a HISTOINE GÉNÉRALE CAn
Après le service, il emmena Paul dîner avec lui, et lui fit raconter son histoire, « Je suis né, dit Paul , d'une famille nombreuse, mais encore plus malheureuse pour n'avoir pas fait assez de cas du précepte auquel la félicité de }a vie était attachée dans l’anciénne loi, De dix enfans que nous étions, sept garçons et trois filles, je suis le sixième, et ma sœur Palladie me suit immédiatement. Comme nous étions encore dans la maison paternelle, notre, frère aîné manqua sacrilégement à notre mère, et porta l'impiété jusqu'à la frapper. Quoique nous fussions tous présens, nous le souffrîimes, sans dire un seul mot pour le désapprouver. Outrée de douleur et d’indignation, cette mère au désespoir court au temple du Seigneur; là, prosternée devant les fonts baptismaux, sur lesquels elle tenait la main étendue : Dieu terrible! s'écrie-t-elle les cheveux épars et le sein découvert; Dieu vengeur de la nature outragee, frappe toi-même les enfans denaturés que cé sein & concus; et qu'errans par le monde, ils éprouvent un châtiment qui porte partout l'épouvante et l'horreur.
» À l'instant, notre aîné fut saisi d’un tremblement semblable au mien : dans le cours de l'année tous mes frères et sœurs furent atteints du même mal, suivant l’ordre de leur naissance, Aucun n'échappa à la malédiction trop efficace d’une mère désespérée, qui, ne pouvant soutenir les reproches de tout le monde, encore moins ceux de sa conscience, tourna sa vengeance contre ellemême et se pendit de ses propres mains. Nous tous, race maudite et chargée de l'exécration publique, nous abandonnâmes notre patrie, et nous nous dispersâmes de toute part, pour cacher, s'il était possible, notre crime et notre opprobre. Le second de nos frères a recouvré la santé à Ravenne, auprès des reliques du martyr S. Laurent. Pour moi, après avoir erré en mille endroits divers, un personnage vénérable par sa douceur grave, son air auguste, ses cheveux blancs, et tel absolument que je vous vois ici, pontife du Seigneur, m'apparut, et me dit que je serais guéri dans trois mois. Votre sainteté apparut de même à ma sœur; et ces apparitions nous furent souvent réitérées depuis dans les différens endroits de notre route. Nous sommes donc arrivés pleins de la confiance dont je viens de retirer le fruit. »
Le saint évêque fit dresser un procès-verbal de ce récit et de tout l'ordre du miracle, qu'on promit de lire au peuple deux jours après. Ainsi, le mardi de Pâques, pour rendre la cérémonie plus interessante, on fit monter sur les degrés de la chaire à précher, Paul parfaitement guéri, et Palladie sa sœur toujours agitée de son tremblement. L'évêque était déjà dans la chaire, d'où il faisait lire l’histoire de la guérison de Paul, La lecture finie, le
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[An 426] DE L'ÉGLISE, — LIV, XIV, 313 frère et la sœur ailèrent prier auprès des reliques, et l'évêque
précha d'abord sur le respect que les enfans doivent à leurs parens, et sur la modération des parens envers leurs enfans : en
suite il s'étendit sur les miracles de S. Etienne. Tout-à-coup il s'éleva de grandes acclamations du lieu où reposaient les reliques: Grâces à Dieu! louanges à Jésus-Christ ! s'écriait-on avec tant de force, que le saint orateur ne pouvait plus se faire entendre. C'était Palladie qui venait d’être guérie de la même manière que son frère, et qu'on amena aussitôt vers S. Augustin, qui rapporte ce miracle comme en ayant été le témoin oculaire, 1l cite une mul titude étonnante d'autres prodiges arrivés à Hippone dans le cours de deux ans.
* Cependant ses forces déclinaient avec les années; et son zèle, quoique toujours le même, ne pouvait plus suffire à tout. Il avait d’ailleurs un dessein qui demandait beaucoup de loisir et de liberté d'esprit, et conséquemment beaucoup moins d'occupations et de sollicitudes que les fonctions de l’épiscopat, conçues à sa manière, ne lui en laissaient. Depuis plusieurs années, il se proposait de réviser et censurer lui-même ses écrits, et de montrer ainsi à l'univers qu'il ne faisait point d’acception de sa propre personne, comme il s'exprime en écrivant au tribun Marcellin. Mais, pressentant qu'il ne pourrait exécuter un projet si utile tant qu'il porterait tout le faix de l’épiscopat, il voulait se donner un coadjuteur. Tout récemment il venait d’en voir un exemple dans l'église de Milève, où on l'avait appelé à la mort de l'évêque Sévére, de pieuse mémoire, qui, pour prévenir les brigues et les troubles, avait désigné son successeur avant de mourir. Mais Sévère avait manqué de faire agréer son choix au peuple, dont il avait cru l'approbation inutile après celle du clergé : ce qui occasiona des difficultés que S. Augustin réussit à faire lever, mais qu'il voulut prévenir pour la coadjutorerie d'Hippone.
Ayant donc rassemblé tout à la fois son peuple et son clergé : « Nous sommes tous mortels, mes frères, leur dit-il'; mais si dans la Jeunesse on peut mourir bientôt, dans la vieillesse on ne saurait long-temps vivre. L'espérance même dont se repaissent les -differens âges de la vie, tout incertaine qu'elle est, nous manque à l’âge où nous sommes. Que je suis différent de ce que j'étais en arrivant dans cette ville, qui m'est trop chère pour n’en point écarter les trames et les divisions, si fréquentes à la mort des évêques! Afin donc que personne n'ait le moindre sujet de plainte, je déclare en présence de vous tous ma volonté, qui est conforme,
‘ Kpist. 213, 21, 10.
314 HISTOIRE GÉNÉRALE (An 436] au moins me le persuadé-je, à celle de Dieu, et je vous demande Héraclius pour mon successeur. » Toute l'assemblée applaudit, en s'écriant : Dien soit glorifié! Vive Augustin! Nous approuvons le choix de notre pasteur et de notre père. Quand on eut fait silence, S. Augustin reprit la parole, et dit : «Je ne n'étendrai pas sur les louanges d'Héraclius ; j'estime son mérite, et j'épargne sa modestie. Il suffit que vous le révériez et que nous soyons d'accord, Les notaires de l'église, comme vous le voyez, prennent acte de ma proposition et de votre consentement, parce que nous voulons donner à cette affaire toute la stabilité qu'elle peut avoir devant les hommes. Que le Tout-Puissant confirme l'œuvre qu'il nous a fait commencer!» Les acclamations recommencèrent plus vivement que la première fois, et l'on donna les marques les moins équivoques d’une approbation unanime. Après quoi néanmoins le saint évêque dit qu'il ne voulait pas qu'Héraclius fût coadjuteur d'Augustin, de la manière qu'Augustin l'avait été de Valère
« Les anciens, poursuivit-il, savent qu'on me conféra le caractère épiscopal du vivant de l'évèque Valère, et que nous fûmes deux évêques à la fois snr le même siége, ce que ni lui ni moi ne savions pas avoir été défendu par le concile de Nicée. Je ne veux pas qu'on reprenne dans mon fils ce qui était répréhensible en moi. Il se contentera du caractère sacerdotal, jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu de me retirer du monde, et de le faire ordonner évêque, Mais vous savez le peu de loisir qui me reste, après les charges que m'ont imposées deux conciles. Trouvez bon que je me décharge du poids de mes occupations ordinaires sur le prétre Heraclius, qui est dans la vigueur de l'âge. Qu'on s'adresse à Jui, au lieu de venir à moi; quand il aura besoin de més conseils, je ne les lui refuserai pas. Expliquez-vous spécialement sur cet article; et si vous y donnez votre consentement, témoignezle au moins par acclamation. » On cria qu'on s’en rapportait à sa sagesse et à sa bonté paternelle, et on le bénit mille fois. Pour attirer aussi les bénédictions du Cie!, on termina la cérémonie par le saint sacrifice. Malgré toutes ces sages dispositions, le
saint docteur ne put s'occuper sans interruption de la révision.
de ses ouvrages, et ses Rétractations furent encore deux ans à paraître.
Cet oracle du monde chrétien était obligé de répondre sans fin à toutes sortes de consultations. Deux moines africains du monastère d'Adrumète, étant venus à Uzale', y trouvèrent sa lettre à Sixte et en tirerent une copie qu'ils reportèrent à leur monastère.
1 Epist. 214, al. 46.
An 426] mande dit, en vons le ilence, sur les nodesd, Les de ma oulons devant nous a y vivemoins pins le juteur
caracfûmes loi ne > veux ble en > qu'il onner ès les que je > préesse à contsur gneztà sa Pour onie s, le ision .
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s fin nastre à tère.
(An 426] DB L'ÉGLISE, — LIV, XIV, 315 À la première lecture qu'en firent leurs confrères, cinq ou six d'entre eux, prenant mal le sens de l’auteur, prétendirent qu'il détruisait le libre arbitre, Quelques autres tentèrent vainement de leur faire entendre raison : les esprits s'échauffèrent, le trouble se mit dans la communauté : deux des plus ardens résolurent d'aller trouver Augustin pour le faire expliquer lui-même, et l'abbé fut contraint d'y consentir, de peur d'un plus grand trouble, Ils vinrent en effet, et parlèrent avec assez de chaleur; mais le saint docteur, ne voyant dans leur enthousiasme et leur erreur qu'une crainte excessive de l'erreur même, eut pitié de leur simplicité et de leur faiblesse, les traita avec beaucoup de douceur et d'égards, les retint long-temps auprès de lui, et leur expliqua à fond la doctrine catholique touchant la liberté de l'homme et la grâce intérieure de Jésus-Christ, Il leur donna même une lettre sur les mêmes objets pour Valentin leur abbé et tout son monastère, afin d'étouffer dans leur principe les moindres germes de l'erreur. Il connaissait les stratagèmes du père du mensonge, et l'inclination artificieuse de ses émissaires à s'insinuer dans les communautés les plus ferventes.
