‹ Histoire générale de l'église [microforme]Chapitre 3 sur 77 · LE | | | D · texte numérisé non relu

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des Gaules romaines. Il fit mourir quelques personnes fort considérées sous le règne précédent, entre lesquelles on remarque Macédonius, maître des uffices, qui s'était laissé corrompre par argent en faveur des Priscillianistes, et qui, par sa fin malheureuse, vérifia d'une manière bien frappante une prédiction du saint archevêque de Milan. Le charitable pasteur , étant venu un jour pour solliciter quelque grâce qui dépendait du ministère de Macéconius, trouva toutes les portes fermées, sans jamais pouvoir se les faire ouvrir. Une sainte indignation le saisit, et, transporté tout-à-coup d'un mouvement inspiré d’en haut : « Vous viendrez à votre tour, » s'écria-til, aux portes de la maison de grâce et de paix, et vous » n'y pourrez entrer. » En effet, après le meurtre de Gratien, ce ministre;ayant voulu se réfugier dans une église dont les portes étaient ouvertes, ne put y parvenir à temps.

Le pape saint Damase mourut sur la fin de l'année qui suivit cette révolution, le 10 ou le 11 décembre 384, après un pontificat de plus de dix-huit ans, et quatre-vingts années de vie. Ce fut un des génies le plus beaux et les mieux cultivés de son temps. Il a laissé quelques écrits, même en vers : entr'autres, son épitaphe, et celle de sa sœur, la vierge Irène, auprès de laquelle il désira

être enterré. Huit à dix jours après sa mort, on lui donna pour successeur Sirice, romain de naissance, et prêtre du titre du Pasteur. Le jeune empereur Valentinien, qui résidait à Milan, applaudit à cette élection, et fit expédier un rescrit, où il est dit qu'Ursin, qui n'avait pas encore renoncé à ses prétentions, était rejeté par le peuple, et Sirice choisi d’une voix unanime.

Avant l'élévation de Sirice, Hymerus, évêque de Taragone, métropole d’une partie considérable de l'Espagne, avait consulté l'Eglise romaine sur différens points de discipline. Ce fut un des premiers soins du nouveau pontife, de répondre à cette consultation; et c’est ici la première des lettres bien authentiques en ce genre, nommées communément Décrétales, parce qu'elles ont force de décret légitime, ou de loi canonique *. Celle-ci n’a point d'autre avantage particulier que son ancienneté ; et l’on n’y trouve que des réglemens consignés dans les conciles et les autres monumens de même date ; si ce n’est peut-être l’âge des sujets admis à la

réception des ordres sacrés, et les interstices de ces ordres, qui

s'y trouvent marqués plus distinctement que «lans nulle autre ordonnance ecclésiastique de cette antiquité. S'rice veut qu'on ait trente ans pour recevoir le sous-diaconat, qu’e asuite on passe cinq ans dans le diaconat avant de recevoir la prêtrise, et deux ans

+ Paul, Ft, Ambr, c. 37.-- 2 Tom. 2 Conc. p. 1017.

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[An 585] DE L'ÉGLISE. — LIV, X, 43 dans la prêètrise avant l’épiscopat. Quant à l'intervalle du sous. diaconat au diaconat, il est simplement statué, sans spécifier de temps fixe, que le sous-diacre peut monter à l’ordre de diacre, s'il en est jugé digne, après avoir promis la continence.

Par les rapports de l'archevêque de Taragone avec le souverain pontife, on voit qu'un relâchement hrnteux s'était glissé dans les mœurs du clergé d'Espagne, et que des ecclésiastiques continuaient d'y vivre avec leurs femmes, après leur ordination comme auparavant ; de sorte que Sirice se vit obligé de prononcer l'interdiction contre ceux qui s’obstineraient dans cet abus flétrissant. Les moines et ies religieuses qui auraient contracté de sacriléges mariages sont condamnés à être exclus de la communauté, renfermés en des prisons pour y pleurer leur péché, et à ne recevoir la communion qu’à la mort. On apprend ici qu’il ÿ avait dès-lors différentes communautés religieuses en Espagne, et que le mariage était interdit aux religieux, du concert des deux puissances civile et ecclésiastique.

On observe aussi quelques autres points sur lesquels la discipline commençait à se rapprocher des usages modernes. S'il est défendu, par exemple, d’administrer solennellement le baptême hors le temps de Pâques, on n'enjoint pas seulement de continuer à le donner aux adultes qui se trouvent en quelque péril de mort, mais de l’accorder sans délai aux enfans pour qui on le demande, On défend aussi de rebaptiser les Ariens qui se convertissent. C’est encore dans ce décret qu’on trouve le témoignage important de Sirice touchant la cassation (telssont les termes originaux) du concile de Rimini, par le pape Libère. Quant au choix des clercs, ce pape n'improuve pas que les laïques s'offrent d'eux-mêmes pour entrer dans le clergé, pourvu qu’ils se soumettent aux épreuves convenables, et qu'ils acquièrent les dispositions requises. Mais comme il

N n'est pas permis d'imposer la pénitence publique aux clercs, il ne l’est pas non plus d'admettre au rang clérical les gens du monde qui | auraient fait cette pénitence, quoiqu'ils aient été absous et réconà ciliés. Le souverain pontife, sur la fin de sa lettre, dit à Hymerus :

« Voilà pour répondre à toutes les questions que vous proposez au

| siége apostolique, comme au chef du corps dont vous êtes membre; » puis il charge ce métropolitain de communiquer ces déci- } sions, non-seulement à sa province de Taragone, mais à celle de

Carthagène, de la Bétique, de la Lusitanie et de la Galice, c’est-àdire à toute l'Espagne, et aux régions voisines; ce qui s'entend de

7 la Gaule narbonnaise.

Sous ce nouveau pontificat, S. Jérôme ne demeura pas longtemps à Rome. Son protecteur était mort; son crédit avait excité

44 HISTOIRE GÉNÉRALE [An 385] l'envie, quoiqu'il n’en eût jamais usé que pour l'avancement de la vertu. Mais c'était l'ardeur même de son zèle qu'on lui pardonnait . le moins. Ce docteur, ennemi de tout désordre, incapable de tout respect humain, et d'un caractère naturellement ferme, censurait les vices avec une véhémence et une âpreté qui lui firent beaucoup d'ennemis. Dans son dernier séjour à Rome, il avait composé un petit traité touchant la manière de garder la virginité, et l'avait adressé à la vierge Eustochie, fille de S'° Paule, afin de la mettre en garde contre les périls qu’elle pouvait rencontrer jusque dans le commerce des ecclésiastiques. « Il en est, lui disait ce Père, aussi versé dans la connaissance du monde que dans les sciences, il en est qui briguent les saints ordres, pour avoir un accès plus libre auprès des personnes du sexe. Aussi tous leurs soins se bornent-ils à leur extérieur: il leur faut une chaussure d’une propreté et d'une justesse élégante ; leur approche s'annonce par l'odeur des parfums: vous verrez leur chevelure arrangée avec afféterie; les pierreries les plus précieuses étincèlent à leurs doigts ; ils marchent du bout du pied, et craignent d'imprimer leur trace dans la poudre dont ils sont pétris; vous les prendriez, en un mot, pour de jeunes fiancés, plutôt que pour des clercs ". » En parlant d’une autré passion qui n'est guère moins scandaleuse en des hommes qui ont pris le Seigneur pour leur héritage : « Il en est, ajouta-t-il, dont toute l'étude se borne à savoir le nom et la demeure des femmes de distinction, à connaître et à flatter leurs inclinations. Ceux-ci s’attachent surtout aux dames âgées et sans enfans; ils les obsèdent et les suivent partout ; ils les laissent à peine seules, dans les heures du sommeil; ils leur rendent les offices les plus bas, et se mettent dans la plus servile dépendance de celles qu'ils doivent gouverner. »

Une foule de clercs furent choqués de cette liberté du saint docteur, et chacun prit pour sa personne ce qu'il reprenait en général. On l’attaqua de toute manière, d’abord en lui donnant du ridicule, en reprenant jusqu’à son air et ses façons, son regard, son rire, sa démarche. On voulut ensuite rendre sa vertu et sa foi suspectes, précisément à cause de son.extérieur simple, négligé, et si différent de la vanité qu'il censurait. On l’accusa même, tantôt d’avoir trop de liaisons avec les dames romaines, tantôt de prendre trop d’empie sur l'esprit des jeunes personnes, qu'il rendait, disait-on, les tristes victimes de son humeur sombre, en les formant à une dévotion et à une érudition également pleines de travers. Le saint prit le parti de céder à l'orage, quitta Rome et retourna dans la Palestine,

S'° Paule le suivit de près, et emmena avec elle sa fille Eusto-

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[An 385] DS L'ÉGLISE, — LIV. X. 45 À chie. C'etait la dévotion du temps, de visiter les saintes retraites des solitaires, aussi bien que les terres consacrées par le sang adorable du Rédempteur, ou par celui des martyrs, Paule commença, sur les côtes mêmes de l'Italie, à visiter la cellule de S'° Domitille,

le dans l'ile de Ponce, où, sous le règne de Domitien, cette princesse M du sang impérial avait été reléguée pour la foi. De là elle passa 2 jusqu'en Chypre; dans le diocèse de S. Epiphane, qu'elle avait ac- © cueillitout particulièrement à Rome, et qui s'efforça de la délasser à Salamine des fatigues de la navigation. Mais sa ferveur infatigable lui fit employer tout le temps qu'elle passa dans l’île, à par- "7 courir une quantité de pieuses solitudes, qui s’y trouvaient établies depuisS. Hilarion. À Antioche, le patriarche Paulin lui rendit tous ") les honneurs dus à l’une des premières maisons de Rome, dont il avait vu tout récemment la splendeur de ses propres yeux. Mais la 00 sainte s'y arrêta peu; elle en partit même au milieu de l'hiver; et ME par esprit de mortification aussi bien que d’humilité, elle ne voulut qu'un âne pour monture, C'est S. Jérôme qui nous a laissé le journal de ce voyage, très-intéressant par les vestiges de l'antiquité

sacrée, que l’on montrait alors en Palestine '.

| Paule traversa la Syrie, et voulut entrer à Sarepte près Sidon, dans la petite tour où avait logé le prophète Elie. À Césarée, elle visita la maison ‘lu centenier Corneille, changée en église; celle du À aiacreS. Philippe, et les chambres des vierges ses filles. Quand Paule WA approcha de Jérusalem, le gouverneur de la Palestine, pour hono- M rer dans la sainte la noblesse romaine, envoya des officiers lui pré- OU parer un palais; mais elle ne voulut habiter qu’une humble cellule. Elle fit les saintes stations avec une telle vivacité de foi, que le Fils de Dieu lui semblait encore présent dans les monumens antiques de sa charité envers les hommes.Après avoir distribué des aumônes im- ! menses dans la capitale de la Judée, elle prit la route de Bethléem, et vit en passant le tombeau de Rachel , que l’on montrait encore. À Bethphagé, elle examina, non sans attendrissement, le sépulcre de Lazare et la maison de ses sœurs. Elle fit sa prière à Sichar, dans l'église bâtie sur le puits de Jacob, le mêfne où le Sauveur avait converti la Samaritaine; puis elle considéra, l’un après l’autre, les tombeaux des douze patriarches ; ceux de Josué et du grand-prèêtre Eléazar, sur le mont d'Ephraïm ; et à Sébaste ou Samarie, celui du | prophète Elisée, celui d'Abdias, mais surtout celui de S. Jean-Bap-

7 tiste, fameux par une infinité de miracles qu'annonçait particuliè- } rement l'affluence des possédés qu'on y conduisait sans cesse, et qui tous obtenaient leur délivrance.

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46 HISTOIRE GÉNÉRALE [An 345]

Paule, à l'exemple de Mélanie, passa aussi en Egypte, où elle trouva, surtout à Nitrie, tant de sujets d'édification, qu'elle y se rait restée avec sa fidèle Eustochie et plusieurs autres vierges qui ne la quittaient point, si la dévotion des saints lieux ne l'eût encore emportée, De retour en Palestine, elle se fixa tout près de Bethléem, y établit des monastères avec des maisons d'hospitalité, Ce fut là qu’elle passa le reste de ses jours, sous la conduite de S. Jérôme, qui y termina de même sa glorieuse carrière, sans dédaigner d'employer au soulagement des malades et des pauvres ses heures de relâche, et tous les momens qu'il pouvait prendre sur ces grands ouvrages d'esprit qui l'ont fait mettre au rang des Pères les plus illustres de l'Eglise. Il retrouva dans la solitude, malgré ses travaux et ses incroyables austérités, la tranquillité et le bonheur qui l'avaient fui, comme tant d'autres, dans le grand monde,

S. Ambroise, attaché par état à l'endroit qu’habitait la cour, eut de son côté beaucoup à souffrir du jeune Valentinien, ou plutôt de sa mère Justine, arienne obstinée, princesse impérieuse, femme inquiète et entreprenante, Elle avait les dernières obligations à son digne pasteur, qui, à sa demande, avait eu la générosité de se charger de la plus périlleuse ambassade vers Maxime, aussitôt après sa révolte et ses premiers succès. Il en avait obtenu la paix tant dé. sirée ; il avait empèché le tyran de fondre sur l'Italie; il avait procuré au jeune Valentinien, comme à Justine, le temps de pourvoir à leur sûreté commune. Mais le souvenir du service disparut avec le péril. L'impératrice se rappela au contraire l'injure qu'elle prétendait avoir reçue dans la personne de ses évêques hérétiques, Secondien et Pallade, condamnés au concile d’Aquilée, condamnation à laquelle le saint archevêque de Milan avait eu la meilleure pari.

Elle commença la querelle par lui demander une église où les Ariens, qu’elle attirait de toute part auprès d'elle, pussent tenir leurs assemblées. Comme ils étaient fort mal accueillis chez Théodose, ils refluaient de toutés les contrées à la cour d'Italie, où le parti avait même un évêque scythe, appelé Mercurien. Mais, trop décrié sous ce nom à cause de ses crimes, ce faux pasteur se faisait nommer Auxence , nom fort agréable aux Ariens, depuis qu'il avait été porté par le prédécesseur d’Ambroise. Il fallait une église pour qu'il exerçât ses fonctions. On députa d’abord vers le saint, qu'on somma dans les formes d’en céder une, et en même temps d’empêcher les émeutes parmi le peuple. Il répondit qu'il était indigne d'un évêque de livrer la maison du Seigneur, et qu’à l'égard de la multitude irritée des citoyens orthodoxes, il dépendait de lui de

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[An 385] DE L'ÉGLISE, — LIV, X. 47 ne point l'échauffer, de l'exhorter même à la paix et à la pee) mais que le succès était au pouvoir de Dieu, qui tient seul les cœurs dans sa main, Sur cette réponse, l'impératrice envoya des gens de guerre, afin de s'emparer du lieu saint. Mais le peuple résista; et, sans la prudence du saint archevêque, il ÿ aurait eu bien du sang de répandu. La cour imposa de grosses amendes au corps des marchands, comme chefs du reste de la bourgeoisie, On en mit plusieurs aux fers, quoiqu'on se trouvât à l'époque de la semaine Sainte, où l'on avait coutume de délivrer au contraire les prisonniers. En trois jours on exigea d'eux trois cents marcs d'or; mais ils protestèrent qu'ils en donneraient volontiers le double, pour conserver dans son intégrité le dépôt infiniment plus précieux de la foi.

Cependant le gros du peuple se maintenait dans la possession de l'église, qui demeurait investie par les troupes, comme une place assiégée. Mais bientôt ces guerriers religieux déclarèrent à l'Empereur, avec une franchise toute militaire, qu'ils étaient prêts | à lui obéir en tout ce qui ne transgresserait pas la loi de Dieu; que | s'il voulait au contraire armer l’hérésie contre leur saint pasteur Ambroise, ils passeraient eux-mêmes de son côté, afin de partager avec lui la gloire de souffnir pour une si belle cause, Ils étaient tous catholiques, aussi bien que les citoyens de Milan. Il n’y avait d’A- D riens que les officiers les plus vicieux du palais, hommes sans caà ractère, vendus à la faveur ou à la fortune, avec quelques gens de main que l’impératrice trainait partout à sa suite, et qui n'osérent alors se faire connaître.

