regards furieux, que le plus scandaleux emportement suivit de près, il lui jeta son pallium à la tête, le souffleta jusqu'à le faire saigner au nez, et cria comme un insensé : Scélerat, herétique, hypocrite, anathématise Origène.
Les Grands Frères n'eurent d'autre parti à prendre que de se retirer ; ils retournèrent paisiblement à leurs solitudes, où ils continuèrent leurs exercices accoutumés, en se ‘rassurant sur le témoignage de leur conscience. En effet , il n’y a point de preuve qu'ils soutinssent les erreurs d'Origène; on trouve au contraire des témoignages très-forts en faveur de la pureté de leur foi. Le patriarche ne laissa pas que d’assembler un concile des évêques voisins; et sans y faire comparaître les solitaires, ni leur donner aucun autre moyen de se défendre, il excommunia trois des principaux, entre lesquels on nomme Ammone et Dioscore : il n’osa cependant prononcer contre la multitude. Ensuite il fit venir du même désert cinq moines étrangers de naissance, et pleins de cet esprit d'émulation qui dégénère facilement en jalousie entre les reclus de nation différente ; il en ordonna un évêque, le second prêtre, les trois autres diacres, et il leur commanda de présenter contre les trois solitaires excommuniés des requêtes que ces faux frères ne firent que souscrire, et que lui-même avait composées. Ayant recu ces requêtes dans l’église, avec un appareil affecté, il se transporta chez le préfet d'Egypte, et lui présenta une nouvelle supplique en son propre nom, y joignit celles des moines accusateurs, et conclut à ce que les accusés fussent chassés de toute l'Egypte. Il obtint un ordre, avec des soldats; et, plus semblable au chef d’une expédition militaire qu'à un évêque, il alla de nuit surprendre les monastères.
Dioscore, évêque de la montagne, fut d'abord chassé, après avoir été violemment tiré de son siége par une troupe d'Eth:: piens. Ensuite on pilla les cellules, et l'on abandon: + petit ameublement des pauvres de Jésus-Christ à une horde de valets et de
[An 400] oir donné montagne qui pasrie, pour re surtout | commu- ‘une taille Dioscore, ue d'Her- >ostropha et lançant ortement ta jusqu'à lerat, he-
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[An 4ov) DE L'ÉGLISE, — LIV. XL, 169 populace. On chercha long-temps les trois autres frères Euthyme, Eusèbe et Ammone; mais ils s'étaient fait descendre dans un puits, sur lequel on avait mis une natte qui empêcha de les découvrir. De dépit et de fureur, Théophile fit brûler leurs cellules particulières, où furent en même temps consumées les divines Ecritures, les saints mystères, et un jeune homme qui n'eut pas le temps de s'échapper. Quand les persécuteurs se furent retirés, les trois Grands Frères s'enfuirent à Jérusalem, suivis des prêtres et des diacres de la montagne, et d'environ trois cents moines, Le reste se dispersa en divers endroits. Le ressentiment du patriarche ne fut pas calmé par ce bannissement volontaire , mais il poursuivit les fugitifs en Palestine, par des lettres qui ne respiraient que la vengeance. Il fit un crime aux évêques de cette province, de leur pitié envers ces malheureux; et il ne la leur pardonna qu’à condition qu'ils ne leur donneraien£ plus d'asile à l'avenir, même dans les églises. Ainsi les solitaires furent obligés de fuir de retraite en
retraite, et d'aller enfin demander justice à Constantinople.
S. Jean Chrysostôme y était au plus haut point de vénération que puisse procurer le concours de talens brillans et de solides vertus. Mais si tout le monde était forcé de l’admirer, il n'était chéri que du peuple et de la partie la plus saine du clergé; un grand nombre d'ecclésiastiques et de grands le regardaient comme un zélateur ineommode, et pour mettre leurs vices à couvert, ils s'efforçaient de le rendre odieux. Depuis les disgrâces de Rufn et d'Eutrope, Gaïnas, arien comme la plupart des Goths, : ‘tait rendu tout-puissant ; il se mit en tête de faire donner aux hérétiques de sa communion une église dans la ville impériale, et il en fit la demande à l'Empereur. Ge faible prince, quoique bien intentionné, et sans accorder absolument ce qu’on demandait, répondit
qu'il en voulait parler à Chrysostôme, évêque du lieu, et ministre
des choses saintes; il le fit appeler, lui représenta le pouvoir, la fierté de Gaïnas, et tout ce qu'on avait à craindre de ce suppliant rebuté, qui aspirait peut-être à l'empire *.
