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178 HISTOIRE GÉNÉRALE [An 403] mieux que les Prophètes et que les Apôtres, pour être moins en b'itte
aux traits de l'envie, et -demeurer plus long-temps en ce monde ? — N'avons-nous pas sujet de pleurer, dit un des assistans, au moment de rester orphelins, de voir l'Eglise veuve, ses lois méprisées, les pauvres abandonnés, le peuple fidèle dépourvu d'alimens et de lumière?» S. Chrysostôme, frappant de sa main gauche dans la droite, par un mouvement qui lui était ordinaire dans les grandes émotions, répondit en ces mots : « C'est assez, mon frère, n'en dites pas davantage : la lumière de l'Evangile n’a pas commencé par moi, et nc s'éteindra point avec moi. »
Toutefois il ne fut condamné qu’au bannissement, que le faible empereur accorda au concile, ou plutôt à Théophile, content dans sa jalousie d'éloigner l'illustre rival qui lui faisait ombrage dans l'église et dans la ville de Constantinople. On procéda surle-champ à l'exécution, nonobstant l'appel du saint à un jugement plus régulier. Il fut mis hors de l’église par un comte ct des soldats. Tout le peuple le suivit en versant des larmes; les moines et les vierges poussèrent des cris lamentables ; de tous côtés on entendit retentir ces regrets : « Hélas! il vaudrait mieux ravir au soleil l'éclat de sa lumière, que de condamner au silence la bouche de Jean. » On le jeta dans un vaisseau qui le passa de nuiten Asie; mais ce bannissement ne dura qu'un jour.
Dés la nuit suivante il survint un affreux tremblement de terre, qui menaça de renverser le palais, et surtout l'appartement de l'Empereur. L'Impératrice se montra la plus empressée pour le rappel du saint patriarche : elle lui écrivit sur-le-champ, dans les termes les plus affectueux et les plus satisfaisans, attribuant à des hommes perfides et corrompus tout ce qui s'était fait contre lui. On envoya courrier sur courrier pour le supplier de venir, sans délai, rendre à la ville désolée la joie et la vie. Avec la cour, tous les esprits rentrèrent dans les dispositions les plus avantageuses à son égard. Ceux qui lui avaient été les plus opposés, publièrent à haute voix qu’on l'avait calomnié indignement. Sévérien de Gaballes, prèchant dans ces conjonctures, et ayant encore eu l'impudence de déclamer contre lui, ne fit qu'émouvoir le peuple, qui courut en troupes vers le palais, en demandant à grands cris que
l'évêque Jean lui fût rendu au plus tôt. On envoya l’eunuque Brison en diligence à Prénète, ou était le saint, et tous les citoyens coururent en foule au-devant de lui. La mer en un moment disparut sous les navires et les barques, où se jetèrent avec précipitation les hommes de tout âge et de tout état, les femmes même
? Pallad. p. 6; et 6.
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[An 403] DE L'ÉGLISE, — LIV. XI. 179 tenant leurs enfans entre leurs bras. C'est ainsi que le saint patriarche rentra, comme en triomphe, accompagné d'une multitude de grands, entre lesquels on compta plus de trente évêques". Il ne voulait pas reprendre ses fonctions avant qu'il n’y eût été rétabli par un concile plus nombreux que"celui qui les lui avait fait quitter ; mais le pcrple n'eut point d'égard à cette délicatesse, qui génait son empressement. Les fidèles se rangèrent autour de lui avec des cierges allumés, et chantant des cantiques composés dans un enthousiasme soudain, ils l'emmenèrent dans l’église, le contraignirent de monter dans sa chaire, et de reprendre le cours de ses divines instructions, dont l’éloquence narut encore avoir pour eux des charmes tout nouveaux : il leur prla en effet avec plus de sublimité que jamais, se surpassa en quelque sorte lui-même dans une occasion si propre à élever ‘e sentiment; et ce discours excita des npplaudissemens si vifs et si continuels, que l'orateur ne put l'acever*. Il persista néanmoins à demander un concile nombreux, où il pût se justifier. A sa prière, l'Empereur écrivit de toute part pour rassembler des évêques : mais ils se cachèrent, et se dispersèrent avec empressement. Ceux du parti de Théophile s'enfuirent secrètement de Constantinople, dans la crainte du peuple, et se retirèrent chacun dans son église. L'audacieux Théophile trembla lui-même; on menaçait de le jeter dans la mer : il s'embarqua précipitamment, durant la nuit, malgré les rigueurs de l'hiver, afin de repasser bien vite en Egypte. Déjà cependant il s'était réconcilié avec Eusèbe et Euthyme, les deux Grands Frères qui seuls restassenit ::: vie, car Ammone et l’évêque Dioscore étaient morts quelque ten:7: auparavant, avec la réputation de saints à miracles. Le zèle de Théophile contre les écrits d'Origène se dissipa avec sa cabale. Quand on lui en marqua de la surprise : « Ces livres, dit-il, sont une prairie où je cueille les fleurs, sans m’arrêter aux épines. » $. Chrysostôme demeura tranquille pour lors, parut plus cher a1 peuple, et reprit plus d’autorité qu'avant cette disgrâce.
On raconte de Théophile, qu'en arrivant en Egypte, il aborda par hasard à la petite ville de Gérès. L'évêque était mort, et les habitans avaient jeté les yeux sur le solitaire Nilammon, pour le mettre sur ce siége. Il demeurait hors de la ville, dans une cellule, dont il avait muré les portes pour vivre plus retiré. Comme il refusait l'épiscopat, Théophile vint plusieurs fois pour l’engager à l'accepter ; il répondit enfin : « Demain, mon père, vous ferez ce qu'il vous plaira; permettez-1...' aujourd'hui de régler mes af-
!Theod, v, 34. — ? Chrys, tom. 8, p. :ü:.
1$u HISTOIRE GÉNÉRALE [An 40%] faires. » Théophile revint le lendemain, et lui dit d'ouvrir, er. li rappelant sa promesse. Prions auparavant, dit Nilammon ; Privns, dit de son “té Théophile, qui se mit aussitôt en prières. Un long espace de ceinps s'écoula de la sorte. Enfin Théophile et ceux qui étaient avec lui se lassant d'attendre hor: de la cellule, on appela Nilammon à hauté voix; il ne répondit point. On démolit la muraille qui bouchait sa porte, et on le trouva mort. Il fut en terré avec beaucoup de pompe; on bâtit une église sur son tombeau, et tous les ans on y venait célébrer sa mémoire avec de grandes solennités. L'Eglise en fait encore la fête le six de janvier".
La manière glorieuse dont S. Jean Chrysostôme avait été rétabli, semblait Jui annoncer une paix inaltérable; mais à peine dura-t-elle l'espace de deux mois, au bout desquels on érigea une statue en l'honneur de l’Impératrice, sur une place publique, ‘entre le palais et l'église de Sainte-Sophie. On fit pour l'inauguration de grandes réjouissances, avec les cérémonies accoutumées, encore mêlées de superstition : ce qui ne fut corrigé que sous le règne suivant. Le préfet de la ville, qui était manichéen et demi-païen , enchérit sur les pratiques ordinaires, donna des danses et des farces d'une licence scandaleuse, dont le tumulte et les cris troublèrent indignement le service divin. Chrysostôme, qui voyait ce désordre de ses propres yeux, ne put souffrir l’injure faite à l'Eglise, et prêcha hautement contre cette espèce d'idolAtsie, fn prétend que son discours commençait par ses paroles : Herväiide furieuse demande encore la tête de Jean; quoique d’autres auteurs révoquent en doute cette circonstance, et même toute l’invective contre les femmes, qui commence par ces mots, et qui passe, au jugement des meilleurs critiques, pour n'être pas du saint docteur dont elle porte le nom.
On n'en fut pas moins ardent à conspirer de nouveau contre lui, et Théophile fut invité à revenir; mais il se souvenait encore de la manière dont il avait été contraint de se sauver : il envoya trois évêques, qui rassemblèrent les acteurs de la première scène. 11 ne fut plus question des accusations, dont le saint offrait hardiment de se laver : ainsi, l'affaire n'ayant plus de fond, on s’étudia à l'embarrasser par les formes.