L Quant aux officiers militaives et à leurs troupes, ils n'avaient pas | conçu d'abord jusqu'où l’on se proposait de les mener. Dès qu'ils se virent regardés comme les persécuteurs de la foi, ils entrèrent M dans l’église, professèrent leur croyance par leurs œuvres, et se “mélèrent parmi les fidèles catholiques. Comme ils voyaient des femmes encore fort épouvantées : « Ne craignez rien, leur disaientals, ce sont des frères qui viennent prier avec vous, et non vous troubler dans la profession de la sainte foi qui nous est commune, » À ce coup de la grâce, le charitable pasteur, qui soutenait la reli- ‘pion de son peuple par la vertu de la sainte parole, tourna éloquemment son discours sur une révolution si imprévue, « Que les + divins oracles sont profonds! s’écria-t-il. Vous vous souvenez, ines frères, avec quelle douleur nous lisions ce matin ces paroles » du Psaume : Seigneur, les nations sont venues dans votre héri- > age. Il est venu des Goths et d’autres étrangers en armes; ils ont > investi le lieu saint : mais ils sont venus en infidèles, et ils se sont > comportés en chrétiens. Ils sont venus pour envahir le saint hé-

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48 HISTOIRE GÉNÉRALE CAn 585] » ritage, et ils s'en montrent les dignes cohéritiers. La foi a pour » confesseurs ceux que nous prenions pour ses ennemis ”, »

Il continuait de rendre grâce à Dieu, et croyait que l'Empereur avait lui-même changé de dispositions, quand on l’avertit que ce prince envoyait un secrétaire chargé de ses ordres. Il se retira un peu à l'écart pour l'entendre, mais le secrétaire l’étonna fort en lui disant : «Je viens apprendre de vous-même si vous êtes un rebelle et » un tyran, afin que l’on procède en conséquence *. — Je n'ai rien » fait, réponditle saint, qui donne lieu à cette question injurieuse, Et » qui peut m'accuser d’avoir oublié la soumission due à César, même » en défendant l’église de Dieu ? Je me suis contenté de gémir, en » apprenant que la basilique était assaillie par les troupes ; et comme » plusieurs personnes me pressaient d’y courir, je leur ai répondu : » Si c'est un crime de livrer le lieu saint, c’en serait un autre de le » défendre à main armée. Quand j'ai su qu’un zèle inconsidéré se » portait à des violences, j'ai envoyé les prêtres les plus capables » de contenir le peuple dans le respect dû à l'Empereur, afin de l’o- » bliger lui-même de rendre justice à notre modération. Si c'est là » une rébellion, et qu'on me veuille absolument trouver des crimes » me voici à votre disposition : Ambroise sait mourir pour la jus- » tice, et non se révolter. Que tardez-vous à m'immoler? dans l’an- » cienne loi les prêtres donnaient les royaumes, et ne les prenaient » pas;et dans tous les temps, on n’a eu que trop lieu de dire que les » princes affectent le sacerdoce beaucoup plus que les prêtres n'af- » fectent l'empire. Maxime ne dit pas que je sois le rival ou le ty- » ra1 de Valentinien ; Maxime qui se plaint avec tant d’amertume » que mes sollicitations lui ont ravi l'Italie. »

Les fidèles passèrent le reste du jour dans les alarmes et la tristesse, L'archevêque même ne put retourner chez lui, parce que l'église demèurait environnée de gens armés, et l’on y resta toute la nuit; ce qui ne doit pas étonner si l’on se représente la coustruction de ces églises antiques. Elles étaient accompagnées de plusieurs corps d'édifices, contenant des galeries, des salles, des chambres, avec des cours et des jardins, et jusqu’à des bains, qu’on regardait anciennement comme indispensables. Il y avait de lieux où l’on pouvait manger et prendre quelque sommeil avec bienséance.

Le lendemain, jour du jeudi Saint, on lut, selon la coutume, un trait de l’Ecriture, sur le retour des pécheurs à la pénitence. Le peuple en tira l’augure d’un heureux changement. En effet, l'évêque parlant encore, on vint annoncer que l'Empereur avait commandé aux troupes de laisser l’église libre et de se retirer. Les

? Armbr. Epist, ao, n, 1. 4, — ? Ibid. n. »2 et seq.

CAn 385] a foi a pour nis *. »

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la coutume, la pénitence.

nt. En effet, npereur avait se retirer. Les

[An 385] DE L'ÉGLISE, — LIV, X. 49 soldats eux-mêmes s'empressaient de publier ces ordres, et baisaient l’autel, en signe d’une joie religieuse. L'impératrice-mère n'en fut personnellement que plus animée, et elle agit de telle sorte, que peu de jours après il parut une déclaration impériale pour autoriser les assemblées des Ariens, Bénévole, préfet des mémoires, ou l’un des secrétaires d'état, refusa de la dresser : il aima mieux perdre sa faveur et sa charge que de prèter sa main à l'iniquité ‘. Par cette déclaration, Valentinien embrassait la confession de Rimini, en permettant aux catholiques de s'en tenir à la leur, pourvu qu'ils ne troublassent point la tranquillité commune. On les menaçait de mort, comme auteurs de sédition et criminels de lèse-majesté, en cas qu'ils tentassent, même secrètement et par obreption, de se pourvoir contre cette ordonnance. Ainsi l’on abusait des termes; et l’on entassait les qualifications les plus infamantes et les plus vutrées, afin de faire per-

dre de vue la fausse application qu’on en faisait,

Dès que la loi fut publiée, Valentinien, ou plutôt Justine, fit intimer à S. Ambroise de comparaître devant l'Empereur, qui voulait juger entre lui et Auxence. Le saint évêque répondit avec respect, mais avec une noble fermeté ; il fit sentir au prince combien il s’écartait de la maxime de son père Valentinien, qui avait si souvent déclaré que, les juges ne devant pas être de moindre condition que les parties, ce n’était point aux puissances séculières à juger dans les causes ecclésiastiques, ou dans l’ordre spirituel, fort élevé audessus de la sphère du siècle. « Qui peut nier, dit-il, que, dans les » causes de la foi et de l’Eglise, les évêques n'aient droit de juger » les empereurs, loin d’être soumis à leur jugement ? Me sied-il de » déroger à cette économie divine,dans la crainte du trouble et de » l'infortune? Ma tête même ne doit pas être rachetée au prix de » cette lâcheté sacrilége. Ambroise ne veut pas qu'on déshonore » ainsi le sacerdoce. Qu'est-ce donc que la vie d’un évêque, par rap-

» port à la dignité de l’épiscopat *! »

Après cette réponse, il se retira dans la grande église, où le peup'e, alarmé du péril que son pasteur venait de courir, le garda long-temps la nuit et le jour, dans la crainte qu’on n'’attentât à sa vie ou à sa liberté,

La cour envoya de nouveaux satellites, sur qui elle croyait pouvoir compter, et qui, environnant l’église, y laissaient entrer tout le monde, et ne permettaient à personne d’en sortir. Mais, soit encore par respect, soit par l'appréhension d’un peuple si attaché à son pasteur, on n'osa tenter un enlèvement forcé,

2 Soz. vi, 13, — ? Ambr, Epist. 11, n. 4.

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So HISTOIRE GÉNÉRALE [An 386] Un courtisan, plus dévoué que les autres, nommé Euthymius, promit à l’Impératrice de remplir ses coupables vœux. Il loua une maison presque attenante à l'église, et là il tint un char tout prèt pour y jeter l'évêque au premier instant qu’il le pourrait surprendre, et avant que le peuple s’en aperçüût. Son projet fut éventé, et manqua. Un an après, jour pour jour, Euthymius fut tiré du même logis, mis dans le char pour être conduit en .exil, et le généreux prélat, après l'avoir pourvu d'argent pour son voyage, entra, avec des attentions paternelles, dans le détail de toutes les provisions dont l'exilé pouvait avoir besoin, L'eunuque Caligone, grand-chambellan, fut puni à peu près de la même façon, pour avoir menacé le saint de lui couper la tête, s'il ne déférait aveuglément aux désirs de l'Empereur. Ambroise s'était contenté de lui répondre : :« Plût à Dieu que j'eusse une pareille fin! nous ferions tous deux notre personnage; vous celui d'eunuque, et moi celui d'évêque. » Cependant le danger n’était que trop réel pour le saint pasteur, et l’on surprit en effet des assassins qui vinrent pour le massacrer. Caligone eut bientôt après la tête tranchée, pour un crime infâme dont il fut convaincu. Ambroise échappa à une infinité d'autres piéges, et souvent d'une manière qui parut tenir du prodige. Enfin, les coups éclatans de l'autorité souveraine venant à l'appui des attentats privés, il fut enjoint aux magistrats de chasser des églises les prêtres catholiques, et de mettre à mort ceux qui feraient difficulté 'aquiescer à cet ordre impie. | L'attachement du peuple pour son évêque redoubla avec le pé- à ril : durant un long espace de temps, les fidèles se tinrent jour et À nuit renfermés dans l'église cathédrale, bien résolus à périr avec À lui, s'ils ne pouvaient le garantir de la mort. Ce fut alors que, pour les consoler et convertir leur ennui en une joie chrétienne, |à il introduisit parmi eux l’usage de la psalmodie alternative, telle qu'elle se pratiquait en Orient, et qu'elle s’est étendue de l’église de Milan dans toutes celles de l'Occident. Outre les Psaumes, il fit chanter de la même marière les hymnes pleines d’onction qu'il avait composées, et ce que le diacre Paulin appelle antiphones $ espèces de refrains qui ont apparemment donné l'origine à à l'usage des antiennes. Les hymnes de S. Ambroise devinrent si célèbres, que, dans les siècles suivans, au lieu de dire une hymne, on disait une ambroisienne. Nous en chantons encore plusieurs, d’une simplicité si noble et si touchante, que toute l'élégance moderne n'a point paru digne de leur être préférée. Par toutes ces pieuses inventions, le saint docteur réussit à contenir son peuple dans les # sentimens de la religion et de la soumission aux puissances; mais M toute la terreur de la persécution ne put le faire consentir à ce que

[An 586]

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sentir à ce que D

[An 386] DE L'ÉGLISE. — LIV. X. 5r Je Saint des saints fût livré aux impies. Il protestait que, s'il ne s'agissait que des revenus ou même des fonds de l'Eglise, sans les livrer lui-même, il les abandonnerait volontiers ; mais que, pour Je sacré tabernacle, l'abandonner au moment où sa présence en empêchait la profanation, c'était conniver au sacrilége. Enfin le Ciel bénit cette espérance, et fit triompher la bonne cause, d’une manière inespérée et vraiment miraculeuse *,

Les corps des deuxillustres martyrs S. Gervais et S. Protais furent découverts par le saint archevêque, qui eut révélation de l'endroit où ils reposaient. Il y avait aussitôt fait fouiller, et l’on avait trouvé deux corps d'une grandeur extraordinaire, décapités l'un et l’autre, et encore baignés de sang, quoique ces martyrs eussent consommé leur sacrifice, au plus tard sous l'empire de Marc- Aurèle, On transporta ces reliques révérées à la basilique qu'on nomme encore aujourd’hui Ambroisienne, au milieu d'une multitude prodigieuse de fidèles. La translation fut encore pluséclatante, par le grand nombre de miracles qui s’y opérèrent, soit énergumènes délivrés, soit malades de toutes les sortes, guéris par le seul attouchemcr* An drap qui couvrait les saints, ou même par leur ombre. On}; : : au passage, des mouchoirs ou des vêtemens sur le brancard, e. « iaient autant de remèdes souverains pour les plaies et les maladies les plus incurables. Mais nulle guérison ne parut plus merveilleuse que celle d’un aveugle nommé Sévère, et connu de toute la ville. Entendant le bruit et apprenant la cause de la joie publique, il s'approche avec empressement et demande qu'on lui laisse appliquer un mouchoir au saint dépôt. Il porte immédiatement ce mouchoir à ses yeux et recouvre la vue, aux acclamations de tout le monde, et du rhéteur Augustin en particulier; Augustin destiné à devenir une des plus brillantes lumières de l'Eglise, mais encore asservi à la plus aveugle des passions, dont ce divin spectacle le dispusa à s'affranchir '.

La cour de Justine en voulut plaisanter; elle accusa tout à'la fois les fidèles de simplicité et l'archevêque d'imposture: mais c'était plutôt pour couvrir la honte des sectaires, que dans l'espérance de se faire croire. La persécution fut même arrêtée. Ambroise répondit aux mécréans par l'évidence même du fait, dont toute une grande ville avait été témoin. « Est-ce le pouvoir des martyrs, dit-il, » que l'on prétend contester? Ce serait attaquer la puissance de » Jésus-Christ même. Quelest donc l'objet de l'envie? En veut-elle » au chétif Ambroise? mais ce n’est pas lui qui fait les miracles; » ce sont les saints martyrs; et,en se montrant jaloux de leur

* Serm, de Basilic, — * Aug. Conf. 1x, 7.

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52 HISTOIRE GÉNÉRALE [Aa 386] » gloire, nos ennemis annoncent que la croyance des amis de » Dieu différait de la leur. » Puis, rendant un témoignege des plus éclatans à la présence du Sauveur dans l'Eucharistie : « Me- » prisons, continue-t-il, le déraisonnement pitoyable des incré- » dules; mettons ces honorables victimes à l'endroit où repose » notre hostie adorable, Jésus Fils de Dieu ainsi que de Marie; » mais qu'il soi: sur l'autel, lui qui a satisfait pour tous sur l'autel » de la croix, et que les saints rachetés par son sang continuent de » lui faire b : nmage en se plaçant au-dessous ', »

Pour la pleine confusion des hérétiques, il arriva que le malin esprit, par la bouche d'un énergumène qu'il saisit tout-à-coup, se mit à crier d’une voix terrible, que ceux qui refusaient le tribut d'honneur aux martyrs, seraient tourmentés comme lui, avec ceux qui ne tenaient pas la même foi qu'Ambroise. Les Ariens prirent avec une aveugle fureur le malheureux possédé, et le jetèrent dans un canal, où il se noya. Mais l’un des plus endurcis d’entre eux se convertit tout-à-coup, en protestant qu'il avait vu un ange, comme Ambroise prêchait, lui parler à l'oreille, et que l'évêque ne faisait que répéter au peuple ce que lui dictait l'envoyé céleste, La conversion fut solide, et le pénitent devint un des plus fervens défenseurs de la doctrine qu’il avait si opiniâtrément combattue, A force de prodige; de tout genre, les Ariens fürent enfin réduits à plier, et l’Impératrice à laisser en paix le docteur pour qui le Ciel se déclarait si visiblement.

Mais sur un esprit tel que celui de Justine, la crainte de l’empereur Maxime servit apparemment beaucoup à fortiñer ces premiéres impressions. Il écrivit à Valentinien, puur faire cesser le scandale de cette persécution, en lui représentant le crime et le danger de combattre la foi établie depuis tant de siècles, foi que professaient avec tant de concert l'Italie, l'Afrique, toutes les Gaules et les Espagnes; Rome enfin, ajouta-t-il, qué tient le premier rang M dans la religion, comme dans l'Empire.

Il y avait environ deux ans qu'Augustin, près d'accomplir enfin } ses grandes destinées, se trouvait à Milan, quand il ÿ fut témoin À de la persécution et des miracles qui la firen. cesser. Il était afri | cain, né à Tagaste en Numidie, d’une famille honnête, mais peu favorisée des biens de la fortune. Son père, nommé Patrice, exer- £ çait quelque charge de magistrature, et il reçut le baptême avant } de mourir. Monique, sa mère , joignait une tendre piété au bon- #s heur d'avoir toujours professe la vraie foi. Elle s'était efforcée d'en à inspirer à son fils dès l’âge le plus tendre, et jamais elle n'eut rien À

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[An 386] 53 plus à cœur que cette partie du devoir maternel; ne se croyant mère qu’à demi (pour emprunter ses paroles) tant qu'elle saurait

as communiqué la vie de la grâce à celui qui lui devait la vie naturelle. Mais Îa dissipation du jeu et des études même, les compagnies, les occasions qui haissent sous les pas du talent et des caractères faciles précipitèrent Augustin en de grands écarts, et l'éngagèrent enfin dans le plus triste esclavage de la volupté. On ne laissa pas que de prendre un soin extraordinaire de ses rares dispositions pour les sciences, qui faisaient concevoir les plus hautes espérances à son père. Il parut, et brilla successivement, dans le lieu de sa naissance et dans la capitale de l'Afrique. Ce n'était pas encore là un théâtre digne de son génie supérieur; il crut pouvoir se produire dans la première ville du monde, et vint à Rome, à l'âge de vingt-neuf ans, pour ÿ enseigner l'éloquence, toujours fort honorée dans l'Empire.

Partout il traînait après lui les mêmes faiblesses, et partout il les augmentait, loin de les guérir. L’oisiveté des petits endroits, la licence des grandes villes, les spectacles du théâtre pour lesquels il était passionné, tout nourrissait en lui ce fonds ds sensualité qui énervait son courage, et qui le rendait de jour en jour plus incapable de secouer les chaînes sous lesquelles il ne laissait pas que de gémir. Car avec une âme naturellement droite, et admirablement douée de ce goût de raison inséparable d'un certain amour du vrai bien; poursuivi d'ailleurs sans relâche par la grâce dont il devait être le triomphe aussi bien que le défenseur, il demandait à Dieu la chasteté, mais par des vœux inefficaces, qu'il craignait même de voir exaucés. Pour comble de malheur, la curiosité et l’inquiète activité de son esprit l'avaient engagé dans le commerce des Manichéens. Leurs discours, d'autant | plus pompeux qu'ils avaient plus d'horreurs à voiler, le dégoûtèrent d'abord de la simplicité des divines Ecritures, et peu après ils Ale précipitèrent dans l'hérésie.

Plus affligée cependant que si elle l’eût vu mort, sa sainte mère séchait de douleur, et pleurait continuellement sur lui. Elle alla trouver un évêque, qui était en grande réputation de sagesse et de vertu; elle le conjura de faire usage de l’une et de l’autre en faveur de son fils, dans le temps même que celui-ci était le plus infatué des pernicieuses rêveries de Manès, qu’il n'avait point ‘M encore approfondies, et qui avaient, pour ce génie ardent, tout le prestige du merveilleux, aussi bien que de la nouveauté. L'évêque répondit d'abord à sainte Monique, de se borner à prier; et comme elle insistait en versant des ruisseaux de larmes : Allez, lui dit-il, # est impossible qu'un enfant qui coûte tant de pleurs à

54 HISTOIRE GÉNÉRALE [An 386] sa mère, périsse jamais. Monique recut cette réponse comme un oracle, dont elle ne cessa de hâter l'accomplissement, par ses soins comme par ses prières.

Elle suivit Augustin au-delà des mers, et par l'exemple de ses vertus qu'il révéra toujours, elle le toucha plus encore que par toute l'ardeur et la tendresse de ses entretiens. Dans ces conjonctures, la ville de Milan envoya demander au préfet de Rome, un maître d'éloquence qui fût digne de la ville régnante, et Augustin obtint cette place honorable, après avoir fait preuve de sa capacité. Cet événement, fortuit en apparence, n’était rien moins qu'indifférent aux desseins du Seigneur. Le saint évêque de Milan, fort éloquent lui-même , acéueillit le nouvel orateur avec une bonté qui commenca à lever bien des préventions. Augustin se trouvait assidûment aux sermons du prelat. Il est vrai que la renommée d'Ambroise et la curiosité d’Augustin déterminaient surtout l’assiduité du nouvel auditeur, qui dans le même temps suivait les discours fleuris du Manichéen Fauste, et qui voulait comparer entre eux ce curyphée des sectaires et l’oracle des orthodoxes. Mais les discours d'Ambroise Jui parurent infiniment plus estimables que le brillant verbiage du Manichéen jet, quoiqu'il ne fit pas d’abord grande attention au fond des choses, il y puisa insensiblement la solution de ses doutes, et le premier remède des maladies de son âme.