Ce ne fut point encore assez pour son zèle : il composa exprès un nouvel ouvrage intitule de {a Grâce et du Libre Arbitre, qu'il adressa à Valentin et à ses moines. Comme le but de cet ouvrage était de dissiper les préventions de ceux qui ne peuvent accorder la grâce avec la liberté, il rassembla les meilleures preuves de ces deux points de foi. D'abord, par les saintés Ecritures qui sont pleines de préceptes et de promesses, il établit le libre arbitre, c'est-à dire un pouvoir véritable, exempt non-seulement de contrainte, mais encore de nécessité, capable de se déterminer par un choix qui lui est propre; et non pas une faculté passive, uniquement propre à être entraînée par le poids d’une force étrangère. Il n'est ici question que de l'état présent de la nature : la chose est visible par tout ce que suppose l’auteur, principalement l'ignorance et la concupiscence, qui ne conviennent qu'à la nature corrompue. « En un mot, les preuves du libre arbitre sont si frappantes, poursuit le saint docteur, qu'il est à craindre, en les voyant, qu'on ne mette sa confiance en soi-même, comme font les Pélagiens. C’est pourquoi il faut joindre à cette considération celle d'une grâce purement gratuite, sans laquelle on ne peut rien faire de bon pour le salut, et qui est la source de tout notre mérite, »
Il cite à ce sujet le passage où S. Paul dit, que ce n’était pas lui qui faisait le bien, mais la grâce de Dieu avec lui; et il le cite selon ce qu'on lit encore dans la Vulgate : la grâce de Dieu avec
316 HISTOIRE GÉNÉRALE [An 426] moi, et non la grâce qui eslen moi, suivant une lecon altérées qui n'est appuyée de presque aucun exemplaire, et qui était restée dans l'obscurité qu'elle mérite, jusqu'à l'époque du jansénisme, Le docteur de la grâce prouve ensuite, par le même Apôtre, que dans l'affaire du salut tout est l'effet de cette grâce, les bonnes pensées, les pieuses affections, la force pour combattre et les victoires qu'on remporte, la persévérance, la foi même, qu'on ne peut mériter par les œuvres. « La gloire céleste, ajoutet-il, est elle-même une grâce, parce qu'elle est la récompense des œuvres produites par la vertu de la grâce. » C'est en ce sens que le saint docteur entend ce que dit l'Evangile, qu'on accorde une grâce pour une grâce. Il explique comment Dieu donne ce qu'il commande, c’est-à-dire en donnant son secours à celui à qui il commande l’action. » Il opère en nous, dit-il encore, afin que nous voulions; mais lorsque nous voulons, et que nous voulons de telle sorte que nous agissions, alors il coopère avec nous. Pour le mal, ce n’est pas en nous inclinant au péché qu'il agit sur nos cœurs, mais précisément en nous laissant pécher de manière qu'il n’endurcit l’homme qu'en permettant Qu'on le séduise ou qu'il s'endurcisse, »
Les Pélagiens, attribuant le nom de grâce à la loi, l'exaltaient extraordinairement, et la représentaient comme un secours suffisant pour la pratique de la vertu. C’est pourquoi S. Augustin, la réduisant à sa juste valeur, dit non-seulement qu'elle n'est point la grâce, mais que la loi sans la grâce est la lettre qui tue. On userait d'une étrange dialectique, en inférant de là que le saint docteur donnait l'ancienne loi pour mauvaise. Il raisonne en ce point, touchant l'enseignement de la loi nouvelle, comme sur l'ancienne loi, ainsi qu'il le fallait pour procéder d’une manière logique, et anéantir la prétention des hérétiques; et c'est aux deux lois indifféremment qu'il applique le passage, la lettre tue. Ce qu'il dit encore de la charité et de la crainte n’a besoin que d’être rendu fidèlement pour faire tomber les interprétations dangereuses. Il n'y parle pas seulement de la charité proprement dite; mais il comprend sous ce nom toute espèce de bonne volonté que Dieu nous inspire pour notre salut , toute affection du cœur pour les vrais biens, et jusqu’à la crainte des châtimens éternels qui nous détourne du péché : crainte bien différente, selon le saint docteur, de la crainte du monde, à laquelle il attribue la chute de S. Pierre, mais qui est plutôt un don de la grâce, pour repousser les attraits de la séduction et les assauts de la concupiscence,
S. Augustin fit partir son livre avec une seconde lettre pour
lab reco mie tabli temp que est supé nous À ce vrag adre acc à la raisc ne I duré dét ce d du duc la s:
acc rige cori gr sor!
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An 426] ltérées restée nisine, e, que onnes et les ‘on ne il, est euvres e saint grâce comcomnous e telle e mal, œurs, | n'en- | s'en-
taient s sufin, la point e. On Saint en ce Je sur nière t aux lettre esoin tions ment e von du mens ente, ittrirÂce, con-
Jour
*An 426] DE L'ÉGLISE. — LIV. XIV. 317 l'abbé d'Adrumète, et Valentin lui renvoya ses témoignages de reconnaissance par lé même religieux qui avait apporté en premier lieu la lettre adressée à Sixte. Le saint apprit avec joie le rétablissement de la paix dans le monastère ; mais il sut en même temps que quelques-uns tiraient de ses bons principes des conséquences pernicieuses tout opposées aux premières. « Si la grâce est nécessaire pour observer les commandemens, disait-on, nos supérieurs doivent se contenter de nous instruire et de prier pour nous, sans nous Corriger, quand nous nous écartons du devoir. » À ces nouvelles difficultés, le saint répondit var un nouvel ouvrage, qu’il intitula : de la Correction et de la Grâce, et qu'il adressa de nouveau à l'abbé et aux moines d'Adrumète', Sans accuser personne, il ne put s'empêcher de ressentir de l'émotion à la vue de quelques ignorans, peu satisfaits des attentions et des raisonnemens qui auraient gagné les savans du premier ordre. Il ne lui échappa cependant aucune personnalité, aucune expression dure et mortifiante; mais il les accabla de raisons fortes; et il usa dé termes qui rendissent toute l'énergie des pensées. A la fin de ce dernier ouvrage, il renvoie ses lecteurs au traité de la grâce et du libre arbitre, qui doit être regardé comme la clef ou l'introduction sur plusieurs articles.
La justice de la correction, que soutient ici le défenseur de la saine doctrine, pourrait seule établir la suffisance des grâces accordées pour éviter le mal et pratiquer la vertu. « On ne corrige pas, dit-il, les seuls prédestinés; et il est évident qu'on ne corrige aucune personne, pour le cas où elle a ‘été munie de grâces suivies de l'effet. On peut donc éviter le péché, sans ces sortes de grâces. » Il ajoute que la grâce, qui nous rend le bien tellement possible que nous soyons dignes de correction en l’omettant, ne nous le rend pas pour cela nécessaire. Un des principaux avantages que S. Augustin trouve dans la correction, c'est qu’elle fait recourir à la prière, par laquelle on obtient la grâce de l’action : d’où il conclut que les supérieurs ont toujours droit de reprendre ceux qui se conduisent mal, ou qui, s'étant bien conduits, manquent de persévérance; puisque c’est par leur prapre volonté qu’ils n’ont pas persévéré. Ils l'auraient fait s'ils l'eussent voulu, ajoute le saint docteur en termes exprès, marquant ainsi dans le pécheur un pouvoir véritable de vouloir ou le ne vouloir pas. Il ne s'exprime pas en d’autres termes touchant le principe de la chute des anges et de notre premier père dans l'état d'innocence. Ainsi le docteur de la grâce reconnait dans
{11 Retract c. ult,
318 HISTOIRE GÉNÉRALE {An 426]
cet état et dans celui où nous sommes, une même espèce de pouvoir, quant au fond et à l'essence, quoique notre faiblesse ait besoin de bien plus puissans secours. Un auteur, justement renommé pour son exactitude, fait remarquer à ce sujet, que la distinction entre la grâce de la nature innocente et celle de la nature corrompue a excité de grandes disputes parmi les théologiens; mais, loin de prétendre par là mettre de niveau les docteurs des écoles catholiques avec les défenseurs des nouveautés proscrites, il sape au même endroit tous les principes du jansénisme".
Après ces ouvrages, que le besoin présent demandait, S. Augustin reprit avec une nouvelle ardeur celui des Rétractations, qui ne tarda plus à paraître en deux livres. Le premier contient la révision des écrits composés depuis sa conversion jusqu’à son épiscopat, et le second s'étend à tout ce qu'il écrivit depuis le commencement de son épiscopat jusqu'au temps où il fit cette revue: c'est-à-dire qu'il suivit l'ordre des temps, en commençant par ses trois livres contre les Académiciens, et en finissant à celui de la Correction et de la Grâce. Il compte quatre-vingt-treize ouvrages différens, en deux cent trente-deux livres, dans lesquels il marque jusqu'aux expressions qui lui semblaient répréhensibles; il justifie aussi ce qu'on y avait censuré mal à propos. Il restait ses lettres et ses sermons, et il entreprit tout de suite la révision des lettres, quil n'eut pas le temps de finir.
On ne cessait de le consulter de toute part”. Deux laïques fort instruits et fort pieux, nommés Hilaire et Prosper, lui communiquérent les objections que faisaient les Demi-pélagiens contre ses principes. Hilaire, différent du saint évèque d'Arles du même nom et du même temps, était très-versé dans la connaissance des affaires de la Gaule et de la Provence en particulier, et il avait avec
* Saint Augustin dit encore que Dieu agit sur l’homme par sa grâce, de manière à l'empêcher de décliner de la voie et d’être vaincu : Subventum est igitur éinfirmitati voluntatis humanæ, ut divina gratia indeclinabiliter et insuperabiliter ageretur. Les ennemis du libre arbitre, en détachant ces expressions du contexte, ont voulu s’en faire une arme. Mais, font observer les théologien: de Louvain : « Non sentit Augustinus electos à via recta declinare ct superari à tentatione non posse; sed tam potentem eis dari gratiam, ut, quantumwvis infirmi et imbecilles, tamen nec declinent nec superentur : ut non neganda peccandi impotentia, sed eventus tantum significetur. ld quod sequentia verba satis indicant : £t ideoquamvis infirma, non tamen deficeret, neque adversitate aliqua vinceretur. Et infrà : Infirmis servavit, ut ipso donante invictissimè quod bonum est velient, et hoc deserere invictissimè nollent. » (Voyez le saint Augustin, ed. Gaume, t. 10, p. 71 des variantes, col. 1.)
3 Epist. 225 et 226.
app sie bual l’ho dest rap au caus avai cie dan l’ho bitr effo pro | TaP} catle faite S.
intit et di ouvi de c que men peut man ou € plus l'ont mun ne le la pi tien!
