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276 HISTOIRE GÉNÉRALE (An 419] un rescrit donné à Ravenne le 3 d'avril, et recu à Rome le huitième, qu'Eulalius en avait été légitimement expulsé, et que Boniface y devait rentrer pour prendre le gouvernement de l’'Eglise. Ce fut un sujet de joie publique pour le peuple et pour le sénat. Deux jours après, le pontife légitime rentra effectivement dans la ville, avec un concours prodigieux et les plus vives acclamations. Son rival eut, quelque temps après, l'évêché de Népi. Par cet arrangement, le concile indiqué pour le 13 juin devenant inutile, les évêques, tant de l'Afrique que d'ailleurs, furent contremandés. C'est ainsi que l'irrégularité de la conduite d'Eulalius ayant rendu son intrusion manifeste aux évêques et à ses partisans mêmes, aussi bien qu'à l'Empereur, tous applaudirent au jugement de ce prince, et le schisme fut efficacement et légitimement terminé. ic
Les Africains, demeurés libres chez eux, grâce à l’heureux pli que prirent les affaires, et qui rendit le concile d’outre mer inutile, en célébrèrent un national le vingt-cinquième jour de mai de cette année 419. Le pape Zozime, peu avant sa mort, avait envoyé des légats en Afrique, sur la plainte d’Apiarius, prêtre de l'église de Sièque en Mauritanie, excommunié par son évêque. Ces légats, restés en Afrique jusqu'au temps du concile, y assistèrent, selon la dignité de leur ordination. Il fut célébré à Carthage, dont il est réputé le sixième. Aurèle y présida avec Valentin, primat de Numidie. Ensuite était assis le légat Faustin, évêque de Potentine, puis les évèques des différentes provinces de l'Afrique, en tout deux cent dix-sept". Ce nombre, pour un concile tenu par députés, a paru peu vraisemblable à quelques écrivains, qui l'ont entendu des souscriptions envsyées par absens; conjecture non-seulement imaginaire, mais d'une conséquence dangereuse contre les conciles. Pour la faire évanouir, il ne fallait que suivre avec un peu plus d'attention l'histoire de ce concile, qu’on aurait vu commencer, à la vérité, par vingt-deux députés, mais continuer par les évêques convoqués, comme à l'ordinaire, de toute l'Afrique. Après tous ces évêques, étaient assis les deux autres légats du pape, Philippe et Asella, simples prêtres, et n'ayant par leur légation ni rang ni caractère dans cette assemblée nationale.
Faustin demanda, dés l'ouverture, qu'on lût l'instruction qu'il avait apportée de Rome. Elle contenait deux points de réglement fort délicats pour l'Afrique, savoir, les appellations des évêques au pape, et le recours des prêtres ou des diacres excommuniés par leur propre évêque vers les évêques voisins. Quoique ces décrets
° # Tom. 1 Conc. p. 1585.
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[An 419] DE L'ÉGLISE. — LIV. XI. 277 fussent l'ouvrage du-concile de Sardique, Zozime les avait donnés à ses légats comme des canons du concile de Nicée, sans qu'on puisse, pour cela, soupconner ce saint pape d'un artifice dont on ne trouve pas le plus faible indice : une subtilité de cette nature, facile à confondre, était plus propre à ruiner qu'à établir les prétentions du pontife. Mais, le concile de Sardique n'étant qu'une sorte de supplément à celui de Nicée, on les citait volontiers l’un pour l’autre, comme nous l'apprenons par la lettre du pape Tanocent au concile de Tolède. Le pape Sirice nous apprend même, que, depuis lui jusqu'à Gélase, on nommait canons de Nicée, dans l'Eglise romaine, tous les canons qui y étaient recus'. Si d’ailleurs les Africains avaient été bien au fait de leur propre histoire, ils n'auraient point élevé cette difficulté, puisqu'ils avaient eu trente de leurs évêques, outre leur primat, au concile de Sardique, dont on ne voit pas que ceux-ci aient révoqué en doute l'œcuménicité. Mais depuis ce temps-là les Donatistes avaient trouvé moyen de substituer, en Afrique, aux actes du vrai concile de Sardique ceux du conciliabule tenu en même temps à Philippopolis par les Ariens, parce que celui-ci faisait une mention honorable de leur chef Donat, et qu'il leur transmettait quelque sorte de témoignage de leur communion avec les Orientaux. La vérité des faits sur ce point avait été tellement obscurcie par les schismatiques, que, dans les actes qu'ils donnaient pour ceux de Sardique, Jules, évêque de Rome, et Athanase, évêque d'Alexandrie, étaient condamnés : ce qui convient parfaitement au concile arien de Philippopolis. S. Augustin nous apprend cette circonstance dans sa soixante-troisième lettre.
Les légats ayant cité les canons de Nicée, un eut recours aux copies de ce concile, que le primat Cécilien en avait anciennement rapportées à Carthage. On n'y trouva point ce qu'on cherchait ; on ne put chercher dans les canons de Sardique, que l'artifice des schismatiques et le malheur extrême des temps avaient empêchés de parvenir à la connaissance des prélats même les plus éclairés. Ainsi la résolution fut prise, pour connaître au juste et dans toute leur étendue les canons allégués, d'envoyer aux grands siéges de l’église d'Orient. Par provision, et jusqu'à ce qu'on eût vu le contraire dans les actes originaux, on se soumit aux appellations et aux autres réglemens prescrits, comme on l'avait déjà fait du vivant de Zozime. Ce qu'on sembla craindre extrêmement, au moins par rapport à quelques points particuliers, c'est que dans l'exercice d'un droit, bien que légitime,
‘ Epist. 3,c. 1.
on ne traitât l’Afrique différemment des autres eglises, et qu'on ne la soumît à des lois dont l'Italie était exempte. « Car si ces dispositions, dirent peu de temps après les pères de Carthage en écrivant au pape Boniface', sont contenues dans le concile de Nicée et observées chez vous en Italie, nous ne prétendons plus réclamer, ni nous défendre de les subir. À l'égard de ce qui s’est fait d’ailleurs en notre concile, nos frères, l'évêque Faustin et les prêtres Philippe et Asella, vous l'apprendront par les actes qu'ils sont chargés de vous présenter. » Ces légats, envoyés par Zozime et continués par Boniface dans leur commission, lui portèrent cette réponse aussitôt après la conclusion de ce corcile, qui est le dernier d'Afrique dont il nous reste des actes. Comme il y eut une seconde séance le 30 mai, on le partage souvent en deux, sous le nom de sixième et de septième conciles de Carthage. On lui attribue trente-trois canons, qui ne font que renouveler les conciles précédens. Il était assez ordinaire de donner le nom d’un concile aux canons dressés dans un autre; c’est ainsi que les canons de Milève et d'Hippone sont attribués aux conciles de Carthage, comme ceux de Sardique au concile de Nicée,
Du nombre des députés envoyés aux églises de l'Orient par celles de l'Afrique, était le prêtre Innocent, qui eut mission de consulter l'Église d'Alexandrie. Il passa par la Palestine, et après les lieux saints, il ne jugea rien de plus digne de sa visite que le saint et savant prêtre Jérôme, qui y résidait. Jérôme profita de cette occasion ,: et chargea Innocent d’une ‘-‘tre pour S. Augustin et S. Alypius”. « Je prends Dieu à témo: ar manda-t-il, des transports de joie que me cause le triomphe que vous avez remporté sur l’hérésie de Célestius. Eh! qui me donnera des ailes, comme à la colombe, pour aller vous embrasser et me réjouir avec vous? Vous désirez de savoir si le ma part j'ai répondu aux livres d’Annien. Mais depuis le temps qu’ils sont parvenus entre mes mains, je me suis vu si accablé, et de mes infirmités, et de la mort de notre sainte fille Éustochie, que j'avais presque résolu de les oublier. J'y répondrai néanmoins, si Dieu m'en donne les forces. Mais vous le feriez beaucoup mieux et avec plus de bienséance que moi, qui päraîtrai louer mes propres ouvrages, en défendant la vérité qu’ils contiennent. Nos saints enfans, Albine, Pinien et Mélanie vous saluent avec une grande effusion de cœur, aussi bien que fa jeune Paule, qui vous prie instamment de vous souvenir d'elle devant le Seigneur. »
On a vu les rapports qu'Albine, Pinien et la jeune Mélanie son
t Vers. Græca, p. 403. — * Epist. 7.
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{An 420) DB L'ÉGLISE. — LIV. XIII. 279 épouse avaient eus avec S. Augustin, à Hippone même, où ils s'étaient rétirés après la prise de Rome par les Barbares. S'° Eustochie était la troisième fille de S' Paule. Demeurée vierge, elle s'était attachée inséparablement à sa sainte mère dans sa retraite. Elle avait à Bethléem un monastère de cinquante vierges. Elle y mourut en 419, vraisemblablement le 28 septembre, jour auquel
l'Église honore sa mémoire. La jeune Paule était la nièce de S'° Eustochie. Cette lettre est la dernière de S. Jérôme, qui mourut le 30 septembre de l'année suivante, âgé d'environ quatrevingt-dix ans.