Le magnanime prélat répondit, que la terreur n’était pas une raison de livrer les choses saintes aux immondes ; que pour lui, on ne le verrait jamais chasser les vrais fidèles des temples où ils célébraient les louanges du Fils de Dieu, pour y introduire les impies qui niaient sa divinité et blasphémaient son saint nom; et moi. 1t tout le courage d’un empereur, tandis qu’Arcade s’abandonr ait à la peur, plus excusable chez un prêtre : « Seigneur, lu dit-il d’un ton d'assurance capable de lui en inspirer, ne craignez
L'ileod. v, 32,
166 HISTOIRE GÉNÉRALE [An 400] pas ce barbare, c'est moi qui le veux mettre à la raison : faites-nous aboucher ensemble, je lui ferai reconnaître l'injustice de sa demande, » L'Empereur saisit avec joie cette ouverture, et les fit comparaître tous deux en sa présence, dès le lendemain. L'Arien superbe commencn par sommer l'Empereur de tenir sa promesse prétendue. Le ::.:. ;° r1rche, accompagné de tous les prélats qui se renconi:sient à Constantinople, prit la parole et dit qu'un empereur chrétien était le protecteur de la religion, et non pas son oppresseur ; qu'il n'avait ni promis ni pu promettre une chose qui n'était point à sa disposition, tout absolu que fût son pouvoir pour les affaires de ce monde; qu'il étni* d’ailleurs déraisonnable de faire servir à la division des hdèles, les églises instituées pour les réunir; que toutes celles de Constantinople étaient ouvertes à tout chrétien, et qu'il pouvait y venir faire ses prières. « Mais ne füt-ce que pour les importans services que j'ai rendus à l'Empire, répliqua Gaïnas, je mérite bien d'avoir un lieu particulier d'otaison. — Quels sont les services, reprit le patriarche, qui exigent pour salaire Ja profanation des temples et le mépris des lois? Elles defendent les assemblées des hérétiques dans les villes; et vous avez fait serment de les maintenir, ces lois saintes et sages. Mais avezvous attendu jusqu'ici à recevoir la récompense de vos services? » Et lui rappelant de quelle position on l'avait tir, car il avait ét‘ simple soldat, « Considérez, poursuivit-il, ce que vous étiez autre fois et ce que vous êtes à présent ; quel était l’état de votre fortune, ou plutôt de votre indigence jusque dans vos vêtemens, avant de passer le Danube; et dites-nous si le titre de duc, si la qualité de consul est au-dessous de votre ambition. » Puis, se tournant vers l'Empereur, il lui fit envisager toutes les suites de sa molle condescendance à l'égard des hérétiques, ajoutant que la sûreté de la religion faisait celle de l'Empire; mais que si, par impossible, on pouvait séparer ces deux choses, il vaudrait mieux livrer des provinces que la maison de Dieu, et perdre la couronne de l'univers, que la religion.
Gaïnas ne put résister à l’énergique et vive éloquence de Chrysostôme, ou plutôt à l Ssprit de Dieu, qui parlait en lui. Il digéra même ce refus avec -z de modération, Quelque temps après, il se révolta ouvertemcut; mais les gens de bien remarquèrent avec consolation que le dépit de cet affront n'influa point sur sa révolte : il parut même depuis redoubler de respect pour le saint patriarche. Comme le Goth rebelle ravageait la Thrace, et que personne n'osait ni s’ opposer aux efforts de la révolte, ni interposer
# Soz. vin, 4.
[An 400] ites-nous de sa des fit comrien sunesse préats qui se empereur oppresui n’était pour les » de faire r les rées à tout ne fût-ce re, répli- ’otaison.
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[Au 400] DE L'ÉGLISE, — LIV, XI, 167 sa médiation pour la faire .sser, le généreux pasteur se chargea de la députation. Gaïnas, l'ayant su , alla au-devant du saint avec ses enfans, et lui donna toutes les marques possibles de respect et de bienveillance. Il persista néanmoins dans sa rébellion ; mais il fut défait par un général des Huns, ami des Romains, qui envoya sa tête à Constantinople ".
Pendant cette guerre, c'est-à-dire dans le cours de l'année 400, on dénonça au patriarche le métropolitain d'Ephèse, nommé Antonin, qu'on accusait, notamment d'avoir eu des enfans de sa femme depuic qu'il était évêque, et de faire un trafic réglé des choses saintes, en vendant les ordinations épiscopales à raison du revenu des évêchés. La dénonciation fut faite par Eusèbe de Cilbiane, l'un des suffragans d'Ephèse, dans un concile formé des évêques d'Asie qui se trouvaient à la cour, et de trois métropolitains, dont le plus remarquable était celui de Scythie; en tout vingt-deux évêques. Cet archevêque des Scythes, ou de Torni, se nommait Théotime, et avait succédé aux vertus comme au siége de S. Vétranion. Nourri dans la vie monastique, et peu content: d'en retenir l’habit et les cheveux longs qu'il ne quitta jamais, il en avait conservé soigneusement l’austérité, l'esprit de modestie et de pénitence, en un mot, toutes les vertus qui le rendirent vénérable aux plus, sauvages des Barbares, et que le Ciel honora plusieurs fois par des miracles”.