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An 426]
e pou ait be- 1ommé inction "e cor- 3 mais, écoles il sape
S. Auns, qui t la réon épie comrevue :
par ses i de la avrages marque ; il jusses letdes let-
es fort munitre ses enom des afait avec
e, de maest igitur superabis du con- 5 de Loui à tentanfirmi et andi imsatis indite aliqua bd bonum stin, ed.
j'An 426] DE L'ÉGLISE. — LIV, XIV 319 le grand évêque d'Hippone des relations qui font l'éloge de sa piété et de sa capacité. Prosper, honoré comme saint par l'Eglise, vivait alors à Riez; et, quoique simple laïque, littérateur et poète élégant, il n'en était pas moins habile dans les sciences ecclésiastiques, et n'avait pas moins de zèle pour la saine doctrine,
Ils écrivirent l'un et l'autre de concert à S. Augustin, et lux proposèrent les difficultés des Demi-pélagiens, pour l'engager à extirper jusqu'aux derniers restes des erreurs qui avaient cours. Ils lui apprenaient qu'à Marseille et en d’autres endroits des Gaules, plusieurs personnes, et même de grands serviteurs de Dieu, attribuaient au libre arbitre , tant la foi que les premiers efforts de l’homme relatifs au salut ; qu'ils établissaient la cause de notre prédestination sur la prévision de nos bonnes œuvres futures; que par rapport aux enfans, ils prétendaient que, si les uns parvenaient au baptême, et les autres mouraient sans l'avoir reçu, c'était à cause des œuvres bonnes ou mauvaises qu'ils auraient faites s'ils avaient vécu, etque Dieu connaissait de toute éternité par sa prescience. L'erreur fondamentale de ces Pélagiens mitigés consistait dans la fausse persuasion que le commencement du salut vient de l'homme ; c'est-à-dire, qu'on peut par les seules forces du libre arbitre croire et désirer les biens éternels, et que par les premiers efforts de la volonté on obtient les grâces intérieures. « La grâce proposée à tout le monde, disaient-ils formellement, comme le rapportent les lettres de Prosper et d'Hilaire, doit, ainsi que la vocation gratuite, s'entendre du baptème et de l'invocation générale faite par l'Evangile. »
S. Augustin répondit aux objections proposées, par deux livres intitulés aujourd'hui séparément : de la Prédestination des saints, et du Don de la Persévérance, mais qui ne font qu’un seul et même ouvrage, dont tout le contenu ne portait autrefois que le premier de ces deux titres. Le dessein de la première partie est de montrer que, non-seulement l’accroissement, mais encore le commencement de la foi est un don de Dieu; qu’ainsi la prédestination ne peut être fondée sur nos mérites, et ne vient de nous.en aucune manière, « Il est, dit-il, au choix de la volonté humaine de croire ou de ne pas croire : mais c'est Dieu qui prépare la volonté. Les plus grandes grâces pourraient n’avoir pas leur effet; mais elles l'ont toujours infailliblement : sans elles, et avec des grâces communes, il est impossible de surmonter toutes les difficultés, et on ne les surmonte pas en effet; mais on peut toujours prier, et par la prière obtenir des secours plus abondans qui animent et soutiennent notre faiblesse. Dieu tourne nos volontés comme il veut et où il veut, parce qu'il donne, selon qu'il lui plaît, les grâces,
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320 HISTOIRE GÉNÉRALE [An 426] dont l'effet est infaillible. » Le livre de la Prédestination des saints prouve que Dieu ne nous a pas choisis pour avoir prévu que nous serions saints, ou que nous croirions; mais afin que nous crussions et que nous fussions saints : c'est-à-dire, que les mérites aturels prévus ne sont pas la raison pour laquelle Dieu destine sa grâce; mais qu'il destine sa grâce, comme la cause des mérites surnaturels. Pour anéantir en même temps la prédestination des Demipélagiens et celle des Pélagiens rigoureux, il fait voir que le commencement même de là foi vient de Dieu.
Dan: le livre du Don de la Persévérance , le but de l’auteur est de montrer que la persévérance dans le bien jusqu'à la fin de la vie, est un don de Dieu. Les Semi-pélagiens faisaient dire au docteur de la grâce, que ceux qui n'avaient pas reçu la persévérance ne pouvaient pas persévérer, comme si la persévérance finale était quelque chose qu’on recût dès le commencement, et qui par la suite fit nécessairement persévérer. C'est pourquoi le saint leur «it, que le don de persévérance n’a pas été recu, jusqu'à ce qu'on ait achevé de persévérer. Il ajoute pour la même raison qu'on demande la persévérance qu’on n'a pas encore, et qu'on la peut mériter en suppliant, comme on peut s'en priver en s'endurcissant par le péché; c'est-à-dire que, dans l'état présent de la nature corrompue, il est impossible de persévérer sans des secours extraordinaires, sans une providence spéciale; mais qu'on peut obtenir l'un et l'autre par ses prières, comme on s’en rend indigne par sa faute. « Quoique ceux qui ne persévèrent point, poursuit-il, puissent persévérer, et que ceux qui persévèrent puissent ne persévérer pas, il y a une connexion infaillible entre la prédestination et la persévérance; parce que la prédestination n'est autre chose que la prescience et la préparation des bienfaits de Dieu , par lesquels tous ceux qui sont sauvés le sont très-sûrement. Les jugemens du Seigneur n'en sont pas moins impénétrables, en ce que de deux hommes de bien, par exemple, le T'out-Puissant donne la persevérance à l'un, et ne ja donne point à l'autre; de deux infidèles, il appelle l'un de telle sorte qu’il embrasse la foi, et n'appelle point l'autre, ou ne l'appelle pas de manière à ce qu'il se rende docile. » On voit que, dans la supposition de S. Augustin, il y a des infide-
les qui ne sont pas appelés, au moins immédiatement, à la foi;
mais il n'avance rien d'où l'on puisse conclure qu'ils sont privés de toutes les autres grâces. |
Au reste, le saint docteur a soin de-déclarer, qu'en tout ce qu'il vient de dire sur la nécessité de ia grâce, il s'agit principalement de l'ordre surnaturel. Il ajoute, avec une modestie admirable, qu'on ne doit pas suivre toutes ses opinions indistinctement el sans
exan moi s'êtr cern moir ceux reur (VE, docts mêm Er d'Hir élevé dable qui triarc qui le les e:
de l'E mes € quelqn faut r com tion ti cles, e gienne de cœ subtild lorsqu Soil soit q ment Il fixa d'hom filles, des cé néann jusqu’à plusiet de S. \ 23 jui Ir ouvrag
1 426) saints nous crus- 2$ ane sa :S SUT- Demi- COM-
ur est la vie, Dcteur icé ne e était par la it leur qu'on on deut mécissant re COTr- Ktraor- »btenir par sa \, puisersevetion et use que esquels riens du le deux persefidèles, e point ocile. »
infidela foi; rivés de
ce qu'il «lement
irable, tel sans
[An 427] DE L'ÉGLISE. —— LIV. XIV. 3ar examen, que, ses rétractations montrant qu'il ne se croit rien moins qu'infaillible dans ses premiers ecrits, il. pourrait de même s'être trompe dans les derniers, sur quelques articles qui ne concernent que li manière d'expliquer le dogme dont la foi n'est pas moins assurée. Qu'il était donc éloigné de la manière de penser de ceux qui #imeént mieux croire toute l'Eglise enseignante dans l'erreur, que d'imaginer, non que S. Augustin se soit trompé en effet (l'Eglise ne rend pas moins de justice qu'eux à l'exactitude du docteur de la grâce ); mais que d'imaginer qu'ils se trompent euxmêmes dans la manière dont ils l'interprètent!
Entre les solitaires de là Gaule prévenus contre le saint évêque d'Hippone, l'abbé Jean Cassien était le plus célèbre. Il avait été élevé dans un monastère de Bethléem, où il se rendit recommandable par ses talens et son attachement pour S.-Jean Chrysostôme, qui lordonna diacre. Il fut député, pendant l'exil de ce saint patriarche, par le clergé de Constantinople, vers le pape Innocent, qui le fit prêtre. 1l étudia et pratiqua même durant quelque temps les exercices de la:vie parfaite, parmi les-plus-fervens solitaires de l'Egypte et de la Thébaïde ; mais il fut imbu:en Orient de maximes erronées, apparemment dans le commerce, qu'il eut avec quelques personnes pieuses séduites par Célestius-et Pélage. Car il faut rendre justice à la multitude des Orientaux, fort opposés, comme on l’a vu, à cette hérésie; quoi qu'ait imaginé la prévention téméraire qui dut son origine aux sectaires des derniers siècles, et qui aboutirait à faire passer l'Eglise d'Orient pour semi-pélagienne. Cassien-erra sans qhstination, et sans cesser d’être attaché de cœur à l’enseignement de l'Eglise; ces restes spécieux de la plus subtile des hérésies n'étant pas encore expressément condamnés lorsqu'il les soutint.
Soit qu'il fût gaulois, comme les critiques modernes le pensent, soit qu’il fût de Thrace ou de Scythie, ce cénobite savant et vraiment pieux choisit sa retraite dans les Gaules après ses voyages. Il fixa sa demeure à Marseille, où il fonda deux monastères, l’un d'hommes, en l'honneur de S. Pierre et de S. Victor, et l’autre de filles, en l'honneur de la Sainte-Vierge. Il y établit la discipline des cénobites de l'Orient, autant qu’elle y était praticable; et néanmoins avec tant de succes, qu'il eut, dit-on, sous sa conduite jusqu’à cinq mille moines. Il fut honoré comme un saint dans plusieurs églises de Provence, spécialement dans son monastère de S. Victor de Marseille, où sa fête se célébrait avec octave le 23 juillet.