C'est de tous les Pères latins, et peut-être de tous ceux de l'Eglise, le plus versé dans la science des Ecritures. Il savait parfaitement les langues grecque et hébraïque. Par une persévérance analogue à son caractère, il avait appris cette dernière à un point de perfection peu commune, afin de faire une version latine de la Bible sur l'hébreu : ce qu'il exécuta avec tant de succès, que l'Eglise l'a depuis adoptée et déclarée authentique, sous le nom de Fulgate. On voit combien il état versé dans la science des saintes Ecritures, par ses commentaires sur plusieurs livres de l'Ancien et du Nouveau Testament, les plus utiles que nous ayons, en ce que, négligeant les allusions et surtout les allégories forcées, il s'attache presque uniquement au sens littéral. Outre son érudition, la force de son raisonnement et son éloquence éclatent dans ses traités polémiques contre les hérétiques de son temps, dans son Catalogue des écrivains ecclésiastiques , dans sa continuation de la Chronique d'Eusèbe, et dans quelques vies des saints. Ses lettres, aussi estimables pour le style que pour le fond des choses, et qui tiennent un des premiers rangs entre ses œuvres, renferment, avec d’intéressantes discussions sur la Bible, des éloges et des instructions généralement appréciées par les personnes qui savent allier la piété avec la culture de l'esprit et des lettres.
On a reproché à ce saint d'avoir, en certaines rencontres, fait preuve de dureté dans le génie et les expressions; tache apparente , que le zèle dont il était animé, et la sévérité de la morale qu'il pratiquait lui-même, ou font entièrement disparaître, ou ne permettent d'imputer qu'à l’acharnement des ennemis qui le poursuivaient jusque dans la profonde solitude où il était livré à l’àpreté des plus sèches études : défaut du tempérament tout au plus, et du nombre de ces imperfections naturelles que Dieu, pour tenir ses élus dans l'humilité, ne détruit souvent en eux qu'après les plus longs efforts. On admira dans Jérôme, devenu vieux, autant d'affection que d'estime, et une véritable tendresse pour Augustin, avec qui autrefois il avait eu de vifs démêlés,
a80 HISTOIRE GÉNÉRALE [An 430]
Pour le saint évêque d'Hippone, quoiqu'il eût déjà soixante-cinq ans, il ne se trouvait pas moins infatigable que dans ses plus belles années. On le consultait de toute part, et des lieux les plus éloignés, sur toutes sortes de sujers. L'an 418, il y eut une éclipse extraordinaire de soleil, on vit ies étoiles étinceler à deux heures après midi, et il parut au ciel un météore prodigieux, en forme de cône, que quelques-uns, par ignorance, prirent pour une comète : il ne se dissipa point avec l'éclipse, qui commença et finit le 19 juillet; mais on continua de le voir jusqu'à la fin de l’automne. Ce phénomène fut suivi d'une sécheresse désolante et d'une grande mortalité d'hommes et d'animaux. En 419, il y eut en Palestine un tremblement de terre qui abattit quelques villes et un grand nombre de villages : Jésus-Christ apparut sur le mont des Olives au milieu d’un nuage; quantité de païens virent sur leurs vêtemens de croix lumineuses, et le prodige fut si frappant, que plusieurs de différentes nations se firent chrétiens. La terreur fut encore plus générale que les signes qui la causaient : partout on imagina que le monde allait finir *, L’évêque de Solone en Dalmatie, nommé Hésychius, qui était dans cette persuasion, en écrivit à S. Augustin.
« Je me garderai bien, répondit le saint docteur *, de fixer le moment du dernier avénement de Jésus-Christ ; je m'en tiens religieusement à ce qu'a dit le Seigneur : Personne ne peut connaitre les temps que le Père a mis en sa puissance. Il est certain, poursuit-il, par les paroles du Sauveur, qu'avant la fin du monde l'Evangile sera prêché par toute la terre, et combien de, peuples auxquels il n’a pas encore été prêché! Sans parler des plus éloignés, il y a dans l'Afrique une infinité de barbares à qui la foi n'est point encore parvenue, comme nous l’apprenons de nos esclaves. Si quelques-uns, plus voisins des provinces romaines, se sont convertis depuis peu d'années, c’est incomparablement le plus petit nombre. Quoique nous soyons spectateurs de la plupart des prodiges que le Christ a prédits, nous ne saurions juger si ce sont là les signes décisifs, puisqu'il en peut arriver de plus étonnans encore. Le monde est à sa dernière heure, selon la manière de parler de l'évangéliste S. Jean : mais cette dernière heure signifie plusieurs siècles. Voilà tout ce que je puis vous répondre. Je souhaiterais pouvoir remplir votre attente; mais j'aime mieux avouer mon ignorance, que de faire l’étalage d’une fausse science, Tout ce qui nous importe, c'est que le dernier jour de notre vie nous trouve prêts à recevoir le Seigneur, puisqu'il nous doit ju-
*® Marcel. Chron. an. 419. — * Epist. 197,
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CAn 420) DE L'ÉGLISE, —- LIV, XIII. a8:
ger à-la fin des siècles, sur l’état où ce dernier jour nous trouvera; en fixant le jour de son avénement, il est à craindre, si l'on s'y méprend, qu'après cela les simples n'imaginent qu'il ne viendra point du tout, et que les infidèles n'insultent à notre croyance. »
Un certain Pollentius ayant fait par écrit au saint docteur diffé rentes questions par rapport à l’adultère, Augustin composa deux livres des Mariages adultérins. Pollentius voulait que l'épouse séparée de son époux à cause de l'adultère que celui-ci aurait commis, eût la liberté d'en prendre un autre. Ce que dit S. Paul touchant l'indissolubilité du lien conjugal, il l'appliquait à tous les cas, hormis l’adultère. S. Augustin soutenait, comme le fait l'Eglise, que cette défense ne souffrait aucune exception. D'un autre côté , Pollentius assurait que le mariage contracté entre une partie fidèle ou chrétienne et une infidèle, est indissoluble.
Quelques interprètes de S. Augustin avancent qu'il fut d’un avis contraire, et que, selon ce saint docteur, l'Apôtre permet la dissolution de ces mariages, quoiqu'il ne la conseille pas. C’est là ren dre avec peu d'exactitude le sentiment de ce Père, qui juge au moins ces séparations illicites, à raison du scandale qu'elles peuvent occasioner, et qui ne les déclare pas même valides d'une manière incontestable : tempérament qu’on peut accorder avec la décision rendue par le pape Innocent III dans les Décrétales, savoir, qu'un infidèle converti ne doit pas quitter sa femme qui persiste dans l'infidélité , à moins qu’elle ne refuse d’habiter avec lui, ou qu’elle n’y demeure que pour le porter à l'impiété; que si sa femme, après s'être retirée, vient à se convertir elle-même, et qu'elle retourne à son mari avant qu'il en ait pris une autre, il sera obligé de la recevoir.
Cependant les hérétiques commencèrent à donner de nouvelles inquiétudes au docteur de la grâce comme à tous les orthodoxes zélés. Les Pélagiens d'Italie se plaignirent à Honorius d’avoir été condamnés par subreption, et ils lui demandèrent des juges ecclésiastiques pour la révision de leur jugement. «Mais l'Empereur, dit le saint docteur‘, refusa ce nouvel examen, qui eût donné un air arbitraire d'opinion aux décisions catholiques. Il eut raison, ajoute-t-il, de contenir les novateurs par la sévérité des lois, au lieu de leur permettre de nouvelles disputes. » L'affaire étant regardée universellement comme consommée, depuis le jugement du saint Siége apostolique , l'empereur ne se prêta point à une révision dont elle n’était plus susceptible après ce jugement, Honorius fit chasser d'Italie les évêques pélagiens que Zozime
* 1 Aug. de Nupt. 1,e. 2; Op. imp. 1, 10.
a8a HISTOIRE GÉNÉRALE [An 46] avait déposés. On méprisa les clameurs qu'ils faisaient retentir de tous côtés, en se plaignant séditieusement qu'on leur refusât un concile universel, et en se prévalant de ce refus avec une présomption insensée, comme si on leur eût par là donné gain de cause.
Dans ces conjonctures, le comte Valère servit utilement l'Eglise
r ses qualités personnelles et par le crédit qu’il avait auprès da
"Empereur ; il était catholique et chrét'en fervent, aimait beaucoup la lecture des bons livres, en particulier celle des ouvrages du saint évêque d'Hippone. Le temps que ses grandes occupations ne lui permettaient pas d'y employer pendant le jour, il savait le prendre sur son sommeil. Pour enlever un pareil protecteur à l'ancienne foi, les novateurs n'épargnèrent ni soins, ni travaux, ni artifices. Ils lui envoyèrent un écrit , où ils avançaient que l'évèque d’Hippoñe , en soutenant le péché originel, tombait dans le manichéisme et cndamnait le mariage. Valère, à qui l’on ne donnait pas facilement le change, et qui connaissait parfaitement le génie de l'hérésie, ne conçut que du mépris pour les calomniateurs. Il en écrivit aussitôt à L. Augustin : ce fut en réponse qu'il recut de lui le premier livre des Noces et de la Concupisence.