On lui opposa quelques canons sans authenticité, qui semblaient ôter toute espérance de rétablissement à un évêque rentré dans le ministère après avoir été déposé par un concile. Une multitude de pieux et savans prélats répondirent pour le patriarche, qu’il n'avait pas été déposé juridiquement, mais chassé
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[An 404] DE L'EGLISE, — LIV, XI. 11 par violence; que, loin cependant de s'ingérer lui-même dans le ministère , toutes les puissances l'avaient forcé à en reprendre les fonctions ; que d'ailleurs les canons allégués étaient l'ouvrage d'un concile hérétique d’Antioche nommé de la Dédicace, et qu'ils n'avaient par conséquent nul caractère d'autorité, La cabale, sans répliquer à cette justification solide, obtint une audience serrète de l'Empereur, et fit entendre à ce prince, aussi faible que borné, que Jean se tenait pour convaincu, et qu'il fallait l'éloigner avant la fête de Pâques, qu'on allait bientôt célébrer,
On envoya du palais des gens le mirent hors de l'église avec ordre à lui de rester dans la mx iscopale. Par un mélange de foi et d'impiété tout-à-fait ‘ à nos mœurs, on voulait sonder en quelque sorte la to ice divine, afin que, si elle se déclarait une seconde fois eï : du saint persécuté, on pat le rétablir sur-le-champ, et arreter par-là les fléaux du ciel aussitôt qu'ils éclateraient. La veille de Pâques arriva cependant. Plus de quarante évêques, au milieu du lieu saint, se présentèrent à l'Empereur et à l'Impératrice, en les conjurant avec larmes d'épargner à l'Eglise la douleur d'être privée de son pasteur dans une si grande fête; mais on n'écouta rien. Ceux des prêtres qui demeuraient fidèles assemblèrent les catéchumènes dans le bain public, où la foule du peuple les suivit'.
Antiochus, Acace et Sévère, les trois évêques les plus animés contre le patriarche, conseillaient d'empêcher cette assemblée. Le maître des offices leur dit : « Il est minuit, la multitude est innombrable, il pourrait arriver du désordre, » Acace reprit, en se trahissant lui-même : « Les églises sont désertes; l'Empereur, à son arrivée, n'y trouvant personne, remarquera l'affection du peuple pour Jean, et nous regardera comme des imposteurs, nous qui lui avons assuré que personne ne pouvait souffrir cet homme insociable”. » Tout ce qu'il put obtenir, ce fut qu’un officier, nommé Lucius, chef d’une compagnie de gens de guerre, irait inviter doucement les citoyens à venir dans l'église. Ce Lucius était païen, ou de mœurs tout-à-fait païennes, sans probité comme sans foi, uniquement sensible à l'appât de l'or et de l'intérêt.
Acace et les autres suborneurs l’engagèrent à dissiper la mulüitude, s'il ne pouvait la ramener. Il prit, sans délibérer, le parti de la violence. Quatre cents Thraciens, nouvellement enrôlés, ac compagnaient cet officier. Ces hommes, naturellement féroces, fondirent tout-à-coup sur les catéchumènes, en se faisant jour l'épée à la main. Lucius s'enfonca jusque dans les eaux sacrées,
! Socr. 1v, 18,— 2? Pail, pr. 54.
182 HISTOIRE GÉNÉRALE : [An 4u4] pour empêcher qu'on administrât le baptême, et il poussa les diacrés si brutalement, que le saint chrême fut répandu. Il déchargea de grands coups de bâton sur la tête des prêtres, sans respect pour les plus avancés en âge, et les fonts sacrés furent teints de sang. Les femmes préparées pour le baptême s'enfuirent confusément avec les hommes, sans trouver le moment de se revêtir, la crainte d'un plus grand opprobre, ou de la mort, leur faisant oublier les soins ordinaires de la bienséance; plusieurs furent en effet blessées. Leurs cris aigus, confondus avec ceux des enfans, portèrent au loin les alarmes et la consternation. On vit les prêtres et les diacres fuir par les rues en habits ecclésiastiques ; l'autel et les vases sacrés abandonnés au pillage ; les armes et les vêtemens des soldats teints du sang de l’Agneau sans tache", Le lendemain, l'Empereur, étant sorti de la ville, aperçut dans la campagne une multitude de personnes vêtues de blanc. Il en demanda la raison avec étonnement, Ses gardes lui donnèrent pour hérétiques ces ouailles fidèles qui aimaient mieux s'assembler en pleine campagne que de s'unir avec les ennemis de leur pasteur. Il y avait environ trois mille nouveaux baptisés, qui portaient l’habit blanc, suivant la coutume.
Ces ennemis cruels, abusant de la crédulité du prince, firent détacher les plus impies de ses gardes contre cette multitude nombreuse. Elle eût pu se défendre avec avantage, et accabler cette poignée de furieux; mais elle était trop fidèle aux lecons de S. Chrysostôme, pour s'éloigner ainsi de l'esprit de l'Evangile. Il y eut quelques clercs arrêtés, avec beaucoup de fervens laïques de l’un et de l’autre sexe. On arracha brutalement à plusieurs femmes de distinction leurs voiles, leurs coiffures, leurs pendans d'oreilles, et à quelques-unes les oreilles même, L'une des plus remarquables par son rang et sa beauté, fui obligée de fuir à perte d’haleine, et de se travestir en esclave, pour sauver son honneur : il y eut même des magistrats qui se laissèrent emprisonner pour le saint évêque; et plus ses adversaires firent d'efforts contre lui, plus les assemblées des vrais fidèles devinrent nombreuses. Elles ne se tenaient plus, à la vérité, dans les églises, où l'on n’entendait que le bruit du fouet et des chaînes, des menaces, de l'imprécation, du blasphème; mais les lieux écartés, les antres, les prisons même retentissaient du chant des hymnes, et l’on y offrait les sacrés mystéres avec une ferveur d'autant plus ardente, qu’elle avait plus d'obstacles à surmonter.
Cette oppression dura depuis Pâques jusqu’à près de la Pente-
t Chrys. Epist. ad Innoc, Suz, var, 21.
pasteur.
ortaient
>, firent de nomer cette S. Chry- Il y eut de l’un ames de oreilles, quables leine, et it même évèque; s assemtenaient le bruit du blase retens mystè-
lus d’ob-
\ Pente-
[An 404 DE L'ÉGLISE. — LIV, XI. 183 côte; et pendant cet intervalle, on attenta plusieurs fois à lu vie du saint : on surprit d’abord un homme qui avait déjà le poignard à la main pour le tuer, et qui tenta de cacher son crime, en contrefaisant l'énergumène; mais le peuple ne le voulut croire que possédé du démon de l'homicide ou de l’avarice, et le traîna au tribunal du préfet, où on l'accusa d’avoir reçu de l'argent pour commettre ce forfait. Le saint patriarche, sans perdre de temps, envoya des évêques, pour empêcher qu'on lui fit aucun mal. |
Quelque temps après, un domestique du prêtre Elpide, grand ennemi du patriarche, ayant recu cinquante sous d'or pour le massacrer, Courut armé de trois poignards vers la maison épiscopale. Un homme qui le reconnut le voulut arrêter, mais il fut poignardé sur-le-champ. Un autre s'écria d'horreur, à la vue de ce crime, et fut aussi poignardé; ensuite un troisième et un quatrième, ainsi jusqu’à sept, dont quatre moururent sur la place. Le peuple ayant enfin pris ce furieux, le préfet se le fit remettre en promettant justice, et laissa tout impuni. Depuis ce tempslà, les citoyens firent la garde. jour et nuit devant la maison patriarcale ".
Alors, à l'instigation des méchans évêques, le pusillanime empereur, contre son naturel et sa propre conscience, fit déclarer au saint qu'il eût à sortir de Constantinople. « Toute la terre est au Seigneur, répondit-il ; je le trouverai en tout lieu, et je ne crains pas le bannissement. » Il était peu sensible à ses propres peines; mais la désolation de son peuple faisait une vive impression sur la tendresse extrême de son cœur. Il plaignait surtout les personnes faibles et sans appui, telles que les vierges et les veuves consacrées au service divin. Avec la diaconesse Olympiade, veuve du préfet ou gouverneur de la ville impériale, il y avait plusieurs autres personnes également intéressantes par la beauté de leurs .sentimens, et par le religieux sacrifice qu’elles avaient fait de leur jeunesse, de leur fortune, de toutes les joies et les espérances du siècle. Au milieu de tant de sujets d'attendrissement, le saint pasteur s'efforça de cacher sa propre sensibilité, et même de tromper celle de son troupeau. La ville était si agitée, qu'il y avait à craindre que les citoyens n'en vinssent aux mains avec les soldats, s'ils le voyaient en leur pouvoir. C'est pourquoi il fit tenir son cheval tout prêt devant le grand portail de l'église, à l'Occident; et tandis que la multitude l'y attendait , il sortit à la dérobée du côté de l'Orient, et ‘ s'embarqua aussitôt pour passer en Bithynie. Sa mère, qui vivait
* Pallad, p, 197; Suz. vin, 22,
184 HISTOIRE GÉNÉRALE [Au £ué) encore, l'avait elle-même exhorté à sacrifier les intérêts de Jean aux devoirs de l'évêque ‘.