Il rendit à la religion un service inestimable, en composant son ouvrage fameux des Institutions monastiques. Il le divise en douze
322 HISTOIRE GÉNÉRALE CAn 43] livres, dont les quatre premiers contiennent les pratiques des laures de l'Egypte, de la Palestine et de la LE es : mais il accommode sagement ces observances extraordinaires au climat et au tempérament des Occidentaux. Il se fit même une règle de ne pas rapporter les traits de vertu qui tiennent du prodige et qu'on ne peut qu'admirer, parce qu'il n'avait pour but que de faire imiter ses modèles. Il veut que l’habit de ses moines soit simple, sans être malpropre ni singulier par la forme où la couleur : d'où l'on présume généralement que les vêtemens des premiers religieux ne différaient guère de ceux du peuple. A l'exemple des s0litaires de l'Egypte et de la Thébaïde, où l'office divin et les pieux usages avaient toujours cette noble simplicité conforme a la règle qu'ils tenaient d'un ange, ceux de Marseille n'avaient en commun que l'office du soir et celui de la nuit, c’est-à-dire, vépres et matines, excepté le samedi et le dimanche, qu'ils s’assemblaient à l'heure de tierce pour la communion. A vêpres on chantait douze psaumes et autant à matines, où l'on ajoutait deux lecons; l'une de l'Ancien et l’autre du Nouveau Testament. Les psaumes ne se disaient pas à deux chœurs; un seul frère chantait, et tous les autres écoutaient en silence. Après chaque psaume, tous faisaient une prière ; et à la fin de tout l'office, le prêtre, recueillant, dit Cassien, la prière de chacun, faisait au nom de tous une oraison que nous nommons encore collecte. Les moines de la Palestine avaient, de plus qu’en Egypte, les offices de tierce, de sexte et de none. L'heure de prime était particulière aux Occidentaux, qui l'avaient instituée depui® peu de temps, pour faire lever les frères plus matin, et les empêcher de rester dans l’inaction jusqu'à tierce. Du reste, après les offices, on s’exerçait beaucoup au travail; en cela, les moines des Gaules, selon Cassien, n’égalaient pas les Orientaux. « C'est là, dit-il, la cause principale de ce que les monastères n'y sont pas aussi nombreux qu'en Orient. » Cassien nous apprend encore que la coutume de lire pendant le repas était venue de Cappadoce, sans doute des moines de S. Basile.
Dans les huit derniers livres des Institutions, il traite des vices capitaux, au nombre desquels il compte la tristesse ; défaut en effet des plus funestes dans la carrière du salut, surtout dans la retraite et les sentiers de la perfection. A l’occasion de la paresse, on traite amplement de la nécessité du travail des mains. Le douzième livre, après s'être exprimé plusieurs fois sur la grâce d'une manière très-orthodoxe, ne laisse pa: que de montrer des sentimens tout-à-fait pélagiens : ce qui porte a croire que ce livre fut composé avant que la condamnation de Pélage eñt été connue de l'au-
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CAn 427 DE L'ÉGLISE. — LIV. XIV. 323 teur dans sa juste teneur et son entier développement, À ces taches près, les Institutions de Cassien sont un excellent ouvrage, qui a contribué infiniment à faire refleurir la régularité dans les anciens monastères, et qui dans tous les âges a fourni à la vie cénobitique ses meilleures observancés.
S. Castor, évêque d'Apt, qui avait engagé Cassien à les composer, fut si content de la pièté qu'elles respirent presque partout, qu'il le pria de mettre encore par écrit ses pieux entretiens avec les solitaires de l'Egypte. Ce saint prélät, natif de Nîmes, venait de fonder dans sa patrie une communauté de fervens religieux, auxquels il savait combien ces sortes de lectures étaient profitables, Cassien comrrença donc aussitôt ses conférences; mais, quelque diligence qu'il.fit, il n’acheva les dix premières qu'après la mort du saint évêque d'Apt; ce qui les lui fit dédier à S. Léonce, évêque de Fréjus, frère de S. Castor, et à un abbé Hellade qui devint aussi évêque. S. Honorat, abbé de Lérins, et S. Eucher, qui était venu se ranger sous la conduite de Cassien, après avoir renoncé à tous les avantages qu'il pouvait attendre de son illustre naissance, et plus encore de son mérite, le pressèrent par les plus puissans motifs de ne pas s'en tenir là. Il fit, à leur prière, sept conférences nouvelles, qu’il leur dédia, et dans la suite il y en ajouta encore sept. Ainsi l'ouvrage entier en comprend vingt-quatre, qui toutes unissent sagement l’agréable à l'utile, mais qui demandent quelque précaution pour être lues sans danger.
La treizième, qui traite de la protection divine, est infectée de plusieurs erreurs semi-pélagiennes que S. Prosper fit remarquer, et réfuta fortement peu après leur publication. Il ne fit pas seulement sentir leur opposition à la doctrine de l'Eglise, mais il convainquit l’auteur de contradiction avec lui-même. En effet, cette conférence pose pour principe, que les bonnes pensées viennent de Dieu qui inspire le commencement de la bonne volonté; après quoi, elle ajoute et répète en plusieurs endroits, qu'il ne faut pus toujours attribuer à la grâce la bonne volonté, puisqu'elle vient quelquefois des forces de la nature. Dans la dix-septième, on trouve encore des propositions erronées, mais sur d’autres matières : l’auteur y avance et s'efforce d’y prouver, par l'Ecriture, que le mensonge est permis en certaines rencontres. Il le compare à l'ellébore, qui est salutaire quand on en use dans un grand danger, # qui est très-nuisible si le péril n’est pas réel, ou s’il n'est que médiocre.
S. Honorat, à qui une partie des conférences fut dédiée, gouvernait depuis long-temps avec la plus grande édification le monastère
324 MISTOIRE GÉNÉRALE [An 427] ‘qu'il avait fondé dans l’île de Lérins, à l'extrémité de la Provence", Né dans le pays de Toul, au sein des grandeurs et de l’opulence, son père avait établi sur lui les espérances les plus vastes et les plus ‘flatteuses. Mais Honorat renonca à toutes les vanités du siècle; et, pour garder plus sûrement sa résolution, il quitta sa patrie même, et voyagea d'abord dans la Grèce, afin de s'instruire par l’ exemple dans les pratiques de la vie parfaite. Son frère Venant, qui l'avait suivi, étant mort à Méthone dans le Péloponèse, il s'embarqua pour l'Italie, refusa les places distinguées que plusieurs grands évêques lui offrirent, et s'établit enfin en Provence, dans le territoire de Fréjus, déterminé par l'estime particulière qu'il concut pour le saint évêque Léonce.
La petite île, ou pour mieux dire, le rocher de Lérins, lui parut très-propre à se séparer entièrement du monde. En vain lui repré- ‘senta-t-on que ce n'était qu'un repaire de serpens d’une espèce trèsvenimeuse ; sa foi s’éleva au-dessus de toutes craintes, et ne fut pas confondue. Ces horribles reptiles perdirent d’abord leur venin pour lui et pour ses disciples; ils disparurent ensuite, et après fort peu de temps, on vit, dans un réduit abhorré et jusque là réputé inhabitable, un des plus célèbres monastères du monde chrétien. La multitude et les qualités éminentes de ces grands serviteurs de Dieu en firént long-temps la ressource et l’ornement principal de l'église de France. On n’a plus la règle de Lérins; mais on sait que les moines y habitaient des cellules séparées, et qu'ils alliaient la vie érémitique avec celle des cénobites.. Le caractère du saint abbé de Lérins, qui lui attirait des disciples de toutes les parties de l'Occident, était une charité douce et ‘affectueuse , si prévenante, si affable, que S. Eucher et S. Hilaire, deux de ses disciples, répétaient souvent que, si la charité voulait se faire peindre, elle emprunterait les traits d'Honorat. Ce furent cés vértus qui le firent demander avec tant d'instance pour évêque par la ville d'Arles, après la mort de Patrocle; mais il ne le fut que deux ans. Il gouverna son diocèse comme une famille, ainsi qu'il avait déjà gouverné son monastère : il s’appliqua sous à en bannir l'esprit de parti et de division. Pendant le peu de temps qu ‘il fut dans cette place il distribua sans réserve d'immenses trésors, amassés depuis long-temps dans son église. Il crut l obligation d'instruire si indispensable pour un évêque, qu'il voulut s'en acquitter jusqu ‘au lit de la mort , et ne cessa de la remplir qu’en cessant dé vivre. Il était encore roñté en chaire le jour de l Epiphanie, environ huit jours avant sa mort, qui arriva l'an 429. On croit que
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[An 428] DE L'ÉGLISE. — LIV. XIV. 325 c'est à son zèle pour la discipline, et à ses plaintes sur divers abus qui se glissaient dans la Gaule Narbonnaise, que nous devons la décrétale du pape S. Célestin adressée aux évêques des provinces de Vienne et de Nar* 1ne.
Le pape s'y élève avec force contre le refus de la pénitence, qui se faisait encore à quelques mourans". Voici les expressions même de ce saint pontife, qu'il est bon d'opposer aux principes d'un rigorisme outré qui ne peut inspirer que le désespoir.
« Nous avons appris, dit-il, qu'on refusait la pénitence à des mourans, et qu'on ne secondait pas les vœux des pécheurs qui, aux approches de la mort, demandent ce remède pour le soulagement de leur âme. Oui, je le déclare hautement, je ne regarde qu'avec horreur une impiété assez cruelle pour désespérer de la bonté divine, comme si elle ne pouvait secourir celui qui recourt à elle en quelque temps que ce soit, ni soustraire l'homme en péril au poids des péchés sous lesquels il désire ne pas gémir plus long-temps. Qu'est cela, je vous prie, sinon ajouter une seconde mort à la première, et, par le comble de la cruauté, tuer à jamais une âme en refusant de lui rendre la vie? » N'est-il pas clair, d'après une pareille manière de s'exprimer, que ce saint pontife ne regarda pas ce règlement comme une pratique arbitraire et peu importante, bien moins encore la rigueur contraire comme l'usage commun de l'Eglise? n'est-il pas clair, par conséquent, que c'est un abus très-blâämable, en quelques cas que l’on puisse imaginer, de laisser mourir sans les secours de l'Eglise ceux qui les demandent avec les dispositions convenables ? Il est visible qu'il faut expliquer par un témoignage aussi expressif que celui-ci, ce qu'il y a d'obscur ailleurs sur le même sujet ; en observant néanmoins que les semences du novatianisme, qui se répandaient dans les Gaules, peuventavoir contribué à la chaleur que prend ici le zèle deS. Célestin.
Il condamna aussi l'innovation que quelques prêtres étrangers introduisaient dans la manière de se vêtir parmi les ecclésiastiques des Gaules. Ces étrangers étaient apparemment des moines orientaux ou formés en Orient, tels que Cassien, et qui conservaient dans le clergé l’habit monastique, c 'esträsdine le manteau fort court avec la ceinture. « À quoi bon, dit ce pape, un nouvel habillement dans les églises de la Gaule, et pourquoi vouloir enchérir sur tant de saints évêques ? On doit se distinguer du grand nombre par les mœurs et la capacité, non par la forme des vêtemens. » Quelques auteurs ont inféré de ce passage, que les ecclés'astiques ne portaient point encore d'habits distingués de ceux
1 Celest. Ep. 2, tom. 2 Conc,
326 HISTOIRE GÉNÉRALE, [An 438] des laïques, au moins quant à la forme; mais cette conséquence paraît mal tirée. Le sens des paroles du saint pontife est précisément que les clercs doivent se distinguer des laïques, plus par ‘es solides qualités de l'âme que par l'apparence extérieure des vêtemens; mais non que les vêtemens des uns et des autres ne dussent différer en aucune manière. Il donne ensuite pour les ordinations plusieurs règles très-sages, dont la plupart sont encore en vigueur; comme de ne point consacrer d'évèques qui n'eussent passé par les degrés ordinaires de la cléricature; de ne pas ordonner un laique, un bigame, ou l'époux d'une veuve.