Le saint y fit voir au comte la sainteté et l'utilité du mariage, et en même temps le désordre de la concupiscence, qui n'y est survenu que par le péché du premier homme : effet naturel de la révolte de la chair contre l'esprit, qui demeure en nous -même après que nous avons été baptisés , et qui nous rend encore enclins au péché, sans nous rendre proprement coupables, En lui expli- ‘quant ensuite comment la sainteté du sacrement fait tirer le bien de ce genre de mal, il lui donne d'excellentes règles sur l'usage chrétien du mariage.
Ce livre étant parvenu à la connaissance du jeune et vain évêque d'Eclane, qui ne cherchait que des occasions de paraître, il fit un assez long ouvrage pour y répondre. Peu après, il répandit dans la capitale du monde une lettre qui travestissait en manichéens les ennemis de ses propres erreurs, afin de surprendre une multitude de personnes, plus frappées de l’énormité de la calomnie, qu'attentives au motif intéressé du calomniateur. Dans le même temps, lui et les autres évêques pélagiens, au nombre de dix-huit, écrivirent à Rufus, de Thessalonique, pour tâcher d'at- ‘tirer dans leur parti l'évêque de ce grand siége. Quelques orthodoxes, d’un zèle fort actif, réussirent à se procurer un exemplaire de ces deux lettres, qu'ils remirent au souverain pontife. Alypius, évêque de la ville de Tagaste, voisine d'Hippone, vint alors à Rome, au retour d'un vrvage qu'il avait fait à la cour, c’est-à-dire
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[Aa 420] DE L'ÉGLISE, — LIV, XIIT, 283 à Ravenne. Ce prélat, célèbre par lui-même, et plus encore par ses étroites liaisons avec Augustin, fut reçu du pape Boniface avec toutes les démonstrations possibles de considération et de bienveillance. Le pape le fit loger au palais pontifical durant son séjour à Rome, qu'il trouva trop court, et il fit ses délices de s'entretenir souvent avec lui du grand Augustin. Il lui remit les deux lettres des Pélagiens, où le saint docteur n'était pas épargné, afin que l'éloquence de ce grand homme imprimât à ses calomniateurs toute Ja honte qu'ils méritaient.
Le comte Valère fit aussi parvenir à Rome, entre les mains d’Alypius, quelques extraits de l'ouvrage de Julien çontre le livre des Noces et de la Concupiscence, dans le même dessein d'enga-, ger Augustin à les réfuter au plus tôt. Augustin eût beaucoup mieux aimé ne répondre qu'après avoir lu l'ouvrage en entier; mais le zèle de Valère souffrait impatiemment les délais, et dèslors il obtint un second livre, sous le même titre des Noces et de la Concupiscence, Comme les reproches de Julien roulaient presque tout entiers sur la prétendue ressemblance du manichéisme avec le dogme du péché originel, S. Augustin s'étudia dans cet ouvrage à en saisir et faire sentir les différences.
Pour les deux lettres des Pélagiens que le pape Boniface lui avait envoyées, il répondit par quatre livres adressés au même pontife, « Votre humilité, lui dit-il d’abord en reconnaissance des témoignages d'affection qu'il en avait reçus par Alypius, votre admirable modestie font qu'encore bien que vous occupiez une place si relevée, vous ne dédaignez pas l'amitié de vos inférieurs. Vous semblez craindre au contraire qu'ils n’en fassent pli: que vous. » Après ce début, il entre, sur les pas des Pélagiens, uans l’amas absurde de leurs calomnies contre les docteurs et les dogmes catholiques, et il en fait toucher au doigt la fausseté, Il justifie ensuite l’église de Rome et son chef Zozime, prédécesseur de Boniface, contre les accusations des novateurs qui leur imputaient d’avoir pensé comme eux, et de varier dans la foi. Le saint docteur atteste formellement, dans le second livre, que jamais la doctrine de Pélage ni de Célestius n’a été approuvée à Rome, quoique Zozime ait pendant quelque temps usé d'indulgence envers ce dernier".
Le quatrième livre marque le but de ces hérétiques dans les éloges affectés qu'ils faisaient, tant des créatures corporelles et du mariage , que de la loi ancienne, du libre arbitre et de la pureté absolue de la vie-des saints. Pour induire à croire que la grâce se
! Cap. &
284 HISTOIRE GÉNÉRALE [An 420) donne à l'homme selon son mérite, les Pélagiens exaltaient sans cesse la loi et le libre arbitre ; et ils relevaient avec emphase l'éminènce de la vertu des saints, pour accréditer leur système de l'im-
eccabilité parfaite. « L'Eglise catholique, tenant le milieu entre es Manichéens et les Pélagiens, dit à ce sujet le docteur de la grâce, enseigne que toutes les créatures sont bonnes, et à plus forte raison la nature humaine, qui est un des plus dignes ouvrages du Créateur; mais qu'en conséquence du péché originel qui l'a infectée dans sa source, elle a besoin d'être réparée par la grâce du Rédempteur. Elle enseigne de même, poursuit-il, que le mariage est bon; mais que la concupiscence, enfantée par le péché et surajoutée à l'union conjugale, est mauvaise ; que la loi est utile, mais insuffisante, puisqu'elle fuit connaître le péché sans donner la force de l'éviter; que le libre arbitre fait partie de l’état naturel de l'homme, mais que, dans l’état de sa dégradation présente, il est tellement captif, qu'il ne peut rien: opérer pour le salut, sans avoir été affranchi par la grâce; enfin, que la justice a été. réelle dans les saints, mais non absolument parfaite, tant sous la loi nouvelle que sous l’ancienne : » expressions remarquables, et qui servent à expliquer les endroits où S. Augustin semble penser moins avantagcusement de la‘ loi mosaïque. C'est ainsi qu'il commença à remplir les espérances qu'avait conçues le pape Boniface, en lui envoyant les écrits des Pélagiens.
Dans ces conjonctures, des désordres tout différens attirèrent ailleurs l'attention du souverain pontife. Maxime, évêque de Va- Jence dans les Gaules, était inculpé de manichéisme et de plusieurs forfaits crians. On prouvait, par des procédures encore subsistantes, qu’il avait été poursuivi pour cause d'homicide et même appliqué à la question par les juges laïques. Malgré cette diffamation, il ne laissait pas que d'affecter le rang épiscopal dans les lieux de refuge où il errait, sans vouloir se soumettrè au jugement de ses collègues, quoique les papes l'y eussent renvoyé plusieurs fois. Le clergé de Valence eut recours de nouveau à l’autorité de Boniface; les évêques de Gaule soutinrent en corps cette
église désolée, pour qui ils dressèrent et envoyèrent à Rome de:
pressans mémoires, Le pape répondit, en date du 13 juin 419, par une lettre adressée notmément à dix évêques les plus distingués par leur siége ou par leur mérite, et généralement aux évêques des sept provinces de la Gaule. Comme il voulait traiter l'affaire de manière à n’y plus revenir, il eut l'indulgence d'accorder encore un délai au fugitif, mais il ordonna qu'avant le premier novembre il serait jugé, présent ou absent, par les évè-
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[An 4av)] DE L'ÉGLISFe — LIV, X111 285 ques ses compatriotes, assemblés en concile, à la charge toutefois de faire confirmer le jugement par la chaire apostolique. « Car, quelque chose que vous décidiez là-dessus, leur dit-il expressément, il est nécessaire que la décision soit confirmée, comme il convient, par notre autorité, après qu'on nous en aura envoyé la relation. » Par ce procédé des évêques de Gaule, qui recouraient à Rome de leur propre mouvement, on peut s'assurer que ce n'était pas le recours au saint Siége qui mécontentait les évêques en aucune région, mais les abus qui pouvaient s'y glisser.
Le pape Boniface se souvenait toujours des troubles dont l'Eglise avait souffert lors de son élévation. Une longue maladie les lui rappela encore plus vivement. Il écrivit à l'Empereur, ahn de l'engager à prendre des mesures efficaces et promptes, pour que l'église romaine, à l'élection d'un nouveau pontife, ne fût plus exposée au scandale des brigues et des factions. Honorius répondit par un rescrit qui portait, que si, à la mort de Boniface, deux compétiteurs venaient à être ordonnés contre les règles, aucun des deux ne serait reconnu pour évêque de Rome; mais en leur place, celui qui de nouveau serait élu d’un consentement unanime. L'Empereur agissait en qualité de protecteur des canons, pour cet article particulier ; et pour plusieurs autres dispositions qu'il fiten matière spirituelle, vers le même temps, il agit comme avoué de l'Eglise. C'est ainsi qu’il ordonna, cette même année, de déclarer à ceux des Africains qui soutenaient encore les erreurs de Pélage que, s'ils ne souscrivaient à la condamnation de ce novateur, ils ne seraient pas seulement chassés des villes, mais excommuniés et déposés de l’épiscopat. Les lettres impériales furent envoyées par distinction à S. Augustin personnellement, ainsi qu'à l'évêque de Carthage. Honorius fit, peu de temps après, une loi qui condimnait au bannissement, avec confiscation des biens, les ravisseurs des vierges consacrées à Dieu, et qui défendait à tous les ecclésiastiques de loger avec d'autres femmes que leurs mères, leurs filles, ou lenrs sœurs. On ne les oblige point à se séparer des femmes qu'ils auraient épousées avant leur ordination; maisil est clair qu’ils ne les regardaient plus que comme leurs sœurs.