On mit en sa place le prêtre Arsace, frère de Nectaire : il était très-vieux et assez bon; mais ses partisans abusèrent de son pouvoir, ou plutôt de sa faiblesse, pour exercer mille violences. On fit même deux martyrs en cette occasion, le prêtre Tigrius et le diacre Eusèbe, qui endurèrent toutes sortes de tortures plutôt que de renoncer aux intérêts de leur pasteur légitime; ce qui leur a mérité le culte public de l'Eglise. Les plus dignes fidèles, malgré les persécutions, continuèrent à tenir leurs assemblées à part.
. Le saint patriarche fut conduit en exil à Cucuse, petite ville de
l'Arménie, sur les confins de la Cilicie, c'est-à-dire, dans une contrée alarmée sans cesse par les courses des Isaures, Barbares d’une ferocité effroyable, et qui des défilés du Mont-Taurus, où ils étaient cantonnés, s'échappaient au moment qu'on s'y attendait le moins, et portaient au loin dans le plat pays la ruine et la mort. Mais, queldrie désagréable que fût le terme du bannissement, le voyage fut encore plus fâcheux. Le saint, qui se portait assez bien en partant , fut attaqué de la fièvre dans ce trajet pénible, et l'on eut la cruauté de ie faire marcher jour et nuit en des lieux dépourvus de tout, et par des chaleurs excessives. Le respect des provinces le dédommagea en quelque sorte de cette barbarie : sa renommée volait devant lui, et partout où il passait, le peuple accourait pour le voir, se prosternait en versant des larmes, célébrait ses louanges, et maudissait ses ennemis.
. À Césarée de Cappadoce, où il arriva dans la plus grande arderde sa fièvre, le clergé aussi bien que le peuple, les moines, } religieuses, tout le monde s'empressa pour le soulager et le servir. L'évèque Pharétrius, qui avait souscrit à sa condamnation, et qui voulut d'abord diséimüler, conçut enfin une jalousie dont il ne fut plus le maître. M ne lui épargna aucuns mauvais traitemens, et n'eut point de repos qu ‘il ne l’eût contraint de partir, au risque de tomber entre les mains d’une troupe d'Isaures, qui parcouraient le territoire de Césarée, et qui venaient d'y brûler un gros bourg. Le saint monta en litière, en plein midi, dans un accès de fièvre, en présence du peuple rassemblé qui gémissait et murmurait hautement contre son impitoyable évêque. Séleucie, veuve du fameux Ruffin, avait une maison à cinq milles de Césarée ; elle la fit offrir à Chrysostôme, qui fut contraint de s’y arrêter. Mais Pharétrius ne le put encore souffrir en cet endroit. On le fit déloger précipitamment par une nuit très-obscure. D'abord on alluma des lambeaux ;
+ Ghrys. Epist, 137.
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[An 404] DE L'ÉGLISE. -— LIV. XI. 185
mais la crainte des Barbares, peu éloignés, les fit éteindre. Le chemin était raboteux, et, dans une pente difficile, un des mulets, s’abattant sous la litière, la renversa : le malade fut réduit à marcher ou à se traîner comme il put, en prenant le bras de quelqu'un de la compagnie; dans le tremblement de la fièvre et l'appréhension des rencontres alarmantes qui se renouvelaient à chaque moment.
Enfin il arriva à Cucuse, après deux mois de marche, dont plus de moitié au milieu de cruelles souffrances. Il se trouva cependant assez bien à son arrivée. Dans ce lieu barbare et sauvage, on lui fit un accueil qu'il n'avait point éprouvé depuis long-temps. Le peuple, les gens de distinction, l'évêque, tout s'empressa de lui donner des marques touchantes de vénération et d’une sincère affection. Plusieurs grands, des dames de la première distinction, de tous les quartiers de l'Empire, ou le visitèrent, ou le firent visiter, afin de fournir à ses besoins; en sorte que ce désert lui devint agréable, et qu’il écrivit à sainte Olympiade de surseoir aux mouvemens qu'elle se donnait pour changer ce lieu d'exil ‘. Il y demeura une année, durant laquelle il s’occupa, en philosophe chrétien, à écrire, tant pour sa consolation que pour celle de ses ouailles. C'est là qu’il fit son traité contre le scandale qu’on prenait de cette persécution, ainsi que le discours où il prouve, d’une manière si admirable, que notre bonheur ou notre malheur, après Dieu, ne dépend que de nous-mêmis. Toutes les lettres qui nous restent de ce Père, sont aussi le fruit de cet exil. Celles qui sont adressées à Olympiade, au nombre de dix-sept, montrent bien que les cœurs des saints, pour être tout à Dieu, n’en sont pas moins sensibles aux pures ardeurs de l'amitié. On ne voit rien dans les liaisons mondaines non-seulement de si vrai et de si constant, mais de si cordial,
Cependant le zèle de cet homme vraiment apostolique ne put être oisif dans ces lieux sauvages. Comme il était sur la frontière des Perses, il s’occupa utilement de propager l'Evangile parmi ces infidèles. « Rendez tous les services possibles à l'évêque Maruthas, écrivit-il à Olympiade”, car j'ai grand besoin de lui, pour les affaires de la religion en Perse. Je désirerais fort de le voir à son passage, pour apprendre le détail des fruits de salut qu'il a opérés. Mais sachez au moins s'il a recu mes deux lettres; je lui écrirai de nouveau, s'il daigne me répondre : s'il ne juge pas à propos de le faire, instruisez-vous par son moyen, et instruisez-moi de l’état de l'Eglise dans ces régions. Apprenez-moi en même temps s'il
1 Eypist tu, al, 51, —— © [bid, 13.
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186 HISTOIRE GÉNÉRALE [An 404] espère encore d'y évangéliser. » Cet évêque Maruthas était un homme d'un grand mérite, d'une grande piété, et l'Eglise l’honore entre les saints martyrs. Il avait assisté au concile du Chêne, mal instruit et prévenu, ainsi que bien d'autres bons évêques, ‘contre S. Jean Chrysostôme, qui oublia ses préjugés , et le: restes de froideur qui en étaient la suite. L'évèque de Constantinople n'était plus un homme, et foulait aux pieds tout intérêt personnel, quand il était question de ceux de l'Eglise.
Maruthas avait été envoyé en ambassade au roi de Perse Isdegerde , et par l’éminence de ses talens et de ses vertus, il s'était rendu respectable à ce prince infidèle, au point d’alarmer la jalousie des mages, et de leur faire craindre la conversion du roi. Il l'avait guéri d’un mal contre lequel tous les remèdes et les secrets de leur magie avaient échoué. Ils résolurent sa perte, et pour en venir à leurs fins, ils s'avisèrent de cet artifice : dans le temple où l'on conservait le feu perpétuel qu’adoraient jes Perses, ils firent cacher un homme sous terre; et quand le roi vint prier, une voix souterraine cria qu'il fallait chasser Isdegerde, comme un profane qui favorisait le prêtre des chrétiens. Le prince voulut aussitôt renvoyer Maruthas, malgré l'estime qu'il avait pour lui; mais l'évêque, éventant la supercherie, dit au roi de faire creuser à l'endroit d’où la voix était sortie, et qu'il se convaincrait de l’imposture. Isdegerde suivit ce conseil, et découvrit en effet l’imposteur. Son indignation fut terrible : on décima tous les mages; on permit à Maruthas de bâtir des églises partout où il voudrait, et par cet événement qui devait l’anéantir dans la Perse, le christianisme y devint très-florissant. De nouvelles fourberies de la part des mages ne servirent qu'à les confondre de nouveau, et à fire honorer de plus en plus l'Evangile. Peu s’en fallut que le roi ne l'embrassât enfin, à l'occasion d’un second miracle qui opéra la guérison du prince son fils, et qui fut accordé aux prières, tant de Maruthas, que d’un autre évêque nommé Ablacat ou Abda *.
Ees affaires de la religion , chez les Goths, occupaient également S. Jean Chrysostôme. Il leur avait donné un excellent évêque, dans la personne d'Oulinas, qui mourut après avoir fait beaucoup de bien parmi eux. Le roi des Goths écrivit aussitôt pour avoir un nouvel évêque de la même main : les choses en étaient là, quand le saint fut chassé précipitamment de son siége. Il craignit que, dans le tumulte où restait l’église de Constantinople, on n’ordonnât un sujet peu convenable, pour une mission qui ne réclamait pas moins qu'un apôtre. Il prit donc le parti de garder le secret, et
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[An 404] DE L'ÉGLISE. — LIV. XI. 187 de laisser trainer l'affaire en longueur, jusqu’à ce qu'on vit jour à mieux faire. En attendant, il écrivit à quelques moines goths, et à d’autres personnes bien intentionnées, de pourvoir aux besoins les plus pressans de F église de Gothie.