Mais ce fut la lecture des Epitres de S. Paul, si bien assorties au génie d’Augustin, qui porta le dernier coup à sa résistance, jointe aux entretiens d’un saint prêtre de Milan, nommé Simplicien, qui avait déjà servi de maître dans la piété au grand Ambroise. Sur des idées de réforme encore mal digérées, Augustin avait formé le projet de vivre en commun avec un certain nombre d'amis, dont les deux principaux étaient Alype et Nébride, africains comme lui, et si attachés à sa personne, qu'ils avaient quitté leur pays, où ils possédaient de belles terres avec un rang distingué, pour le seul plaisir de rester assidûment avec lui. Mais quelques-uns d’entre eux pensant à se marier, d'autres ayant déjà réalisé ce ; rojet, on fit réflexion que les femmes pourraient ne pas s’accomnr \der de cette société. Les choses en étaient là, quand Augustin fit la connaissance du prêtre Simplicien. En lui donnant toute sa confiance, il lui confessa familièrement, et dans le détail le plus ingénu, ses erreurs et toutes ses faiblesses. Simplicien s’efforca de l'encourager, en lui racontant comment le rhéteur Victorin, connu par une tra- À duction très-estimée des œuvres de Platon, n'avait pas ssulement L:

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[An 386] DE L'ÉGLISE. — LIV. X 55 triomphé de toutes les passions de la chair, mais avait renoncé sur-le-champ aux espérances ainsi qu'à tous les embarras du siècle. Un autre jour qu'Augustin s'entreterait des mêmes objets avec son fidèle Alype, Pontinien, pourvu d’une charge considérable à Ja cour, et grand homme de bien, vint lui rendre visite, en qualité de compatriote; car il était aussi d'Afrique. Comme il vit sur une table les Epitres de S. Paul, la conversation s'engagea naturellement sur des inatières de piété, et il rapporta différens traits de la vie de S. Antoine, dont Augustin et Alype n'avaient jamais entendu parler. Ils n’apprirent qu'avec surprise des faits si merveilleux et si récens. Pontinien n'était pas moins étonné d’une pareille ignorance en des horames si cultivés. Ces beaux-esprits ne savaient pas même qu'à Milan, où ils vivaient, il y eût un monastère qui retraçât les mœurs angéliques dont le père des cénobites avait donné les premières institutions en Egypte. Pontinien leur apprit encore la touchante conversion de deux grands de la cour, arrivée à l’occasion de la Vie du même saint Antoine, qu'ils avaient trouvée à Trèves chez des moines où ils étaient entrés par hasard, un jour que Pontinien s'y promenait avec eux, et qui leur avait fait embrasser à l'instant la vie monastique. Durant tout ce récit, Augustin parut absorbé dans les plus profondes réflexions ". Quand Pontinien se fut retiré:« À quoi pen- » sons-nous ? dit-il à son ami d’un ton extraordinaire, et en se le- » vant avec une vive émotion; les ignorans ravissent le ciel, sous » nos yeux, et nous, insensés, avec toute notre science, nous » croupissons dans le bourbier infect du vice! Rougirions-nous de » les suivre? mais n’est-il pas infiniment plus honteux de n’eri point » avoir le courage ? » Alype le regardait sans ri: dire; fort étonné d'une agitation si extraordinaire, et il le suivit dans le jardin, où elle l'emporta. Ils s’assirent tous deux dans l'endroit le plus écarté. Augustin rendait le dernier combat contre la grâce, qui triomphait en lui de tous les soulèvemens de la sensualité ; et l'enfer, au moment de perdre un esclave dont l’affranchissement devait avoir de si grandes suites, employait toute sa force et tous ses artifices pour le retenir. Il éprouvait des mouvemens convulsifs, se frappait le front, s'arrachait les cheveux, se contournait les mem bres et les côtés : ce qui semblait ne dépendre que de sa volonté, il s'indignait contre lui-même, de ne pouvoir se résoudre à le faire, Enfin il se relève brusquement, et s’éloignant d’Alype, il va se jeter sous un figuier, où, ne se contenant plus, il verse des tor. rens de larmes, en criant : « Jusqu'à quand, Seigneur, serai-je en

SGonf. vin, 8.

»* butte à votre colère? jusqu'à quand me verrai-je le jouet de ce » que j'abhorre? et pourquoi demain? pourquoi non aujourd'hui? » pourquoi non à ce moment? » Il souhaitait, à ce qu'il nous apprend lui-même, la guérison de son âme, et craignait de guérir; il aurait voulu rompre sa chaîne et ne le voulait pas. D'un côté, selon la peinture attendrissante qu’il continue d'en faire, les voluptés se présentaient à lui avec tous leurs charmes, et lui disaient au fond du cœur : « Augustin, imagines-tu pouvoir désormais vivre sans nous? » La pudeur, se montrant d'une autre part, avec un visage modeste et serein, et lui faisant remarquer, à sa suite : une multitude de jeunes personnes de l’un et l'autre sexe: « Crains-tu, lui disait-elle, en lui reprochant sa lâcheté, de ne pouvoir, avec les secours d’en-haut, ce que fait si courageusement cette nombreuse et faible jeunesse ? » Mais l'assaut des passions redoubla avec tant de violence, qu'il allait encore succomber quand il entendit une voix du ciel, qui lui dit à plusieurs reprises : Prends et lis. Il revint promptement à l'endroit où Alype était demeuré; il porta la main sur les Epitres de S. Paul, et lut, à l'ouverture du livre : Ne croupissez pas dans la débauche et l’impureté; mais revêtez-vous de notre Seigneur Jésus-Christ.

Ces paroles furent un trait de lumière qui dissipa dans un clin d'œil toutes ses ténèbres, et les impossibilités imaginaires qu'il trouvait à obéir aux inspirations divines. 11 prit la résolution efficace de suivre Jésus-Christ par la voie la plus étroite de la perfection évangélique; puis il dévoila à son ami ce qui se passait dans son âme, avec cette paisible fermeté qui a pris son parti sans retour. Alype rouvrit le saint volume, et lui fit remarquer cette suite du passage : Recevez celui qui est faible dans la foi, et se l'appliquant à lui-même, il le pria de l'admettre en société de la vie nouvelle qu'il voulait embrasser, afin qu’ils fussent encore plus étroitement unis par les liens de la vertu que par l’amitié. A ces mots, qui mirent le comble à la joie du saint pénitent, il embrassa tendrement son ami; et tous deux allèrent de compagnie porter à | la pieuse Monique une si heureuse nouvelle. Elle bénit cent fois le Seigneur, de ce qu'il appelait cet enfant de larmes et de douleurs, à une perfection qui la dédommageait si amplement de ses chagrins passés, et qui surpassait ses vœux mêmes et ses espérances. Car Ausustin se détermina sur-le-champ à renoncer au mariage et | à toutes les vaines sollicitudes du siècle.

Dès qu’il se vit libre, par l'abdication de son emploi, il se retira

à la campagne, dans la maison d'un ami. Là , commençant à rem 70 plir les vues du Ciel sur ses incomparables talens, il écrivit ses | premiers ouvrages contre les principes des académiciens et des |

[An 386

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Lan 55;] DE L'ÉGLISE, — LIV, X. | 57 yrrhoniens, et sur le bonheur de connaître Dieu, parce qu'il voulut s'exercer d'abord sur des sujets propres à l'affermir dans ses pieuses résolutions, Les sentimens y sont touchans; mais le style, d'une élégance recherchée, se sent encore de l'ostentation de l'école. Il fit, dans le même temps, son traité de l'Ordre, qui n’a guère de trait qu'à l'ordre des études; puis il écrivit ses pieux et tendres entretiens avec lui-même, qu'il appela So/iloques.

Les préparatifs de son baptême, qu'il ne jugea point à propos de différer plus long-temps, étant faits, il revint à la ville, ou il le recut la veille de Pâques, 24 avril 387, de la propre main de S. Ambroise : après quoi il demeura peu à Milan. Le désir de servir plus utilement le Seigneur lui fit reprendre la route d'Afrique.

Déjà il était à Ostie avec ses amis et sa sainte mère, et ils n’attendaient tous ensemble que le moment de s’erabarquer, lorsque Monique fut atteinte de la maladie dont elle ne devait pas relever. Elle n'avait plus rien qui l’attachât à la vie. « Je ne sais ce que je » fais encore ici-bas, disait-elle, peu de jours auparavant, à ce » fils qui, après tant d’inquiétudes, la comblait de consolation. » La seule chose qui me rendait la vie désirable, c'était de vous » voir chrétien-catholique. Le Seigneur daigne m'accorder au-delà » de mes vœux. Vous voilà consacré tout entier à son service, et » plein de mépris pour les choses terrestres. » Quand elle se vit en danger de mort : « Vous laisserez ici votre mère, lui dit-elle ; qu'im- » porte où ce corps repose? ne vous en inquiétez pas. Je vous prie » seulement de ne pas m'oublier à l'autel du Seigneur , quelque » part que vous soyez. » Elle mourut dans les pieux sentimens qui l'avaient toujours animée, le neuvième jour de sa maladie, la cinquante-sixième année de son âge, et la trente-troisième d’Augustin, l’année même où il ayait.été baptisé. Après qu'il eut rendu les derniers devoirs à une mère si justement chère, il s’embarqua pour l'Afrique ; et aussitôt qu'il fut arrivé à Tagaste, il se retira, avec ses amis, dans un lieu champêtre, où ils commencérent à mener, dans une parfaite union, la vie des premiers fidèles, n'ayant tous qu'une bourse, comme ils n'avaient qu'un cœur et qu'une âme.

Cependant S. Ambroise, si persécuté par l'impératrice Justine, lui devint plus nécessaire que jamais. La lettre que l'empereur Maxime avait écrite en faveur des catholiques, donnait beaucoup à penser à la cour de Milan. On crut que le saint archevêque, dont la première ambassade avait si bien réussi, n'aurait pas moins de succès dans la seconde. Mais quoiqu'il n’en augurât pas de même,

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58 MISTOIRE GÉNÉRALE CAn 587] il ne laissa point que de se montrer tout prêt, dès qu'il fut question de tenter le bien. "1 avait paru, la première fois, chez l'usurpateur Maxime, avec toute la dignité épiscopale; et il n'avait point voulu avoir de communion ecclésiastique avec un sujet qui ne pensait pas mème à faire pénitence du meurtre de son maître, Continuant à suivre les canons dans toute leur étendue, il s'abste. nait encore de la communion des prélats sanguinaires qui poursuivaient Ju mort des Priscillianistes et qui participaient à la communion, aussi bien qu’à la faveur de Maxime, Ce n’était pas là le moyen d'obtenir des ménagemens d'un prince qui voyait d'ailleurs son avantage à n'en plus garder : aussi Maxime fut-il si mécontent de cette seconde ambassade, qu'il enjoignit à l'ambassadeur de s’en retourner sans délai ; de façon que l'archevêque n'eut rien de mieux à faire que de revenir incontinent sur ses pas, avec mille dangers pour sa vie même. Mais, plus attentif aux intérêts dont il était chargé qu'aux siens propres, il eut soin d'écrire à l'empereur Valentinien de se tenir sur ses gardes.

La charité conduisit, vers le même temps, à la cour de Trèves, le saint métropolitain de la province de Tours, qui, dans les troubles occasionés par la révolte, avait souvent besoin d'un médiateur tel que l'illustre Martin. En qualité de sujet de Maxime, reconnu empereur par Valentinien, et même par Théodose, il eut un peu plus de déférence qu'Ambroise. Toutefois il répugnait infiniment à communiquer avec ce prince ; et comme on l'invitait à sa table, il répondit généreusement : « qu'il ne pouvait manger avec » celui qui avait enlevé à un empereur une partie de ses états, et » la vie à un autre. » Tel est l’ascendant d'une éminente vertu, que l’usurpateur, loin de s'emporter; se réduisit au ton d'apologiste. Il s'excusa, sur ce qu'il n'avait pas pris, de son plein gré, le titre d'auguste, et que l’armée l'y avait contraint; que, du reste, aucun de ses ennemis n'avait perdu la vie que sur le champ de bataille. Le saint, qui avait une bonté d'âme presque sans exemple, se rendit à ces raisons, et l'empereur en montra une joie incroyable. Ce fut une fête extraordinaire, à laquelle on invita tout ce qu'il ÿ avait de considérable à la cour. L'évêque fut mis dans le festin à la place d'honneur, à côté du souverain. Un prêtre, qui l'avait suivi à Trèves, occupa le premier rang après lui. Quand on eut présenté [a coupe au prince, suivant la coutume, avant d’en faire usage, il la passa au saint évêque ; il s'attendait à la recevoir de sa main, immédiatement après : mais dès que l’évêque eut bu, n'envisageant les objets que des yeux de la foi, il donna la coupe à son

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pan 58] PE L'oLiss. — LIV, X. ; 59 prêtre; ce qui surprit moins l'empereur et les courtisans qu'il ne les édifia : tant il est vrai que les choses les plus éloignées des mœurs communes, se font respecter dans les saints! On en parla dans tout le palais, et on loua unanimement le généreux prélat, d'avoir fait à la table de l'empereur ce que bien d'autres évêques n'auraient ôsé fairé chez un de ses ministres ‘. impératrice désira de régaler à son tour le saint archevêque. C'était une nouvelle difficulté, encore plus grande que la première; car, à l'âge de soixante-dix ans Re il était parvenu, jamais il n'avait mangé avec aucüñe femme. Mais il sollicitait pour des prisonniers, pour des bannis, que l’on avait dépouillés de leurs biens : sa charité, l'âme et le mobile de toutes ses œuvres, le fit déroger à la loi qu'il s'était faite; et là princesse en conçut une reconnaissance si vive et si respectueuse, qu'elle ne voulut que le servir, au lieu de | &e inéttre à table avec lui. Elle ÿ plaçait et approchait les mets qu'elle avait préparés de sa main, lui servait à boire, et durant tout le repas elle se tint attentive et debout, dans l'humble contenähce d'une personne faite pour le service, Quand on leva la table, élle fit précieusement garder les restes du pain, et jusqu'aux oindres choses qu'il avait touchées*.

Jusque là l'empereur et l'impératrice, contens du saint prélât, 8e trouvaient disposés à remplir ses demandes pour son peuple. Mais les Ithaciens n'étâient rien moins que satisfaits. Honteux de se voir l'objet d’une répulsion générale, ils auraient crü se lâver de cette tache, en communiquant avec le seul archevêque de Tours. Comme ils pouvaient tout à la cour de Maxime, ils l'engagèrent à presser Martin de communiquer avec eux. On le prit en particulier, et on lui représenta doucement tous les motifs capables de lui en finposer. Comme il n’en paraissait point touché, l'Empereur le quitta en colère, puis ordonna de faire mourir divérses personnes dont le tendre pasteur sollicitait la grâce. Il était nuit quand Martin apprit cette nouvelle. Sa bonté l'emporte : il volé au palais, ne voit que la mission de miséricorde qu'il exerce} et promet d’user de condescendance, si l'on épargne le sang dés nialheüreux. Îl se faisait le lendemain une ordination; l'évêque dé l'ours communiqua, dans cette cérémonie, avec les évêques ithaciens. On lui accorda tout ce qu'il sollicitait; mais ces succès he pottètent pas dans son cœur la joie pure des bonnes

‘ Sev. Sulp. ibid.

? Les circonstances de l'accueil fait à saint Martin se rapportent plutôt à son premier voyage à Trèves, dont il a été question ci-dessus, page 14. T, WU,

PI D ÉREAREPORE RORE L ET mr

60 HISTOIRE GÉNÉRALE (Au 587} œuvres. Il sortit aussitôt d'une cour où les meilleures vues rencontraient de pareils écueils, pleurant et gémissant pendant sa route sur sa malheureuse complaisance, A deux lieues de Trèves, il s'arrêta quelques momens dans un buis, et laissa passer en avant les gens de sa suite. Là, comme il se livrait à toute l'amertume de ses remords, un ange lui apparut, et lui dit : « Tes regrets sans doute sont fondés; mais ne mets pas ton âme en péril en les rendant excessifs. Ta faute, où il est entré moins de volonté que de surprise, est digne d'indulgence, » S. Martin, depuis ce temps-là, senuit quelque diminution dans la ferveur de sa confiance, et moins de facilité qu'auparavant à faire des miracles. Avant de quitter Maxime, il lui avait donné un avis dont l'effet aurait été bien salutaire, si ce prince ambitieux en avait su profiter. jomme il le voyait disposé à faire la guerre à Valentinien, il lui prédit qu'il serait d'abord vainqueur au passage des Monts, mais que, peu après ce triomphe séduisant, il trouverait sa perte. L'ambition l'emporta sur la prophétie. On crut en détourner les effets par les précautions d’une perfide politique. Tandis qu'on réitérait les assurances d'amitié et de modération à l’imprudent Valentinien, qui n’en avait point voulu croire S. Ambroise, on faisait défiler les troupes de Gaule vers l'Italie , et l'on rendit celui même qu'on attaquait, l'artisan de son propre malheur. A force de protestations de bienveillance et de pacifiques intentions, Maxime l’engagea à recevoir du secours contre les barbares qui ravageaient l'Illyrie ; se fraya par cette ruse la route de l'Italie, et ouvrit sans péril le passage si périlleux des montagnes à la moitié de son armée. Bientôt il suivit avec le reste, et Valentinien, comptant ainsi que Justine sur un défenseur, ne s'aperçut de sa méprise qu'au massacre, au pillage, aux embrasemens qui marquèrent dans ses provinces la marche de son oppresseur. La désolation fut affreuse et telle que le saint évé que de Milan, dont l'église n'avait pas éprouvé la ruine de tant d'autres, mit sans scrupule les vases sacrés en vente, afin de subvenir aux besoins pressans d’une infinité de malheureux, et surtout au rachat des esclaves. « Eh! peut-on, disait-il, faire un plus » digne usage des vaisseaux destinés à contenir le sang du Ré. » dempteur, qu'en rachetant une seconde fois ceux qui ont déjà » été rachetés au prix de ce sang ? » Ë Justine et Valentinien, hors d'état de résister à une pareille invasion , sembarquèrent pour aller se jeter dans les bras de Théodose : ils eurent le bonheur de gagner Thessalonique, où ce gén. reux protecteur vint au-devant d'eux. Après avoir d’abord console Valentinien : « Vous ne devez pas vous etonner, ajouta-t-il en prince vraiment chrétien, du mauvais état de vos affaires, ni des progrès

(Au 587j ures vues renendant sa route Trèves, il s’arer en avant les mertume de ses grets sans doute en les rendant nté que de sure temps-là, senfiance, et moins

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[An 387] DE L'ÉGLISE, — LIV, X, Gr de Maxime, puisque vous combattez la vraie religion, et qu'il la soutient, » Bientôt il eut effacé, dans l'âme vertueuse du jeune 2 empereur, les mauvaises impressions que ce prince avait reçues de D sa mère, et il lui fit reprendre la foi de l'Eglise. Les deux Augustes rendirent de concert une loi, qui faisait défense aux hérétiques de tenir des assemblées, d'instituer des évêques, de se pourvoir même au tribunal du souverain, afin d'annuler celle que Valentinien, ou plutôt sa mère Justine, avait rendue en faveur des Ariens l'année

0 précédente. Après ces préliminaires religieux, on ne pensa plus qu'à

"Ù venger les attentats de Maxime, que T'héodose avait ménagé jus- À ET 1 v qu'alors, et reconnu pour collègue. La générosité l'emporta en

0 tout sur l'intérêt; puisque l'empereur d'Orient eût bien mieux

MA trouvé son compte à précipiter la chute de Valentinien, avec 7 espérance d'en partager les dépouilles, qu'à se déclarer pour lui M contre des forces redoutables. Mais il s'en fallut peu qu'une en- E treprise si louable n'occasiont la ruine d'une des meilleures villes 1 de l'Empire.