S. Augustin écrivit vers le même temps contre un jeune homme de Mauritanie, nommé Victor, quatre livres, intitulés de l'Ame et de son origine. Ce qu'ils ont de plus singulier, c’est la réserve de cet illustre docteur par rapport à la question qui s'était élevée sur le moment de la création de nos âmes. Il n'ose décider si toutes
Bonif. Cpist. ad episc. Gall.; t. { Cnne. Gall.
2:86 HISTOIRE GÉNÉRALR [An 410] les âmes viennent de celle du premier homme, ou si chacune d'elles est créée au moment de la formation du corps qu'elle doit animer. Il répond même à tous les passages qu'employait Victur pour établir ce dernier sentiment; plutôt néanmoins pour füire sentir la faiblesse des preuves dont on faisait usage, que pour rejeter cette opinion, qui était déjà celle de S,. Jérôme, On voit même que, sans prendre le ton décisif, S. Augustin ne laissait pas que de la regarder comme certaine.
On rappporte au même temps son Enchiridion, qui est un excellent abrégé de théologie familière, pour répondre aux difficultés les plus importantes des pwiens et des hérétiques d'alors. Ce livre fut composé à la sollicitation de Laurent, primicier de la ville de Rome, c'est-à-dire chef de quelque compagnie d'officiers qui avait prié le saint de lui faire un livre qu'on pût toujours avoir entre les mains, suivant le mot grec eyzugduv, Rien de plus formel que ce qu'on y lit touchant l'utilité de la prière pour les morts. Voici comment ce Père s'en exprime : « Quand on offre le sacrifice de l'autel, ou qu'on fait des aumônes pour les défunts baptisés, ce sont des actions de grâces relativement à ceux qui sont parfaitement bons, et ils ne servent de rien à ceux qui sont toutà-fait méchans. Mais pour les âmes qui n'ont ni une pureté sans tache, ni des souillures grossières, ils leur servent, soit à obtenir une pleine rémission, soit à rendre leur peine plus supportable, »
La même doctrine se trouve d’une manière, non pas plus certaine, mais plus développée, dans l'écrit que le même Père adressa à S. Paulin, évêque de Nole, sur:le soin qu'on doit avoir des morts. « Nous lisons, dit-il, dans le livre des Machabées, qu’il cite comme canonique, qu'on a offert le sacrifice pour les morts, et quand nous ne le lirions en aucun endroit des anciennes Ecritures, ce n'est pas une petite autorité que celle de toute l'Eglise, qui est manifeste dans cette coutume, On peut soulager les défunts, et par le saint sacrifice, et par les prières, et par les aumônes. Ces secours néanmoins ne servent qu'à ceux qui ont vécu de manière à en percevoir les fruits, et non généralement à tous ceux pour qui on les offre. Mais comme nous ne discernons pas les uns des autres, il faut les offrir pour tous les fidèles; car il vaut mieux qu'ils soient inutiles à ceux qui n'en sauraient profiter, et à qui cependant ils ne peuvent nuire, que s'ils manquaient à ceux qui
en attendent ou qui en recevraient du soulagement. Du reste, que chacun ait un soin particulier de ses proches, afin qu'il soit traité à son tour comme il aura traité ses frères. »
L Cap. 1108
CAo 4 A conti tronc voyes répo part solid soin cipes cathc vres onn plus leurs Père Com gusti celle fait s impr laire sile, autot nous et ur Le venai sur sur | refus meill triar saire éloig rent jour!
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Lâo 421) DE L'ÉGLISE. -- LIV, ÆI1. 287.
Augustin, s'étant enfin proeuré en entier l'ouvrage composé contre lui par l'évêque Julien, ne fut pas content des extraits tronqués et assez défectueux que le comte Valère lui avait envoyés, et sur lesquels le saint docteur avait déjà fait une première réponse. Julien même commençait à triompher, et criait de toute part à l'impasture, Augustin s'étudia donc à faire une ample et solide réfutation en six livres, qu'il dit avoir travaillés avec un soin extraordinaire. Dans les deux preniers, il combat les principes de son adversaire en général, par l'autorité des docteurs catholiques : les quatre autres réfutent pied à pied les quatre livres de Julien. Quelque extrait que l'on fit d'un pareil ouvrage, on ne pourrait que l'affaiblir. On en donnera une idée beaucoup plus convenable, quoique générale, en assurant, avec les meilleurs critiques, que c'est le plus beau des nombreux écrits de ce Père contre les hérétiques, dont il fut particulièrement le fléau. Comme Julien prétendait ranger les Orientaux de son côté, Augustin démontre la conformité de la doctrine des catholiques avec celle des Pères de tous les temps et de tous les climats : puis il lui fait sentir, qu'en accusant ses contradicteurs de manichéisme, il imprime le même déshonneur, tant aux SS. Irénée, Cyprien , Hilaire, Ambroise, qu'aux plus fameux docteurs de la Grèce, S. Basile, S. Grégoire de Nazianze et S. Jean Chrysostôme. Parmi les autorités célèbres, il lui cite deux écrivains ecclésiastiques dont nous n'avons plus les ouvrages, savoir Rhéticius, évêque d'Autun, et un évêque espagnol nommé Olympius.
Les Orientaux ne tardèrent point à justifier le témoignage qu'on venait de leur rendre. Les Pélagiens, leur ayant porté des plaintes sur la prétendue persécution des Occidentaux, particulièrement sur la dureté et l'injustice qu'ils affectaient de trouver dans le refus qu'on leur faisait d’un concile universel, n'en eurent pas meilleure composition que de leurs premiers juges. Atticus, patriarche de Constantinople, à qui ils envoyèrent quelques émissaires, leur opposa l'ancienne croyance de l'Eglise, et fit même éloigner de son troupeau ces contagieux solliciteurs'. Ils ne furent pas mieux reçus à Ephèse, où Célestius avait autrefois séjourné et fait des connaissances. Ces tentatives ne servaient qu'à manifester et à prévenir les desseins pernicieux d'une secte inquiète et remuante. Pélage, déféré personnellement à un concile auquél présidait Théodote d’Antioche, fut condamné coinme hérétique, puis chassé des saints lieux*;.et Prayle, évêque de Jéru-
salem, en rendit compte au pape, de concert avec le patriarcife
t Prosp. Carm. r. 2. — ? Merc. Coniment. an 499.
283 RISTOIRE GÉNÉRALE [An dar) d'Antioche. Il n'est plus question de Pélage depuis cet événement de l'an 42r. Comme il était fort avancé en âge, il y a toute apparence qu'il ne survécut pas long-temps. Julien d'Eclane fut un des émissaires envoyés en Orient. Après avoir parcouru diverses provinces avec ses compagnons, il alla en Cilicie trouver Théodore de Mopsueste, qu'il regardait avec justice comme son maître, et qui n'était pas même fort affermi dans les vérités fondamentales du christianisme, comme on le verra dans la suite. Toutefois, par une contradiction singulière en soi, mais peu étonnante en des gens qui ne tiennent pas plus aux principes de la probité qu'à ceux de la foi, après que Julien fut sorti de Cilicie, il s’y tint un concile, dans lequel Théodore condamna le pélagianisme, et anathématisa nommément Julien.
L'Orient admirait dès-lors les vertus plus qu’humaines de S. Siméon Stylite, prévenu d'une grâce fort éloignée de l'ordre commun. Les premiers pas que fit cet homme de prodiges dans les routes de la vertu étonnèrent les plus avancés. Au lieu d'un enfant négligé et presque sauvage, d'une rusticité et d'une ignorance extrême jusqu’à l’âge de treize ans, époque à laquelle il quitta la rde de ses troupeaux, on vit un saint et sublime ascète, aussi avide de la nourriture spirituelle qu'indifférent à celle du corps. Il ne prenait qu’à regret, une fois en sept jours, ce qu'il ne pouvait se refuser sans être homicide de lui-même. Les macérations accoutumées eussent paru pour lui des exercices de mollesse. Extraordinaire en tout, il fit sa cellule d’un puits infect; son cilice, des replis d'une corde qui l'enveloppait et le serrait tellement, qu'elle lui entra dans la chair, et transforma la plus grande partie de son corps en une horrible plaie. Encore ne fut-ce là que le prélude de sa longue et miraculeuse pénitence, plus admirable sans doute qu'imitable, et dont le Tout-Puissant donna le spectacle au monde, pour confondre sa lâcheté, et montrer à quel point la forc de la grâce peut élever la faiblesse humaine. . Pendant trente-six ans, c'est-à-dire jusqu'à la décrépitude et à la mort, il n'eut d'autre habitation que le haut d’une colonne où il se tenait sans cesse exposé, soit au soleil brûlant de la Syrie, soit au froid pénétrant de ses nuits humides, aux pluies, aux vénts, aux frimats très-piquans dans ces contrées, en certaines saisons. J1 lui vint un nlcère à la cuisse, d'où le pus et les vers se répandaient sur sa colonne. Rien ne put ébranler sa résolution. Tandis qu’il rendait la santé à la multitude innombrable des mafades qu'on lui amenait de toute part, loin de demander à Dieu sa propre guérison, il s'estimait si heureux de souffrir sans relâche,
qu'il remettait lui-même dans sa plaie les insectes qui le dévo.