Il prit le même soin des églises naissantes de la Phénicie, où les païens “ fureur avaient tout nouvellement massacré plusieurs ouvriers évangéliques. Pour en avoir de nouveaux, il écrivit de toute part, et il pressa particulièrement le prètre Rufin, homme d'une telle vertu et d’un tel mérite, que sa seule présence était capable, à ce que lui écrivait le saint docteur, de remédier à tous les maux de ces églises désolées. Ille pria de lui donner continuellement de ses nouvelles, même en route; et il lui promit, de son côté, tous les secours possibles. « Hâtez-vous, ajouta-t-il, d’achever, avant l'hiver, les églises qui ne sont pas encore couvertes. Quant aux reliques des saints martyrs, n’en soyez point en peine : je viens de m'adresser à l'évêque d’Arabisse, qui en a quantité de très-authentiques ; je les enverrai dans peu en Phénicie ‘. » Ces reliques devaient servir, suivant la coutume, à la consécration des autels.
Cet évêque, dont $S. Chrysostôme fait l'éloge, était Otrée, qui eut occasion de signaler son humanité envers le saint, quand il se réfugia dans la forteresse d’Arabisse, après une irruption des plus alarmantes de la part des isaures. Dans cette petite ville, plus septentrionale que Cucuse, Chrysostôme , né sous le ciel pur et tempéré d’Antioche, avait beaucoup à souffrir de la rigueur de l'hiver qui, toujours rude en Arménie, le fut extraordinairement cette annéefà. Rien n'était plus contraire à son tempérament et à l’état de faiblesse auquel l'avait réduit l’opiniâtreté de la fièvre, que ces frimats continuels. Mais la férocité des Isaures était encore plus terrible que la maladie. « Quelque part qu'on aille, dit-il dans plusieurs de ses lettres, on ne voit que maisons abattues, que champs jonchés de cadavres, que ruisseaux convertis en fleuves de sang, que débris et que ruines. La forteresse où nous nous trouvons est plus sûre que les autres, mais nous n’en sommes guère plus tranquilles ; car ces audacieux barbares insultent les meilleures places ; et le moindre inconvénient de leurs attaques, c'est de nous tenir enfermés comme dans une triste prison. Nous avons perpétuellement la mort à nos portes, tout est moissonné par le fer ou par le feu, et nous avons tout à craindre de la famine, à cause de la multitude, qui ne cesse de se réfugier dans un lieu si étroit; car
l'effroi chasse tout le monde des grandes villes : les cités ne sont
t Evist. 146,
183 HISTOIRE GENERALE Au 405] plus que de tristes amas de maisons vides et taciturnes, les forêts et les cavernes sont devenues les habitations des citoyens, et les Arméniens, réduits à la condition des bêtes sauvages, ne trouvent leur sûreté que dans les déserts. Ici, l’on change tous les jours de demeure à la façon des Scythes et des Nomades: mais, plus mous que ceux de ces peuples, les petits enfans, emportés de nuit avec précipitation, restent souvent sans vie et raides de froid, au milieu des neiges. »
Cependant le Seigneur se déclara de nouveau pour son serviteur si cruellement persécuté. Il arriva plusieurs accidens, qu'on regarda comme des punitions divines de la persécution. C'est ainsi qu'on jugea d'un orage affreux, pendant lequel la grêle tomba, grosse comme des noix, à Constantinople et aux environs. Peu de jours après, mourut l'impératrice Eudoxie, en mettant au monde un enfant pareillement mort. L'évêque de Chalcédoine, qui ne cessait d’invectiver contre S. Chrysostôme, mourut d'un accident tout particulier, et le plus léger en apparence. Au conciliabule du Chêne, S. Maruthas lui avait marché par inégarde sur le pied ; la blessure s'envenima, la gangrène suivit de près, il fallut enfin couper le pied et la jambe à plusieurs reprises; le mal gagna l'autre jambe, puis tout le corps, et devint incurable. Entre les autres acteurs de cette cabale, plusieurs furent affligés d'horribles maladies, plusieurs moururent d’une manière étrange : l’un tomba d'un escalier, et resta sur la place; l’autre mourut inopinément, en exhalant une odeur insupportable; un troisième eut les entrailles brûlées, le ventre ulcéré ; et tout le corps rongé de vers, avec une horrible infection ; un autre encore eut la langue si enflée, qu'elle intercepta la respiration et le suffoqua; mais avant d'expirer, il fit par écrit sa confession publique. Le Ciel parut ne vouloir épargner aucun des coupables. Tel eut la goutte, précisément au doigt dont il avait souscrit l'inique proscription. T'el, qui avait donné carrière à sa langue effrénée, perdit tout-à-coup la parole, et resta huit mois sur un lit, sans pouvoir porter la main à sa bouche. Tel se rompit la jambe en tombant de cheval, et mourut sur-le-champ. Plusieurs enfin eurent des accès de frénésie, pendant lesquels, croyant voir des bêtes féroces, des barbares armés, des gouffres embrasés ouverts sous leurs pieds, ils poussaient le jour et la nuit des cris effroyables'.
S. Nil, un des plus illustres solitaires de son temps, donna tous ces fléaux pour autant de châtimens de la persécution exercée contre le saint patriarche. Il en écrivit par deux fois à l'Empereur,
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[An 405] DE L'ÉGLISE. — LIV. XI. 189 « Comment prétendez-vous, lui disait-il', voir Constantinople délivrée des maux qui l'affligent, apres qu'on en a chassé la colonne de l'Eglise, la lumière de la vérité, le plus digne organe du Verbe de Dieu, je veux dire le bienheureux évêque Jean? Vous me dites d'interposer le secours de l'oraison ; mais comment prierais-je pour une ville en butte à la juste indignation du Tout-Puissant, moi qui suis consumé de tristesse, moi qui ai l'esprit comme aliéné par les énormes excès que l'on continue d'y commettre ? Prince, commencez par faire pénitence d'avoir privé cette église des instruc tions de son incomparable pasteur, et d'avoir cru légèrement sur son compte, je ne dirai point quelques évêques, mais quelques hommes revêtus de l’épiscopat qu'ils profanaient par la fougue de leur passion insensée, » Ce ton de prophète et d'apôtre convenait à S. Nil, après les preuves, qu'il donnait depuis long-temps, de son détachement des vanités du siècle et d’une sainteté consommée. Issu de ‘la plus haute noblesse de Constantinople, il avait été préfet de cette ville, et avait joui de la plus brillante fortune.
Déjà père de deux fils, il fut extraordinairement touché de Dieu, se sépara d'une digne et tendre épouse, dont il n’obtint le
. consentement qu'avec peine. Il lui laissa le plus jeune de ses deux
enfans, et prit l’aîné avec lui dans sa solitude. Il se retira jusqu'au mont Sinaï, où il passa un long espace de icmps, avec des solitaires d’une éminente perfection. Ils y habitaient, dans des grottes ou dans des cellules non moins pauvres qu ‘ils bâtissaient euxmêmes, à quelque distance les unes des autres. Mais ils s'assemblaient le dimanche, pour recevoir la communion, et pour conférer ensemble des choses spirituelles. La plupart ne mangeaient point de pain, et ne vivaient que d’herbes crues ou de quelques fruits sauvages en très-petite quantité : quelques-uns ne prenaient de nourriture qu'une seule fois la semaine ”*.
Tous les grands serviteurs de Dieu, à l'exemple de S. Nil, épousérent, dans tous les états, l'intérêt de S. Chrysostôme. Quatre évèques eurent le zèle de transporter à Rome, et de remettre en main propre au pape, trois lettres, l'une du saint, l’autre de son clergé, la troisième de quarante prélats qui lui étaient des plus attachés ; ils mirent ainsi l'indignité de l'oppression dans la plus sensible évidence.
C'était S. Innocent qui occupait alors la chaire de S. Pierre ; le pape Anastase, dont S. Jérôme relève extrêmement les vertus, étant mort en 402, vers la fin du mois d'avril”. Innocent est le se-
"Lib. 1, Epist, 265, — S Nili Narr, 2, p, 13; Bolland, 14 Jan, — 3 Pall. p. 18.