“Pour fournir aux frais de la guerre, on imposa sur Antiocie, “comme sur les autres villes d'Orient, des tributs qui firent soulever “les citoyens de cette capitale également fière et puissante. L'audace “alla jusqu'à renverser les statues de Théodose, celles de son :::,

let de ses enfans ; et ce qui l’offensa plus sensiblement encore, c:Îles ide l'impératrice Flaccille, morte depuis peu. Il était dans la plus rive douleur de l'avoir perdue, et conservait une tendre vénération pour ses rares vertus. C'était principalement cette digne épouse qui ui avait inspiré son horreur extrême de l’hérésie, ayant elle-même Ja foi la plus ferme et la plus soumise, une humilité propnde et une charité bien exemplaire dans un rang si élevé. ouvent on la vit sans suite, et comme une personne du commun, isiter les pauvres dans les hôpitaux ou dans leurs chaumières, banser les malades dans leurs lits, les consoler, goûter leur bouilon et le leur servir, faire toutes les fonctions de :'a"le et de donestique. Plus souvent encore, elle avertissait son auguste époux de se rappeler leur premier état; car ils avaient été mariés, et #'étaient trouvés dans l'infortune, ou en danger prochain d'y tomber , avant de parvenir à l'Empire.

Le peuple d'Antioche ne se borna point à renverser les statues : il y attacha des cordes, les traïna dans la boue, les mit en pièces avec des clameurs et des injures de la dernière insolence. Mais cet Haccès de frénésie fut bientôt passé, et fit place aux plus cruelles appréhensions. On réfléchit sur les suites d’un pareil emportement, 2 Le bruit se répandit de toute part que l'Empereur allait user de 7 la plus grande sévérité; qu'après la confiscation ou le pillage, on

62 HISTOIRE GÉNÉRALE [An 387] abandonnerait aux flammes toutes les maisons avec leurs malheureux possesseurs; qu'on raserait la ville et les remparts jusqu'aux fondemens ; et qu'on y ferait passer la charrue. Les citoyens desertaient par troupes innombrables, s'enfonçaient dans les forêts, ne se croyaient pas en sûreté dans les cavernes les plus sauvages. Les autres, abandonnés à leur désespoir, se tenaient renfermés chez eux, en attendant le châtiment dans une espèce de stupidité. On ne voyait personne dans les rues, ni sur les places, si frequentées peu auparavant. Cette ville, si peuplée et si florissante, ne paraissait qu'un désert effrayant. Les philosophes, dont elle était pleine, avaient oublié toutes leurs grandes maximes, et s'étaient enfuis comme le peuple.

Il n’y eut que les philosophes chrétiens, c’est-à-dire, les plus fervens d’entre les fidèles, les ecclésiastiques, et surtout les solitaires foic multipliés autour d'Antioche, dont cette-ville consternée reçût quelque consolation. Ils sortaient des grottes et des tombeaux, ou ils étaient comme ensevelis, descendaient des montagnes avec empressement, accouraient aux lieux où jamais ils n’avaient mis le pied, sollicitaient les magistrats de la manière la plus pressante, en faveur de cette multitude d’infortunés coupables. Ils restaient les journées entières aux portes du palais, où se balançait le sort de la patrie ; et ils déclaraient qu'ils ne se retireraient point, avant d’avoir obtenu grâce : ils parlaient même de l'aller solliciter jusqu'à Constantinople. « Nous avons, s’écriaient-ils, un empereur pieux et clément : oui, nous le fléchirons; et vous l’offenseriez en prétendant le servir par une rigueur précipitée. » Afin de les retenir, il fallut prendre leurs remontrances par écrit, et les envoyer à la cour sans délai ’.

Un de ces solitaires, appelé Macédonius, d’une sainteté consommée, mais d'une simplicité purement évangélique, sans nul usage du monde ni des affaires, ayant rencontré deux commissaires envoyés de la ville impériale : « Mes amis, leur dit-il, en prenant le premier par le manteau, voici ce que vous direz à l'Empereur : « Vous êtes homme, vos sujets sont aussi des hommes, faits » à l'image de Dieu. Pour venger des figures de pierre ou de mé- » tal, convient-il de détruire les images vivantes et raisonnables de » la divinité? Il est aisé de rétablir vossstatues, et déjà elles sont de- » bout; mais il vous sera impossible, tout maître que vous êtes de » la terre, de rendre un seul cheveu à ceux que vous aurez fait » mourir. » À ce discours, si fort au-dessus de la portée d’un esprit sans science et sans culture, les commissaires restèrent dans l’ad-

! Chrys. ad Pop. Ant. Hom. 17.

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Gun 587] DE L'EGLISE. — LIV. X. 63 miraton, et promirent sincèrement d'en faire le rapport au souverain ‘.

Les évêques de la province ne témoignèrent pas moins de zèle et de compassion que ces pieux ascètes. Quant à l'évêque Flavien, il était parti pour Constantinople après les premiers signes de repentir de ses ouailles; et il fit tant de diligence, malgré les rigueurs de l'hiver et son âge avancé, qu'il précéda ceux même qui portaient au prince la nouvelle de la sédition.

Pendant son absence, le principal soutien des citoyens désolés fut le prêtre Jean, mieux connu sous le nom de Chrysostôme ou Bouche-d'or, que lui acquit son incomparable éloquence. Né à Antioche même, d’une famille noble et chrétienne, il avait étudié sous le fameux rhéteur Libanius, qui dit en mou-ant qu'il ne connaissait aucun sujet plus capable que Jean de le remplacer. Mais Jean se livra de bonne heure à une étude plus solide, ayant été instruit dans les saintes lettres par le patriarche Mélèce, qui le baptisa et le fit lecteur. Craignant encore pour son salut, dans un séjour brillant et voluptueux, il se retira dans la solitude, où il mena une vie aussi pénitente que recueillie. Il fit même des excès de mortification, qui altérèrent sa santé, et l’obligérent de revenir à la ville. Mais les infirmités qu'il avait contractées, surtout par le froid excessif des nuits qu’il voulut braver, avaient comme éteint en lui la dangereuse passion qu'il craignait le plus. S. Mélèce le fit diacre à l’âge de trente ans; à trente-cinq, il l'ordonna prêtre ; et, lui voyant de grands talens pour la parole, il lui en confia le ministère honorable,

Chrysostôme se trouvait au plus beau point de sa carrière, âge d'environ quarante ans, lorsque le désastre de sa patrie fournit un nouvel aiguillon à son zèle et à son éloquence. À ce sujet, il fit au peuple d’'Antivche ses beaux sermons, que nous avons encore au nombre de vingt, et qui méritent un rang distingué, même entre les œuvres de ce Père, le plus touchant des orateurs ecclésiastiques de ces beaux siècles. La maison de Dieu ne désemplissait pas, tandis que le reste de la ville était désert. On ne trouvait de satisfaction au'à écouter le tendre et sublime Chrysostôme, encote supérieur à lui-même, en des conjonctures qui lui inspirèrent un saint enthousiasme et un pathétique tout divin. Avec l’ad-

miration , il porta le calme et la confiance dans les âmes si abat-

tues peu auparavant; et souvent il se vit obligé de faire suspendre les applaudissemens qu'on lui donnait, ou de s'arrêter lui-même tout court, dans l'impossibilité de se faire entendre au milieu de

# Chryse ibid,

64 HISTOIRE GÉNÉRALE [Au 387] ces bruyantes acclamations. Ministre fidèle, il disposait le peuple à glorifier le divin Maître par sa docilité, et il tourna tous les cœurs à la crainte de Dieu et à la pénitence. Ainsi, en se soumettant avec la plus humble résignation à ce que la Providence voudrait ordonner, la malheureuse Antioche inclinait le Seigneur à ne rien arrêter que de conforme à sa miséricorde,

Cependant la renommée, dont les événemens funestes semblent accroître la célérité, avait déjà fait parvenir aux oreilles de l'Empereur la nouvelle de la sédition. Quoique les mauvais chemins eussent retardé les courriers, et que Flavien les eût devancés, ce patriarche , à son arrivée, trouva Théodose instruit de tout ce qui s'était passé. Quand donc le vénérable prélat fut entré dans le pa- Jais, il se tint à l'écart, les yeux tristement baissés, et l'air aussi humilié que s’il eût eu à demander grâce pour sa propre personne. L'Empereur s’approcha de lui; et d’un ton d'amertume et de sensibilité, mais sans colère, quoiqu'il eût les premiers mouvemens extrêmement prompts, il commença par faire l'énumération d'une longue suite de faveurs accordées à l'ingrate Antioche depuis le commencement de son règne, ajoutant à chaque article : « Est-ce donc là ce que j'avais lieu d'attendre pour reconnaissance ? quelle plainte peuvent-ils faire de moi? quelle plainte surtout font-ils de la vertueuse Flaccille? et pourquoi s’en prendre à la mémoire de cette chère et respectable compagne? »

Alors l’évêque, poussant un profond soupir : « Seigneur, » dit-il d'une voix entrecoupée de gémissemens et de sanglots, comme le rapporte S. Jean Chrysostôme ‘, de qui nous tenons l'éloquente rédaction d’une pièce trop intéressante, pour craindre d'en présenter ici quelques traits assez étendus ; « Seigneur, nous sommes » pénétrés de confusion au souvenir de tous les monumens de la » bienveillance dont vous avez comblé notre patrie; et ce qui fait » notre plus grand chagrin, est le sentiment de notre indignité. Rui- » nez, brûlez, faites couler des fleuves de sang : vous ne nous pu- » nirez pas encore comme nous le méritons. Le mal que nous nous » sommes fait est pire que tout ce qu'on peut nous faire. Et qu'y » a-t-il de plus accablant, que de passer par tout l'univers pour des » monstres d'ingratitude? Ce serait un moindre malheur , que les » Barbares se fussent emparés d’Antioche, et qu'après en avoir jeté » les habitans dans les fers, ils eussent réduit en cendres tous nos » édifices. Avec un maître aussi grand et aussi bon que vous, ces » malheurs étaient réparables ; et avec quel avantage votre magna- * nimité incomparable ne les eût-elle pas effectivement réparés!

3 Hom. 20, ad Pop. Antioch,

[An 387] osait le peuple urna tous les en se soumetrovidence vouit le Seigneur

estes semblent eilles de l’'Emuvais chemins t devancés, ce de tout ce qui tré dans le pas, et l'air aussi opre personne, ume et de senrs mouvemens mération d’une oche depuis le rticle : « Est-ce issance ? quelle tout font-ils de la mémoire de

eigneur, » dit-il lots, comme le ons l'eloquente indre d'en pré- , nous sommes onumens de la et ce qui fait indignité. Ruis ne nous puque nous nous faire. Et qu'y ivers pour des lheur , que les s en avoir jeté dres tous nos que vous, ces votre magnaent reparés!

(An 387] DE L'ÉGLISE, — LIV. x 65 , Mais à présent que nous nous sommes privés de la protection » qui nous valait mieux que nos remparts et toute notre milice. à » qui désormais aurons-nous recours? Qui réclamerons-nous, apres , avoir outragé le méilleur des pères? Aussi nos infortunés ci- » toyens, s'ils ont commis le plus grand des crimes, éprouvent-ils » le plus cruel des châtimens. Tourmentés au-dedans par les re- » proches de leur conscience, ils portent leur opprobre sur leur » front et dans toute leur contenance. Ils n'osent arrêter leur regard » sur personne; ils craignent même de les porter au ciel; ils vou- » draient s’ensevelir tout vivans, et se cacher à toute la nature.

» Mais c’est un outrage, dira-t-on, tel que le diadème n’en es- » suya jamais. Mais il dépend de vous, ô le plus clément et le » plus sage des princes, que cet attentat vous procure une cou- | » ronne infiniment plus honorable que tous les diadèmes. Celle } » que vous portez est due en partie à la libéralité d’un bienfaiteur : » celle que vous formeront l'humanité, la douceur, le pardon des | » injures, vous ne la devrez qu’à la bonté de votre cœur, qu’à vos À » seules vertus. Pour une statue renversée, vous en érigerez d'in- » nombrables et d'immortelles dans le cœur non-seulement de vos » sujets, mais de tout ce qu'il y aura jamais d'êtres intelligens et » sensibles. Ne se souvient-on pas encore mieux du trait admirable » de la clémence du grand Constantin, n'en parle-t-on pas avec » plus d'applaudissement que des batailles qu'il a gagnées, que des D > trophées et des monumens qu'il a laissés en si grand nombre? |» Comme on le pressait d’exterminer des séditieux qui avaient jeté > des pierres à ses statues, et qu'on lui disait en l'aigrissant qu'ils » Jui avaient défiguré le visage, il répondit tranquillement en y » passant la main : Je ne m'aperçois pas qu’on en ait fait couler une » goutte de sang. Cette admirable parole excite encore les mêmes |» sentimens que le premier Jour qu'il l'a proférée. Mais qu'’est-il |» besoin de vous citer des exemples étrangers? Il suffit que vous » vous ressembliez à vous-même. Souvenez-vous des lettres de » grâce que vous fites autrefois expédier pour la délivrance des pri- » sonniers, à la veille des fêtes auxquelles nous touchons. Le bienfait » ne 1epondant qu'imparfaitement à votre sensibilité généreuse, » Plût à Dieu, ajoutiez-vous dans ce mémorable rescrit, que je » pusse aussi ressusciter les morts! Or, voici, Seigneur, le moment » d'opérer ce prodige, de retirer des horreurs du tombeau, sans » péril, sans efforts, non un mort ou deux, mais un peuple innom- » brable, Une seule parole, un mot d’écrit, dicté par la bénignité » chrétienne, va rendre la vie à des milliers de morts ou de mou- » rans. La célèbre Antioche vous devra infiniment plus qu'à son * fondateur, plus que si vous l'aviez soustraite à un joug barbare.

T. Il 5

HISTOIRE GÉNÉRALE [An 587 » Vous partageriez ce dernier honneur avec la plupart des princes, » du moins avec tout ce qu’on nomme héros. Mais rendre la vie et » la fortune pour la plus atroce des injures, et cela quand on est » tout-puissant ; c'est ce qui honore, non précisément l'empereur, » mais l'empire, mais l'humanité, mais le christianisme ! »

En présentant ce motif de religion, l'orateur, attentif à étudier le visage du prince, crut y apercevoir que, loin de se lasser, il redoublait d'attention, et paraissait plus touché de moment en moment, C'est pourquoi il s'éterdit sur l'édification que la clémence d’un monarque chrétien donnerait aux Gentils, aux Juifs, aux gens de toute religion, qui, informés de l'injure, tenaient les yeux fixés sur celui qui l'avait recue, dans l'attente de ce qu’il ordonnerait. « Si vous » pardonnez, reprit-il, ils se diront avec admiration les uns aux » autres : Qu'il est grand le Dieu des Chrétiens, puisqu'il élève ses | » adorateurs si fort au-dessus de la nature! Qu'elle est sainte,

qu'elle est digne de l’Etre suprême, la religion qui contient de la » sorte un hoinme plus puissant lui seul que tous les autres en- » semble! Et gardez-vous d'écouter la rampante politique, qui » vous représenterait l'impunité comme l’aiguillon de l'audace et | » la ruine du pouvoir. Cette appréhension serait bien fondée, si » votre indulgence était l'effet de votre faiblesse, Mais la crainte MS » et les remords ont déja fait une justice bien exemplaire des cou- Bi » pables. La sévérité la plus rigoureuse ajouterait peu au sort qu'ils # » éprouvent. Si vous les aviez tout d’un coup retranchés du nom- # » bre des vivans, ils seraient beaucoup moins à plaindre qu'ils ne # » le sont dans les douleurs et la mortelle incertitude où ils lan- à » guissent depuis tant de jours. Au coucher du soleil, ils ne s'at- » tendent point à revoir l'aurore, ils osent encore moins se pro- » mettre la fin paisible du jour. Plusieurs en fuyant dans les déserts » y sont devenus la proie des bé‘es sauvages, non-seulement ceux 1 » qui avaient eu part à l'attentat, mais des enfans innocens et » faibles , mais des femmes timides et du premier rang. Les misé- » rables qui survivent au milieu des mêmes dangers, passent les » jours et les nuits dans les réduits les plus écartés, dans les antres » obscurs et les creux des rochers. Une voix éloignée, le souffle » des vents, l'agitation d’une feuille les fait pâlir et tomber d'effroi. » La ville eût été prise par les ennemis du nom romain, qu'elle » ne se trouverait pas dans un état si déplorable. Toutes les autres » villes la regardent avec consternation, et la proscription la plus » sanglante serait moins efficace pour les contenir dans une res- » pectueuse dépendance. »

À chacune de ces images touchantes, le :œur sensible de Theo- ï dose s’attendrissait d’une manière plus visible. Flavien continua .