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[An 4) DE L'ÉGLISE. —— LIV. XII, 289 raient tout vivant. Il vécut néanmoins jusqu'à l’âge de soixanteneuf ans : prodige incroyable, comme tous ceux de sa vie, si elle ne se fût passée sous les yeux de tout le monde, pour ainsi dire, dans un temps et des lieux connus, auprès d’un monastère nom breux, à quinze lieues tout au plus d’Antioche, Le spectacle parut si étrange et dura si long-temps, qu'on vint des lieux les plus éloi gnés, pour éprouver, avec l'humilité de S. Siméon » l'esprit qui le guidait dans des voies si étranges. Les Pères du désert lui firent commander de quitter sa colonne, et il se mit sur-le-champ en devoir d'en descendre. Les Empereurs l'ont visité eux-mêmes avec admiration, et l'ont fait consulter sur les objets les plus importans pour l'Etat et pour l'Eglise". Outre l'attestation des fidèles, les Sarrasins et les autres infidèles qui accouraient journellement à sa colonne, et qui lui voyaient opérer sur eux-mêmes un nombre infini de guérisons miraculeuses, ont donné à ces prodiges une célébrité qui s'est transmise d'âge en âge jusqu'aux derniers siècles. Théodoret, qu: i'avait vu et entretenu plusieurs fois pendant la longue durée de sa vie merveilleuse, et qui en écrivit alors l'abrégé, prend à témoin, sur ce qu'il en rapporte, toutes les personnes de son temps”. Il prévoyait cependant la peine qu’aurait la postérité à croire ces faits bien plus vrais que vraisemblables, «Ce qui se passe, dit-il à cet effet, est si fort au-dessus de l'humanité , que mon récit, attesté, per ainsi dire, par tou: les hommes vivans, aura dans la suite : ir d’une fable aux yeux de ceux qui, ne connaissant pas les choses divines, mesurent tout ce qu'ils entendent par les forces de la nature. »
L'histoire de S“ Marie d'Egypte n’est ni moins merveilleuse, ni moins certaine que celle de S. Siméon *. Après que cette pécheresse prédestinée se fut abandonnée pendant dix-sept ans aux passions de la jeunesse, avec un emportement peu commun jusque dans les personnes les plus décriées, le bras miséricordieux du Seigneur la retira comme malgré elle de l'abime d'iniquités où elle 3e plaisait à s'enfoncer davantage de jour en jour. Elle alla, de la ville d'Alexandrie, théâtre ordinaire de ses honteuses débauches, à la ville sainte de Jérusalem, dans le dessein d'y tendre des piéges à la piété même des pélerins, et d'y satisfaire toute la fougue de ses passions, parmi les étrangers sans nombre qu'attirait la solennité prochaine de l’Exaltation de la Croix. Le jour de la fête, comme elle voyait tout le monde accourir au lieu saint, elle voulut suivre la multitude. Elle se sentit repoussée invisiblement, dès qu’elle fut sur la place, à la vue de l'église : cependant elle avança
Evagr. 11, Hist, c. 10 et 13. — 2 Theod. Philot. p. 883. — % Roll. 2 Apr.p.6:- T. Ile 19
290 HISTOIRE GÉNÉRALE [An 421] jusqu’à la porte avec une peine et des efforts prodigieux ; mais alors, ne pouvant plus faire un pas en avant, quelque mouvement qu’elle se donnât, elle se retira dans un coin du péristyle, tandis que tout le monde entrait librement.
Demeurée seule et confuse hors du lieu saint, elle concut que c'étaient la corruption de sa vie et l'indignation du Seigneur qui lui en fermaient l'entrée. Fondant aussitôt en larmes et poussant des soupirs amers, elle déteste tant ses crimes passés que l'impureté de ses derniers desseins, et promet qu'aussitôt après qu'elle aura eu la consolation d'adorer le bois sacré où l'Agneau sans tache à répandu son sang pour nous laver de nos souillures, elle renuncera à toutes les voluptés et les délices du siècle, et qu'à l'heure même elle ira s'ensevelir dans le désert, quelque affreux que soit celui qu'il plaira au Ciel de lui assigner pour retraite. Marié, après cette prière, ne trouva plus d'obstacle ; elle entra dans l'église, elle adora la croix; puis tenant sa promesse, elle se rétira dans les déserts qui sont à lorient du Jourdain, où elle n'emporta que trois pains pour toute provision. Il y avait trente-sept ans qu'elle 7 était, quand un solitaire de Palestine, nommé Zozime, consommé dans la vertu et favorisé des dons les plus signalés d’enhaut, fut conduit vers elle pour se guérir d'une tentation de vanité, Comme l’enflure de son imagination, ou le malin esprit, lui représentait que personne ne le surpassait, ni dans la sciencé, ni dans la pratique des choses du salut, il se présenta un homme qui lui dit d'aller dans un monastère situé au bord du Jourdain. Zozime obéit, quitta la communauté où, élevé dès l’enfancé, il avait déjà passé cinquante-trois ans, et se rendit au lieu qu’on lui indiquait. Ce n'était pas précisément dans ce monastère qu'il devait trouver l’objet si capable de l’humilier; mais la coutume y étant établie de passer le Jourdain et de se retirer dans le désert pendant le carème, afin de se préparer à la célébration de la Pàques par le plus profond recueillement, Zozime suivit cette sainte pratique. Il s'enfonçca même dans ces vastes solitudes beaucoup plus que les frères, toujours occupé de la pensée de rencontrer quelque solitaire plus parfait. Après avoir marché durant vingt jours, comme il s’arrètait sur le midi pour faire la prière de sexte, il apercçut à quelque distance, sur la droite, une figure humaine si noire et si décharnée, qu'elle ne paraissait que l'ombre d’un mortel. Il fut d'abord saisi d'effroi, imaginant que c'était une illusion du démon ; mais s'étant armé du signe de la croix, il acheva tranquillement sa prière : puis tournant les yeux vers l'objet de son appréhension, il vit une personne qui lui semblait nue et qui marchait très-vite du côté de l'occident. C'était la pénitente égyptienne
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(An 4 DE L EGLISE. —— LIV. XIII. 291 dont: eur du soleil avait rendu le corps tout noir, excepté les cheveux d’une blancheur extrême, et semblables à üne touffe de coton qui lui eût enveloppé la tête. Zozime plein de joïe courut du côté de la sainte, qu il prit pour un homme, mais elle s'enfuit avec une vitesse extrême vers le fond du désert.
Zozime, ne la pouvant joindre, se mit à crier en pleurant et en se lameénrañt : : « Serviteur de Dieu , pourquoi fuyez-vous un pauvre vieillard qui ne veut que s ’édifier et recevoir votre bénédiction ? — Abbé Zozime, répondit-elle, je suis femme; et dans ürie nudité avec laquelle la Tionslas ds ne me permet pàs de paraitre à vos yeux. Jetez-moi votre manteau, si vous voulez que je n'arrête.» Zozime, épouvanté de s'entendre appeler par son nôm, lui jéta son manteau. Ils étaient parvenus, en coùrant l'un et l'autre, Jus: qu'à un ravin profond, où Marie descendit encore; mais, étant montée de l'autre côté, elle s’y assit, couverte du mantéau, Zozime
s'arrêta sur le bord où il se trouvait, et la supplia de lui apprendre qui elle était, d'où elle venait, depuis quel temps et pour quel sujet elle menait une vie si extraordinaire. « Enfin, lui dit-:il, ne me cachez rien de toutes les merveilles qui vous concelhtit! ét qui doivent tourner à la gloire du Tout-Puissant. Ne tenez pas plus longtemps la lumière sous le boisseau, et que la crainte de la vanité he vous fasse pas ensevelir tant de sujets d'édificatioh dans un silence infructueux. Je prends à témoin le Dieu pour qui nous vivôné l’un et l'autre que, dans l’état de vieillesse et d'infirmité où je suis, ne saurais avoir été conduit si avant dans ces déserts, qué par le Ë dessein qu’il a eu de manifester ce que vous avez fait por sa gloire.