190 HISTOIRE GÉNÉRALE [An 4085) cond pape dont il nous reste des décrétales authentiques et bien assurées. Entre ces décrétales ou lettres pontificales, qui ont force de loi, et que toutes les églises, au moins dans l'Occident, se sont toujours fait un devoir d'observer, comme les anciennes règles de la discipline du siége apostolique, on remarque celle qui est adressée à S. Victrice, évêque de Rouen, l'un des plus dignes prélats des Gaules, et qui, formé à l’école du grand S. Martin, joignit les sollicitudes générales de l'apostolat au gouvernement d'une église particulière. Il porta la lumière de l'Evangile aux peuples de la Belgique, sur les côtes de l'Océan, et il établit de nombreuses églises dans le pays de Tournai et de Térouanne, où le christianisme avait fait jusqu'alors peu de progrès. Il n’en cultivait pas avec moins d'ardeur le champ confié spécialement à ses soins. L'église de Rouen devint, sous ce pasteur, une des plus florissantes des Gaules, non-seulement par le règlement des mœurs et la majesté du culte divin, mais par la beauté et le nombre des édifices sacrés ; en sorte que cette ville, dit S. Paulin dans une lettre de félicitation à ce saint évêque", autrefois peu connue même des provinces voisines, est aujourd'hui renommée dans tout le monde chrétien pour la magnificence de ses temples.
Victrice avait un zèle égal pour toutes les parties de la discipline, et c'est à sa demande qu'Innocent 1° lui envoya quatorze articles de réglement, assez semblables à ceux de la décrétale du pape Sirice à Himérius, et comme eux concernant pour la plupart les ordinations et la continence des clercs. Ce qu'il y a de plus particulier dans cette seconde décrétale, datée du quinzième de février 404, c'est qu'une femme qui du vivant de son mari en a épousé un autre, n’est reçue à pénitence qu'après la mort de l’un des deux. De même, par assimilation au châtiment de ce genre d’adultère, les vierges chrétiennes qui, après avoir recu le voile de l'évêque, viendront à se marier, même secrètement, ne sont point admises à la pénitence avant que celui qu’elles ont épousé ne soit mort.: c'est-à-dire que ces cas étaient de ceux où l'Eglise, sans désespérer du salut des pécheurs, et en leur accordant le viatique nécessaire ou l’absolution secrète, leur refusait la réconciliation publique, afin d'intimider leurs semblables.
‘ L'année suivante, S. Exupère de Toulouse consulta aussi le saint Siége, et reçut des réponses claires et précises sur les sept questions qu'il avait proposées. Dans la première, concernant la continence des prêtres et des diacres, il ne s’agit pas de l’obligation qu'ils avaient de la garder. Le pape venait de répondre à
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An 45) DE L'ÉGLISE, — LIV, XI. TL S. Victrice, généralement pour toutes les églises comme pour celle de Rouen, qu'on devait avoir soin que les prêtres et les lévites de la loi nouvelle n'eussent point de commerce avec leurs femmes, 11 était question du traitement qu'on ferait aux infracteurs de la règle, Innocent prononce qu'il faut les éloigner du ministère, et les priver, suivant la décision de son prédécesseur Sirice, de tout honneur ecclésiastique; que s'ils n'ont pas eu connaissance de cette décision, il faut user de quelque indulgence, et leur laisser l'exercice des ordres qu'ils ont reçus, mais sans espérance de monter aux urdres supérieurs, et cela même sous la condition de garder religieusement la continence à l'avenir. Il n’est pas décidé moins-elairement dans cette décrétale, qu'après la séparation pour quelque raison que ce soit, on ne peut, sans adultère, se remarier du vivant de la personne dont on est séparé.
La seconde question d'Exupère, et qui peut répandre un nouveau jour sur la décrétale précédente, concerne les pécheurs qui demandent à la mort la grâce de la réconciliation après avoir pussé tout le cours de leur vie, depuis le baptème, dans les désordres de l'incontinence. Le pape répond, qu'on avait coutume autrefois de leur accorder la pénitence, et de leur refuser la communion. Les auteurs ne s’accordent pas sur ce qu'il faut entendre ici par le mot de communion. Les uns l'interprètent de l’absolution sacramentelle, et les autres de l'absolution donnée solennellement pour la réconciliation publique. La crainte de ne paraître pas plus savant que le vulgaire empêche souvent de découvrir la vérité : si par le mot de communion l'on entendait ici, avec le simple peuple, la participation de l’Eucharistie, il ne resterait plus de difficulté, On voit par cette réponse du pape S. Innocent, que l'Eglise peut avoir de bonnes raisons de changer sa discipline selon les circonstances. Ce qu'elle présente de plus étonnant, c'est la sévérité, plus grande durant les persécutions que dans les temps calmes et tranquilles : mais la décrétale même donne la raison de cette conduite, en nous apprenant que, quand les épreuves, et par conséquent les occasions de chute, étaient plus fréquentes, on craignait que la facilité du pardon n’entrainât la subversion des lois et des mœurs.
S. Exupère, à qui cette décrétale s'adresse, fut, aussi bien que S. Victrice, un des plus illustres évêques des Gaules. Il avait été prêtre de l'église de Bordeaux, d'où la réputation de sa sainteté le porta sur le siége de Toulouse. Entre toutes ses vertus, il signala principalement sa charité et sa libéralité, qu'il étendit au-delà des mers. Ayant appris que les solitaires de la Palestine et de l'Égypte ovaient beaucoup à souffrir d'une famine qui affligeait ces provinces, il leur envoya d'abondantes aumônes. Les monastères de S. Jé-
192 HISTOIRE GENERALE {An 4u6] rôme ne furent pas oubliés dans ces largesses, auxquelles le saint bienfaiteur joignit une lettre pleine de témoignages d'affection et d'estime. Jérôme était alors occupé à rédiger ses Commentaires ” sur les petits Prophètes; et pour marquer sa reconnaissance à Exupère, il lui dédia le Commentaire de la prophétie de Zacharie,
Les Gaules avaient beaucoup d'autres grands évêques : S. Paulin en nomme plusieurs qui faisaient l'honneur de l'épiscopat, entre autres Simplice de Vienne, Amand de Bordeaux, Diogénien d’Alby, Dynamius d'Angoulême, Vénérand d'Auvergne ou de Clermont, successeur de S. Artème, Alithius de Cahors, successeur de S, Florent, et Pégasius de Périgueux. Tous ceux-ci étaient de la Narbonnaise ou de l’Aquitaine, et ils avaient des rapports particuliers avec Paulin, en qualité de voisins ou de compatriotes. Il en est d’autres, dont les vertus ne méritaient pas moins d'éloges, tels que S. Séverin de Cologne, S, Evre de Toul, S. Marcel de Paris, et S. Agnan d'Orléans, à qui l’on présume que le général Agrippin accorda le privilége dont jouirent jusqu'à ces derniers temps ses successeurs dans l'épiscopat, c’est-à-dire de délivrer les prisonniers à leur installation. Félix de Trèves, quoique ordonné par les Ithaciens, mérita aussi d'être compté parmi les saints. Il quitta son siége par esprit de pénitence, et finit ses jours dans un monastère qu'il avait bâti quelques années auparavant.
Cependant les Gaules éprouvèrent un scandale domestique, qui se communiqua même aux régions voisines. Les erreurs de Vigilance se répandirent dans l'Espagne, de la ville de Convènes où il était né, c'est-à-dire de Comminge, alors appelée Convènes, du mot latin qui signifie des gens assemblés ‘de divers endroits, parce que Pompée, son fondateur, l'avait peuplée de brigands et de pirates qu'il venait de subjuguer. Vigilance commença par tenir une hôtellerie en Espagne, puis devint prêtre de Barcelone, où il eut l'adresse de se lier d'amitié avecS. Paulin. Il en obtint même des let tres de recommandation pour S. Jérôme, dans le dessein où il était d'entreprendre le voyage de la Palestine. Mais il se joignit bientôt après son arrivée aux ennemis du saint docteur pour aider à le dif. famer. Jérôme aurait dissimulé les injures faites à sa personne, si le détracteur n'avait en même temps fait injure aux livres saints, par quelques interprétations impies.