L'évêque de Cilbiane présenta son libelle devant cette assemblée respectable. Le prudent patriarche eût bien voulu assoupir une affaire dont l'avantage présumé ne pouvait compenser l'inévitable
andale. Il employa Paul d’Héraclée, ami d’Antonin, et également considéré d'Eusèbe, afin de les réconcilier l’un avec l'autre; mais celui-ci était trop animé, pour rien entendre. Au pied de l'autel, au moment où l'on allait offrir le saint sacrifice, il produisit un second exemplaire des mêmes accusations, en présence de tout le peuple aussi bien que du clergé, et il se plaignit avec arrogance qu'on refusait de faire justice. À ce propos injurieux, le patriarche, tout modéré qu'il était, ne put s'empêcher de donner quelques marques d'émotion, qui suffirent à la délicatesse de sa conscience pourqu'’il refusât d'offrir les divins mystères, quoique ce fût un dimanche, et il pria un autre évêque de célébrer en sa place. Après que le peuple se fut retiré, il fit appeler Eusèbe, et lui dit devant les prélats : « Je vous prie encore d'y penser; souvent le premier feu nous fait avancer des choses difficiles à prouver, Si vous êtes en état de soutenir votre accusation, nous ne la
2 Theod, v, 55,— ? Suz, vit, 26.
108 HISTOIRE GÉNÉRALE (An 400] rejetons pas; si vous y trouvez des inconvéni:n+ ncu8 ne vous obligeuns point à y persister, Prenez votre part: avant la lecture du libelle, Quand il aura été lu publiquement, et qu'on en aura pris acte, il ne vous sera plus permis, étant évêque, de vous désister. » Rien ne put intimider Eusèbe, et on lut son libelle,
On commença par examiner le dernier chef d'accusation, comme le plus pernicieux dans ses suites. On interrogea l'évêque Antonin, et ceux qu'on lui reprochait d’avoir ordonnés à prix d'argent. Les temoins cités se trouvant absens, on n'en put venir à la conviction, et l'affaire commença à languir ; mais, le premier éclat étant fait, Chrysostôme, pour abréger le scandale, marqua autant d'ardeur pour terminer l'enquête, qu'il avait eu de répugnance à l'entreprendre. Ainsi, pour agir plus efficacement et plus promptement, il résolut de se transporter sur les lieux. Mais Antonin, qui craignait la preuve avec raison, agit si bien à la cour, qu'il y fit regarder l'absence du patriarche comme inopportune, dans un temps où la révolte de Gaïnas tenait encore tout le monde en alarme. L'adroit simoniaque gagna même par argent son accusateur, dont le zèle était trop amer pour être bien pur ; et ilen tira promesse, sous serment, d'abandonner ses poursuites.
Ce fut donc en vain que S. Chrysostôme nomma trois évêques commissaires pour aller en sa place entendre les témoins et instruire le procès dans le diocèse même d’Ephèse. L'un des trois, Hésychius de Parium, ami d’Antonin, feignit d'être malade. On fatigua les deux autres par des lenteurs affectées Eusèbe. lui-même, qui depuis son perfide compromis n'avait garde de comparaître, fit le malade à son tour. Enfin, l’on traïîna tellement en longueur, qu'Antonin mourut avant qu'on eût rien prouvé
Alors le clergé d'Ephèse et les évêques voisins écrivirent à S. Chrysostôme, en le conjurant de la manière la plus pressante de venir au secours de cette église, non moins affligée par les mauvais catholiques que par les Ariens, et surtout de prévenir les intrigues de ceux qui s’efforçaient par argent d’envahir le siége. Rien ne put contre-balancer, dans l'esprit du saint, la force d’un pareil motif. Le mauvais état de sa santé, la rigueur de l'hiver, tout fut oublié : il partit sans retard, laissant le soin de sa propre église à Sévérien de Gabales, doué de quelque éloquence, qu'il était venu produire dans la capitale, du reste aussi peu digne de à confiance du saint patriarche, qu’il avait plus employé d’artifices pour la gagner. Chrysostôme emmena trois évêques; et quand ils furent arrivés à Ephèse, ceux de la Lydie, de l’Achaïe et de la Phrygie, aussi bien que de l’Asie proprement dite, se rassemblèrent au nombre de soixante-dix, tous extrémement empressés de
[An 400] ne vous lecture en aura ous délle. | comme Antonin, rent, Les conviclat étant ant d’are à l'enromptenin, qui u'il y fit dans un onde en accusalen tira
évêques s et inses trois, ade. On i-même, araitre, en Jlon-
virent à ressante par les enir les le siége.
ce d’un l'hiver, propre e, qu'il igne de d’artifi- : quand et de la semblèssés de
[An dur] DE L'ÉGIISE, — LIV, X!. 169 voir, et plus encore d'entendre le grand Chrysostôme, Le lâche accusateur d'Antonin, Eusèbe, vint comme les autres. Il avait reçu son salaire, et celui qui le lui avait donné étant mort, il ne craignit plus d'être convaincu de parjure. Il reprit son accusation, qui fut prouvée par de bons témoignages, et confirmée par l'avet même des coupables. Six évêques ordonnés à prix d'argent pat Antonin, furent déposés , la mémoire du défunt infamée, et ses héritiers condamnés à restituer le prix de ses ordinations simoniaques; enfin, l'on substitua des sujets recommandables aux coupables, et l'on eut un soin particulier, dit un auteur du temps, de s'assurer qu'ils avaient toujours gardé la continence.