—-Que je suis éloignée du péril de lorgueil et de l'ostentation, reprit la pénitente en soupirant, et que j'ai bien plus lieu de craindre que je ne vous fasse horreur en me faisant connaître à vous! Non, vos oreilles ne pourront entendre les excès affreux que j'ai à me reprocher : et si j'expose à vos yeux le tableau effrayant de mes iniquités , vous allez fuir à ma voix, comme au souffle mortel d’un monstre venimeux. Je vous dirai tout néarimoïns avec autant de candeur que de confusion ; mais intéressez-vous au sort éternel de cette misérable pécheresse, et ne cessez jamais de prier le Seigneur qu'il me juge dans sa miséricorde. »
Là-dessus, elle lui raconta, avec les signes les plus attendrissans d'humilité et de repentir, dans quels excès de libertinage elle avait passé ses premières années, et comment elle s'était convertie dans le voyage de Jérusalém, qu ‘elle avait entrepris avec un dessein bien différent. « Mais la divitie bonté, reprit-elle, édnduisait Par la main cette aveugle pécheresse, et la Reine des viérgés, que j'avais si mal
292 - HISTOIRE GÉNÉRALE [An 411] imitée, daigna me servir de caution auprès de son Fils. Ce fut par son inspiration que je passai le Jourdain, après m'être munie auparavant du viatique salutaire du corps et du sang de Jésus-Christ dans l'église de Saint-Jean-Baptiste, au bord du fleuve. Je m'enfonçai aussitôt après dans des lieux si abandonnés, que, depuis tant d'années que j'y suis, je n'ai vu aucun être vivant, pas même une brute. — De quelle nourriture ave-:-vous donc vécu, demanda Zozime?— Trois pains que j'avais appartés me suffirent pour plusieurs années ; après quoi je me suis nourrie des herbes que j'ai trouvées dans ces déserts. » Zozime lui demanda encore s'il ne lui en avait pas coûté beaucoup d'efforts pour persévérer, et si elle n'avait pas éprouvé de rudes tentations. « Ah! Zozime, s'écria-t-elle, ce que vous touchez là me fait encore frissonner d'horreur. Mes passions, comme autant de bêtes féroces, m'ont tourmentée autant d'années que j'en avais passé à les satisfaire. Pendant dix-sept ans entiers, j'ai senti mon sein dévoré par toute l’ardeur des flammes impures. J'avais encore eu la passion du vin; et bien souvent je me suis trouvée sans une goutte d'eau, dans les plus grandes extrémités de la soif. Mes habits étant tombés par lambeaux, j'eus alternativement beaucoup à souffrir du froid et de la chaleur : souvent je tombais évanouie, et demeurais comme morte sans aucun mouvement. Les démons, joignant leurs fureurs à tant d’autres attaques, m'environnaient comme des lions qui respirent le sang et la mort; et aussitôt je me sentais horriblement tentée. Alors je me frappais la poitrine, en me prosternant contre terre, je l'arrosais d'un fleuve de larmes, j'invoquais la plus pure -les vierges, ma protectrice et ma caution, et toujours elle m'a rendue triomphante de tant d'ennemis. »
Zozime, lui entendant citer des passages de l'Ecriture, lui demanda si elle avait étudié. «Non, répondit-elle en souriant, je n'ai jamais rien appris d'aucune créature : mais c'est Dieu qui enseigne les hommes, et qui n'a pas pour cela besoin d'organes extérieurs. Au reste, ne me questionnez pas davantage ; et de tout ce que je viens de dire, je vous conjure, par la croix de notre Rédempteur, de ne rien révéler à personne, avant que Dieu m'ait retirée de ce monde. L'année prochaine, n'entreprenez pas de passer le Jourdain dans le même temps que les autres solitaires du monastère où vous habitez; mais quand vous le voudriez passer, il ne serait pas en votre pouvoir de le faire avant le jour de la cène du Seigneur. Pour lors apportez-moi le corps et le sang de Jésus- Christ que je désire ardemment de recevoir, et attendez-moi sur le bord du fleuve, du côté de la terre habitée. » Après ces paroles, elle se recommanda de nouveau à ses prières, et prit tout-à-coup
[An la f mit puis riva atte dim pass que tère le je lige saint mon qué sans gard barq passe avoi surf:
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{An 4s1) DE L'ÉGLISE, — LIV, XIII. 293 la fuite vers les réduits les plus sauvages du désert. Zozime se mit à genoux, baisa la terre qu'elle avait touchée de ses pieds; puis reprit, en louant Dieu, le chemin du monastère, où il arriva, comme ses frères, pour le jour des Rameaux,
Il garda un religieux silence sur tout ce qu'il avait appris, et il attendit avec impatience que l’année s’écoulât. Mais dès le premier dimanche du carème, quand les autres solitaires sortaient pour passer le Jourdain, il fut attaqué de la fièvre. Il se souvint Jde ce que la sainte lui avait prédit, qu'il ne pourrait sortir du monastère quand il le voudrait. Il guérit au bout de quelques jours, et le jeudi Saint, prenant avec lui les sacrés mystères, il partit en diligence, gagna le bord du Jourdain, et s'assit sur la rive que la sainte pénitente lui avait indiquée l’année précédente. Bientôt les momens iui parurent extrêmement longs. 1l craignit d'avoir manqué le temps convenu, et que la sainte, étant arrivée la première sans l'avoir trouvé, n’eût repris la route du désert. Il porta ses regards de tous côtés sur les rives du fleuve ; et n’apercevant aucune barque, il appréhenda qu'elle n’eût été dans l'impossibilité de le passer. Comme ce souci l’agitait, elle parut tout-à-coup; et après avoir fait le signe de la croix sur les eaux, elle marcha sur leur surface. Saisi d’uii religieux effroi, Zozime s'inclina devant elle; mais elle lui cria : « Que faites-vous, prêtre du Seigneur. dispensateur du plus sacré de ses dons ? » Elle le pria de réciter le Symbole et l'Oraison Dominicale, et après avoir communié, elle lui fit promettre qu'il reviendrait l’année suivante, jusqu’au torrent où il l'avait trouvée la première fois. Zozime lui baisa les pieds, les arrosa de ses larmes, l’engagea à prier pour l'Eglise, pour l'Empire,
pour lui-même, et il ne pouvait se résoudre à la laisser aller; mais ….
il ne put la retenir long-temps : elle fit une seconde fois le signe de la croix sur le fleuve, et retourna comme elle était venue; en marchant sur les eaux.
L'année suivante, Zozime exécuta avec empressement la promesse qu'il avait faite à la sainte; mais, étant arrivé près du ravin, il la trouva morte, le visage tourné vers l'Orient, et les mains croisées. Il répandit sur ses pieds un torrent de larmes, sans oser porter la main sur ce saint corps. Comme ensuite il chantait les psaumes et récitait les prières de l'Eglise, il lut ces paroles écrites sur le sable : « Mon père Zozime, rendez à la terre ce qui vient de la terre, et priez pour la pécheresse Marie, morte la nuit même de la passion du Seigneur, après avoir participé aux saints mystères que vous lui aviez apportés. » Il eut beaucoup de consolation d'appren dre le nom de cette sainte, qu'il avait oublié de lui demander : mais il ne savait comment s'y prendre pour creuser la fosse, à la-
294 HISTOIRES GÉNÉRALE . CAn 4ar] quelle il avait été bien éloigné.de penser. Il fit de vains efforts, avec quelques morceaux de bois; il était si affaibli par les austérités et la terre. si durcie par la sécheresse, qu'il perdait toute esperance, quand il vit approcher un énorme lion, qui vint lécher les pieds de la sainte. « Roi des animaux, lui dit-il, puisque nütre Créateur t'envoie, afin que le corps de sa servante ne demeure pas sans sépulture, remplis ta commission, et donne-moi lieu de consommer la mienne. » Le lion eut bientôt creusé une fosse suffisante; et Zozime y mit le corps de la sainte, enveloppé du manteau qu'il lui avait laissé, De retour au monastère, il raconta tout ce qu'il avait vu et entendu, vécut avec un redoublement sensible, tant d'humilité que de piété, et ne mourut qu’à l’âge d'environ cent ans, L'Eglise l'honore, ainsi que S'° Marie d'Egypte, celle-ci le second jour d'avril, et Zozime le quatrième. Cette histoire fut écrite par unauteur contemporain, sur la relation des moines qui la tenaient de ce saint abbé,
Non loin des lieux où se donna ce grand exemple, un evêque de Perse, nommé Abdas, abattit un temple consacré à l’adoration du feu. Les mages s'en plaignirent au roi Isdegerde, qui se contenta d'ordonner à l'évêque de rétablir le temple à ses dépens. Il eût mieux valu sans doute contenir un zèle indiscret, que de se mettre dans l'alternative embarrassante, ou de: bâtir un temple aux faux dieux , ou d'attirer au christianisme une cruelle persécution, Mais enfin l'évêque, après une faute d'imprudence, eut horreur d'un scandale sacrilége et fort ressemblant à l'apostasie. Le roi le fit mourir, et ruina par représailles les églises des Chrétiens. Tel fut le commencement d’une horrible persécution, qui dura trente ans, sous trois régnes consécutifs.