11 lui écrivit donc avec re genre d'énergie qu'il savait si bien employer contre la témérité orgueilleuse des sectaires. « Si ce n'est pas perdre le temps, lui dit-il ‘, de faire des lecons à un homme qui n'a point appris l’art de parler et qui n’a pas la prudence de se taire,
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(An 466] L'ÉGLISE. -- LIV, XI, 199 je vous avertis de ne faire étalage que des sciences nourricières dans lesquelles vous vous êtes exercé, de peur qu'en écrivant, vous n'apprêtiez à rire à ceux qui en ont le moins d'envie. Ce que vous entreprenez aujourd'hui, n'est pas ce que vous avez appris dans votre jeunesse; vous y fûtes appliqué à d'autres études, et ce n'est certainement pas le même talent, de goûter les vins et d'entendre les divines Ecritures. Si vous prétendez vous livrer aux travaux de l'esprit, étudiez d'abord les élémens de la grammaire, les préceptes de la rhétorique, la dialectique et la philosophie, et quand vous saurez toutes ces choses, apprenez encore à garder le silence. » Vigilance ne suivit pas ce conseil, et se déshonora par la cor- -uption grossière de sa doctrine. Elle combattait la virginité, l'état monastique, la continence des clercs. Ce fut vraisemblablement pour s’autoriser davantage contre ces erreurs, que S. Victrice et S. Exupère, quoique instruits des bonnes règles, firent constater les saints usages, et renouveler les décrets du saint Siége. Vigilance, dans presque toutes ses idées sur le culte public, préludant aux sectes qui sont venues long-temps après lui, traitait encore de superstition, même d'idolâtrie, le culte des saintes reliques, et surtout la coutume d'allumer les cierges en plein jour pour les honorer. Du milieu de l'Espagne, où ces dogmes impies avaient déjà porté l'alarme, on pria S. Jérôme, regardé comme l'oracle de l'Eglise universelle, au moins pour ce qui était du sens des Ecritures, et on le fit presser, par le porteur des aumônes de S. Exupère , de lire et de réfuter les écrits pervers que ce messager était chargé de lui présenter. Le départ précipité du commissionnaire ne laissa qu'une nuit pour cette réfutation, d’une éloquence d'autant plus vive et plus naturelle, que l’art et T étude y eurent moins de part. « On a vu, dit-il à la louange des Gaules, dont il fait observer que Vigilance fut le premier- hérésiarque:; on a vu plusieurs monstres dans les autres contrées soumises à l'Eglise. Les Gaules étaient les seules qui n'en eussent point enfanté. Jusqu'ici elles n'ont été f6condes qu'en hautes vertus, en grands capitaines et en orateurs excellens ; mais Vigilance, qu'on appellerait plus convenablement Dormitance, en se réveillant tout-à-coup, en quittant la poudre et la fumée de sa cuisine, leur ravit en un moment cette prérogative. Ce cabaretier parvenu mêle encore l'eau avec le vin ; et, par un artifice de sa première profession , il tâche d'altérer la pureté de la foi catholique, et d'y insinuer la lie contagieuse de l'herésie. Il déclame contre le jeûne au milieu des banquets; et c'est en philosophant parmi les plats et les bouteilles, qu'il dénigre la virginité, e’ tourne en dérision la pudeur. Tu Mr sans doute, Ô prudent Vi gil.nce , que si la continence, «tie du jeûne et de la sobriété, res-
194 HISTOIRE CÉNÉRALE (An 406] tait en vigueur dant les Gaules, on ne fréquentât plus les hôtelleries'. » S. Jérôme nous apprend toutefois qu'il ÿ avait quelques évêques engagés dans les erreurs de Vigilance; « si cependant, reprend-il, on peut appeler évêques ceux qui n'ordonnent que des diacres mariés, et qui, malgré l'autorité et la pratique des églises de l'Orient, de l'Egypte et du siége apostolique, qui ne reçoivent que des clercs vierges où continens, ne laissent pas que de croire qu'on ne doit point garder dans cet ordre l'intégrité du célibat *.»
Le saint docteur ne pouvait nous transmettre un témoignage plus expressif de l’antiquité de la discipline ecclésiastique touchant la continence des ministres sacrés. Il ne justifie pas moins fortement l'invocation des saints, la vénération des reliques ainsi que la coutume d’allumér des cierges en plein jour dans les églises ; usage qui, à la vérité, commençait en Occident, mais qui se trouvait universellement établi chez les Orientaux. Quant aux calomnies de Vigilance contre l'Eglise, et à ses absurdes imputations de superstition et d’idolâtrie, Jerôme répondit que nul fidèle n'avait jamais adoré les saints, ni érigé les hommes en divinités. « Mais l'hérétique, ajouta-t-il, traite de sacrilége le soin que nous prenons de couvrir leurs reliques d’étoffes précieuses. Nous sommes donc sacriléges, quand nous marquons notre respect dans les basiliques des Apôtres. L'empereur Constance fut donc sacrilége, quand il fit apporter à Constantinople ces restes vénérables d'André, de Luc, de Timothée, devant lesquels les démons rugissent. Il faut encore aujourd’hui nommer sacrilége l'empereur Arcade, qui vient de transférer, avec tant de pompe, de Judée et de Thrace, les os du bienheureux Samuel. Tous les évêques, les peuples de toutes les provinces, qui accouraient sur toute l'étendue de la route, et qui faisaient au saint prophète un cortége sans interruption, depuis la Palestine jusqu'à Calcédoine, étaient non-seulement des sacriléges, mais des insensés, de vénérer à l’envi de froides et viles cendres *. »
Le saint veut parler de la translation des reliques de Samuel, que l’empereur Arcade fit en effet avec le plus pompeux appareil, sous le pontificat d’Atticus.
Atticus avait succédé à Arsace, qui était mort âgé de quatre-vinpgtun ans, seize mois après l'expulsion des. Jean Chrysostôme. Cet événement n'avait rien changé au sort du saint patriarche, ni à celui de ses vertueux partisans. L'oppression continuait toujours, malgré l'intérêt que tous les gens de bien et les plus dignes prélats prenaient à cette grande affaire, qui émut toute l'Eglise. Le souverain pontife, par une sage économie, employa tous les ménagemens
1 Hier, in Pigi! —* Ibid. c, 3. — 3 Ibid.
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LAu 406] DE LÉGLISF — LIV. XI. 195 de la charité et de la condescendance, et il demeura d'abord en communion avec les deux partis, c'est-à-dire celui de Chrysostôme, et celui de son antagoniste Théophile; il blâma néanmoins trèshautement ce violent adversaire d’avoir procédé d'une manière si dure, et surtout l'accusé n'ayant point été présent. Comme Théophile s'appuyait sur les canons d’Antioche, le pape lui manda expressément que l'Eglise romaine n'en connaissait point d'autres, relativement à cette affaire, que ceux de Nicée. « Ceux que les hérétiques ont com posés, ajoute-t:il, doivent rester sans effet, suivant le concile de Sardique, quand d’ailleurs ils seraient équitables. ». Pour le saint évêque, il lui écrivit une lettre affectueuse, afin de l’'encourager, en attendant que l'on pût ajouter une justification éclatante à celle qu'il avait déjà dans le témoignage secret de sa conscience.
Il arrivait journellement à Rome de nouvelles lumières sur l'iniquité de la trame, qu’on y avait d'abord entrevue sans la pénétrer. Outre les évêques déjà venus d'Orient #1 grand nombre, il vint à Rome un prêtre de Constantinople, nommé Théotane, avec les lettres synodiques d’un concile d'environ vingt-cinq évêques en faveur du saint exilé : il y vint aussi des solitaires et des vierges qu'on avait traités cruellement, pour les punir de leur attachement à leur pasteur légitime, et qui portaient encore les empreintes des coups endurés pour une si belle cause. On apprit que la persécution avait été poussée jusqu’à prononcer la peine de déposition et la confiscation des biens, contre les évêques qui refuseraient de communiquer avec Théophile et d'approuver sa conduite. Les laïques constitués en quelques dignités avaient été condamnés à les perdre; les officiers et les gens de guerre, à être cassés; la bourgeoisie et les gens de métier, à une grosse amende et au bannissement. Mais l'attachement héroïque de ce bon peuple pour son saint pasteur faisait affronter tous les périls et sacrifier ce qu'on avait de plus cher.
Le souverain pontife écrivit à l'empereur Honorius, touchant une affaire qui bouleversait la moitié de l'Eglise. On délibéra mùrement, au conseil de ce prince religieux, et parmi ses prélats. En conséquence, on députa vers Arcade cinq évêques, avec deux prètres et un diacre, chargés des lettres les plus pressantes d'Honorius, du pape et des évèques d'Occident, Les Orientaux qui avaient porte leurs plaintes à Rome, s'en retournèrent pleins de confiance, avec ces députés; mais l'issue de la négociation fut bien coûtraire à leurs espérances. Les députés étaient encore en chemin sur la côte d'Athènes, lersqu'ils furent arrètés par un tribun militaire, tirés de leur navire, et rembarqués en deux vaisseaux differens, sur
196 HISTOIRE GÉNÉRALE [An 406] lesquels ils essuyèrent une horrible tempête, sans avoir presque rien à manger pendant l’espace de trois jours. Arrivés à Constantinople, à l'entrée de la nuit, les gardes les arrêtèrent à leur tour, et les reconduisirent brusquement sur leurs pas, sans leur dire par quel ordreils agissaient ainsi, puis ils les enfermèrent dans une for: teresse, au bord de la rer, où on les traita avec la dernière insolence. On mit les Romains dans une chambre, les Grecs dans plusieurs autres, sans leur laisser un seul domestique pour les servir.