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[Au 387] - DE L'ÉGLISE, — LIV. X. 67 « Oui, Seigneur, ma confiance égale votre bonté; 'et j'ose supplier , votre cœur paternel d'apporter un remède prompt à la douleur , excessive de vos enfans. Il est facile de punir, il est facile de se » faire craindre quand on est revêtu de la souveraine puissance ; » mais captiver l'amour de tout le monde, affectionner chaque ci- » toyen à votre empire, comme il est affectionné à sa famille, c'est » ce que les trésors, les plus grands travaux, les armées innombra- » bles n’opérèrent jamais, et ce qui dépend en ce moment de votre » seule volonté. Quel triomphe pour nous et pour le Dieu que nous » servons, quand partout on dira : Une grande cité avait provoqué » l'indignation de son souverain, elle méritait le dernier châti- » ment, tous ses citoyens étaient abîmés dans la douleur et le dés- » espoir ; ni officier, ni magistrat, personne n'osait ouvrir la bou- » che pour sa défense : mais un faible vieillard, revêtu du ministère » pacifique des autels, a touché le prince au premier aspect. Certes » notre ville ne fait pas peu d'honneur à votre foi, en me char- » geant de cette députation ; puisqu'elle juge que vous préférez aux » grands du siècle le caractère sacré des prêtres du Seigneur. Je » viens donc moins au nom d'un peuple éploré, qu'en celui du » Maître suprême des souverains et des sujets, et je vous annonce » de sa part que, si vous remettez la faute commise contre vous, le » Juge terrible des vivans et des morts vous pardonnera toutes les | » vôtres. Votre religion, je le sais, a toujours devant les yeux ce » tribunal redoutable, où nous devons tous rendre un compte » exact de nos œuvres. Eh bien! tout ce que vous auriez pour lors » à expier, vous le pouvez effacer dès ce moment par une parole » d'indulgence. Les intercesseurs ordinaires préparent par les pré- » sens les voies à leur médiation ; pour moi, je ne vous présente » que la loi de notre divin Maître, et je vous conjure de ne vous » proposer d'autre modèle que celui qui, perpétuellement outragé » par tant d’ingrats, ne cesse de leur faire du bien. Tel est le fon- » dement de mes espérances; et si el!+s se trouvaient confondues, » sachez, prince, que j'abjure incontinent ma funeste patrie. mais » Flavien ne reverra une ville que le plus humain de tous les mai- » tres aurait jugée indigne de rentrer en grâce avec lui. »

Ce discours eut tout l'effet qu’on en pouvaït attendre. Fhéodose ne put retenir ses larmes; et sans opposer aucune difficulté, sans faire valoir la grâce qu'il accordait : « Prêtre du Seï:"eur, dit-il, » cessez de vous alarmer. Non, vous ne parlez point à une âme im- » pitoyable. Et qu'y a-t-il de merveilleux, si nous nous laissons flé- » chir envers nos semblables, tandis que le vrai Maître du monde, » outragé, crucifié par des êtres tirés du néant et comblés de ses » bienfaits, a prié pour eux! » Ce bon prince fit plus; s'intéressant

à la cruelle position où se trouvait Antioche, il pressa le patriarche de partir, afin de l'en tirer sans nul délai ; il envoya même quelques courtisans, quand l'lavien eut passé le détroit, pour savoir s'il faisait diligence, s'il ne s’arrêtait pas en chemin à cause de Ja pâque qui approchait, s'il ne pensait point à la célébrer ailleurs que dans sa malheureuse Église.

C'est par un tel usage du pouvoir, que cetempereur en obtenait du Ciel la conservation et l'accroissement, et qu'il se ménagea ja divine protection contre les efforts ambitièux de Maxiine. Afin de s'assurer encore mieux du succès, il fit consulterS. Jean d'Fsypr., fameux anachorète qui deméurait Jain de là, dans ia Houte- Thébaïde. Ta gloire de ce grand serviteur de Dieu s’accrui:sait autant qu'il prenait de soin de se cacher. Il hak:itait tout seul au sommet escarpé d'une montagne, dans une roche où il s'était taillé une espèce de cellule ou plutôt de sépulcre, et où lou ne parverait qu'en gravissant avec une extrême difficulté. I! ne permett ait à ner. sonne d'y entr er, et til recevait par une lucarne les choses incuspensables à a vie, Les miracles mème qu'il opérait en grand nombre, avaient iiert pi le moyen d'une huile bénite qu ‘il envoyait aux malades; ne soufirant point qu'on les lui amenût, de peur de la vaine gloire et ces distractions. Son nom était vénéré dans toutes les régions, et les maîtres du monde regardaient ses prières comme la plus sûre garantie du succès dans leds entreprises. Théodose envoya vers lui, du fond de la Grèce en Egypte, et il s'en rapporta à cet humble solitaire, pour la conclusion de la guerre ou de la paix; persuadé, par plusieurs expériences précédentes, tant de son crédit auprès du Seigneur que de J'érninence du don de prophétie qui lui avait été départi. L'homme de Dieu fit assurer l'Empereur qu'il iriompherait du ty ran , et qu il y aurait même peu de sang répandu dans cette guerre | - Il yeut néanmoins deux cumbais én Pannonie, ou Théodose défit les troupes de Maxime, beaucoup plus nombreuses que les siennes, et qui prirent la fuite aux premières charges. Aussitôt après, le vainqueur traversa sans obstacle la chaîne des Alpes, hérissée en vain de retranchemens, où l’on n’osa l’attendre, et il vint surprendre son rival dans Aquilée, qui se fit un devoir de lui ouvrir ses portes. Maxime, abandonné des siens, fut dépouillé des ornemens impériaux, et amené pieds nus et mains liées devant Théodose et Valentinien. Théodose commenca pa: ‘5 reprocher ses attentats ; mais, attendri insensiblement par l'ét:: ‘umiliatior où il le voyait, il cc \mencait à balancer ent:+ la : ce et la cle-

"8 Cass. Mist. av, 24 5 Vit. Patr, 21,3.

[An 38;] ressa le patriarroya même quelroit, pour savoir in à cause de la célébrer ailleurs

reur en obtenait il se ménagea ja Maxiinc. Afin de . Jean d'Fypr., 1s ia Haute-T héccrui:sait autant seul au sommet s'était taillé une où ne parvenait permettait à nor es choses incuisen grand nome qu'il envoyait nât, de peur de néré dans toutes s prières comme uses. Théodose l sen rapporta à e ou de la paix; ant de son crée prophétie qui ‘Empereur qu'il e sang répandu

e, ou Théodose >reuses que les arges. Aussitôt e des Alpes, héendre, et il vint voir de lui out dépouillé.des s liées devant r li reprocher

‘«umiliation : uce et la cle-

[An 368] DE L'ÉGLISE, — LIV, X. 69 mence, quand les soldats éloignèrent le tyran de ses yeux, et lui tranchérent la tête, l'an 388. Son fils Victor fut pris en Gaule par le comte Arbogaste , et subit le même sort que son père. Il restait encore Andragathe, le principal soutien de ce parti, et le meurtrier de l'empereur Gratien : il commandait même, entre la Grèce etl'Italie, une flotte puissante qu'on n’était point en état d'attaquer. Mais sa conscience fut son bourreau : il se jeta de désespoir dans la mer, où il fut noyé. Ainsi finit cette guerre importante, presque sans effusion de sang, selon la prédiction deS. Jean d'Egypte. Théodose, craignant d'un ensanglanter les suites, fit publier une amnistie générale. Les Ariens s'étant soulevés à Constantinople, sur le faux bruit qui avait couru de la victoire de Maxime, et MN ayant poussé l'emportement jusqu’à brûler la maison du patriarche WW Nectaire, l'Empereur leur pardonna de même, à la prière de son M4 fils Arcade. Mais ce qui le combla de la plus juste gloire, ce fut la \ générosité dont il usa envers l'empereur Valentinien, en lui remettant non-seulement ce que Maxime lui avait enlevé, mais encore AR l'ancien et florissant apanage de Gratien, les Gaules, la Bretagne À et l'Espagne, c'est-à-dire, toute l'étendue de l'empire d'Occident. Après cette victoire, Théodose se rendit à Milan, où il fit quel- HN que séjour. Etant entré dans l’église, un jour de fête, il apporta WE son offrande à l'autel; et, contre l’usage des Occidentaux, il resta h pendant l'offertoire dans l'enceinte du sanctuaire. S. Ambroise, qui ne voyait à travers toute la grandeur impériale que le simple fidèle, osa lui demander cé qu'il attendait. L'Empereur répondit modeste- | ment qu'il se tenait là pour la communion. « Seigneur, reprit l’évèque, il n’est permis qu'aux ministres des autels d'occuper la place E où vous êtes. Abandonnez-la tout entière au clergé; et puisque la à pourpre indique les princes et non pas les prêtres, occupez debout, 1 à la tête du peuple, le rang qui sied à son chef. » L'Empereur fit Éentendre qu’il n'était resté que parce que tel était l'usage à Constan- Mtinople, et il remercia le saint de son instruction. On lui désigna une place distinguée, hors du sanctuaire, mais devant tous les laïques : ordre sage et fixe des-lors pour les empereurs d'Occident, qui se firent un devoir de s'y conformer. Théodose le voulut même jobserver en Orient. Etant retourné à Constantinople, à la première {solennité à laquelle il assista, de son propre mouvement il s’éloi- Dgna de l'autel, aussitôt après avoir présenté son offrande. L'évéque Nectaire 61 iémoig"a sa surprise, et Théodose dit en soupirauc : « lis! que la vérite oarvient difficilement à l'oreille des |» princes! À peine ai-je pu troufer un :‘octeur qui m'apprit la dis- » tance qui se rencontre entre l'empire et le sacerdoce. Je ne con-

70 HISTOIRE GÉNÉRALE [An 3891 » nais qu'Ambroise qui porte bien justement le nom d'évêque :. ; Ce pieux empereur s'oublia néanmoins peu de temps après, Botheric, qui commandait les troupes de l'Illyrie, et qui résidait à Thessalonique, donna lieu à une émeute, par un acte en apparence bien indifférent. Il fit emprisonner un cocher du cirque qui avait tenté de corrompre un de ses gens. Dans une fête publique, où il devait y avoir des courses de chariots, le peuple crut ce cocher nécessaire , et demanda son élargissement avec de grandes instances. N'ayant pu l'obtenir, il s'emporta sans retenue; il en vint à une sédition si violente, que différeus officiers furent assommés, traînés par les rues, et Botheric mis lui-même à mort. A cette nouvelle, cédant à sa promptitude naturelle, Théodose s'en- flamma d'une vive colère. 1 était au comble de la prospérité, et à ce point de grandeur dont les meilleurs naturels soutiennent si difficilement les dangers. Ce ne fut plus ce prince indulgent ét tendre, empressé à mettre fin aux alarmes d’une ville remplie de coupables. Fhessalonique fut dévouée au sort le plus affreux. Comme le peuple était assemblé dans le cirque, on le fit secrètement investir par les troupes, avec ordre de faire main-basse sur tout ce qu'elles rencontreraient, sans discernement des citoyens irréprochables et des complices de la sédition, toutefois jusqu’à la concurrence d’un certain nombre seulement. Il y eut sept mille personnes immolées de la sorte, parmi lesquelles des passans même et des étrangers furent compris. Les ordres étaient si rigoureux, que les exécuteurs couraient risque de leur propre vie, en se laissant toucher de compassion. Un père leur offrit toute sa fortune pour la vie de deux enfans : ils lui dirent de choisir l’un des deux, parce qu'ils ne pouvaient épargner l’un et l’autre, à cause du nombre des morts qu'ils avaient à fournir. Le malheureux père, fondant en larmes, regardait ses deux enfans sans pouvoir se déterminer à ce choix fatal ; et tandis qu'il délibérait, ils furent égorgés Jun et l'autre sous ses yeux *.

La nouvelle du massacre étant parvenue à Milan où se trouvait Théodose, S. Ambroise en fut accablé. Il eût été sur-le-champ trouver l'Empereur, s'il n’eût écouté que son zèle; mais sa prudence l'engagea à ne point se présenter dans le premier mouvement de sa propre sensibilité, et à donner au prince même le temps de la réflexion : après quoi, il prit encore la précaution de lui écrire *, D'abord il s’autorisa des paroles du prophète Ezéchiel, qui rendent le prêtre complice du pécheur, s’il ne l’avertit de son

# Theod. v, 18. — ? Paul. Pit. Ambr, 12, 24. — 3 Ambr. Epist. 51.

CAn 3891

m d'évêque '; »

> temps après, et qui résidait un acte en apcher du cirque une fête publipeuple crut ce vec de grandes retenue; il en s furent assome à mort. À cette lhéodose s’enrospérité, et à tiennent si diflulgent et tenemplie de couffreux. Comme ‘ètement invesse sur tout ce oyens irréprousqu’à la consept mille perpassans même si rigoureux,

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sur-le-champ ; mais sa pruemier mouveince même le précaution de hète Ezéchiel, ’avertit de son

(An 389) DE L'ÉGLISE. — LIV, X. L péché. Le prenant ensuite par son excellent cœur et par ses vertus : « Seigneur, poursuivit-il, vous avez du zèle pour la religion; qui » pourrait le contester? et la crainte du Juge suprême est fortement » imprimée au fond de votre âme. Mais vous avez aussi une sensi- » bilité naturelle, qui, à la vérité, se tourne aisément à la compas-

D, sion quand on l'adoucit; au lieu que, si on l'anime, vous ne pou-

» vez presque plus revenir à temps au parti de la modération et de » la douceur. Car plût à Dieu que personne n'échauffât jamais cette

|» humeur, si personne ne l’apaise ! Je ne voudrais que vous voir | » laissé à vous-même : quelque valeur qui vous distingue dans les

» combats, quelque louange que vous méritiez en tout le reste, la » bonté s’est toujours montrée la première de vos admirables qua-

L, lités. Mais l'ennemi de tout bien vous a envié ce divin avantage :

» terrassez-le à votre tour, tandis que vous le pouvez encore, » N'ajoutez pas à votre chute l’impénitence et l'endurcissement. Ces » sortes de taches ne se lavent-que dans les larmes. Ni votre gran- » deur, ni votre puissance ne peuvent effacer autrement le péché,

» dont la droiture de votre âme vous accuse sans doute au fond de | » votre conscience, » À la fin de la lettre, le courageux évêque dé-

clare à l'Empereur qu'on n'offrira point le sacrifice s’il se présente pour y assister; puis il ajoute : « Entrez dans més vues, si vous en

|» sentez la justice : que si la majesté de César s’en tient humiliée, |» ne trouvez pas mauvais que je donne la préférence à la Majesté j» divine, »

Ambroise refusa effectivement l'entrée de l’église à l'Empereur". On l'avait averti que le prince partait pour s'y reudre; et il y a toute apparence que Théodose, déjà touché de repentir, venait pour demander le pardon de sa faute. L'évêque l’attendit dans le vestibule, Dès qu'il l'aperçut : « Seigneur, lui dit-il, vous ne comprenez pas » toute l'énormité de votre péché, puisque vous ne craignez pas de

vous présenter ici. Auriez-vous l'assurance d'étendre une main » encore fumante du sang innocent, pour recevoir le corps de Jéà sus-Christ! Oseriez-vous teindre de ce sang adorable une bouche

qui n'a pas été purifiée, après avoir commandé tant d’homici- » des? » Et comme Théodose représenta que le saint roi David vait commis le meurtre et l'adultère, le saint repartit : « Puisque

vous l'avez imité dans son égarement, imitez-le dans sa péni- + tence. » L'humble Empereur n'insista pas davantage; mais il se retira, pénétré d'une amère componction, et il s’exclut huit mois de la fréquentation du lieu saint.

Les fêtes de Noël arrivant, l'Empereur s'affligeait jusqu'à re-

# Paul, Pit. n. 24,

72 HISTOIRE GÉNÉRALE [An 390] pandre des larmes, « La maison de Dieu, disait-il, est ouverte aux * mendians et aux esclaves, tandis que l'entrée m'en est interdite,» Ruffin, celui des seigneurs de sa cour qui avait le plus de part à son intimité, s’offrit pour solliciter son absolution. Je connais Am. broise, répondit le prince ; et je sens moiméme la justice de sa censure. Ruflin se fit fort de persuader l'évêque. 4/lez donc, lui dit T'héodose, qui reprit confiance sur la parole de Ruffin, et le suivit de près. Le médiateur, n'ayant rien gagné par toutes ses instances, finit par dire que l'F, 1x nait lui-même. Le prélat lui repar. tit, d'un ton imposant : / »ous annonce, Ruffin, que je l'empêche. rai d'entrer ; et s’il veut user tyranniquement de son pouvoir, vous pourrez me voir égorger , mais vous ne me verrez pas fléchir. Ruffin dépêcha bien vite vers Théodose, pour lui conseiller de rester dans le palais. Mais déjà l'Empereur se trouvoit au milieu de la place, et il répondit : J'irai, et je recevru, s'u Le faut, l'affront que je mérite.