Qn ne saurait peindre tous les raffinemens de cruauté qu'on y exerca sur les fidèles. On écorcha les mains à quelques-uns, à d'autres le visage depuis le front jusqu’au menton, ou le dos tout entier; où leur enfonça des pointes de roseaux sous les ongles, ou, par une imvention aussi infäme qu'inhumaine, en des parties du corps plussensibles; on les jeta pieds et bras liés en de grandes fosses, où l'on mettait en même temps des milliers de gros rats qui les rongeaient tout vivans; on leur coupait les membres l'un après l'autre, et pièce à pièce à chaque jointure, en sorte qu'on ne laissait que la tête avec le tronc, jusqu'à ce que la violence de la douleur ou dela défaillance les fit expirer. Le nombre des martyrs fut presque infini. Les plus connus sont Hormisdas, homme de la premièré distinction, Suénès , Jacques et Benjamin.
Maïs cette persécution, toute violente qu'elle était, servit à
étendre plus loin que jamais la doctrine salutaire qu'on vorlait-
étouf bitaid conse sages roma COnmIp son p des Théré tié d Chrét l'imp empl pénét | qui av gloire sante « culte prière rérent rond, barbe trouve te guét à dixn S. E disting même que toi comme temps.
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oulait-
CAn 4as] DE L'ÉGLISFe — LIV, XIII. : 295 étouffer. Les Sarrasins, pour la plupart sujets du roi de Perse, habitaient les frontières du royaume du côté des Romains. Par le conseil des mages, Lsdegerde leur fit enjoindre de garder les passages, pour empêcher les Chrétiens de se réfugier sur les terres romaines, Aspebète, l'un des chefs des Sarrasins, fut si touché de compassion que, loin d'arrêter un seul Chrétien, il facilita de tout son pouvoir leur évasion; le roi en ayant été instruit par le moyen des mages, le Sarrasin se retira chez les Romains avec son fils Thérébon et toute sa famille, T'hérebon était paralytique de la moitié du corps depuis son enfance. Les rapports qu'il eut avec les Chrétiens lui donnèrent lieu de faire des réflexions salutaires sur l'impuissance de la médecine et de la magie même, qu'on avait employées successivement pour le guérir. Un jour qu'il était tout pénétré de ces sentimens : « Grand Dieu, s’écria-t-il, Etre créateur, qui avez fait de rien le ciel et la terre, et qui avez manifesté votre gloire aux Chrétiens, signalez de même votre puissance bienfaisante en me guérissant, et sur-le-champ je renoncerai à tout autre culte pour embrasser leur religion. » 1l s’'endormit après cette prière, et vit en songe un solitaire, dont tous les traits lui demeurérent profondément empreints dans l'esprit : il avait le visage rond, l'œil gai, un air doux et affuble, la taille médiocre, et une barbe vénérable qui lui descendait jusqu'à la ceinture, « Viens me trouver, dit-il à T'hérébon, au lieu ordinairé de ma demeuré, et je te guérirai; je suis Euthymius, qui. habite dans le désert oriental, à dix milles de Jérusalem. »
S, Euthymius était né à Mélitine en Arménie, d’une famille aussi distinguée par les vertus que par la noblesse ‘; mais la merveille même de sa naissance fit encore beaucoup mieux espérer de lui, que tous.çes avantages de ses proches. 11 fut accordé à leurs vœux, comme ils priaient dans l'église du martyr S. Polyeucte, dans un temps. où ils commençaieñt à désespérer d’avoir jamais des enfans. Son nom seul fut comine le signe et le garant des faveurs du Ciel, Une voix céleste se faisant. entendre à son père et à sa mère, proféra par deux fois le mot grec sutuuur:, qui veut dire : Ayez bon courage. Elle leur enjoignit ensuite de nommer ainsi l'enfant qu'elle leur promettait, parce que sa naissance ferait reprendre courage à l'Eglise, En conséquence, il fut appelé Euthymius, voue au Seigneur, et élevé comme un enfant qui appartenait moins à son pere qu’à son Dieu. S. Otrée, évêque de Mélitine, le fit passer par tous les degrés de la cléricature; et, l'ayant enfin ordonné prètre, il lui confia le soin des monastères de son diocèse, parce qu'il avait tou-
* Vit, Euthym, in Annal. Gr.
296 HISTOIRE GÉNÉRALE [An 41) jours remarqué en lui un grand attrait pour la solitude, Mais cette occupation parut encore à ce nouveau Jean-Baptiste l'exposer à trop de dissipation. Il s’éloigna de toute habitation humaine ; et de retraite en retraite plus rigoureuse l'une que l'autre, cherchant partout à rétablir la vie de l'esprit sur la mort des sens et l'oubli du monde, il se fixa dans une caverne, dont l'ouverture donnait sur le bord escarpé et très-élevé d’un torrent, et ou l’on ne parvenait qu'en gravissant avec peine. Il s'établit par la suite un monastère au-dessous : mais Euthymius en laissa la conduite à son ami Théoctiste, et demeura toujours dans sa caverne, Il vécut ainsi jusqu'à l'âge de quatre-vingt-seize ans, durant lesquels il ne cessa de faire admirer comment, avec l'esprit de Dieu , la plus profonde solitude n'empêche pas de servir l'Eglise. Il lui procura une gloire et des avantages infinis, non-seulement par le grand nombre d'imitateurs qui trouvèrent le salut sur ses traces, mais par le zèle sage et pur avec lequel il employa l'ascendant de ses vertus à faire révérer les décisions des pasteurs légitimes que les novateurs affectaient de méconnaitre.
Aspebète voulut conduire lui-même son fils à S. Euthymius, ils furent suivis par une grande multitude d'Arabes, tant de leur escorte que de ceux que l'attente d’un miracle attirait en bien plus grand nombre. La troupe était si nombreuse, que les moines qui habitaient au bas de la montagne les prirent, dans un premier sentiment d'effroi, pour des barbares accoutumés au pillage. Mais Aspebète les eut bientôt rassurés par tous les signes de ses dispositions religieuses : il se fit annoncer au saint, il manifesta le sujet de son voyage et la vision qui lui en faisait espérer le fruit. Euthymius, regardant cette première faveur comme un gage de la seconde, et comme un ordre du Ciel, descendit sans difficulté vers Thérébon, qui reconnut aussitôt dans ce saint le vieillard mysterieux qu'il avait vu en songe. L'homme de Dieu, par un signe de croix, le guérit sur-le-champ".
Les Sarrasins saisis d’admiration se jetèrent par terre en confessant la puissance de Jésus-Christ, et en demandant à grands cris qu'on leur donnât le baptême; mais Euthymius voulut s'assurer de la sincérité de leur foi. Après avoir fait des espèces de fonts baptismaux dans un coin de sa caverne, il les instruisit des points essentiels de notre croyance, puis les baptisa; premièrement Aspebète, qu'il nomma Pierre, et Maris frère de la femme d’Aspebète : c'étaient les principaux de la nation, autant par leur sagesse que par leur puissance; ensuite Thérébon, et la multitude. Il les
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(An 41] DB L'ÉGLISE, — LIV, XII 297
retint quarante jours auprès de lui, tant pour achever de les instruire, que pour les affermir dans Ja doctrine du salut; après quoi, illes congédia. Mais le beau-frère d’Aspebète ne voulut plus sortir du monastère : il donna tous ses biens pour le rebâtir et le faire plus grand qu'il n'était, renonca à toutes les choses de la: terre pour embrasser lui-même la vie monastique, et s'illustra parmi les plus grands serviteurs de Dieu. Depuis la guérison de Thérébon, les malades se faisaient porter en foule vers S. Euthymius, dont le nom devint en peu de temps célèbre par une infinité de prodiges.
Cependant les Perses s'offensèrent de ce que leurs ne chretiens cherchaient un asile dans l'Empire. Ils en firent des plaintes, puis passèrent à des menaces également inutiles. On en vint à une guerre ouverte, qui se fit avec beaucoup d'animosité de part et d'autre", Elle fut malheureuse pour les Perses, qui, après plusieurs combats désavantageux , perdirent une bataille décisive, dont la nouvelle parvint à Constantinople le 6 septembre 421. La paix se fit la même année, et mit fin à la persécution, au moins pour quelque temps, à l'occasion que nous allons dire.
Les Romains avaient conduit dans la ville d'Amide sept mille prisonniers, qu'on y laissait périr misérablement, faute de subsistance. L’évêque Acace rassembla son clergé, et parla ainsi : « Notre Dieu, qui s'est fait homme pour nous mettre en liberté, estime beaucoup plus la vie des hommes qu'une multitude de vases d'or et d'argent dont il n'a pas besoin : faisons-les donc servir à délivrer ou nourrir ces pauvres captifs. » On fondit ces vases : on fournit des vivres aux malheureux, et bientôt on les mit en état de retourner libres dans leur pays. Vararane, qui régnait depuis la mort de son père Isdegerde, fut touché de cette action, conçut une haute idée de la religion qui l'inspirait, voulut voir l'évêque, qu'il combla en it et défendit d'inquiéter davantage les Chrétiens.
Durant la guerre des Périts; il survint plusieurs événemens extraordinaires qui parurent miraculeux, et qu'on attribua aux brillantes vertus qui florissaient à la cour de Théodose le Jeune, La princesse Pulchérie était le premier mobile qui mettait tout en action. Non contente de former l'Empereur son frère à la piéte . et aux vertus chrétiennes, elle s’efforçait encore de vaincre l'indolence naturelle qu’elle remarquait dans ce prince lui inspirait du goût pour l'application et les affaires, lui apprenait elle-même a paraitre en public avec dignité, à prendre sa résolution dans
à Sucr. VI, (8.