Entin, la décrétale de Célestin fournit un nouvel exemple du recours à Rome, au sujet d’un certain Daniel, accusé par des reli-
ieuses qu'il avait gouvernées en Orient, et devenu évêque en Gaule, dans le temps même que le pape écrivait à l'évêque d'Arles de le lui envoyer pour être jugé sur cette accusation ; Célestin déclare que ce Daniel est séparé du corps épiscopal, jusqu'à ce qu'il vienne se présenter au tribunal apostolique, si sa conscience lui en laisse l'assurance. En même temps il renvoie au jugement des évèques de la province Viennoise et de la Narbonnaise, la cause del'évêque de Marseille, qui, en accueillant favorablement le meurtrier d'un autre évêque, paraissait applaudir au meurtre même. Cette décrétale est du 25 juillet 428.
S. Honorat, se sentant près de sa fin, crut ne pouvoir mieux faire que de désigner pour son successeur son disciple Hilaire, qu'il fit venir du monastère de Lérins, sans lui en apprendre la cause, Celui-ci n'avait qu'environ vingt-huit ans; mais il s'était donné à Dieu avec une grandeur de courage qui décide ordinairement de la persévérance ainsi que de l'éminence de la vertu. C'était Honorat qui, après avoir fait cette conquête à Jésus-Christ, en avait toujours pris par Jui-même le plus grand soin. Le disciple était du même pays que le maître, c'est-à-dire de Toul, et d’une naissance pareillement distinguée; mais il était encore plus enivré des vanités du monde, lorsqu'il fit connaissance avec Honorat. A force d'exhortations et de prières, le saint l’arracha au siècle; et les fruits de ce premier sacrifice allèrent toujours depuis en se perfectionnant. Hilaire parut digne de l'épiscopat, par la crainte même qu’il en témoignait.
Il n'eut pas plutôt pénétré les vues qu'on avait sur lui, qu'il retourna promptement se cacher parmi ses frères, dont il implora le secours, comme dans les périls extrêmes; mais on envoya une troupe de gens de guerre et de citoyèns pour l'enlever‘. Il ne pou-
® Vit, Hilar. c. { et seq.
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[An 428) DE L'ÉGLISF, -— LIV, XIV, 327 vait encore se résoudre à donner son consentement, qu'il eût peut-être constamment refusé, si Dieu n’eût déclaré son choix par un prodige, en faisant paraître sur sa tête une colombe qu'on prit pour le symbole de l'Esprit saint. Au sortir d'un monastère qui alliait l'étude des sciences avec celle des vertus, et qui formait comme un séminaire d'évèques pour toutes les Gaules, Hilaire, plein de talens et de pénétration, prit part aux disputes qui s’élevèrent, dès le commencement de son épiscopat, sur certains écrits de S. Augustin. Quelques auteurs ont prétendu qu'il avait donné dans les erreurs des Semi-pélagiens, toutefois avant que la condamnation lui en eût été connue. D'autres soutiennent qu'en contredisant S. Augustin sur la prédestination à la gloire, et en la disant conséquente à la prévision des mérites, il n'imaginait point pour cela que la prévision des œuvres futures fût pour Dieu un motif d'accorder la grâce, ou qu’on pût faire en aucune manière, par les forces naturelles, les premières démarches vers le Seigneur. Mais ce que nulle personne instruite ne révoque en doute, c'est que S. Hilaire, étant au lit de la mort, confessa en térmés formels la grâce prévenants qui précède nos efforts et tous nos désirs.
Entre les évêques qui par leur sainteté illustrèrent l'église de Gaule en même temps que S. Hilaire, on remarqua S. Loup de Troyes son beau-frère, et S. Germain d'Auxerre, qui tous deux furent chargés, à cause de leur zèle et de leur capacité éxtraordi-
naires, d'aller combattre l'hérésie des Pélagiens au lieu même de son origine, c'est-à-dire dans la Grande-Bretagne. Les évêques de cette ile avaient envoyé des députés à Rome et dans les Gaules, pour demander du secours contre les hérétiques leurs faux frères. À ce sujet, on tint dans les Gaules un concile nombreux : tous les pères fixérent unanimement leur choix sur Loup et Germain. Mais S. Prosper dit formellement‘ que ce fut le pape Célestin qui, à la persuasion du diacre Pallade, envoya Germain dans la Bretagne; c'est-à-dire que le successeur de Pierre, chargé de confirmer ses frères dans la foi, et de veiller au bien général de l'Eglise, tira cet homme apostolique du champ ordinaire de son zèle, afin qu’il portât du secours à un peuple qui se trouvait dans un Hésbin plus pressant. Il ne s’agit ici, ni de mission pontificale, ni de celle d'un concile étranger à la Bretagne, encore moins du concours inin-
‘ telligible de l'un et de l’autre : discussions qui ont exércé quel-
ques critiques fort inutilement, puisque la juridiction ordinäire
des évêques bretons, qui invoquaient le secours de leurs voisins, était suffisante.
Chron. ad ann. 429,
S. Germain, par ses talens supérieurs et sa haute sainteté, faisait alors l'admiration, non-seulement de son église d'Auxerre, mais de tout l'Occident. Né dans les Gaules d'une illustre famille ; après s'être distingué dans les écoles de sa patrie, il était allé se perfectionner à Rome dans la jurisprudence”, Il contracta un mariage honorable, et parvint aux plus grandes charges sous l'empire d'Honorius, qui le fit duc d'Auxerre, c'est-à-dire commandant des troupes qui étaient dans ces provinces. Malgré l'avantage d'une éducation fort chrétienne, il s'oublia dans la suite au point de devenir le fléau de son saint évêque Amateur. Il s'emporta même un jour jusqu’à le menacer de la mort, outré de dépit de ce que le zélé prélat avait fait abattre au milieu de la ville un arbre auquel Germain suspendait les têtes des animaux qu’il tuait à la chasse, au grand scandale du peuple témoin de ce reste des superstitions païennes. Von, je ne périrai pas de votre main, lui dit Amateur avec une tranquillité que lui donnait dès-lors le pressentiment de ce qu’il connut peu après d'une manière plus distincte. Il eut révélation que sa fin était proche, et que Germain remplirait après lui le siége épiscopal : lumière si prophétique et si assurée, que, quoiqu'il tint la chose fort secrète, il alla trouver à Autun le préfet des Gaules, et en obtint l'agrément nécessaire pour faire le duc Germain évêque d'Auxerre. -
De retour à son église, il assembla les principaux citoyens, à la tête desquels Germain se trouva; il leur déclara qu'il n'avait plus que peu de temps à vivre, et que c'était leur duc que le Ciel avait choisi pour lui succéder en qualité d'évêque. Au même instant, il l'entoure avec son clergé, l'exhorte à se rendre digne de sa destination, et lui coupe les cheveux. Amateur mourut très-peu de temps après, et Germain, élu d’un consentement unanime, fut contraint, malgré sa résistance, d'accepter l'épiscopat. Il le conserva trente ans, durant lesquels il ne cessa d'accroître cette haute réputation de doctrine et de vertu, qui a rendu si célèbre le nom de S. Germain l'Auxerrois, sixième évêque de ce siége.
Il ne fut pas plus tôt revêtu de cette dignité sainte, qu'on reconnut visiblement la vocation divine, par le chañgement total de sa conduite, Ce seigneur, si altier et si délicat peu auparavant, se revêtit aussitôt d'une étoffe grossière, s'interdit l'usage du vin, de la viande, de tous les mets assaisonnés, et même de pain de froment, se réduisant au pain d'orge pour toute nourriture. Encore : ne la prenait-il que le soir, et souvent après plusieurs jours consécutifs d'une entière privation de tout aliment. Ses biens devinrent
! Tom. 1 Bib. Labb. p. 114.
n 438] », faierre , mille; illé se n mampire ndant ntage point iporta pit de un artuait à les sului dit *"essentincte.
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[An 429] DÉ L'ÉGLISE. — LIV. XIV, 329 à perpétuité ceux de l'Eglise et des pauvres; il ne regarda plus sa femme que comme sa sœur ; quelques planches, sur lesquelles il étendait un cilice, formaient son lit, et il avait tant d'indifférence ou de dureté pour son corps, que la diversité des saisons ne lui fit jamais rien changer à son vêtement. C'était le goût de la piété du du temps, et des Gaules en particulier, de fonder des monastères, où en effet la ferveur fleurit peut-être plus alors qu'en aucun autre temps dans toutes nos provinces. Les plus grands prélats se ménageaient ainsi de pieux asiles, soit pour y conserver l'esprit de recueillement, soit pour y ranimer leur ferveur, après les distractions attachées à leurs travaux , soit pour y former leurs dignes coopérateurs et leurs successeurs. C'est dans ces vues que, dés le commencement de son épiscopat, Germain fit bâtir près Auxerre, au-delà de la rivière d'Yonne, le monastère des saints Cosme et Damien.
Personne n'était plus digne que S. Loup d'être associé à S. Germain pour la mission des îles Britanniques ', Il avait dans sa jeunesse épousé Piméniole, sœur de S. Hilaire d'Arles. Mais, les deux époux ayant, d’un consentement mutuel, résolu de garder la virginité, Loup s'était retiré au monastère de Lérins. Quelque temps après ce premier sacrifice, il retourna dans sa patrie pour le consommer en se dépouillant de ses biens; persuadé que le monde n'a plus guère d’attraits pour nous, quand l’anéantissement de notre fortune fait que nous n’en avons plus pour lui. Mais le Seigneur aval encore un autre dessein sur son humble serviteur. Comme il repassait par Mâcon, et y achevait de distribuer le prix de ses biens aux pauvres, il fut enlevé et mis sur le siége de Troyes, qui vaquait par la mort de S. Ours. Après deux ans seulement d'épiscopat, il fut choisi pour aller avec l’'évèque d'Auxerre combattre les hérétiques de Bretagne; distinction extrêmement honorable dans un temps et en des provinces où abondaient les prélats consommés dans les sciences comme dans la vertu.