Tandis que le patriarche était sur les lieux, il s'informa des besoins des autres églises de l'Asie ". Celle de Nicomédie avait pour évêque un aventurier nommé Géronce, diacre de Milan’ sous le pontificat de S. Ambroise *. Il s'était alors vanté d'avoir pris pendant la nuit un onoscélide, c'est-à-dire un spectre monstrueux qui n'existait que dans la féconde imagination des Grecs. Soit que cette fable fût un mensonge réfléchi, soit qu’elle fût une pure illusion, S. Ambroise la trouva indigne d’un ministre des autels, et voulut que Géronce en fit un désaveu effectif par la pénitence, Le diacre indocile abandonna S. Ambroise, vint à Constantinople sous le patriarche Nectaire, et trouva des protections qui lui procurèrent l'évêché de Nicomédie. Son archevêque se plaignit, et le patriarche voulait faire droit sur la plainte; mais le charlatan avait gagné ses diocésains par toutes.sortes de souplesses. Il pansait leurs plaies, il guérissait ou paraissait guérir leurs maladie. , il était de l'abord le plus facile. Nectaire ne put venir à bout de !: déposséder, quelque envie qu'il en eût. Ce trait d'autorité était r servé à son successeur, qui mit dans ce siége Pansophius, h. 1" d'une grande douceur de mœurs, d'une piété exemplaire, €: : avait été l’instituteur de l'Impératrice : avec tant de bonnes qualités, il ne put gagner l'affection d'un peuple prévenu, et ce chan gement d'évèque attira au patriarche même une nouvelle foule d'ennemis.
Il y avait trois mois passés qu'il était parti pour l'Asie, et il était temps qu'il revint à son église. Sévèrien, à qui il l'avait confiée, la troublait par ses intrigues, et cabalait contre le saint patriarche. Les choses avaient été poussées si loin, que le saint, à son retour, crut que le ménagement devait céder à la prudence, et qu'il fallait indispensablement expulser de Constantinople cet ingrat et per-
fide cabaleur. Mais Sévèrien s'était insinué par ses flatteries jusque
tPall, Dict. Page 133, = 2 Suz, viir, €.
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170 HISTOIRR GÉNERALE [An 401} dans l'esprit de l'Impératrice. Elle le fit revenir de Chalcédoine, où déjà il s'était retiré, et elle ne fut contente que lorsqu'elle lui eut fait recouvrer les bonnes grâces du patriarche, qui, avec urie profonde connaissance du cœur humain et des mœurs, avait cette candeur et cette simplicité naturelle qui est si souvent la dupe du génie subalterne de l'intrigue et de la basse politique.
Tandis qu'uniquement pénétré de la grandeur de Dieu et des choses éternelles, il ne faisait attention, ni aux intérêts, ni aux supercheries du siècle, l'orage se forma de toute part contre lui. Tous les ennemis de la discipline, des bonnes mœurs, de la foi, devinrent les siens. Les Ariens habitaient en grand nombre dans la capitale; il ne pouvaient tenir leurs assemblées que hors la ville; mais pour y aller ils s'attroupaient au dedans, sortaient processionnellement et comme en triomphe tous ensemble, et chantaient à deux chœurs des cantiques remplis de leurs impiétés. L'audace alla jusqu'à y insérer des allusions dérisoires à la doctrine catholique. Le peuple orthodoxe fit de son côté des chants satiriques. Entre ces
deux partis également fiers, l'un de sa faveur présente, l’autre de :
son crédit passé, la rivalité suscita bient t de fâcheux éclats. Du chant et des propos, l'on passa aux coups, et il y eut de part et d'autre du sang répandu. Un eunuque de l’Impératrice fut même blessé d'un coup de pierre; ce qui fit renouveler la défense, qui avait été faite aux Ariens sous le pontificat précédent, de chanter les litanies dans la ville, c'est-à-dire des prières communes de nuit ou de jour. Cette nouvelle humiliation des sectaires, attribuée au saint patriarche, lui fit encore de nouveaux ennem's.
Les choses en étaient là quand les Grands Frères et leur suite arrivèrent à Constantinople. Ils se présentèrent au pieux et tendre Chrysostôme, qui, voyant à ses pieds cinquante vieillards, dans l'extérieur desquels la mortification et tous les vestiges de la sainteté étaient empreints, en fut touché jusqu'aux larmes, et leur demanda qui les réduisait à la fuite. Ils lui racontèrent ce qui s'était passé à Nitrie, et le prièrent de leur éparguer la triste nécessité de porter leurs plaintes au tribunal séculier, ajoutant qu'ils ne demandaient point d'autre satisfuction ni d'autre grâce, que de rentrer dans ieurs solitudes, et d'y consommer le sacrifice de leur personne, qu'ils avaient commencé de faire au Seignenr. Chrysostôme se persuada. qu'il serait aisé d'adoucir Théophile, et leur promit sa médiation, en leur recommandant la discrétion et la retenue. En mème temps, et par des clercs d'Alexandrie, envoyés pour les intérêts de Théophile, il s'assura que les plaintes des moines n'etaient que trop fondées. Il écrivit donc à ce patiiarche, mais avec tous is ménagemens possibles, et en le supplians comme un fils
[An 401} lcédoine, qu’elle lui avec urie vait cette
à dupe du
eu et des i aux sului. Tous bi, devinns la caille; mais ssionnelt à deux > alla juslique. Le ntre ces ‘autre de :
lats. Du e part et t même ense, qui chanter s de nuit buée au
suite art tendre ls, dans la sainleur dei s'était ssité de ne dede reneur perostôme promit etenue.