298 -'MSTOIRE GÉNÉRALE Lan éai] les conseils, et a faire aux ministres des cours étrangères des réponses dignes de la majesté impériale. Elle n'avait pas encore
quinze ans, qu'elle voua solennellement sa virginité au Seigneur : |
la cérémonie s'en fit aveç magnificence, En témoignage d'une consécration qu'elle préférait à toute l'élévation du siècle, elle offrit dans l'église de Constantinople une table d'autel toute d'or, enrichie de pierreries, et marquée d'une inscription qui exprimait tout à la fois l'objet du sacrifice et la générosité de la victime, Elle persuada aussi à ses deux sœurs de se consacrer à Dieu, tant pour leur faire part de l’heureuse liberté du cœur dont elle sentait tout le prix, que pour écarter les ambitieux qui en les épousant auraient pu troubler l'Etat, Le palais ressembla dès-lors à une maison religieuse des plus ferventes. On y célébrait dès le matin les louanges divines; on y faisait des prières et de pieuses lectures, à des heures réglées; on n'observait pas seulement les jeùnes de précepte, mais on y ajoutait beaucoup d'abstinences et de bonnes œuvres de surérogation ‘. Il y avait une bibliothèque de livres de piété et des meilleures versions des saintes Ecritures; mais pour les entendre dans le vrai sens de l'Eglise, et pour se préserver des nouveautés dangereuses, on en conférait souvent avec de bons prêtres, avec de saints solitaires, et surtout avec les juges naturels de la saine doctrine, les évêques, à qui l'on faisait gloire de rendre l'hommage et tous les honneurs qui sont dus aux premiers ministres de la religion.
En 415, comme la princesse était âgée de seize à dix-sept ans, l'Empereur son frère l'associa à l'Empire, et la déclara auguste; ce qui avait été jusque là sans exemple, Mais on ne pouvait faire une plus sage exception, Pulchérie, ayant formé un excellent conseil, dont elle faisait exécuter les résolutions gvec vigueur, se chargea d'intimer les ordres elle-même, Personne en effet ne savait parler ni écrire avec plus de grâce, soit en grec, soit en latin, Mais ce qu'il y avait de plus admirable et de plus important au bonheur et à la tranquillité de l'Etat, c'est que, par une modestie infiniment rare dans une femme de sa capacité et de son génie, elle faisait honneur de tout à l'Emoereur son frère. Pour assurer
mieux encore le repos et l'autorite apsolue de l'Empire, on crut
devoir procéder de la manière la plus rigoureuse contre les restes toujours inquiets du paganisme. On défendit, sous des peines corporelles, tout exercice de l'idolâtrie, sans épargner les honneurs presque divins qu'on rendait aux images des empereurs. Mais Théodose, dont la douceur surpassait toutes les autres
® Socr. vai, 22.
(Au 4a vertu peine idoles moye bonne cléme sœur, mais i Ir et les niers donné jours tout fètes, l'anne naissa honne nous Il abc sidéra tir de tien, le zèle violen lever, conn:
eussel génie Déj rié. P lait as une é du ca naïs, pour préte tre cl s'adre tre se
! L, de Jud
(Au dar) DE L'ÉGLISE, — LIV, XIII, 299 vertus, réduisit à la confiscation des biens et au bannissement la peine de mort ordonnée contre ceux mêmes qui sacrifieraient aux idoles. Il açcordait leur grâce à tous les criminels qui trouvaient le moyen de la lui faire demander" ; et comme Pulchérie, non moins bonne que son frère, mais plus clairvoyante sur les dangers d'une clémence excessive, les lui représentait quelquefois : « Ah! ma sœur, répondit-il, il nous est aisé de faire mourir un homme; mais il n'y a que le Tout-Puissant qui le puisse ressusciter. »
Il renouvela les lois de ses prédécesseurs contre les héretiques, et les étendit nommément aux associations schismatiqnes des derniers novateuts. Il en fit une autre pour défendre généralement de donner des spectacles publics, même aux Juifs et aux païens, les jours de Noël, de l'Epiphanie, de Pâques, de la Pentecôte, et tout l'espace du temps qui se trouve entre, ces deux dernières fêtes, ainsi que les fêtes des Apôtres, et tous les dimanches de l'année, quand même ces jours concourraient avec celui de sa naissance, ou avec toute autre solennité civile, célébrée en son honneur, « Que tout le monde sache, dit-il à ce sujet”, qu'ou ne nous plait jamais davantage qu'en révérant la divine majesté. » Il abolit le patriarcat des Juifs, qui était une dignité tres-considérable pour les honneurs et le revenu; il leur défendit de batir de nouvelles synagogues, d'attirer à leur culte aucun Chretien, et d'en avoir pour esclaves. En même temps il réprima le zèle indiscret des Chrétiens, leur défendant d'exercer aucune violence contre les Juifs ou contre les païens, ni de leur rien enlever, sous peine de restituer au quadruple”. Il faut néanmoins reconnaître que Théodose le Jeune , doué de tant de vertus qui en eussent fait un excellent citoyen, ne fut qu'un prince faible, un génie timide et borné, facile à prévenir et à se laisser gouverner.
Déjà il avait atteint l'âge de vingt ans, et n'était pas encore marié. Pulchérie lui réprésenta qu'au faîte de la grandeur où il brillait assez par l'éclat de sa dignité propre, il ne devait chercher dans une épouse que la distinction du mérite personnel, et ces qualités du caractère qui font le bonheur de la société conjugale. Athénaïs, fille d’un philosophe athénien, était venue à Constantinople, pour faire casser le testament de son père qui la déshéritait, sous prétexte que sachant la philosophie elle n'avait besoin de rien autre chose, et que les richesses de l'esprit devaient lui suffire. Elle s'adressa à la princesse Pulchérie , pour lui demander justice contre ses frères, assez durs et assez déraisonnables pour vouloir met-
ï de ult. C. Th. de Pœn. = * L. ult. C. Th. de Spect. — * L. 25, 26, 27 GC. Tl, e Jud
300 RISTOIRS GÉNÉAALS (An 41] tre à exécution ce bizarre testament. La nouveauté de l'affaire attira toute l'attention de Pulchérie : elle s'intéressa vivement au sort d'une personne de son sexe, en qui l'on punissait réellement la science, sous prétexte de l'honorer; et quand elle eut connu à fond le mérite d'Athénais, elle l'aima et l'estima au joint de l'adopter et de lui faire épouser l'Empereur. Ainsi elle remplit en quelque sens les dernières volontés ou le pronostic du père de cette fille étonnante, plus vertueuse encore et plus avantagée des dons de la nature qu'elle n'était savante.
Les frères d'Athénaïis se cachèrent quand ils surent son élévation; mais elle leur fit dire que, loin d'écouter le réssentiment, elle ne pensait qu’à l'obligation qu'elle leur avait, de ce qu'en refusant de la traiter en sœur, ils l'avaient rendue leur souverain :. Elle leur obtint un rang et des dignités convenabies à son auguste alliance. Elevée dans les préjugés du paganisme, elle se convertit aussitôt qu'on lui eut présenté le flambeau de la vérité, et avant même d'épouser l'Empereur. À son baptême, on substitua le nom d'Eudoxe à son premier nom, qu'on regarda comme profane,
rce qu'il venait de celui de Minerve, nommée en grec Aômm,
Empereur l'aima tendrement, et lui donna le titre d'auguste, deux ans après son mariage ; ce qui était beaucoup faire, dans un temps où la personne qui possédait le cœur du souverain n'en partageait que rarement les décorations et les titres,
Cependant Théodose, avec de la vertu, montrait trop de faiblesse pour n'être pas obsédé par ces sortes de courtisans qui usent de la piété comme de tout autre moyen dans des vues profanes et coupables. Plusieurs évêques d'Orient souffraient avec peine l'autorité du pape sur quelque partie que ce fût de l'empire de Constantinople. Malgré la distinction des deux puissances si bien différenciées dans l'Évangile, ils ne cessaient de les confondre ou de les assimiler, et ils voulaient en toute rencontre régler le gouvernement de l'Eglise sur la dominatic:: ter porelle. Telle fut la pierre d'achoppement qui fittomberenfi::\:: 01. :1d'une muiuére si funeste, mais contre laquelle ils ne faisuient encore, pour ainsi dire, que trébucher sous le règne de Théodose. Ils engagèrent ce jeune prince à donner une déclaration, en date du 14 juillet de cette année 421, par laquelle on attribua les affaires ecclésiasties de l'Tlyrie à l'assemblée des évêques de cette province, sous la dvcction de celui de Constantinople, qui jouit, dit-on, pour autoriser cette conduite, des prérogatives de l'ancienne Rome. On cite les anciens canons, c’est-à-dire, sans doute, ceux du premier concile général de Constantinople. Mais ils accordaient simplement à l'évêque de cette capitale le premier rang d'honneur après
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