Une si grande renommée devançait tellement les deux missionnaires , qu'on venait en foule au-devant d’eux partout où ils passaient. À Nanterre, petite bourgade près Paris, Germain fit un discours à ce bon peuple, dont le respect religieux semblait aux deux évêques surpasser encore tout ce qu'ils avaient remarqué dans les autres lieux de leur passage. Mais ce qui frappa surtout S. Germain; ce fut une jeune fille en qui l’on apercevait en effet quelque chose d’angélique et de céleste ** Il la fit approcher, témoigna beaucoup d'amitié à cet enfant de huit à neuf ans, de-
1 Sur. ad 29 Jul. — ? Const vit. S. Germani, cap. 20.
330 HISTOIRE GÉNÉRALE [An 429) manda son nom et celui de ses parens. Le père et la mère de Geneviève (c'est ainsi qu’elle s’appelait) se présentèrent à l'homme de Dieu, qui les félicita d'avoir mis au monde et de faire croître sous leurs yeux une plante si précieuse. Il leur prédit en même temps qu’elle serait la gloire aussi bien que l'exemple de sa patrie, Ensuite il demanda à la jeune fille, dont la physionomie et le maintien annonçaient une raison fort supérieure à son âge, si elle voulait devenir l'épouse de Jésus-Christ. Elle déclara que c'était son dessein de se consacrer à Dieu, et pria l'évêque de lui donner surle-champ la bénédiction solennelle des vierges. Il y avait déjà plusieurs monastères de filles dans les Gaules; mais on y voyait encore plus de vierges vivre dans la retraite chez leurs parens, porter le voile et des vêtemens modestes, et prendre toutes les précäutions convenables pour se garantir de la contagion du siecle. Afin de consacrer Geneviève avec toute la solennité qu’elle méritait, S. Gérmain la conduisit à l'église, au milieu d'un grand concours de peuple. On y chanta des psaumes et d'autres prières, durant lesquelles l'évêque tenait la main droite sur la tête de la jeune vierge : après la cérémonie, il la fit manger avec lui.
Le lendemain il lui demanda si elle avait présente la promesse qu'elle avait faite. « Saint père, lui répondit-elle, j'espère ne l’oublier jamais, et l'observer fidèlement avec le secours de la grâce. » À ce moment, S. Germain vità terre une médaille marquée du signe de la croix; il la ramassa, et la donna à Geneviève, en lui disant : « Recevez ce gage d’amitié de votre père spirituel; et en mémoire de moi et de votre engagement, portez-le toujours pendu à votre côté. Que ce soit là tout votre ornement, et laissez aux {iles du siècle l'éclat de l'or et des pierreries : » paroles qui, jointes au nom romain de Sévère que portait le père de Geneviève, font présumer que la sainte était de famille romaine, et d’une naissance plus distinguée qu’on ne le croit communément. Le Saint recommanda très-instamment au père et à la mère de la regarder moins comme un bien dont ils fussent les maîtres, que comme un dépôt confié à leurs soins, et destiné à devenir un instrument de salut pour des peuples cntiéts, La mère, peu de jours; après, eut des preuves bien sensibles de la vérité de ces prédictions. Quoiqu'’elle révérât S. Germain et qu’elle eût pris confiance en ses discours, à peine avait-il disparu, qu’elle gêna la piété de &. fille en voulant l'empêcher d'aller à l’église un jour même de fête, et elle s'emporta jusqu’à lui donner un soufflet. Aussitôt elle perdit la vue, et elle demeura aveugle pendant dix ans'. Elle eut le
® Sur. ad 5 Jan.
[An 429) LE L'ÉGLISE. —LIV. XIV. 33:
loisir de réfléchir sur les paroles prophétiques du saint évêque, que les vertus de Geneviève rendaient vlus croyables de jour en jour. Enfin, elle dit à sa fille de lui apporter de l'eau d'un puits qui subsiste encore, et qui est en vénération dans tout le pays depuis cet événemer.i. La fille obéit; et avec la même simplicité elle fit le signe de la croix sur l’eau, et en lava les yeux de sa mère qui le lui avait commandé, et qui recouvra miraculeusement la vue.
Geneviève n’en fut que plus humble et plus fervente. Elle allia à l'innocence une pénitence rigoureuse, Dès l’âge de quinze ans, elle ne mangea que deux fois la semaine, et sa nourriture n'était. que du pain d'orge ou quelques légumes grossiers. Jamais elle n'usa ni de vin, ni d'autre boisson capable d’enivrer. Elle ne laissa pas que d'atteindre la plus grande vieillesse, fut constamment respectée des petits et des grands, et fournit un exemple éclatant de la considération et du crédit que donnent les vertus d’un certain ordre aux personnes les moins puissantes selon le monde. Elle vint à bout de bâtir une église en l'honneur de S. Denys : et dans un temps de famine, elle trouva moyen de procurer des vivres aux Parisier:s dépourrus de toutes ressources.
Long-temps auparavant, et aussitôt après sa consécration, les deux missionnaires Loup et Germain s’embarquèrent pour la Bretagne. Ils essuyèrent dans le trajet une violente tempête; mais S. Germain calma les flots, en y jetant quelques gouttes d'une huile bénite et en invoquant le nom de l’adorable Trinité. La réputation des deux évêques avait préparé leur succès : on vint de toutes parts pour les entendre, avec un tel empressement et un tel concours, qu'ils étaient obligés de prêcher sur les places publiques et dans de campagnes. Toutefois, pour perpétuer les fruits de leur zèle et pour prendre de justes mesures contre les artifices toujours renaissans de ’hérésie, ils assembièrent un concile à Vérulam, aujourd'hui Saint-Alban, appelé ainsi du nom d'un des
plus illustres martyrs de l'Angleterre. Les hérétiques crurent que
le-plus mauvais parti pour eux serait de ne pas comparaître. Ils vinrent bien accompagnés, dans le dessein de l'emporter, au défaut de la raison, par l'appareil du faste et de l'arrogance. Mais les saints missionnaires établirent d’une manière aussi simple que solide les principes de la foi divine, qui opère, ajoutèrent-ils, les prodiges ; et, se sentant tout-à-coup inspirés d'en-haut, ils proposérent aux Pelagiens de faire l’essai de la leur sur vne jeune aveugle dont le père, qui était tribun, venait demander la guérison. Ils confessèrent leur impuissance. Les deux saints se mirent en prières, et demeurèrent immobiles durant quelque temps. Après quoi Germain, invoquant, selon sa coutume, le nom de la sainte
332 HISTOIRE GÉNÉRALE [An 429] Trinité, et prenant un reliquaire qu'il portait toujours sur lui, l'appliqua ; en présence de tout le monde, sur les yeux de la fille,
qui recouvra la vue à l'instant. De vives Fa ET AS s'élevèrent
dans toute l assemblée, en l'honneur de Germain et de la doctrine qu'il soutenait, Mais ce qui consola le plus son zèle, c'est que ses contradicteurs applaudirent comme les autres, ansthématistrent leurs erreurs, et se soumirent humblement au joug de la foi. Les deux évêques allèrent rendre leurs actions de grâces au Seigneur sur le tombeau de S. Alban, et Germain, l'ayant fait ouvrir, pour marquer à quel point on devait honorer ces précieux restes des amis de Dieu , y déposa les reliques qu'il avait coutume de porter, et prit en leur place de la terre du tombeau de ce martyr, encore teinte de son sang.
Les deux prélats de Gaule rendirent un autre service aux Bretons. Ceux-ci étaient en guerre avec les Pictes, qui habitaient la partie $eptentrionale de l'île, et qu'on nommait ainsi, parce qu'ils se peignaient tout le corps d'une manière aussi bizarre qu'’effrayante. Ils étaient si barbares, qu'ils mangeaient la chair humaine, et se plaisaient surtout à dévorer les malle toutes fumantes des femmes qui tombaient entre leurs mains. Ils s'étaient joints aux Saxons, autres barbares qu’ils avaient appelés de Germanie : et tous ensemble s’avançaient contre les Bretons, qui, incapables de résister à de pareilles forces, et dépourvus de tou: secours humain, imploraient celui des deux saints évêques. Germain n'ignorait pas les règles de l’art militaire, qu’il avait autrefois exercé avec gloire; il apprit aux troupes bretonnes à faire usage de ces ressources pour leur juste défense, et il parut même à leur tête pour les rassurer. Mais, comptant beucoup plus sur le secours d'en-haut que sur les moyens naturels, il invoqua et fit invoquer le Dieu des armées. Un esprit de terreur et de vertige se répandit tout-à-coup dans les troupes ennemies, sur qui les fidèles remportèrent une victoire complète, et d'autant plus satisfaisante, qu'elle ne leur coûta pas une seule goutte de sang. Les deux saints repartirent aussitôt pour leurs diocèses. Mais, plus indomptable que les Barbares, l’hérésie recommenca quelques années après à troubler les îles Britanniques, et S. Germain y fut appels pour la seconde fois.
Alors il se fit accompagner de S. Sévère, évêque de Trèves et disciple de S. Loup de Troyes. Au second voyage, passant encore par Paris, il trouva la calomnie déchaînée avec la plus grande violence contre Geneviève, malgré l'accroissement continuel de sa vertu depuis sa consecration. Îl lui rendit visite dans son humble retraite, la salua avec des témoignages de vénération qui étonne-
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[An 429] DE L'ÉGLISE. -— LIV. XIV. 333 rent tout le monde, et convainquit le public de l'innocence ainsi
que du haut mérite de la sainte.
Cette seconde expédition de Germain en Bretagne ne fut ni moins heureuse ni moins éclatante, et eut des succès plus durables que la première. Par les mêmes voies, c'est-à-dire par la prière, par la vertu de sa divine éloquence, par des miracles encore plus fréquens que dans sa première mission, il fit abjurer l'hérésie de toute part ; et pour qu'elle ne renaquît plus de ses cendres quand il serait éloigné, on bannit bien loin de l’île tous les sectaires qui ne donnèrent point de preuves d'une sincère conversion. La Bretagne ne fut pas le seul théâtre du crédit miraculeux de S. Germain auprès du Tout-Puissant : il opéra depuis une multitude étonnante de prodiges, et ressuscita plusieurs morts
Ces merveilles eurent même pour témoin la cour de Ravenne, où résidait le jeune empereur Valentinien, comme avait fait son prédécesseur Hunorius"'. Le saint évêque y était venu solliciter la grâce des peuples de l’Armorique, coupables de rébellion, et ce #t là qu'il termina sa carrière dans un âge avancé, et dans l'exer- :.ce héroïque de la charité et de la bienfaisance. S'il n'eut pas la consolation de mourir au milieu de son peuple, le Seigneur n’en disposa de la sorte que pour donner plus d'éclat à la gloire de son serviteur. Son corps fut reporté processionnellement, avec ure pompe et un concoùrs incroyable, de Ravenne j jusqu'à son église d'Auxerre, où on l'enterra dans un oratoire qu'il avait fondé en l'honneur de S. Maurice, et qui fut depuis la célèbre abbaye de Saint-Germain.