our les
es n'e- IS avec un fils
[An do2] DE L'ÉGLISE. — LIV. XI. 171 respectueux eût parlé à son père, de rendre ses bonnes grâces aux pieux solitaires qui faisaient un des plus beaux ornemens de son église. Mais l'impérieux et vindicatif Egyptien répondit avec une hauteur insultante, que l’évêque de l'église impériale devrait au moins savoir les canons de Nicée; que s’il les ignorait, on lui ferait voir que, selon ces décrets, nul évêque ne doit s'ingérer dans les affaires qui ne.sont pas de son ressort; que si l'évêque d'Alexandrie doit être jugé, c'est. par les Egyptiens, non à soixante et quinze journées de distance. Après une lettre si dure, Chrysostôme ne voulut plus se mêler de ces différends, que pour amortir, autant qu'il le pourrait, la plus grande effervescence des esprits ‘.
Cependant Théophile prévint par ses lettres S. Epiphane, dont il avait autrefois raillé l’ardeur extrême contre l’origénisme, et qu'il avait traité hautement d’anthropomorphite. Mais dans ces nouvelles conjonctures, il sentait combien un partisan du caractère d'Epiphane lui serait utile. Avec une réputation bien établie de sainteté et de capacité, l'évêque de Salamine avait, dans un âge avancé, un génie encore très-vif, et un grand ascendant sur une foule de docteurs plus jeunes que lui, et non moins célèbres. Il envoya la lettre de Théophile au prêtre Jérôme, et y en joignit une de sà part, où il triomphait de ce qu’Amalec était détruit jusqu’à la racine; ce sont ses termes, pour exprimer la condamnation d'Origène par l’évêque d'Alexandrie. Il fit plus; il se rendit à Constantinople, malgré son extrême vieillesse,
Chrysostôme feignit d'ignorer le but de ce voyage, envoya par honneur son clergé au-devant de lui, et le fit inviter à prendre un logement dans le palais épiscopal. Mais Epiphane, prévenu contre le patriarche, ne répondit qu'avec dureté à ses politesses, et refusa toute communication avec sa personne, à moins qu'il ne condamnât Origène, et ne chassât les Grands Frères. Chrysostôme représenta avec douceur qu'il ne fallait rien précipiter; sur cette réponse, on fit prendre à Epiphane une résolution extrême, et dont l'exécution eût fait de ce prélat vénérable la fable et la risée de tout l'Empire. On l’excita à se présenter au milieu de l’église, devant tout le peuple assemblé, afin d'y condamner à voix haute les livres d'Origène , les moines venus d'Egypte comme origénistes, et le patriarche de Constantinople, comme leur fauteur. Le saint vieillard commençait à donner dans le piége, quand quelques personnes, plus sensées ou plus politiques, lui en firent craindre les suites, L'évêque Sear;, dit-on, est chéri du peuple : il pourra s'élever une sédition, et vous serez le premier en péril, comme la premiere cause de soulèvement. Cette remontrance l'arrêta,
1 Paliad,
On ne laissait pas que de rendre justice à la droiture de ses intentions, et tout le monde révérait ses vertus. Le jeune prince, fils d’Arcade et d'Eudoxie, étant tombé malade, la mère demanda à Epiphane le secours de ses prières. Il promit que l'enfant guérirait, si l'impératrice fuyait les Grands Frères, comme tous les autres hérétiques. Eudoxie, qui les protégeait, parut seandalisée, et fit cette réponse : « Si Dieu veut prendre mon fils, il en est le maître; pour vous, je me garderai bien d'imaginer désormais que vous soyez un homme à miracles. » Elle conseilla néanmoins aux solitaires de Nitrie d'aller s'expliquer avec cet homme extraordinaire, et ils obéirent. « Qui êtes-vous, pour oser vous présenter ici? leur demandat-il brusquement. — Mon père, répondit respectueusement Ammone, qui était à la tête, nous sommes ces Grands Frères qu'on vous a peints avec de si noires couleurs; mais je désirerais savoir si jamais vous avez entendu nos disciples ou vu nos écrits. » Il répondit franchement que non, et Ammone reprit : « Comment donc nous jugez-vous hérétiques, sans aucune preuve de nos sentimens ? — Tout le monde m'a dit que vous l'étiez, répondit l’évêque. » Le solitaire répliqua : « Nous en avons usé bien autrement à votre égard; car nous avons souvent lu vos écrits, entre autres votre Anchora; et comme plusieurs personnes le censuraient et l'accusaient d'hérésie, nous avons pris votre défense. Vous ne devriez donc pas, sur des rumeurs vagues et incertaines, condamner ceux qui ne disent que du bien de vous. »
Cette entrevue adoucit beaucoup S. Epiphane, qui n'avait pas moins de droiture dans l'âme que de vivacité dans le caractère. Peu de temps après, il partit pour son île; soit qu’il se repentit d'être allé trop vite en cette affaire , soit qu’il eût eu révélation de sa mort prochaine, comme on l'a cru sur ce qu'il dit au moment de s'embarquer. Plusieurs évêques le reconduisant jusqu'à la mer: « Je vous laisse, leur ditfl, la ville, le palais, et tout ce grand théâtre; pour moi, je m'en vais; car je suis très-pressé. » Il mourut en effet sur mer, avant d'arriver en Chypre. I} y avait trente-six ans qu'il gouvernait l'église de Salamine ou Constance, capitale de cette ile. Il était d'une grande érudition, mais sa critique n’est pas fort exacte. Sa droiture naturelle le rendit crédule, et l’ardeur de son zèle l'exposa aux préventions. Il faut néanmoins reconnaître que Théophile, qui surprit sa confiance, avait une habileté supérieure et mille autres qualités extrêmement imposantes.