Le point capital qu'on se proposait, après avoir écarté les Romains de l'audience de l'Empereur, c'était d'intercepter les dépèches qu’ils avaient à lui remettre. Sur la demande qu'on leur fit de les livrer, ils représentèrent le respect dà à la qualité, tant des personnes qui les envoyaient, que de celles à qui elles étaient adressées. Mais on n'avait pas fait une première démarche de cette nature, pour reculer. Un tribun, nommé Valérien, arracha ces lettres à l'évêque qui en était chargé, avec tant de violence qu'il lui cassa le pouce. Le lendemain on vint pour les corrompre, l’argent à la main, et on les sollicita long-temps de communiquer avec Atticus. Ils réwstèrent avec courage; mais, désespérant de mettre fin aux troubles de l'Orient, ils demandèrent qu'il leur fût au moins permis de retourner en paix à leurs églises. Valérien vint enfin les tirer du château où ils étaient, et les fit embarquer sur un bâtiment en mauvais état, avec vingt soldats féroces, tirés de différentes compagnies. On disait même que les mesures étaient prises pour les faire périr. Mais ils changèrent de vaisseau à peu de distance, ayant failli être submergés, et ils gagnèrent vingt jours après les côtes d'Italie.
Ils ignoraient cependant ce qu'étaient devenus les évêques de Grèce partis avec eux. Le bruit courut d'abord qu'on les avait jetes dans la mer. On sut depuis qu'ils avaient été bannis aux extrémités les plus barbares de l'Empire; l’un sur la frontière de Perse ; l’autre bien avant dans l'Arabie, près des Sarrasins ; un troisième jusqu'au voisinage des Ethiojiens; les uns et les autres dépouillés de tout et mis sous la garde des esclaves publics. Ils ne furent pas les seules victimes de l'esprit de schisme et de vengeance. Sérapion, l'un des plus fidèles disciples de S. Chrysostôme qui l'avait ordonné évéque d'Héraclée, fut chargé de mille imputations calomnieuses, fouetté publiquement, condamné par une cruauté bizarre à avoir les dents arrachées, et enfin relégué dans son pays, qui était l'Egypte. Un saint vieillard, nommé Hilaire, lequel depuis dix-huit ans vivait dans une austérité qui ne lui permettait pas même l'usage du pain, fut battu cruellement; non par ordre du juge laïque, plus équitable envers l'homme de Dieu, mais par lemportement
An 406] Jresque onstanir tour, lire par ine forre insons plus servir.
les Roes dépèur fit de des perlressées.
nature, lettres à cassa le ent à la Atticus.
fin aux pins perfin les tibâtiment fférentes ses pour distance, après les
êques de vait jetes xtremites e; l'autre jusqu'au s de tout s les seupion, l'un »nné eévénnieuses, e à avoir était l'Edix-huit ne l'usage le laïque, Jortemient
Can 407] DE L'ÉGLISE, — Liv. XI. 197 de la partie rebelle du clergé. Plusieurs autres personnages distingués, soit par leurs dignités, soit par leurs qualités personnelles, pour se cacher et pouvoir sul: ::r, se virent réduits, durant des années entières, ou à labourer : erre, ou à vivre des plus vils métiers, et enfin à se bannir eux-mêmes, de peur d'un traitement plus cruel.
” Les lâches ennemis de Chrysostôme lui enviaient jusqu'à l'estime qu'on professait pour ses vertus, et la gloire des conversions qu'il faisait parmi les infidèles de son voisinage. C’est pourquoi ils sollicitèrent et obtinrent un nouvel ordre de la cour, pour le faire transférer à Pytionte, lieu désert, sur les bords septentrionaux du Pont-Euxin. Ce nouveau voyage dura trois mois, quoique le saint fût extraordinairement pressé dans la marche par deux soldats prétoriens qu'il avait pour conducteurs. L'un des deux ne put s'empêcher de s’en excuser en quelque sorte auprès de lui, dans l'état d’affaiblissement où il le voyait, et il lui révéla que tel était l'ordre précis de la cour. L'autre s'iritait des ménagemens de son compagnon, pressait le saint de marcher la nuit comme le jour, se faisait un spectacle amusant, et se moquait avec insolence, tantôt d'un évêque et d'un grand tout trempé de pluie, tantôt de sa tête chauve et brûlée des ardeurs du soleil. Il ne souffrait pas qu'on s'arrêtât un moment dans les villes, ni dans les bourgs qui fournissaient quelques soulagemens et quelques commodités. Enfin l'on arriva près Comane, terme marqué par le Ciel aux travaux et à la vie du grand Chrysosiôme. On ne le laissa point loger dans la ville, mais à cinq ou six milles de distance, dans un réduit dépendant d'une église dédiée à S. Basilique, ancien évêque de ce lieu, et martyrisé autrefois avec S. Lucien d’Antioche. Pendant la nuit, le saint martyr apparut à Chrysostôme, et lui dit : Courage, mon frère Jean, nous serons demain ensemble. Jean se tenait si assuré de la révélation, qu'il pria le lendemain son impitoyable conducteur de retarder un peu le départ. Il ne put l’obtenir ; mais à peine avait-on marché trente stades, ou une lieue et demie, que le patriarche se trouva si mal qu'il fallut revenir à l’église d’où l'on était parti. Là il commenca par quitter ses vêtemens ordinaires, pour se revêtir tout de blanc; il distribua aux pauvres le peu qui lui restait, puis reçut, étant encore à jeun, la communion des sacrés symboles de notre Seigneur, dit la Chronique d'Alexandrie, c'est-à-dire l'Eucharistie ; il fit sa prière devant tout le monde, la finit par ces mots qu'il disait souvent : Dieu soit loué de tout; puis il expira le 14 septembre de l'année 407. On l'enterra avec honneur auprès de S, Basilique ; et ses funérailles, disent les auteurs du temps, eurent tont l'éclat du nremier jour de fête d’un martyr.
198 HISTOIRE GÉNÉRALE [An 407] 1] y eut un concours prodigieux de gens de tout pays et de toute. condition, On y vit avec le peuple des moines et.des vierges, nonseulement des lieux voisins, mais de la Syrie, de la Cilicie, du Pont et de l'Arménie : il semblait qu’ils se fussent donné le mot pour s'y trouver tous ensemble *.
Le saint évêque était âgé d'environ soixante ans, et il avait gou-} verné l'église de Constantinople neuf ans et huit mois, en comptant son exil de plus de trois‘ans et demi. Sa mort n’ôta rien au zèle de ses défenseurs; et tant que les Orientaux ne voulurent pas rétablir sa mémoire, l'Eglise romaine, avec tout l'Occident, leur refusa sa communion, principalement à Théophile d'Alexandrie, le premier artisan de cette iniquité.
Comme la cause de Chrysostôme fut celle de toute l'Eglise, tous les souverains pontifes de son siècle et tous les docteurs les plus renommés ont fait à l’envi son éloge et celui de ses ouvrages : monumens trop universellement estimés , pour appréhender que personne nous reproche de sortir de notre plan en finissant ce livre par une notion de quelque étendue sur les écrits du plus éloquent des Pères de l'Eglise. Le pape S. Célestin, en exhortant le clergé dé Constantinople à juger des impiétés de Nestorius, par la pure et sublime doctrine qu’il avait reçue du grand Chrysostôme : « Que né vous a point appris, dit-il, ce docteur de sainte mémoire, cet évêque si plein de lumières, dont les discours, répandus dans toute la terre habitée, mettent en si grande recommandation la vérité catholique ? Sa voix n’a pu se faire entendre qu’en peu de lieux ; mais il n'yen a point qu'il n’instruise encore par ses écrits : la mort, loin de lui fermer la bouche, en a fait le prédicateur de tout l’univérs; qui lit ces œuvres sublimes avec autant de fruit que d'admiration. » S. Léon loue dans ce Père ces fleuves d’une doctrine spirituelle et vivifiante, qui, sortant encore plus de son cœur que de sa bouche, portent dans toutes les âmes l’onction, la force et la vie. Tous les Orientaux en concile le mirent après sa mort au rang des docteurs de l'Eglise, le proposèrent non-seulement comme l'honneur de l’épiscopat dans la ville impériale, et comme l’une des plus grandes lumières de l'Orient, mais comme un flambeau capable de dissiper les ombres de chaque province et du monde entier. S. Ephrem ne se contente pas de lui donner simplement le nom de bouche d'or, qu'on attribuait à plusieurs autres docteurs; mais il l'appelle la bouche de toute l'Eglise, « Il s’est reposé, dit Cassien, sur le sein de Jésus, comme l’apôtre dont il porte le noms et comme lui, il y a puisé ces traits de flamme qui embra-
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re ko DE L'ÉGLISE, — LIV, XI, , 199
nt les cœurs du divin amour. Formez-vous sur sa doctrine : sj l'on ne peut l'égaler, il est au moins glorieux de l'imiter. » Le grand évêque d'Hippone , avec l'autorité que donne la même étendue de génie, parlant de ce Père grec, qu'on peut, a quelques égards, nommér l'Augustin de l'Orient, relève spécialement la pureté de sa foi, l'élévation de son esprit, ‘fa fécondité de sa science, et la juste célébrité de sa réputation.