Il n'eut garde de descendre à l'église; mais il demanda l'évêque dans ia salle d'audience, et le supplia, avec l'humilité du plus simple des fidèles, de le dégager des liens du péché, et de ne pas lui fermer une porte que le Seigneur daigne ouvrir à tout pénitent sincère, Mais quelle pénitence, reprit l’évêque, avez-vous faite après un si grand crime? C’est à vous, dit l'Empereur, de m’enjoindre ce qu: j'ai à faire. L'évèque lui imposa la pénitence publique; car, quoique Théodose se fût abstenu de l'entrée de l’église, il n'avait pas encore pratiqué les autres observances des ‘anons. Afin de compenser la durée de la satisfaction par son importance, le zélé prélat lui prescrivit encore plusieurs de ces grandes œuvres dont la sonveraine puissance fournit tant d'occasions à ceux qui en sont revêtus. Le prince accepta toutes les conditions; et le pasteur, levant alors l’excommunication, lui permit l'entrée de l'église, Toutefois Théodose ne fut pas encore admis dans le lieu saint, à la manière accoutumée, avec les autres fidèles, mais seulement dans l’état de prosterné. Aussitôt, et de son propre mouvement, dépouillant les ornemens impériaux, se prosternant sur la terre qu'il arrosait de £ès larmes, et se frappant la poitrine, il commença de prier, et répéta long-temps, dans l'amertume de son vœur, ces paroles de David : Je suis demeuré étendu sur le pave, à mon Dieu! rendez-moi la vie «lon »0s promesses. Cependant le peuple fondait en larmes, et jt avec son pieux empereur. Plus attendri que personne, l'évêque crut pouvoir, dans cette conjoncture, ne pas se conformer à l'usage, qui n’accordait qu'à l

{ Theodor. *, 18.

est ouverte aux est interdite !,, e plus de part à Je connais Am.

ustice de sa cen- 3 done, lui dit ffin, et le suivit s ses instances,

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e je l'empécheh pouvoir, vous rs fléchir. Ruffin r de rester dans ieu de la place,

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anda l’évêque té du plus simet de ne pas lui tout pénitent iwez-vous faite ereur, de m’enénitence publirée de l’église, es des ‘anons.

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Cependant le mpereur. Plus cette conjoncordait qu'à ls

[An 390) DE L'ÉGLISE, — LIV, X. 73 mort la grâce de la réconciliation pour le crime d'homicide, L'illustre pénitent n'en eut qu'une douleur plus vive de sa faute, tout le reste de sa vie,

Après un pareil trait d'édification, 5. Ambroise, appuyé de l'autorité ainsi que de l'exemple du souverain, fit refleurir, avec un nouvel éclat, la discipline et l'innocence dans son Église. Nonseulement, il s'appliquait lui-même, avec assiduité, à l'administration de la pénitence, pour les péchés scandaleux, en sa qualité de ministre d&la pénitence publique, dont il n’y avait point encore en Occident d'autre administrateur d'office que l'évêque; mais, quoiqu'il eût, dans ses prêtres, de dignes coadjuteurs pour l'administration de la pénitence secrète, ou de la confession, il ne laissait pas que de s'en occuper avec une constance infatigable, à l'égard de toutes sortes de pénitens. « Toutes les fois, dit le diacre Paulin ‘, que quelque pécheur lui avait confessé ses fautes pour en recevoir la pénitence, il répandait une telle abondance de larmes, que le pénitent ne pouvait s'empêcher d'y mêler les siennes, et d'entrer dans les sentimens d’un père qui compatit au malheur de ses enfans. » Il est évident, par les réflexions de cet historien, qu'il s'agit de la confession auriculaire des fautes secrètes, ou des crimes dont le ministre sacré ne pouvait, comme s'exprime Paulin, parler qu'à Dieu seul. Les évêques, au moins ceux de la vertu de S. Ambroise, étaient encore, en Occident, les administrateurs les plus ordinaires de ce sacrement.

En Orient , la discipline présente ici quelque différence. Les évè- «98 avaient établi dans chaque église un prêtre pénitencier, sur lequel ils se déchargeaient au moins de l'examen des pénitens. Sa fonction était d'entendre les confessions de ceux qui pouvaient avoir besoin de son ministère particulier. À cet effet, on le choisissait d'une ‘liscrétion et d’une prudence distinguée entre tous les autres ministres de la réconciliation. Il écoutait tous ceux qui venaient s’accuser, et, selon la grièveté et la nature de leur faute, ou il les soumettait à la pénitence publique, ou ii leur prescrivait ce

? qu'ils devaient pratiquer en particulier avant de participer à l'Eu-

charistie. Quelquefois ces pénitens s'accusaient en public d’une faute secrète, afin de s’exciter davantage à l'humilité et à la componction *.

Il arriva dans l’église de Constantinople, qu’une femme de distinction, qui s'était oubliée jusqu’à commettre un péché honteux avec un diacre, vint faire, par une ferveur indiscrète que le pénitencier n’eut pas la sagesse d'arrêter, une confession générale de

tAmbr, Pit. n, 59. 2 Soz, vit, 46,

74 HISTOIRE GÉNÉRALE (An 590] tous ses désordres, dans laquelle elle déclara publiquement et for. mellement cette faute scandaleuse, ou la donna pour le ioins à connaître, par la nature même des pénitences et des suiisficticins qu'elle accomplissait en public. Le scandale fut énorme, 2t l'opprobre en rejaillit sur tout le clergé. Peu versé dans les matières canoniques, et plus embarrassé qu'un autre dans ce cas vraiment épineux, l'évêque Nectaire prit conseil d'un certain Eudémon, qu'on soupçonne d'avoir été dans les sentimens des Novatiens, ennemis des pratiques de la pénitence.

Quant à l'historien Socrate, qui ne laisse pas que d’applaudir à cette conduite, il paraît injuste, au moins sur ce fondement, de l'accuser de novatianisme". Il ne prétend blâmer que ces confessions imprudentes et publiques des fautes secrètes ; de même à peu près que Sozomène, qui s'en explique plus clairement. « Il est croyable, dit celui-ci, que les prélats ont jugé, dès le commencement, que c'était une chose odieuse de publier ses crimes en présence de toute l'église, et comme sur un théâtre. » Il pose pour principe, que Dieu a ordonné d'accorder le pardon à ceux qui se repentiraient, quelque fréquentes qu'eussent été leurs chutes. Et,

confondant si long-temps d'avance les prétentions des Sacramen-

taires, au sujet de cet événement, il ajoute que /a confession est necessaire pour obtenir le pardon de ses fautes *.

Pour en revenir à Nectaire, il supprima, sur l'avis d'Eudémon, l'office du prètre pénitencier, et il laissa, dit Socrate, à la liberté de chacun de participer aux mystères divins, selon le mouvement de sa conscience : ce qui s'entend naturellement de la confession publique de quelques péchés secrets, que ce pénitencier était en droit de prescrire. La plupart des églises d'Orient suivirent l'exemple de la ville impériale; c'est-à-dire qu’elles en revinrent à l'ancien usage conservé par les Occidentaux, et que l’évêque prit personnellement l'inspection du grand objet de la pénitence en elle-même. Il est constant, par toute la suite de l'histoire, aussi bien que par le témoignage de Sozomène, que la suppression du prêtre pénitencier n'a donné atteinte ni à la confession secrète, usitée dès la naissance de l'Eglise, ni même à la pénitence publique, pratiquée si long-temps encore, depuis cet événement, dans l’église même de Constantinople, Devant ces faits, comment ne pas s'étonner de la témérité des réformateurs hérétiques, qui n'épargnent point, entre les institutions divines, la plus capable de servir de digue au débordement des passions?

S. Grégoire de Nazianze prenait toujours un intérêt particulier

8 Socr. v, 19. —* Lib >,

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(Au 390] Ds L'ÉGLISR, — LV, x. 75 à l'église où Nectaire Jui avait succédé. Oubliant sans peine les dés agrémens qui lui avaient rendu la liberté, il ne pensait à son successeur, que pour l'aider encore de ses conseils et de ses lumières. Du fond de sa retraite, il lui écrivit pour ranimer sa vigilance et son zèle contre les sectaires, et spécialement contre les Apolli naristes, qui tenaient fort librement leurs assemblées. Il le pressa de faire sentir à la cour, que toute la bienveillance impériale en- vers l'Eglise et que le discrédit des autres erreurs deviendraient inutiles, si celle-ci pouvait se flatter de prévaloir. On croit, avec raison, que ces démarches influèrent sur le parti que prit Théodose, de chasser des villes les hérétiques en général, et nommément les sectateurs d'Apollinaire; comme aussi d'adopter les autres mesures les plus efficaces pour les empêcher de se multiplier,

Ce fut là un des derniers fruits du zèle épiscopal de Grégoire, alors concentré , sans chagrin comme sans ambition, dans sa solitude d'Arianze, en son pays natal, Un jardin, une fontaine, des arbres plantés par ses pères lui causaient des plaisirs plus doux et plus purs que tous ceux qu'il aurait pu goûter dans les palais de la capitale, Il n'avait de peines que celles qu’il éprouvait, malgré son grand âge, dans des combats encore très-rudes et très-fréquens de la chair et de l'esprit. Il en gémit quelquefois dans les poésies pieuses qui diversifiaient ses loisirs, et son humilité lui fait souvent répéter, qu'encore qu'il soit vierge de corps, il tremble de ne l'être pas quant à l'esprit. Ses maladies continuelles, son extrême vieillesse, ne lui paraissaient pas un préservatif suffisant, Il se livrait avec assiduité à la prière, aux actes de confiance en Dieu, de défiance de soi-même, et à tous les exercices de la plus austère mortification, avec la même ferveur que dans le feu de l’âge, et en répandant des larmes en abondance. Son lit n’était qu'une natte, sa couverture un gros sac, son vêtement une simple tunique dans toutes les saisons. Il ne faisait jamais de feu, allait toujours nu-pieds, n'avait de con-

} versation qu'avec les habitans des cieux. Surtout il évitait, avec

une extrême circonspection, la société et la vue même des personnes du sexe. Un de ses parens, nommé Valentinien, étant venu s'établir avec des dames vis-à-vis de lui, ce voisinage lui fit abandonner une terre où l'attachait, depuis long-temps, l’innocent plaisir de la cultiver de ses mains. La poésie sacrée fit son occupation la plus ordinaire, durant sa dernière retraite. Outre l'exercice de pénitence qu'il trouvait dans la composition pénible des vers, il se proposait de substituer ses pieuses productions, tant aux vers de l'hérétique Apollinaire, qu'à ceux des poètes licencieux du paganisme, et de ne pas laisser imaginer que le vice offre à la poé-

76 HISTOIRE GENERALE [An 3o1] sie plus de ressources que la vertu ‘. C'est ainsi que cet illustre docteur termina doucement sa carrière, à l’âge de plus de quatrevingt-dix ans, en 391. Son crédit auprès du ‘Seigneur fut si bien connu, même avant sa mort, que dès-lors on réclamait son secours avec succès dans les maladies, et qu’il chassa souvent les démons, a la première invocation du nom de Jésus. Pour ses talens, ils vivent encore dans ses œuvres, si constamment et si universellement vantées, pour la sublimité des pensées, la noblesse du style, la force du raisonnement, la profondeur et l'exactitude incomparable de la doctrine,

Dans la même année, l'empereur Théodose revint à Constantinople, après avoir passé trois ans en Italie, où il laissa Valentinien,

. qu’il venait de rétablir et d’affermir sur son trône. Théodose avait ordonné aux moines, par une loi formelle, de se retirer dans les lieux champêtres, et de ne point se fixer ni même séjourner dans les villes. Ils y venaient importuner les juges pour empêcher qu'on ne fit justice des malfaiteurs, souvent pour abattre tumultuairement des idoles, et faire une guerre indiscrète aux païens. Ces imprudences arrivaient surtout en Orient, les solitaires et les cénobites se trouvant prodigieusement nultipliés en Egypte et en Syrie, Quand l'Empereur fut à portée de voir les choses par luimême , et de veiller plus immédiatement au maintien du bon ordre, il modifia une défense qui semblait imprimer quelque sorte de flétrissure à l'état religieux, et il rendit à ceux qui le professaient l'entrée libre des villes. Mais on n’en fut que plus attentif à discerner parmi eux les sujets dignes ou indignes ; surtout à contenir ces vagabonds intrigans qui abusaient de la plus sainte des professions pour leurs vues particulières et souvent criminelles.

Sous le nom de moines, alors si révéré, se cachaïient les hérétiques appelés Massaliens en syriaque, en grec Euchites, c'est-à-dire prians, parce qu'ils faisaient consister toute la religion dans la seule prière. Il y en avait de deux sortes : les uns etaient de vrais païens, et n'avaient de commun avec les fidèles que quelques usages extérieurs de l'Eglise, qu'ils s’'appropriaient. Îls reconnaissaient même plusieurs dieux, quoiqu'ils n’en adorassent proprement qu’un seul, qu'ils nommaient le Dieu suprême, ou Très-Haut : on croit que ce sont les mêmes sectaires que les Upsistaires, ou adorateurs du

Très-Haut. On les appela aussi Euphémites, d'un mot qui signifie louange, à cause de certains cantiques en l'honneur de Dieu, qu'ils chantaient perpétuellement dans leurs assemblées. Quelques-uns d'eux furent nommés Sataniens, du culte affreux que la peur des démons leur fit rendre à ces puissances malfaisantes.

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[An 391] DE L EGLISE. — LIV, X. 37

L' origine des Massaliens , qui se disaient chrétiens, est fort incertaine. S. Epiphane ‘ attribue leur erreur à la grossière simplicité de quelques gens du commun, qui prenaient trop à la lettre le précepte de tout : abandonner pour suivre Jésus-Christ. Ils quittaient tout en effet, etmenaient ensuite une vie oisive et vagabonde, demandaient l’aumône , et vivaient pêle-nêle hommes et femmes ensemble, jusqu’à coucher ainsi dans les rues pendant l'été. Ils rejetaient le travail des mains, comme mauvais, abusant de ces paroles du Sauveur : Travaillez, non pour la nourriture qui périt, mais pour celle qui demeure éternellement. I] est à propos de faire remarquer que S. Epiphane, qui à cette occasion s'élève contre la mendicité, ne blâme que celle qui demeure oisive, et rien de ce qui ressemble aux ordres mendians qui ont été approuvés par l'Eglise. Les Massaliens prenaient aussi le précepte de la prière continuelle dans toute la rigueur de la lettre, et ils en poussaient l’observation prétendue à des excès ridicules. Ils donnaient dans mile autres extravagances, jusqu'à se vanter de voir la sainte Trinité des yeux du corps. Ils dormaient la meilleure partie du jour, puis donnaient leurs rêves pour autant de révélations ou de prophéties. L'Eucharistie, la pénitence, tous les sacremons, les institutions les plus sacrées et les vlus divines, n'étaient pour eux que des choses indifférentes. La seule oraison faisait toute leur religion ; et dans leurs prières, ils s’agitaient, ils tremblaient, ils s’élançaient ou s'emportaient çà et là ; ils s'abandonnaient aux mouvemens convulsifs les plus messéans. Les détails que la pudeur nous fait éviter seraient incroyables si, depuis le témoignage du saint évêque de Salamine, l’on n'avait vu chez des nations et en des temps qui se croyaient bien plus éclairés, le renouvellement des mêmes excès, sous le masque de la réforme et du rigorisme. Ces hérétiques furent condamnés en concile, d’abord à Antioche par les soins de l’évêque Flavien; et plus solniallement à Icône, d'où le saint évêque Amphiloque en fit le rapport à ce patriarche.

Le schisme néanmoins durait toujours à Antioche, ou, pour parler plus proprement, le partage des fidèles en deux troupeaux, chacun. avec son pasteur, et soumis également les uns les autres, tant à la vraie foi qu'à l’autorité du chef universel de l'Eglise, dont ils n'étaient point retranchés par l'excommunication. C’est ce qui parait évidemment par le concile général de Constantinople, où nous avons vu des pères de ces deux partis communiquer ensemble dans aucune difficulté, L'évêque Paulin étant venu à mourir, les fidèles

de son parti ne vouluren: pas reconnaître Flavien; et alors seule-

1er, Sn.

78 HISTOIRE GÉNÉRALE [An 391] ment, s’il en faut croire Socrate et Sozomène, plutôt que Théo. doret, accusé de prévention par Baronius, ils se firent donner un nouveau pasteur dans la personne d’ Evagre, ami de S. Jérôme, et d’une famille très-illustre en Syrie. Les partisans de Flavien crièrent à l'infraction des lois de l’union et de la concorde; mais ceux d'E. vagre répondirent que son compétiteux n ‘avait pas même craint de violer le serment fait avant son élection, à ce qu’ils prétendaient, de ne point donner de successeur à Mélèce du vivant de Paulir, Quoique Flavien eût eu en sa faveur un concile, reçu dans la suite comme œcuménique; de part et d'autre néanmoins, chacun s'appuya sur les défauts, vrais ou prétendus, de Tonfiastinn de son concurrent, beaucoup plus que sur la régularité de la sienne propre ‘. Théodoret dit encore que les Occidentaux, auxquels il joint les Egyptiens, reconnurent Evagre par provision : mais Socrate et Sozomene ne parlent encore ici, ni de ceux d'Egypte, ni de ceux d'Occident ; et S. Ambroise sttete en termes formels la neutralite des Egyptiens. On voit en effet que les uns et les autres ne tendaient qu'à la paix, à laquelle cette partialité aurait mis les plus grand: obstacles.

L'an 591, on convoqua un concile à Capoue, où Flavien fut cite, et trouva moyen de ne pas se rendre, sous des prétextes qui ne satisfirent point. Toutefois les pères du concile, craignant sur toute chose d'occasioner un schisme et d'en ajouter la réalité à l’apparence, résolurent de ne refuser la communion à aucun des Orientaux qui professeraient la foi catholique, quoique les uns tinssent pour Flavien, et les autres pour Evagre *. Mais, afin denerien négliger de ce qui pouvait mettre fin à ces dissensions, ils en commirent la connaissance à Théophile, successeur de Timothée dans le siége d'Alexandrie, soit à cause de la dignité de son église, soit à raison de son impartialité, qui le rendait un des plus propres à ce grand arbitrage *. Il s'agissait de juger avec ses suffragans, de telle sorte néanmoins que ce jugement dût être confirmé par le pontife du siége apostolique : dispositions qui furent agréées unanimement ; tant le respect de ce siége était encore fortement imprimé dans T esprit des premiers prélats de l'Orient, comme de ceux de l'Occident! Mais Flavien évita le jugement deT héophile, aussi bien que celui du concile de Capoue ; ce qui scandalisa quelques-uns des plus saints et des plus savans évêques, en indisposa un très-grand nombre, et mécontenta vivement l'Empereur.