Les solitaires de Nitrie, se voyant protégés de l'Impératrice, présentérent requête, afin que les accusations intentées contre eux
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[An 403) DE L'ÉGLISE. — LIV. XI. 173 fussent examinées devant les préfets, et que Théophile fût tenu de comparaître, pour étre jugé par S. Chrysostôme. Les deux chefs de la demande furent accueillis. Les préfets examinèrent l'accusation formée par les faux frères qu'avait subornés Théophile ; et luimême fut contraint de venir à Constantinople, d’où l'Empereur envoya un de ses officiers pour l’amener. Les accusateurs, qu'on examina en premier lieu, ne purent rien prouver, et rejetèrent toute la trame sur l’évêque d'Alexandrie, en déclarant qu'il les avait trompés, et qu'il leur avait dicté leur requête. On les emprisonna jusqu’à son arrivée, le cas étant grave et digne de mort, suivant la lettre des lois romaines contre les calomniateurs. Quelques-uns moururent en prison avant l’arrivée de Théophile, Les autres, moyennant l'argent qu’il fournit, en furent quittes pour le bannissement.
Le patriarche d'Alexandrie avait été mandé seul, et il arriva comme en triomphe, avec un cortége de trente-six évêques. $. Jean Chrysostôme, qui avait préparé des logemens pour ces prélats, les invita de la manière la plus cordiale à descendre chez lui, mais ils le refusèrent séchement. Théophile ne voulut ni le voir, ni lui parler, ni lui donner aucune marque de communion. Il avait dès-lors son plan tout dressé, tant la faiblesse du gouvernement lui était connue! Loin de se défendre des prévarications qu'on lui reprochait, il se proposa d'attaquer Chrysostôme sur son propre siége, persuadé que, s’il le pouvait chasser de la capitale, il n'aurait plus de peine à écraser les solitaires. Pendant trois semaines qu'il resta à Constantinople, il n’approcha point de l’église, quoique S. Chrysostôme le fit continuellement presser de Jui dire au moins le sujet d'une guerre si inattendue, et dont le public était si scandalisé, Mais Théophile ne daigna jamais lui répondre. Le saint évêque ne laissa point que de lui donner l'exemple de la modération et de la douceur. Cependant l'Empereur, scllicité par les moines, le pressa de leur rendre justice, lui commanda formellement d'aller au logis de Théophile, et d'informer juridiquement contre lui ; car on l’accusait de violences, de meurtres, et de plusieurs autres crimes. Mais le saint refusa constamment d'en prendre connaissance, tant par considération pour un accusé d’un rang aussi élevé, que par respect pour les canons, qui défendaient de juger les causes ecclésiastiques hors de leur province : canons qui ne souffraient d’exception qu’en faveur du chef suprême de l'Eglise, comme on l'a vu dans le concile de Sardique.
Théophile, au contraire, travaillait jour et nuit contre Chrysostôme, de concert avec toutes les personnes qu'il trouva indisposées contre le saint patriarche, Ce fut alors principalement que l'évêque de Gabales fit voir le peu de fond ou’on doit faire sur la
174 HISTOIRE GÉNERALE (An 403] réconciliation d'un ennemi jaloux. D'un côté, Acace de Bérée, mécontent du patriarche, précisément à cause d’un accueil peu honorable dont il croyait avoir sujet de se plaindre ; d'un autre côté, Antiochus de Ptolémaïide, et un abbé de Syrie nommé Isaac, tous deux vagabonds d'habitude et d'humeur tracassière, accoutumés à courir de diocèse en diocèse, pour en tourmenter et calomnier successivement les évêques, entrérent dans le complot de Sévérien, et s'en firent, sous sa direction, les agens principaux. Ils envoyèrent d'abord à Antioche, pour rechercher la jeunesse de Chrysostôme; mais, n’y ayant rien trouvé qu'à son avantage, ils se retournèrent du côté de la ville imp‘riale , qui fournit seule à bien des attaques contre son zélé prélat.
Il avait d'abord ponr ennemis, dans son clergé, tous ceux qui ne pouvaient souffrir les lois qu'il y voulait rétablir, et en particulier deux prêtres, cinq diacres et trois veuves du premier rang, dont deux avaient eu pour époux des consuls, et qui, étant vieilles, ne pardonnaient point au patriarche les avis mortifians que leur attirait le mélange ridicule de l'afféterie du premier âge avec les rides et les cheveux blance Outre cétte partie gangrenée du clergé quelques-unes de ces personnes de cour toujours prêtes aux cabales et aux révolutions, prêtèrent la main à Théophile. On prétend aussi que l’Impératrice était déjà irritée contre Chrysostôme, pour un discours où, emporté par l’ardeur de son éloquence, il avait parlé des femmes en général, avec une véhémence et sous des images que le peuple appliquait à la princesse. Les évêques d'Asie, qui avaient été déposés, ne manquèrent pas non plus de signaler leur ressentiment.