S. Isidore de Peluse, examinant enfin, avec toute la précision de la critique, les caractères de l'élaguence de S. Jean Chrysostôme, et le jugeant sur les règles sévères de Plutarque, finit par le mettre au-dessus de tous les autres orateurs sans exception. Il excelle en effet dans tout ce qui est de l'éloquence noble et naturelle, dans la composition, dans la méthode, dans les pensées et les expressions : : à quoi il faut ajouter ce qu’on ne peut s’empécher de’sentir avec Sozomène, en lisant plusieurs de ses discours, que ses expressions, comme ses pensées, ont souvent quelque chose de divin qui surpasse la capacité de l’homme. Son style est toujours clair, Simple, dépouillé de ces vains ornemens dont les déclamateurs La surcharge la beauté naïve de l'antique atticisme. Il conserve, jusque dans les termes, toute la purété de ces anciens Attiques. Toujours il plaît et toujours il persuade, parce qu’il a un air de vérité et un ton de sentiment qui pénètrent l'âme tout entière. On trouve partout des raisonnemens forts, mais simples, et mis à la portée de tous ses auditeurs, des comparaisons justes , des tours vifs et frappans, de grandes et lumineuses images, toutes les figures qui ornent et qui font ressortir la vérité, au lieu de l’affaiblir. Mais entre toutes les propriétés de sa plume, celle qui la caractérise d’une maniere unique, c’est l'art inimitable de toucher et d’attacher, en donnant du corps et des couleurs aux objets les plus sublimes, et quelquefois les plus subtils ; de tirer des instructions aussi intéressantes que solides du fonds le plus aride et le plus stérile en apparence. Il avait encore l'art, si familier aux anciens, de discerner et de manier les vrais ressorts de l'éloquence, de saisir le temps et les rencontres, de s'aider de tous les accessoires qui, pour les effets, l'emportent souvent sur le fond des choses, comme il le pratiqua avec tant de succès au milieu de la consternation qui suivit la sédition d'Antioche,
On trouve cependant le style de S. Chioatéiné u un peu asiatique, ou trop diffus; mais en même temps, et jusque dans ses longucurs, on trouve tant d' esprit, tant d’ agrémens et surtout tant de traits d'une imagination vive et brillante, qu'entraîné dans la lecture par un charme inexplic able, on ne peut se résoudre à en rien umettre, C'est là ce qu'on éprouve, au moins dans les Ouvra-
sou HISTOIRE GENERALE (An do7k ges de ses belles années; car on sent une différence considérable entre ceux qui furent publiés à Antioche, et ceux qu'il composa depuis sur le siége épiscopal de la nouvelle Rome, où la multiplicité de ses occupations et de ses travaux ne lui permettait plus de leur donner le même degré de perfection. |
Ce fut même avant d'être chargé de l'instruction publique, avant d'être engagé dans les saints ordres, qu'il écrivit ses traités et tous ses longs ouvrages, entre lesquels on admire surtout ses livres du Sacerdoce, chef-d'œuvre en ce genre, et l'une des plus pures sources où l'Eglise ait puisé les règles cléricales. Sa liturgie, pouf le fond des choses, prouve combien il était versé dans tout ce qui concerne ces divins objets. On compte encore parmi ses meilleurs traités, ceux qui sont contre les gentils, ses Avis aux veuves, son Apologie de la vie monastique, son Exhortation au moine Théodore tombé dans l’apostasie, et le sublime parallèle dans lequel il élève le vrai solitaire au-dessus des princes du monde, Le traité de la Componction remplit si parfaitement son objet, en excitant à la contrition du cœur par la confiance en la grandeur infinie de la divine miséricorde, qu’on en appela le pathétique et sage auteur, la langue de la miséricorde et l'œil de la pénitence. C'était là , avec l'aumône et avec le danger des faux biens de ce monde, le sujet le plus ordinaire de son éloquence.
Il composa presque toutes ces belles homélies, après qu'il eut été fait, à l’âge de trente-huit ans, prêtre d'Antioche, ville nommée l’œil.de l'Orient, autant pour l'éclat des talens et des arts que pour celui de la magnificence, et où il fut toujours si goûté, que, toute sa modestie ne put faire cesser les applaudissemens qu'on lui donnait au milieu de ses discours publics. Souvent il en était interrompu; et contraint de s'arrêter, il protestait, mais toujours en vain, qu’il ne se tenait pas honoré quand on battait des mains, mais quand on suivait la vérité.
Entre toutes les œuvres de S. Chrysostôme, ses homélies au peuple d’Antioche, qui tiennent sans doute un des premiers rangs pour leur éloquence, produisirent encore plus d’effet, à cause de l’habileté de l'orateur à préparer les ressorts qui opèrent les grands mou vemens, et qu'il ne sera pas hors de propos de développer ici, pour ceux qui suivent la même carrière. Afin de corriger ses concitoyens de leurs habitudes invétérées, il ne manque pas l’occasion que lui présentent les alarmes où ils gémissaient depuis leur révolte, dans l'attente du dernier châtiment; mais, contre sa coutume, il laisse passer sept jours entiers sans leur parler en public. 11 les rassemble ensuite fréquemment, se montre plus inquiet et plus affligé que personne du malheur commun, partage la douleur de chacun, les plaint, les rassure, leur présente tous les motifs de la consolation et de l'espérance, re les entretient de presque
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LAa do;] DE L'ÉGLISE. — LIV. XI. ant rien autre chose dans ses trois premiers discours, À près quoi, jugeant, par leur empressement à courir en foule au lieu saint, que Ja foi s'était ranimée dans leurs cœurs, il leur peignit vivement la vanité du siècle, la folie des spectacles pour lesquels ils étaient passionnés, l'horreur de l'intempérance, des emportemens, de la profanätion du nom de Dieu, de tous leurs vices dominans, et à l'occasion d'un crime qui devait ruiner la ville, il l’orna de toutes les vertus, et lui fit reprendre une face toute nouvelle.
Parmi les productions les plus dignes du grand Chrysostôme, on compte encore la suite des homélies sur l'évangile de S. Matthieu, les premières homélies sur les épîtres de S. Paul, avec un grand nombre de panégyriques et de sermons détachés que nous nous garderons bien de disséquer par morceaux. Il faut lire dans toute leur étendue chacun de ces chefs-d’œuvre admirables, sans contredit, par mille traits ravissans, mais beaucoup plus encore par les beautés d'ordre, par la disposition oratoire et par la force victorieuse de l'ensemble. A ce sujet même, nous avertirons, en passant , que l'extrait des œuvres de ce Père, fait par un ancien auteur, en trente-et-un sermons qu'on donne pour le recueil des plus beaux endroits de l'original, est tout au contraire exécuté sans exactitude et sans goût.
On vante encore, avec justice, plusieurs lettres écrites par ce saint orateur, du lieu de son exil, où la continuité du péril et des souffrances, l'acharnement de ses persécuteurs, le dévoùment plus grand encore de ses amis, et le concours de mille circonstances attendrissantes, rendirent à son style le feu et les grâces de son plus bel âge.
Quant à l'interprétation des divines Ecritures, nous dirons tout d’un mot :S. Jean Chrysostôme occupe entre les Pères grecs le même rang que S. Jérôme entre les latins. Mais quand il expose la sublimité de la doctrine, au moins de la morale et des maximes de perfection de l’apôtre S. Paul, on doit avouer qu'entre tous les interprètes de tous les temps et de toutes les langues, seul et incontestablement il occupe la première place. Il semble souvent que l'esprit de Paul s'exprime par la bouche de Chrysostôme, dont l'admiration pour cet apôtre allait jusqu’au transport et à un saint enthousiasme, On assure qu'en écrivant il en avait toujours le portrait sous les yeux, qu'en le regardant fixement, et en l'interrogeant de l'œil, il montait son génie sur celui de son modèle, et s'élevait pour ainsi dire avec lui jusqu'au troisième ciel. C'est ainsi que le plus éloquent des à pôtres à furmé le plus éloquent des Pères de l'Eglise,
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