S. Ambroise s’en exprima dans les termes les plus forts, en écrivant au patriarche d'Alexandrie *. Il accusa Flavien d’une témérité

1 Ambr. Epist. 56, n, 6, — *Ibid.n.2.— 3]Ihid,n, 7, — + 1bid

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[An 391] DE L'ÉGLISE. — LIV. X. | 79 sans exemple, d'anéantir pour lui seul la vertu des lois et de l'unité sacerdotale. Il fait sentir dans la même lettre toute la part qu’eut le pape Sirice au concile de Capoue. Voici la traduction littérale de ce passage du saint archevêque, assez mal rendu par quelques-uns de nas écrivains célèbres : « Nous croyons sans doute qu'il faut référer votre jugement à notre saint frère l’évêque de l'église romaine; parce que nous présumons que les dispositions en seront telles qu’elles ne pourront lui déplaire. C'est ainsi que vous pourvoirez à ce que votre sentence ait un heureux effet; c'est ainsi que vous assurerez le repos et la paix, en portant un décret qui n'occasione point de trouble dans notre communion. Pour nous, quand nous aurons reçu les actes de votre jugement, et qu’il sera parvenu à notre connaissance que l'église romaine a sûrement approuvé ce qui s’est fait, nous recueillerons avec joie les fruits de vos travaux. » Telles sont les paroles de S. Ambroise, que l’on croit avoir présidé au concile de Capoue, et qui fut des mieux instruits de toute cette affaire. Mais, sans recourir à ce témoignage, à quel titre un concile particulier tenu en Occident, et que n’eût point autorisé le chef de l'Eglise, eût-il connu des causes les plus importantes, dont les parties lui étaient étrangères? de quel droit eût‘il commis d’autres juges, tels surtout que le patriarche d'Alexandrie?

Le pape jugea de Flavien comme S. Ambroise; il écrivit de la manière la plus pressante à l’empereur Théodose, pour l'engager à rendre plus docile cet évêque son sujet, dont Théophile se plaignit à son tour. L'on en était à ce point de négociation, quand la mort d'Evagre fournit ou prépara le dénoûment de cette grande affaire. Les fidèles de son parti ne reconnurent pas encore Flavien ; mais celui-ci fit en sorte qu’on ne leur donnât point un nouvel 2 A évêque.

Cependant le patriarche d'Alexandrie mit toute son applicauon à détruire l'idolâtrie dans l'Egypte, qui en était ie dernier retranchement , après en avoir été le berceau. Il venait d'obtenir du fisc un vieux temple de Bacchus, afin d'augmenter le nombre des églises à mesure que la multitude des fidèles augmentait. En fouillant ces souterrains prétendus sacrés, où les seuls initiés avaient droit d'entrer, on trouva des figures infâmes et grotesques , que le patriarche fit promener par toute la ville, puis exposer en public, pour faire honte aux paiens et décrier le paganisme. Les philosophes en furent plus irrités que confondus; le peuple idolâtre devint furieux; toute la ville, en un moment, fut en armes et en combustion. Après avoir fait main-basse sur les fidèles, les poiens se retirérent dans le temple de Sérapis, comme dans leur boulevart. De là, faisant des sorties imprévues, et enlevant ceux des chrétiens

Ce ASSIS 6 BA

80 HISTOIRE GÉNÉRALE CAn 551] qu'ils pouvaient surprendre, ils forçaient les lâches à sacrifier, cru. cifiaient les autres, leur brisaient les jambes, les jetaient demi. morts dans les égouts destinés à recevoir les immondices et le sans: des victimes.

Ce temple de Sérapis, l’un des plus vantés du paganisme, était construit sur une terrasse fort spacieuse, de forme carrée, dont on ne gagnait la plate-forme qu'en montant plus de cent marches. La terrasse, toute voütée, était distribuée en différens offices ou appartemens qui prenaient jour par en haut. Sur le plain-pied, quatre galeries, d'une longueur à perte de vue, forinaient une cour aussi carrée, au milieu de laquelle s'élevait jusqu'aux nues ce temple im. mense, bâti tout entier du plus beau marbre, et soutenu de superbes colonnes de jaspe et de porphyre. L'intérieur était revêtu, de haut en bas, de lames de cuivre doré, sous lesquelles, disait-on, il y en avait d'argent, et sous celles-ci d’autres encore d'or massif; richesse par conséquent inutile, pour le présent, à la décoration de l'édifice; mais dont on donnait bien des raisons mystérieuses, pour un avenir auquel il ne parvint pas *.

La figure du dieu Sérapis était celle d’un homme vénérable, avec une grande barbe et de longs cheveux, et d’une stature si gigantesque, que de ses deux mains il touchait les deux murailles collatérales. On voyait près de lui ue autre figure monstrueuse, qui avait trois têtes : celle du milieu, la plus grosse des trois, était -:ne tête de lion; celle du côté droit, la tête d’un chien flatteur, et du côté gauche, celle d’un loup ravissant. Un énorme dragon, enveloppant de ses replis tortueux le tronc commun de ces trois animaux, reposait sa tête dans la main de lidole, qui sur sa propre tôte avait un boiïsseau : ce qui a fait croire qu'elle figurait le patriarche Joseph, à qui les Egyptiens superstitieux ont rendu après sa mort les honneurs divins, à cause de l'abondance qu'il leur avait procurée au milieu de la stérilité, Des pièces de bois de toute espèce, couvertes de métaux et de pierreries aussi de toute espèce, entraient dans la composition de la statue; et l’on trouvait ercore bien du mystère dans cet assemblage. Elle était peinte d’un bleu que le temps avait rembruni. Il y avait près d'elle une très-petite fenêtre, disposée de telle manière que les rayons du soleil doraient sa bouche, au jour et au moment précis qu'on avait coutume d'apporter l'iuvle de cet astre, pour visiter celle de Sérapis : en sorte que le dieu du jour paraissait, à la vue de tout le peuple, saluer par un baiser celui de l'abondance. Une seconde merveille, qu’on n’admirait pas moins, à la voûte du temple, c'était un petit char du so-

LRuf. Hist. 11, 23,

[An 5ç1] à sacrifier, cru.

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Comme les idolâtres, après les premiers emportemens de la sédition, s'étaient retirés dans ce temple, le préfet d'Egypte le tint bloqué avec toutes ses avenues; et cependant il envoya vers l'Em-

ereur, afin de recevoir ses ordres. Théodose ordonna d'abattre l'idole et le temple, et d'épargner le sang des séditieux. Il regardait comme autant de martyrs les chrétiens massacrés en cette occasion, et que l'Eglise honore en effet comme tels; c'est pourquoi il ne voulut pas qu’on punit les auteurs de leur mort, qu'il espérait d’ailleurs attirer au christianisme par sa clémence. | |

C'était une persuasion enracinée dans l'esprit des païens, que, si la main d’un mortel touchait à l'idole du grand Sérapis, le ciel

et la terre se confondraient à l'instant, et que le monde rentrerait dans l’ancien chaos. Cette prévention, communiquée à une infinité d’esprits faibles par les chrétiens même, tenait la multitude en suspens, lorsqu'un intrépide et pieux soldat prit une cognée, et l’enfonça de toute sa force dans la mâchoire du dieu redouté, Tout le peuple jeta un cri d'alarme ; mais le ciel et tous les élémens demeurèrent tranquilles. Le soldat porta un second coup sur le genou de l’idole, qui se trouva d'un bois à moitié pourri. Elle tomba et fut mise en mille pièces. Il sortit de sa tête une quantité de rats, qui firent aussitôt succéder au respect de ses plus timides adorateurs, le mépris, l'indignation, et une honte extrême de leur longue crédulité. ne

Après l’idole on s'attacha au temple : en le démolissant, on | trouva des croix gravées sur plusieurs pierres. Cette figure hiéro- | glyphique signifiait la vie future chez les Egyptiens » qui se convertirent en foule, quand ils l’aperçurent. Comme c'était encore parmi eux un tradition, que leur religion prendrait fin lorsque M cette figure de la croix paraîtrait, les mieux instruits, tels que ieurs L sacrificateurs et leurs devins, se montrèrent, dit-on, les plus ermpressés à demander le baptême. L'instrument mystérieux dont on se servait pour la mesure des crues du Nil, qu'ils attribuaient à AN Sérapis, fut transféré dans une église. Cependant les idolâtres té- ! moignèrent de nouvelles alarmes, et publièrent qu'il n'y aurait #7 plus de ces heureuses inondations qui fécondaient la terre d Egypte. Mais Théodose, à qui le bruit en parvint dans la suite, répondit qu'il fallait préférer la religion aux dons du Ni; ZA! que ce fleuve, } ajouta-t-il, cesse d'apporter l'abondance, si pour la procurer il faut des enchantemens et des crimes! Mais, avant cela, et peu après la uestruction du temple de Sérapis, ayant appris que de mémoire d'homme l'inondation n'avait été aussi heureuse que cette année,

Il, 6

8a HISTOIRE GÉNÉRALE [An 391] il s'écria dans les transports de sa piété, en levant les mains au cie]: « Soyez à jamais béni, Dieu tout-puissant, de ce qu'une pareille erreur se trouve abolie, sans que cette grande ville soit renversée'!»

Sur les ruines du temple de Sérapis, tant il était spacieux, on éleva deux magnifiques églises, dont l'une füt dédiée à S. Jean. Baptiste. Ce fut là qu’enfin on remit en honneur les reliques du saint Précurseur, qui, durant la persécution de Julien , avaient été . cachées dans un mur par S. Athanase, « pour servir, dit-il alors

par un esprit prophétique, à ceux qui viendront après nous. »

L'exemple de la capitale fut suivi par toute la province d'Egypte, jusque dans les bourgs et les campagnes. En ces diverses occasions, l'on découvrit toute la cruauté des mystères idolâtriques. On trouva dans les secrets réduits appelés adytes, des têtes d'enfans coupées, avec les lèvres dorées, comme à de stupides victimes, et mille autres vestiges de meurtres atroces et sacriléges. On reconnut pareillement les ruses des sacrificateurs pour tromper les peuples. Il y avait des idoles creuses, faites artificieusement, d’une t:ille gigantesque, et dans l'intérieur desquelles étaient pratiqués de secrets massages. Les prêtres s'y coulaient par des souterrains, et les fai. saient parler comme ils voulaient.

C'est ainsi qu'un fameux prêtre de Suturne, nommé Tyran, abusa de plusieurs femmes de distinction, par l’organe du dieu qu’il régissait à sor. gré : il commandait à la première, qui allumait sa convoitise, de se trouver seule dans le temple ; on l'y renfermait à la vue du public, et Tyran disparaissait, après en avoir livré les clefs : mais il entrait dans l’idole par le souterrain ignoré; et bientôt, à la faveur de l'obscurité et de la voix du dieu qu'il s'appropriait, il trouvait moyen d’assouvir sa passion. Après qu'il eut ainsi corrompu bien des dupes, une en*r’autres, moins facile, ou moins disposée à l'être, reconnut dans 1 1dole la voix de Tyran, s'enfuit épouvantée, et révéla la fraude à son mari. Le suborneur fut mis à la question, avoua tout; et la religion païenne, couverte d'opprobres, tomba dans le dernier discrédit. Les idolâtres surpris et indignés se convertirent en foule. Pour leur édification, l'Empereur écrivit à Théophile de distribuer aux pauvres tout l'or et l'argent des idoies abattues, et de montrer ainsi que le désintéressement ne forme pas moins que la pureté le caractère de notre religion *.

Suivit une loi portant défense à toute personne, non-seulement de sacrifier aux idoles, mais de fréquenter les temples qui pou-

, Ruf. 11 30. —! Ibid, LA 25.

[An 391] mains au cie]:

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An 591] DE L'ÉGLISE. — LIVe Xe 83 varent rester , ni de rendre aucune sorte de culte aux faux dieux. On en publia une seconde contre les apostats qui profaneraient leur baptême en passant au paganisme, et on les déclarait infâmes, privés de toute dignité, incapables de donner ou de recevoir quoi que ce fût par testament. Les hommes en place étaient encore plus sévèrement traités que l'ordre du peuple, l'idolâtrie en plusieurs endroits commencant d'avoir pour eux quelque chose de fétrissant. Les noms les plus illustres de l'Empire, les Paul, les Gracque, les Anicien, les Marcel se tenaient surtout honorés du titre de chrétiens. Le préfet Symmaque avait été contraint de se désister de ses poursuites opiniâtres pour le rétablissement du fameux autel de la Victoire. Dès sa première tentative, un grand nombre de sénateurs déclarèrent qu'ils ne paraîtraient plus au sénat, si ces pratiquesidolâtriques yrecommencaient, Le préfet ayant osé revenir à la charge, et s'étant mis cette seconde fois à la tête d'une députation, l'empereur Théodose, alors en Italie, le chassa honteusement de sa présence, et le fit mettre aussitôt après dans un char, pour le transporter jusqu'à cent milles de Rome,

Des exemples de cette énergie en tout genre avaient remis le jeune Valentinien dans la bonne voie. Après la mort de sa mère Justine, toutes les impressions mauvaises qu'il en avait reçues ne tardèrent point à s’effacer. Il montra aussitôt qu'il savait se vaincre lui-même, tout jeune qu’il était. Apprenant qu'on l’accusait de trop aimer les jeux du cirque et les combats des animaux, il ne fit plus célébrer ces jeux, et fit tuer tous ces animaux à la fois. Une célèbre actrice, dont la beauté séduisait et égarait toute la jeunesse, s'étant présentée à la cour, il la renvoya, sans avoir voulu, ni en public, ni en particulier, la voir une seule fois : conduite d'autant plus méritoire qu'indépendamment des suggestions perverses dont

| il était assailli, la licence irréligieuse de son éducation, et le feu

de son âge, il n'était pas encore marié. Jamais on n’eût imaginé, du vivant de Justine, qu'il dût faire ainsi la consolation de la religion et les délices de l'Empire; mais on était encore plus éloigné de penser qu'il leur dût sitôt causer les plus amers comme les plus justes regrets ”.

Depuis quelque temps, il ne pouvait plus supporter le joug du comte Arbogaste, grand capitaine, Franc de nation, d'une audace et d’une arrogance outrées, que lui inspiraient surtout la grande

| part qu'il avait eue à la défaite de Maxime et son ascendant sur tous

les chefs des armées. Le jeune empereur en écrivait perpétuellement à Théodose, en le conjurant de venir une seconde fois l'af-

ÉSymiu, tr, epi t 43, — * Ambr. de Obit. Valent. n. 15, 16, etc.

84 HISTOIRE GÉNÉRALE LAn 391] franchir; mais ee jour désiré ne devait point arriver. L'infortuné prince n'eut pas même la consolation de revoir S. Ambroise, qu'il regardait comme son père, et par la main duquel il souhaitait ar. demment de recevoir le baptême. De Vienne dans les Gaules où il se trouvait, il lui envoya un officier de sa chambre, pour le presser de venir en toute hâte. 11 n’eut pas un moment de repos depuis le départ de ce messager dévoué Il n’y avait que trois jours que celui-ci était parti pour Milan, et déjà le jeune empereur demandait s’il était revenu. Ce jour-là même, comme il était seul à se distraire, ou plutôt à se livrer à ses ennuis après dîner, sur les bords du Rhône, dans r'enceinte de son palais , Arbogaste le fit étrangler par quelques-uns de ses garde: , qui le pendirent ensuite avec son mouchoir, pour faire penser qu'il s'était lui-même donné la mort. Ainsi finit ce prince, du meilleur naturel et de la plus haute espérance, le samedi quinze de mai, veille de la Pentecôte, l’an 392.11 n'avait guère que vingt ans, et en avait régné dix-sept.

On ne fit aucune recherche sur sa mort, mais il ne s'offrit à la pensée de personne que ce vertueux empereur fût homicide de lui-même, Arbogaste, jouant toujours son rôle perfide, lui fit rendre de grands honneurs funèbres, et renvoya son corps à Milan. S. Ambroise, qui allait passer les Alpes, fut excessivement afflisc de cet événement, qu'il ne craignait que trop, mais qu’il s'était flatté de prévenir. La religion seule put le consoler. On l’assura que le prince, la veille de sa mort, impatient de voir arriver son saint pasteur et d'en recevoir le baptême, répétait sans cesse ces paroles : « Ne verrai-je pas mon père? Aurai-je le malheur, à mon père, de ne plus vous revoir ? » Non, Seigneur, s’écria le saint archevêque, à ce récit qui le fit fondre en larmes; non, vous ne refuserez point a un prince selon votre cœur la grâce qu’il a si ardemment désirée. , Il plaça ses chères et tristes dépouilles dans un magnifique tombeau de porphyre, à côté de son frère Gratien ; fit son oraison funèbre, que ses sanglots interrompirent souvent, et dans laquelle il ne se consola que par la ferme espérance qu'il avait du salut d’une âme enlevée en de si heureuses dispositions. « Donnez-moi les saints mystères, dit-il à la fin de son discours‘; faisons, pleins d'espoir et de ferveur, nos oblations pour un mort si cher. » Il promit ensuite d'offrir toute sa vie le saint sacrifice pour les deux augustes frères, Gratien et Valentinien. Des torrens de larmes coulèrent dans tout l'auditoire ; et le pieux orateur, d'autant plus attendri, s’écria : « Tout pleure, tout gémit, les Barbares autant que les Romains; ceux même qui ne l'ont jamais vu ; ceux qui craignent qu’on ne leur

t Epist. 53, n. 56.