Théophile profita de tout : opulent et naturellement magnifique, il répandait l'or avec profusion, tenait une grande table, se rendait affable et caressant, malgré sa fierté naturelle qu'il savait plier à l'intérêt, écoutait tout le monde, plaignrait les mécontens, flattait les clercs ambitieux, et leur faisait espérer de les avancer '. Entre tous les ecclésiastiques, il n'y en avait point de plus animés contre leur évêque, que deux diacres, dignes de mort selon les lois civiies, et qu'il avait chassés de l'Eglise, l'un pour cause de ineurtre, l’autre pour crime d’adultère. Tels furent :s premiers boute-feux qu'employa Théophile : encore fut-il obligé de leur promettre qu'il les rétablirait dans le clergé ; ce qu'il exécuta, suivant la méthode qui lui était si familière : il les engagea à lui présenter des requêtes, les dis ta lui-même, et les remplit.-de faussetés. Il fallait avoir l'autorité pour soi, au défaut de l'équité. La
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jAn 405] DE L'EGLISE. — LIV. À, 195 fourbe et l'intrigue opérèrent encor: ce nouveau prestige : Arcade, qui venait de montrer de la vigueur contre les premières tentatives de la cabale, reçut au moment décisif toutes les impressions qu'elle voulut jui donner. Les richesses de Théopaile, jointes aux ressentimens de l'Impératrice, levèrent tous les obstacles. On sema l'argent à la cour avec tant de fruit, qu'au moment où Théophile semblait ne pouvoir échapper à une condamnation canonique, on vit éclore l'étrange résolution de traduire Chrysostôme lui-même au jugement d'un concile,
On choisit pour le lieu du conciliabule le bourg du Chêne, près Chalcédoine, tant parce {ue Cyrin, évêque de ce petit endroit, était ennemi déclaré de S. Chrysostôme, que parce qu'on appréhendait l'affection que le peuple de Constantinople portait à son évêque. Ce bourg était d’ailleurs commode depuis que Ruffin y avait fait bâtir un palais, avec une église et un monastère, On cita le saint, qui refusa de comparaître. Quarante évêques, qui se trouvaient avec lui, ne pouvaient revenir de la surprise où les jetaient l'adresse, l'audace et l’iniquité de Théophile. Ils députèrent trois d'entre eux, avec deux prêtres, et les chargèrent de répondre à l'évèque d'Alexandrie, qu'on avait encore la lettre où il déclarait que nul évêque ne doit s’ériger en juge hors de ses limites ; que, s'ils n'avaient eu plus d’égard que lui aux canons de Nicée, ils l'auraient jugé le premier ; que leur concile était plus nombreux et d'un tout autre poids que le sien, puisqu'il n'avait que trente-six évèques d'une seule province, et qu'eux se trouvaient au nombre de quarante de diverses provinces, entre lesquels on comptait sept métropolitains; qu’ils avaient contre lui des mémoires et des pre”es sur soixante-dix articles de crimes manifestes.
S. Chrysostôme répondit de son côté, que, nonobstant l'irrégularité de la procédure ,et quoiqu'il dût incontestablement être jugé dans Constantinople, en cas qu'il fût coupable, il ne disputerait pourtant pas sur le lieu du jugement, pourvu qu'on exclût quelquesuns des juges qu'il nomma, et qui étaient récusables par toutes les raisons de droit. Il fit la même réponse à uu notaire de l'Empereur chargé d'un ordre de ce prince pour le contraindre à se présenter. Quelque respert qu'il eût pour les puissances établies de Dieu, il jugea que dans cette affaire, puremi1' ecclésiastique, sa soumission serait moins édifiante pour les fidèles , que préjudiciable à l'Eglise. Des évêques attachés au saint patriarche s'étant faits les porteurs de sa réponse, les partisans de Théophile les arrêtèrent ignominieusement, se portèrent contre eux aux plus grandes violences, battirent l'un fort rudement , déchirèrent les habits d’un autre, en chargérent un troisième des fers qui avaient été préparés pour
156 HISTOIRE GÉNÉRALE [An 403] S. Chrysostôme mème, et comme si c'eût été lui, ils jetèrent cet ami fidèle dans une barque, et le transportèrent dans un lieu inconnu.