Les fréquens soulèvemens des peuples agitaient l'Empire d'une manière encore plus funeste que les irruptions des Barbares, qui le plus souvent n'étaient mis en action que par la perfidie des Romains, Dans les commencemens du règne de Valentinien III, ou plutôt de sa mère Placidie, le brave et fier Aëtius ne voyait audessus de lui que le comte Boniface : c'était encore trop pour son ambition. Il entreprit d’inspirer de la défiance contre son rival à l'Impératrice, et il ne l'accusa pas d’un moindre attentat que de se vouloir rendre indépendant en Afrique*. « Pour preuve de ce que j'avance,; lui dit-il, outre ce que vous savez de son mariage avec une princesse de la race royale des Vandales, je sais que, si vous lui donnez ordre de venir en Italie, il refusera d’obéir. » En même temps il feignit, en écrivant à Boniface, de prendre le plus vif intérêt à son sort, lui dit que l'Impératrice avait dessein de le perdre, et que si elle le mandait, il se gardât bien de venir.
‘Ibid. c. 15, 16 et 17. — ? Proc. 1. Bel. Vand. c. 3.
Boniface avait de la probite, de lz religion, de la piété même; tellement que, voulant renoncer au monde pour embrasser la vie monastique, S. Augustin et S. Alypius l'en avaient détourné, dans la persuasion qu'il contribuerait davantage au service de Dieu en conservant ses dignités. Mais autant il est grand, en vivant au milieu du siècle, de servir aux autres de rempart contre sa contagion, «tant cette glorieuse destinée est périlleuse. Le comte Boniface ne sut pas s2 préserver de ce danger : il céda aux attraits de la sensualité, et se démentit d'abord au point de se remarier, contre le vœu qu'il avait fait d'observer la chasteté parfaite depuis la mort de sa première femme. Comme sa vertu se trouvait déjà si chancelante, il reçut la lettre perfide d'Aëtius, et il ne manqua point de donner dans ce nouveau piége. Loin d’obéir à l'ordre qui l'appelait à la cour, il se mit en devoir de résister à force ouverte, attendit de pied ferme les troupes que l'Empereur fit marcher contre lui, et battit ses généraux en plusieurs rencontres. Craignant, après ces premiers succès, qu'on ne l’accablât enfin, il traita avec les Vandales pour les attirer en Afrique. Ces barbares, qui avaient peine à se faire un établissement en Espagne, où les Visigoths étaient beaucoup plus puissans qu'eux, écoutèrent avec joie les propositions de Boniface, et passèrent aussi le détroit. Cependant”S. Augustin ne cessait d'écrire à l’inconstant Boniface pour le rappeler de ses écarts, et lui faire sentir la vanité des biens d’ici-bas. C’est dans une de ces lettres qu’on trouve le passage suivant * : « Priez le Seigneur, qui peut vous tirer des nécessités les plus embarrassantes, afin que vous puissiez un jour ce que vous ne pouvez à présent. » Pour empêcher toute âme droite d’abuser de ces paroles, il suffit de rappeler à quelle occasion elles ont été proférées. Le comte Boniface s'étant remarié après avoir fait vœu de continence, et n'étant pas maître de garder son vœu depuis son engagement avec une femme qui l'avait cru libre en l’épousant, S. Augustin lui dit d- porter son épouse à la pratique de cette éminente vertu, sans cependant l'y forcer; de prier le Seigneur de lui en inspirer la résolution , afin qu’il puisse luimême pratiquer alors ce qu’il a promis, et que le devoir du mariage l'empêchait d'observer à son gré. Il n’est rien là sans doute d'ou l’on puisse conclure, qu’en des circonstances même où les préceptes nous obligent, ils nous sont absolument impossibles. Les exhortations du saint évêque, et plus encore peut-être la decouverte que fit Boniface de la supercherie d’Aëtius, le firent repentir des coupables engagemens qu'il avait pris avec les enne-
1 Epist. 220, al. 70.
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[An 430) DE L'ÉGLISE, — LIV, XIV. 335 mis de l'Empire. D'un autre côté, Placidie, qui n'avait pas oublié les premiers services du comte, lui fit offrir un plein pardon, pourvu qu'il chassât d'Afrique les Barbares qu'il y avait appelés. Mais autant il avait été facile de les faire venir, autant il était impossible de les renvoyer. Ils avaient déjà pris goût à leurs nouvelles demeures ; et leur roi Genséric, jeune, ardent, plein de bravoure et de pénétration, rendait la vroposition du retour extrêmement délicate, de quelque manière qu’on la fit. Boniface offrit d'abord de l'argent en compensation de ses promesses. C’est un trône, répondit fièrement Genséric, que je suis veru chercher au-delà des mers, et je ne les repasserai point comme on me le propose. Il refusa tout ce qu'on lui offrit, et le comte fut obligé de recourir à la force : elle ne réussit pas mieux que les négociations. Les Vandales étaient passés dans l'Afrique en bien plus grand nombre qu'on ne s’y était attendu; ils avaient amené avec eux, outre les gens de leur nation, des Goths, des Alains, des Barbares et des brigands de toute espèce. Tout le monde cependant, et S. Augustin le premier, fut étonné de la victoire qu'ils remportérent sur Boniface, qui avait toujours été la terreur de ces peuples indisciplinés, et qui peu auparavant en avait dissipé des essaims innombrables avec une poignée de combattans.
Après cette défaite inopinée, il fut poursuivi si vivement qu'il put à peine se jeter dans Hippone, où on l’assiégea. Il trouva pourtant moyen de s'échapper de cette place, qui fut emportée apres quatorze mois de siège. En vain tentat-il encore par la suite, avec les forces réunies des empires d'Orient et d'Occident, de délivrer l'Afrique : il mourut entin à Rome des blessures qu'il avait reçues; mais il remporta sur lui-même la plus glorieuse des victoires, en rendant hommage, non-seulement à son souverain, mais aux qualités brillantes d’Aëtius, qu'il conseilla à sa propre femme d'épouser, comme le plus grand homme de guerre de l'Empire. :
. Aussitôt après leur première victoire, les Vandales se répandirent sans obstacle par tout le pays, dans les villes comme dans les villages, tout se scumettant ou fuyant devant eux". Il n'y eut que Cirthe et Carthage, avec Hippone, qui leur donnèrent la peine de former des siéges. Partout on ne voyait que villes ruinées, édifices en feu, citoyens errans ou égorgés sur les chemins. On réduisit à la plus dure servitude ceux qui avaient occupé les premières places; les femmes de la plus haute distinction, qui avaient eu des troupes d'esclaves à leurs ordres, se voyaient contraintes de rendre à de féruces et grossiers dominateurs les services les
{ Proc. Bell. Vand.
plus abjects et les plus pénibles : encore celles qui gémissaient sous le poids des fers, parurent-elles les plus heureuses. On en égorgea une infinité d'autres, on les éventra indignement, on arracha leurs enfans de leurs seins ou des bras de leurs nourrices; on jeta ces malheureux sur la route, comme un poids inutile, et l'on empêcha les mères, soit de les emporter vivans, soit de leur donner la sépulture après la mort. Il en périt une multitude, sans avoir reçu le baptême.
Les Vandales étaient chrétiens, mais ariens furjeux et non moins animés contre les catholiques, ni d'une impiété moins féroce que quand ils étaient idolâtres". Le culte public fut absolument et long-temps interrompu, les choses saintes furent profanées, les temples brülés de toute part. A l'égard du cliant des psaumes, du saint sacrifice, des sacremens, de tous les exercices de la religion, on ne trouvait ni fidèle pour y participer, ni ministre pour y présider. Après les gens de guerre et les grands propres à défendre la république, aucun Romain n'était plus en butte à l’animosité des ennemis, que les personnes consacrées à Dieu. D'abord il s’en était retiré plusieurs dans les châteaux et les forts qui se trouvaient au voisinage, mais ils avaient été bientôt forcés et mis à mort; les autres s'enfoncaient dans le sein des forêts et dans les cavernes les plus sauvages, d'où la faim les chassait ensuite et les contraignait de revenir chercher leur subsistance dans une hon teuse mendicité, ou plutôt une mort prompte dans le ressentiment brutal du vainqueur.
Cette image, tracée par des écrivains du pays, particulièrement par Possidius, évêque de Calame, dans la vie de S. Augustin, son contemporain et son ami, pourrait sembler une exagération, si l’on ne savait à quel excès et par quels principes les Vandales étaient irrités contre les Africains. Non-seulement ils les poursuivaient comme sujets de l’'Empir >; mais ils avaient en exécration l'affreuse corruption de leurs mo.urs. Comme ils étaient naturellement aussi chastes qu'impitoyables et cruels, ils se faisaient une gloire et un mérite de purger la terre de ces monstres d'impudicité. Pour y parvenir, après avoir immolé tout ce qui leur tomba sous la main, ils s’efforçcaient d’affamer tout le reste, en coupant les arbres dans les campagnes, en perdant les fruits, en détruisant généralement tout ce qui pouvait offrir quelque subsistance aux misérables ensevelis le jour dans les antres, et revenant la nuit chercher quelque sorte d’aliment auprès des lieux habités ou cultivés.