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[An 392] r. L'infortuné nbroise, qu'il souhaitait ars Gaules où il our le presser pos depuis le rois jours que ereur demantait seul à se , sur les bords e fit étrangler uite avec son onné la mort.

us haute espée, l'an 392.11 pt.

e s'offrit à la homicide de de, lui fit renorps à Milan.

rement afflisc Is qu'il s'était n l’assura que iver son saint sse Ces paro- , à mon père, tarchevèque, userez point a nent desiree. »

que tombeau ison funébre, quelle il ne se ut d’une âme oi les saints ns d'espoir et romit ensuite gustes frères, ent dans tout dri, s’écria :

les Romains; qu'on ne leur

(Au 392] DE L'ÉGLISE. — LIV. X. | 85 fasse un crime de leur sensibilité vertueuse. La désolation est générale, comme irrésistible : ses propres ennemis se sentent forcés de rendre au moins cet hommage à sa mémoire. » Par où l'on voit que personne n'était la dupe des fourberies parricides d'Arbogaste ou de sa faction.

Outre l'impératrice Galla, que Théodose avait épousée en secondes noces, Valentinien laissait deux autres sœurs qui demeurèrent vierges. La plaie que fit \ leur cœur la mort tragique d’un si digne frère ne se ferma jamais : jamais surtout elles ne purent oublier cette dernière parole qu'il proféra en expirant : EA/! mes pauvres sœurs! Après deux mois passés à pleurer nuit et jour sur sa tombe, elles quittèrent un monde qui n'avait plus rien que d'affligeant pour elles, et se consacrèrent au Seigneur d'une manière 1rrévocable,

Cependant l'assassin d’un maître si regretté n'osa occuper sa place : il eût confirmé des soupçons trop véhémens, et mis ses propres jours dans un péril manifeste; mu. il fit un empereur qui n'en avait que ‘: nom, et qui lui en laissait toute l'autorité. Eugène, qui portait pour toute décoration sur le trône l'étrange relief d'un professeur de belles-lettres, et un peu d’éloquence pour tout mérite, fut le fantôme qu'il couronna.

Déjà Théodose savait la révolution de l'Occident, quand il reçut une ambassade de ce nouveau souverain, qui prétendait traiter avec lui d’égal à égal, comme.avec son collègue. Tous ces motifs réunis portèrent l'indignation de l'Empereur à son comble, Mais, instruit que les rebelles avaient de très-bonnes troupes, il jugea nécessaire de dissimuler, donna de belles paroles, renvoya même les ambassadeurs avec des présens ; mais aussitôt après qu'ils furent partis, il se prépara sérieusement à la guerre. Il ne pouv:ut prendre aucune confiance en des traîtres, et il sentait vivemeni | déshonneur de laisser impunie la mort de son beau-frère. En‘:e les préparatifs de cette expédition , sa piété compta principalement sur ce qui pouvait lui rendre le Ciel propice : les exercices de religion, l’humiliation de l'idolâtrie et de l'hérésie, l’exaltation de l'Eglise, tous les genres de bonnes œuvres furent redoublés. Il s efforça d'attirer à sa cours. Jean d'Egypte, qu’il avait si heureusement intéressé au succès de la guerre contre Maxime; mais le saint anachorète tenait trop à son humble solitude. T1 répondit, que, sans qu’il fût présent, le Dieu des batailles prendrait encore la défens: du vengeur de la vertu ; que Théodose triompherait une seconde fois de la tyrannie, mais qu'il y aurait plus de sang répandu qu’à la première rébellion; que l'Empereur verrait périr le tyran, et que peu après sa victoire

86 HISTOIRE GÉNÉRALE (An 393) 1 mourrait lui-même, laissant un empire à son second fils, sans rien prendre sur l'Orient destiné à l'aïné.

La proximité de la mort annoncée à Théodose ne le déconcerta point; mais il prit la précaution de déclarer Auguste son fils Honorius, ainsi qu'il avait déjà fait pour Arcade, et il les fit tous deux vester à Constantinop : pour y attendre l'issue de la guerre. Au lieu d'imposer de nouveaux tributs en une conjoncture où !out autre prince les efi jugés indispensables, il supprima ceux ue le préfet du prétoire avait ordonnés deux années auparavant ; il rendit même tous le: biens confisqués soit aux citoyens dépouillés, soit à leurs proches, Pour empècher le brigandage du soldat, et garantir de toute violence les provinces où l'armée devait passer, il envoya de sages rescrits aux différens chefs de la milice : en un mot, il n'oublia rien de tout ce qui pouvait attirer les bénédictions du Dieu qui dispose de la valeur ainsi que des circonstances". La patience et l'humilité chrétienne, que la politique croit si peu convenables à un souverain, sont deux qualités dont il étendit les effets jusqu'aux audacieux qui avaient osé parler avec insolence de sa personne et de son gouvernement. « Si c'est par légèreté, disait-il, il faut les mépriser; si c'est par un fol emportement, il faut en avoir pitié; et quand ce serait par une viaie mechanceté, un prince, tenu comme un autre fidèle à la 101 du pardon, fait souvent mieux de recourir à la clémence qu’à la justice. C'est pourquoi nous voulons que ces sortes de causes nous soient toujours renvoyées en leur entier, afin de juger quel sera le plus expédient, de la rigueur, ou de l'indulgence *, »

Eugène se préparait à la guerre d'une mamere bien differente, Il faisait, à la vérité, profession du christianisme; mais Arbogaste était païen , avec les principaux chefs du parti. On fit ruisseler à Rome le sang des victimes en l'honneur des dieux ; on chercha d'heureux présages dans leurs entrailles et dans les autres exercices de la divination : Flavien, qui ne rougissait pas, dans sa place de préfet du prétoire, de se donner pour habile en cette vile science, et qui s'était déclaré avec zèle pour l’usurpateur , lui fit les promesses les plus magnifiques. Les rebelles s'étant emparés du passage des Alpes-Juliennes, par où il fallait arriver d'Illyrie, on y érigea des idoles à Jupiter; et celle d'Hercule décora le principal étendard de la faction. Quant au fameux autel de la Victoire, tant de fois attaqué et défendu comme l’arc-boutant de l’idolâtrie romaine, et que le dernier empereur avait si expressément empêché de rétablir, le rétablissement en fut ordonné, avec la restit::tion du revenu des temples.

8 Philst. 11, 33. -+ * Cod. Theod. lib. z.

[An 393] nd fils, sans

» déconcerta son fils Hofit tous deux erre. Au lieu : tout autre jue le préfet rendit même , soit à leurs | garantir de il envoya de not, il n'oudu Dieu qui \ patience et convénables es effets jusce de sa per- 6, disait-il, il faut en avoir prince, tenu nt mieux de )1 nous vouenvoyées en le la rigueur,

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[An 592! DB EGLISE, — LV. X, 8 Lorsque le saint archevêque de Milan apprit cette scandaleuse nouvelle, il crut ne pouvoir se dispenser d'en écrire à Eugène; et ‘| usa de cette fermeté sage qui, honorant la grandeur, est incapable de ja flatter, au péril même de la vie, La lettre ne fut pas mal accueillie; mais elle n'opéra rien. Eugène s'excusa sur les obligations qu'il avait à Arbogaste et à Flavien. Mais comme il venait à Milan, l'archevêque en sortit en diligence pour aller à Bologne, sous prétexte d’une translation des saints martyrs Vital et Agricole, à laquelle il était invité. Il assista en effet à la translation, et il e:1porta quelque partie des reliques, c'est-à-dire, des clous et de la croix où les martyrs avaient été attachés : car, pour les corps saints, il n'était pas encore d'usage de les parts”. Il arrivait même rarement qu'on les transférât, comme cela d'une loi de l'année 386, par laquelle Théodose fait dé ansporter un corps humain d’un lieu à un autre, de ven: heter le corps d'un martyr, en permettant néanmoins de & e tel édifice qu'on voudra pour en honorer la sépulture. De busogne, S. Ambroise alla jusqu’à Florence, où il plaça les reliques de S. Vital sous l’autel d’une église dont il fit la dédicace, et qu'on nomma la basilique Ambroisienne:

A Florence, il logea chez un citoyen distingué par son rang et sa religion, nommé Décence, dont le fils Pansophius, encore enfant, était tourmenté par le malin esprit. Le saint évêque le guérit, en priant et en lui imposant les mains; mais l'enfant mourut quelques jours après. Le Seigneur ne permettait cette épreuve que pour donner lieu à un bienfait plus merveilleux destiné à récompenser Ja manifestation d’une foi plus vive. La mère, qui avait une grande piété, porta le corps de son fils dans l'appartement qu'occupait le saint, et le coucha sur son lit pendant qu'il était dehors. Touché à son retour de la foi de la mère, le saint évêque se sentit inspiré de lui en obtenir la récompense. Il s’étendit, comme fit Elisée, sur le mort, et lui rendit de même la chaleur et la vie, puis le présenta à sa mère, Il composa par la suite un petit livre adressé à cet enfant, afin de lui faire prendre dans l'âge viril les sentimens convenables un homme qui n’y était parvenu que par un miracle. S. Ambroise revint à Milan, quand il sut qu'Eugène en était parti pour marcher contre Théodose,

Pendant l'absence du zélé pasteur, le tyran, dans la vue de se ménager tout le monde, avait voulu assister au saint sacrifice et y présenter son offrande. Mais l'esprit d'Ambroise restait dans son église. Ses dignes ecclésiastiques, non contens de refuser les of-

Paui, lit, Anbr, e, 26, n. 38.

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88 HISTOIRE GÉNÉRALE [An 394] frandes teintes du sang de leur souverain, ne voulurent pas même admettre à la prière l'intrus décoré de ses dépouilles. Arbogaste et Flavien en parurent furieux ; mais ce n'était pas le moment de se venger. Ils ne firent que menacer, et protester qu'en revenant victorieux, ils obligeraient le clergé, qui n'avait pas voulu prier avec Eugène, de porter les armes sous ses drapeaux, et qu'ils feraient une écurie de la basilique *.

Cependant Théodose approchait des montagnes avec son armée. Ce qui l'inquiétait surtout, c’étaient les passages que le préfet Flavien occupait avec des troupes nombreuses d'idolâtres. Mais ce commandant fut forcé et se fit tuer de désespoir : aussitôt les rebelles abandonnèrent sans résistance tous les défilés. Toutefois à la descente des montagnes, quand les officiers de Théodose virent des plaines immenses couvertes des soldats d'Eugène, dont le nombre prodigieux surpassait encore de beaucoup leur attente, quelques-uns proposèrent de rentrer en Illyrie pour y rassembler de plus grandes forces et se mettre en état de combattre avec moins d'inégalité, Mais l'Empereur montrant de la main les croix peintes sur les étendards : 4 Dieu ne plaise, s'écria-t-il, que nous accusions de faiblesse ce signe vainqueur de l'enfer, et que nous le fassions honteusement reculer devant l’image d'Hercule*,

À ces mots, le combat s'engagea par les troupes auxiliaires, Ibères, Alains et Goths, qu'il avait dans son armée. Le prince des Ibères fut tué , et les Goths ne purent soutenir la valeur d’Arbogaste, qui en laissa plus de dix mille sur le champ de bataille. Alors Théodose dans l’ardeur de sa foi se jeta à genoux et dit à voix haute: « Dieu puissant et juste! vous connaissez le fond de mon âme; je » crois avoir entrepris cette guerre en votre nom, à qui seul appar- » tiennent la louange et l'honneur. Si la vanité me faisait illusion, » que votre bras ne s’appesantisse que sur moi seul, et ne permet- » tez pas que les gentils demandent, en blasphémant, où est notre » Dieu. » La nuit survint à propos, et l'Empereuren passa la meilleure partie en prières. Il s'endormit enfin, accablé de fatigue et d'inquiétude. [1 lui apparut en songe deux hommes vêtus de blanc, qui se dirent Jean l’évangéliste, et l’apôtre Philippe, et qui lui promirent la victoire pour le lendemain. Cette vision n'aurait peutêtre pas produit grand effet, si un soldat, qui l’eut absolument de la même manière, ne l'avait aussitôt racontée aux officiers de sa troupe, par qui la nouvelle en revint à l'Empereur, et se répandit en peu de momens dans toute l’armée. Ce concours de circonstances peu naturelles ranima partout le courage; et Théodose redonna,

8 Paul. Fit. Ambr, ©. 96, re. 51. — * Thood, v, 14.

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CAn 394) DE L'ÉGLISE. — LIV. X. 89 dès la pointe du jour, le signal du combat. Sa foi fut cependant mise à une nouvelle épreuve. re

Il s’aperçut, au jour naissant, que les ennemis avaient fait couler un gros corps de troupes le long des montagnes, pour charger en queue au fort de la mêlée. Il recommençait sa prière avec une foi toujours plus vive, lorsque le comte Arbitrior, qui commandait ce détachement nombreux, et qui s'était saisi de ce poste par ordre d'Eugène, se rangea du parti de Théodose, qu'il fortifia ainsi considérablement. L'usurpateur restait encore le plus fort, et les deux armées avançaient l’une contre l'autre, sans qu'on observât nulle part la moindre diminution d'espoir ni de courage. Alors Théodose met pied à terre, et, marchant seul à la tête de ses troupes , il commence à crier : Où est le Dieu de Theodose? Ce religieux cri de guerre emflamme tous les soldats, qui répètent de rang en rang: Où est le Dieu de Théodose ? Loin de rien craindre de cette impétuosité et d’une méthode si nouvelle, Eugène crut au contraire que Théodose ne cherchait qu'à mourir, et il commanda insolemment qu’on le lui amenât enchaîné. Quand on vint à la portée du trait, il s’éleva un vent orageux, qui donnait dans les yeux des rebelles, et qui, les aveuglant par des tourbillons de poussière, rompait leurs rangs, et leur faisait tomber les armes des mains. Il était, au contraire, du plus grandsavantagepour les güerriers fideles, qui l'avaient au dos, et qu'il poussait sur leurs ennemis, en doublant la force de leurs flèches et de leurs javelots. L'incident parut si merveilleux, que les plus judicieux écrivains le rapportent comme un miracle, sur la foi d'une infinité de témoins oculaires ; et le poète Claudien , tout païen qu'il était, avoue que le Ciel combattit pour Théodose. Les ennemis découragés, ou prirent la fuite, ou mirent bas les armes, en demandant grâce au vainqueur : il l’accorda volontiers, mais en commandant à son tour qu'on lui livrât son rival.

Eugène, voyant accourir ses soldats vers lui, demanda s'ils amenaient Théodose. « C’est son indigne concurrent, répondirent-ils, que nous voulons traiter comme il le mérite. » En même temps, ils s'emparent de sa personne, lui arrachent les signes de la dignité impériale, et l’enlèvent , les mains liées derrière le dos. Théodose lui reprocha surtout la mort de Valentinien et le rétablissement de l'idolâtrie. Le vaincu prosterné implorait lâchement pour la conservation de sa vie, lorsqu'un soldat indigné lui abattit la tête, Arbogaste, espérant encore moins le pardon, se sauva dans les montagnes, où, deux jours après, se voyant près d'être pris, il se passa son épée au travers du corps. S. Jean d'Egypte, qui avait pré-

dit cette victoire, eut révélation de l’accomplissement de la prophé-

go HISTOIRE GÉNÉRALE [An 594] tie, arrivé le 6 septembre 394. Comme il se trouvait au milieu d’une troupe de solitaires, il leur apprit qu'au moment où il parlait, les nouvelles de la défaite du tyran arrivaient à Alexandrie; ce qui fut ponctuellement vérifié,

S. Ambroise se pressa d'écrire à l'Empereur, afin d'obtenir la grâce des enfans d'Eugène et de ses principaux adhérens qui s'étaient réfugiés dans les églises. Peu de temps après, ce tendre médiateur, n'osant se reposer sur la muette éloquence d’une lettre, vint en personne trouver le prince dans la ville d'Aquilée. Théodose, pénétré d'une gratitude religieuse pour des succès qu'il attribuait avec tant de raison au bras du Tout-Puissant et à ses vertueux intercesseurs, donna le spectacle de l'édification la plus touchante. A l'aspect d'Ambroise, on eût eu peine.à discerner qui de l'Empereur ou de l’évêque était en ce moment le suppliant. Théodose, prosterné aux pieds du saint, publia qu’il avait triomphé par sa vertu et ses prières. Non content de faire grâce aux enfans des conjurés, il les revêtit de charges considérables ; et, profitant des circonstances pour les élever dans la religion chrétienne, il leur procura un avantage infiniment plus précieux que n’eussent fait tous les succès de leurs pères. En un mot, il n'y eut de coupables immolés que sur le champ de bataille, et l’on ne vit aucune exécution après la victoire. L'esprit de foi et de piété porta l'Empereur encore plus loin. Il n’ignorait pas combien il y avait eu de sang versé dans cette guerre funeste, quoique juste et légitime, et nonobstant toutes les précautions de sa sage clémence : il savait aussi combien il est difficile que, dans le tumulte des armes, il n'échappe quelque chose, sinon de criminel, au moins d'e :é à l'esprit de charité et de douceur du Sauveur des hommes. . :st pourquoi il s'abstint pendant quelque temps de l’adorable Eucharistie, qui est un mystère de paix et un sacrifice non sanglant ; et il se regarda comme indigne d'en approcher, jusqu’à ce qu’il eût purifié ses mains sanglantes dans les eaux de la pénitence, S. Ambroise ajoute, qu'avant de participer aux divins mystères, ce Josué de la loi nouvelle, sous laquelle il retraça toute la foi des patriarches, voulut encore-recevoir un autre gage de la faveur divine, dans l'arrivée ue son fils Honorius, qu’il avait mandé de Constantinople‘.

Comme il lui restait peu de temps à vivre, suivant la même prédiction qui lui avait si sûrement annoncé la victoire, il se pressa de mettre ordre aux affaires de l’Empire, et de le partager entre 1es deux princes ses fils. Arcade resta pour l'Orient, avec Ruffin qui devait l'aider à gouverner. Il donna l'Occident à Honorius, c'est-à-

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