Du reste, on procéda comme dans les cas de contumace ; on tint pour prouvés tous les chefs d'accusation auxquels l'accusé n'était pas veu répondre. Il y en avait jusqu’à vingt-neuf, l'oppression et la calomnie cherchant d'ordinaire dans la multitude des imputations ce qui manque à leur solidité et à leur vérité. La pius spécieuse était qu'il exerçait peu l'hospitalité, jusque là fort en recommandation parmi les évêques, mais qui commençait à faire employer le patrimoine des pauvres au profit ou à l’'amusement desriches, snrtout dans une capitale où il y avait une affluence prodigieuse. À cette sage épargne et à l'esprit de retraite, de recueillement et de pénitence, qui engageait le saint évêque à manger seul habituellement, on donnait les qualifications les plus injurieuses : on l’appelait sauvage, cyclope, on lui donnait le nom de tous ces monstres fabuleux que la haine de la société et de l'humanité tenait renfermés dans leurs cavernes. On voulait aussi faire entendre qu'il en usait de la sorte, pour faire bonne chère avec plus de liberté. Mais, outre l’austérité notoire de sa vie, tout le monde savait quelles précautions et quel régime lui imposait sa faible santé; il n’osait boire du vin, à cause des chaleurs de tête qui le tourmentaient, et son estomac était dans un tel état que tout ce qu'on pouvait lui préparer n'excitait que son dégoût. Les autres accusations n'étaient que des présomptions imaginaires, de vagues imputations, dénuées de détails et de vraisemblance, alléguées ;:1ême de manière à laisser voir que personne ne faisait fond là-dessus. On lui reprochait, entre autres chose : , de ne donner connaissance à personne de l'emploi qu'il faisait desrevenus ecclésiastiques, et d’avoir vendu des choses consacrées à Dieu, telles que le marbre préparé par son prédécesseur pour l'ornement d'une église, Ses immenses charités justifiaient assez cette conduite, Le crime qu'on lui fit vaguement d’avoir injurié les clercs, et composé un livre contre eux, n'avait trait qu'à son zèle contre l'abus des femmes sous-introduites, et faisait au fond l'éloge de sa vigilance pour la pureté cléricale. Gn l'accusaut aussi d’avoir procuré le bannissement de Porphyre, prêtre d’une conduite plus qu'équivoque; d’avoir recélé le comte Jean, coupable de sédition; de s'habiller et se déshabiller au milieu de l'église, dans le trône pontifical : articles que nous rapportons, uniquement pour montrer que dès-lors on changeait de vêtement pour le ministère de l'autel, et qu'on reprenait avec rigueur les défauts contraires à ce qu'on appelle mansuctude ecclésiastique. Enfin on osa l'accuser, non-sei lement d'avoir admis des personnes
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[An 403] DE L'ÉGLISE. — LIV. XI. 177 du sexe dans sa chambre, après avoir congédié tout le monde, mais d'entretenir un commerce habituel avec une femme mariée : ealomnie atroce et manifeste, qui tomba d'elle-même, par la connaissance de l’état auquel l'avaient réduit les austérités de sa jeunesse, et l’incommodité qui lui était survenue dès-lors en s’expnsant avec une ferveur indiscrète aux froids rigoureux de l'hiver.
Mais comme il ne comparut pas, bien que cité à quatre reprises différentes, il ne fut pas seulement question de prouver ce qu'on avançait, et on le condamna simplement par contumace. La lettre qu'on écrivit à l'Empereur était conçue en ces termes : « Comme Jean, accusé de plusieurs crimes, n’a pas voulu se présenter, parce qu'il se sentait coupable, il a été déposé suivant les lois; mais parce que les libelles contiennent aussi une accusation de lèse-majesté, nous laissons à votre piété le soin de le punir pour ce délit particulier : car ce n’est pas à nous d'en prendre connaissance. »
Dans ce procédé des ennemis les plus acharnés, on doit remarquer la retenue des évèques par rapport au jugement des crimes capitaux. Ce prétendu crime de lèse-majesté consistait à s'être échappé de paroles contre l’Impératrice, parce qu'on appliquait à cette princesse différentes expressions qui avaient paru singulières, dans les sermons que fit S. Chrysostôme pendant le concile même du Chêne. « Vous savez, mes frères, avait-il dit, en se livrant trop peut-être au feu de son éloquence, vous savez pourquoi l’on m'en veut : c'est que je ne suis point vêtu de soie, et que la race de l'aspic domine aujourd'hui : » on appliquait ces mots figurés à la nation des Francs, dont l'Impératrice était issue. On releva plusieurs autres expressions, plus dures encore ou plus claires, et vraiment inexcusables ; mais, indépendamment de Ja réputation de sagesse et de modération si bien assurée à S. Jean Chrysostôme, on a mille autres raisons de douter qu’elles aient été fidèlement rendues.
Il n’en fallait pas tant, pour que de jaloux et sanguinaires flatteurs en tirassent parti. Aussi le bruit courut-il que le patriarche devait avoir la tête tranchée. « Je suis près d’être immolé, dit-il aux évêques de son parti : je reconnais la conjuration de Satan; il ne peut plus souffrir la guerre que lui font les discours de celui que vous ncmmez Chrysostôme. Souvenez-vous de moi dans vos prières; et que la peur ne fasse abandonner à personne les intérêts de l'Eglise. » A ces mots, tout le monde fondit en larmes : les uns se jetèrent à son cou et l'embrassèrent tendrement; les autres sortirent de l'assemblée, parce qu'ils ne pouvaient plus soutenir l'accablement de leur douleur; il les pria de rentrer, et leur dit : « Asseyez-vovs, mes frères, sans pleurer sur mon solide avantage. Jésus-Christ est ma vie, et la mort n'est un gain. Valons-nous