Salvien, qui vivait alors, décrit avec la plus énergique élo-
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[An 43] DE L'ÉGLISE. — LIV. XIV. 337 quence et les débordemens odieux de l'Afrique, et l'excès des calamités qu'ils entraînèrent après eux ‘. C'est dans un ouvrage adressé à Salonius, évêque de Vienne et fils de S. Eucher, que cet illustre citoyen de Marseille , prêtre seulement, mais nommé pour sa capacité le maître des évêques, entreprend par là de justifier la Providence, et de détruire le scandale que donnaient aux faibles, dans la chute de l'Empire; tant les infortunes des Romains chrétiens et catholiques, que la prospérité des barbares, soit hérétitiques, soit paiens. En comparant les Africains, sujets de l’Empire, avec les différentes nations qui le dévastaient, il avance que l’assemblage des vices dont un seul suffisait pour rendre chacune de ces nations odieuse, se trouvait concentré dans l'Afrique où ils venaient se précipiter comme dans un égout infect, après avoir souillé dans leur cours les autres parties de l’univers. « Si, dit-il, les peuples qu'on appelle barbares, et que l’on compare aux bêtes féroces, ont chacun leur vice, au moins n’ont-ils pas tous les vices ensemble. Les Goths sont traîtres, mais chastes; les Alains plus licencieux, mais éloignés de toute fourberie; les Francs légers, mais bienfaisans et sociables ; les Saxons, au contraire, fort cruels, maïs en revanche ils ont pour l'impureté un éloignement qui excite notre admiration. Les Vandales, vainqueurs de l'Afrique, ne sont pas moins recommandables par l'amour de cette vertu; et s'ils sont fastueux, méprisans et superbes, ce qu'ils méprisent davantage dans leurs vaincus, ce sont les outrages faits à la pudeur par les femmes : si bien que par les hommes; c'est l'effronterie d'un sexe que déshonore le seul éloignement de la retraite; c'est l’infamie comme triomphante dans les assemblées publiques. Si tous ces peuples sont marqués de quelque tache, ils se distinguent aussi par quelque bonne qualité. Pour les Africains, inhumanité, perfidie, avarice et rapacité, ivrognerie, blas-' phème et parjure ; je ne sais quelle ést celle de ces taches dont ils ne sont pas souillés. Nous ne parlerons pas de l’impudicité : autant ils surpassent tous les étrangers par les autres vices que nous venons de marquer, autant ils se surpassent eux-mêmes par leur fureur pour les sales voluptés. Qui a jamais regardé l'Afrique comme une terre ordinaire, destinée à l'habitation des animaux raisonnables en qui la chair'doit être soumise à l'esprit, et non pas plutôt comme le repaire de l’obscénité, ou comme un immense foyer des passions d’ignominie qui l'ont embrasée de tout temps?»
Cet orateur véhément, et ici peut-être un peu déclamateur, rend néanmoins gloire au pouvoir de la religion sur les mœurs des Africains mêmes; car leur conversion à la foi et la vertu miracu-
! De Gubern. 1. 7 et 8.
T. Il 22
338 HISTOIRE GÉNÉRALE [Au 43v} leuse de la grâce avaient changé plusieurs d'entre eux d'une mamière frappante. « Mais, à l'exception de ces serviteurs sincères du vrai Dieu, reprendil, qu'est-ce que tout le reste? Quel phénomène qu'un, Africain chaste? c'est un prodige aussi étonnant qu'une vipère sans venin, qu'un tigre sans férocité ; c'est un Africain qui n’est plus africain. On doit moins attribuer à la sévérité du Seigneur, qu'à l’énormité des crimes de l'Afrique, les excès de cruauté commis sur elle par ses barbares vainqueurs. Si les Vandales l'ent dévastée, ils l'ont purifiée ; ils ont fait ce que n'ont pu les lois romaines; ils ont réprime les passions honteuses; non comme les Romains qui se rendent coupables du vol et de l’adultère, tandis qu'ils le proscrivent, mais en imposant aux esclaves la nécessité d'imiter lesrs tyrans, et en immolant à leur cruauté ceux qui ne se conformaient point à leur exemple. » Les Vandales réussirent en effet à supprimer en Afrique les lieux de débauche et les femmes publiques; ils les contraignirent toutes à se marier, et punirent de mort celles qui ne se contentèrent pas d'un époux. Mais ‘2€ fut qu'après la prise de la capitale, que, las de massacrer, et craignant de ne plus régner que dans des déserts, leur farouche vertu usa enfin de ces tempéramens.
En attendant, ils poussèrent vivement le siége d'Hippone'. Un grand nombre d'évêques, les uns parce qu'ils n'avaient plus de troupeau, les ouailles se trouvant toutes égorgées ou misérablement dispersées, les autres pour empêcher l'extinction totale de l'épiscopat en Afrique, plutôt que pour conserver leur propre personne, tous se voyant recherchés avec une rigueur et un acharnement opiniâtre, s'étaient réfugiés dans les places, que l'on croyait les plus sûres, Possidius, ami du saint évêque d'Hippone, et plusieurs autres prélats du voisinage, avaient choisi ce dernier asile, assez avantageux, mais resserré de toute part et rempli d'étrangers qui en augmentaient les besoins de jour en jour. Le généreux Augustin s’efforçait de secourir tout le monde, et il n’y pouvait suffire, en se retranchant à lui-même les choses les plus nécessaires. Il y suppléa par l’effusion de ses sentimens et l'onction de son éloquence, consolant au moins les malheureux dont il ne pouvait soulager la misère. Il montrait sur son visage un air de résignation et de sérénité qui se communiquait à la multitude dont il était environné nuit et jour; tandis qu'il éprouvait avec la plus douloureuse sensibilité la peine encore plus cruelle de l’étouffer au fond de son cœur..S’il pouvait se dérober à tant de malheureux et génans témoins, il fondait en larmes devant le Seigneur, et le conjureit d'accepter le dévoñment qu'il
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[Au 430) DB L'ÉGLISE. — LIV. XIV. 339 faisait de sa personne pour son peuple; ou s'il ne daignait pas l'agréer, de le retirer du monde avant la prise de la ville, et de ne pas le rendre spectateur de cette effroyable catastrophe.
Cependant, les Barbares désolant l'Eglise de tous côtés, le Seigneur faisait éclater en toute manière les effets de sa grâce qui, toujours admirable dans ses saints, se reproduit dans leurs œuvres sous mille formes différentes. Tandis qu'Augustin s'élevait à la plus haute sainteté par la simplicité de la foi et des vertus communes en apparence, Alexandre, auteur de l'institut des acémètes, c'est-àdire gens qui ne dorment point, allait au même terme par lesroutes les plus extraordinaires". Ce grand saint, issu d'une race illustre, avait d'abord occupé à la cour de Constantinople des postes dignes de sa naissance.
D abandonna les grandeurs du siècle, distribua ses richesses aux pauvres, et se retira dans un monastère renommé en Syrie, Faisant toujours de nouveaux progrès dans la perfection et le mépris du monde, il s'enfonca dans le désert, d’où, après sept ans, son humilité se vit encore obligée de s'enfuir. Il avait converti plusieurs habitans païens d’une ville voisine, avec leur gouverneur nommé Rabula, que la réputation du saint avait attirés vers lui. Tous voulurent avoir pour évêque celui qu’ils reconnaissaient pour apôtre : ils l'engagèrent, sous quelque prétexte de zèle, à venir dans leur ville dont ils gardaient soigneusement les portes, bien résolus à ne point le laisser retourner dans sa solitude. Il arriva sans nulle défiance ; mais, ayant reconnu le piége qu'il croyait tendu à son incapacité et à sa faiblesse, il se fit descendre pendant la nuit dans une corbeille, par-dessus les murs de la ville, comme s’il eût été question de se soustraire au plus imminent péril. Marchant ensuite deux jours entiers à travers les déserts, il ne s'arrêta qu'à un endroit assez éloigné et assez sauvage, pour LA croire à l'abri de toutes les recherches.
Cet asile ignoré servait aussi de retraite à une troupe nombreuse de voleurs : il les convertit PAR. la vertu: ‘de ses exhortations et de ses prières. l'exemple, et reçut aussi le premier la récompense de sa docilité , Car il fit une sainte mort huit jours après son baptême; Les autres tansformèrent leur caverne en un monastère, et sous la conduite d'un supérieur qu'établit Alexandre, ils édifiérent une contrée dont leur brigandage avait jusque là causé la terreur et la désolation. .
Quant à Rabula, gouverneur de la ville convertie, qui voulut le prendre lui-même pour évêque au défaut d'Alexandre, il re-
Boll. 15 Jan.
340 HISTOIRE GÉNÉRALE [An 430) nonça pareillement à toutes les distinctions de ce monde, et se fit anachorète, Mais on l'arracha depuis à sa solitude, pour l'élever sur le siége d'Edesse, métropole de la Mésopotamie, Sa femme bâtit une maison religieuse, ‘où elle se consacra au Seigneur avec ses filles et ses domestiques.
S. Alexandre, de son côte, alla aux bords de l'Euphrate faire le premier étublissement de la psalmodie perpétuelle. La coninunauté qu'il y institua monta en peu de temps au nombre de quatre cents moines, Syriens , Grecs, Egyptiens et Latins. Ils se partugeaient en plusieurs chœurs , et se succédaient les uns aux autres, sans qu'il y eût un moment ni le jour ni la nuit, où cette habitation celeste cessàt de retentir des louanges divines. Imitunt en tout la vie angélique, ils vivaient dans un aussi grand détachement que s'ils n'eussent point eu de corps. Chacun d'eux n'usait jamais que d'une seule tunique, et n'avait de nourriture que pour la journée, Le soir, on donnait aux pauvres tout ce qui restait, sans rien garder pour le lendemain. Mais afin de rendre son établissement encore plus utile à la religion, Alexandre fit joindre à la prière la vie active de l'apostolat, et forma soixante-dix de ses disciples à précher la foi aux gentils.
Tant de bonnes œuvres n'empèchérent pas qu'ils ne fussent persecutés. Leurs courses évangéliques et leur prière continuelle les faisaient confondre avec les Massaliens , qu'on appelait aussi Euchites, du mot grec qui signifie préans : hérétiques, ou pour parler plus proprement, fanatiques enthousiastes, sortis de la Mésopotamie aussi bien qu’Alexandre, et qui, prenant à la lettre le précepte de la prière continuelle, réduisaient toute la religion à la prière, ôtaient toute vertu au baptême et aux autres sacremens : d'ailleurs gens oisifs et vagabonds qui couraient le monde, et débitaient leurs rêveries comme autant de révélations et d'articles de foi, les seuls à peu près qu'ils admissent.
Comme ces sectaires étaient extrêmement dissimulés , se parjurant sans façon, et quand il importait à leur tranquillité, anatheinatisant, sans les abandonner, toutes les erreurs, on était en grande défiance à leur égard. Ainsi Alexandre, que l’on confondit avec eux, eut infiniment à souffrir. Etant venu à Antioche, où il n'avait point paru depuis vingt ans, le patriarche T'héodose envoya un ecclésiastique nommé Malc, pour le chasser, et celui-ci lui donna publiquement un soufflet. Alexandre, sans s'émouvoir, dit, en faisant allusion au valet mentionné dans l'Evangile et qui souffleta le Sauveur : Or le nom du serviteur était Male. Le peuple, qui rendait à Alexandre plus de justice que le clergé, prit sa défense, et Male fut contraint de se retirer avec honte,
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