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426 HISTOIRE GÉNÉRALE [An 444] mais que l'évêque fondateur aura droit de présenter des clercs pour la desservir.
Par rapport aux réglemens des mœurs cléricales, il fut statué qu'on n’ordonnerait plus de diacres mariés, qu’ils n'eussent voué d'une manière expresse la continence, laquelle toutefois s’observait auparavant, tant par des lois formelles que par l'ancienne coutume; que tous ceux qui depuis leur ordination auraient eu eommerce avec leurs femmes seraient exclus du ministère, et qu'on n'ordonnérait plus de diaconesses. Pour le sous-diaconat, ce n'est point une raison d'exclusion que la bigamie : ce qui était contraire à la discipline de l'Eglise romaine, ainsi que le quatrième canon, qui accordait la pénitence publique aux clercs.
Enfin, l'an 444, l'évêque d'Arles, éténdant son zele jusque dans le pays des Séquaniens, et visitant l'église de Besançon, rassembla les prélats voisins en concile, et déposa l'évêque Célidoine, qu'on accusait de bigamie et de quelques autres irrégularités. Célidoine en appela au saint Siége, et se transporta lui-même à Rome pour défendre sa cause. Hilaire, l'ayant appris, l'y suivit à pied, quoiqu’au cœur de l'hiver. Là, en présence des parties, la cause fut examinée en concile; on trouva que le zèle du saint archevêque l'avait porté trop loin : il ne put détruire les témoignages qui justifiaient Célidoine, et la sentence de déposition fut cassée. Hilaire avait trouvé mauvais qu’on soupçonnât seulement sa manière d'agir, il s'était expliqué avec une sécheresse qu'on avait prise pour de la hauteur. Dès qu'il vit une sentence contraire à la sienne, il repartit brusquement, sans prendre congé du souverain pontife, n’acquiesça point au jugement pontifical, et en continuant de soutenir ses prétentions, convainquit entièrement les Romains, qu'avec beaucoup de sainteté on peut avoir des torts,
On ne saurait en effet s'empêcher de rendre justice à ses vertus éclatantes, Après avoir préféré la retraite et la pauvreté évangélique aux avantages d'une illustre naissance, il avait conservé dans l'épiscopat toute l'austérité et l'abnégation d’un solitaire. Il était toujours nu-pieds chez lui, ne faisait pas autrement ses plus longs voyages, portait le même habit en toute saison, pratiquait le travail des mains; et, pour suffire à toute l'étendue de ses devoirs ou de son zèle, on le voyait souvent occupé de plusieurs choses à la fois, dictant une lettre ou parcourant un livre des yeux, tandis qu'il faisait quelque ouvrage manuel. On lisait toujours à sa table, et il en introduisit la coutume dans le pays. Dès le commencement de son épiscopat, il établit à Arles une communauté de religieux ou de clercs réguliers. Il bâtit plusieurs églises, montra
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[An 445] DE L EGLISE. — LIV. XVI. 427 plus de zèle encore pour les temples vivans du Saint-Esprit; ne faisant pas difficulté de vendre jusqu'aux vases sacrés pour le soulagement des parvres et la rédemption des captifs. Il avait un don particulier pour aunoncer le divine parole. Nous apprenons d'un auteur contemporain, que l’onction de ses discours triomphait surtout dans l'administration du sacrement de pénitence, où il peignait en particulier à chacun de ses pénitens, d’un ton extrèmement pathétique, la rigueur des jugemens de Dieu, et l’horreur des plaies que le péché fait à nos âmes, jusque dans les replis les plus cachés des consciences. Qoïqu'il ait été suspecté de prévention en faveur des erreurs semi-pélagiennes, avant qu'elles eussent essuyé une condamnation authentique, les novateurs, ennemis de l'Eglise, ne sauraient tirer aucun avantage de sa conduite avec le souverain pontife, dans une affaire aussi étrangère au dogme que l'examen des prérogatives d’une église particulière, Les méprises et les vivacités en ce genre, sont de ces fautes dans lesquelles Die: nermet que les saints tombent quelquefois, pour les rendre plus ;. : ‘es et plus circonspects
Tel fut l'effet que ,.…. uuisit sur le saint archevêque d'Arles la fermeté, ou si l’on veut, la sévérité dont usa le saint pape Léon, au moins dans la nouvelle occasion qu'on lui en donna. Tandis que l'impression fâcheuse qu'Hilaire avait laissée de lui par l'àpreté de ses manières était toute récente à Rome, où l’on se piquait de plus de réserve et de politesse, on examina l'affaire de l'évèque Project, dont on ignore le siége. Il se plaignait de ce qu'étant malade, l'archevêque d’Arles avait accouru et ordonné un nouvel évêque, du vivant du premier. L'ordination fut cassée, défense faite à Hilaire d'entreprendre sur les droits d'autrui, lui-même privé de l'autorité dont jouissait son église sur la province Viennoise, retranché de la communion du saint Siége, et humilié jusqu’à s'entendre déclarer qu’on lui faisait grâce en ne le déposant pas. Il paraît que l'Eglise d'Arles voulait s'arroger le droit de primatie, même au-delà de la Narbonnaise. Le pape proposa d'accorder ce droit à l’évêque le plus ancien, comme il était d'usage en Afrique; sans prétendre cependant rien faire là-dessus, que du consentement des évêques, qui ne jugèrent pas à propos d'admettre ce point nouveau de discipline. Mais le siége d'Arles demeura privé de la prérogative que le pape Zozime avait accordée à lévéque Patrocle.
Les termes dont se sert S. Léon, dans la lettre qu’il écrivit à ce sujet aux évêques de la province de Vienne, ne sont pas moins mortifians pour $. Hilaire que les effets réels de la sévérité ponti-
ficale : « Vous savez comme nous, leur dit ce grand pape ', que les évêques de votre proviuce ont référé une infinité d'affaires au Siege ‘apostolique, et que, ces causes lui étant apportées par appel, selon l’ancienne coutume, il confirmait ou annulait les jugemens qui avaient été rendus. Mais Hilaire, troublant l'ordre établi dans
les églises et la paix de lé ‘scopat, a quitté cette route que nos an-.
cêtres ont toujours tenue, et qu'ils ont si sagement ordonné de tenir; et tandis qu'il prétend vous soumettre à sa puissance, il se soustrait à celle de Pierre. Telle fut néanmoins l’économie de la religion instituée par le Fils de Dieu : afin que la vérité du salut parvint plus facilement à tous les peuples, il l’a fait annoncer par ses différens apôtres : mais en même temps qu'il a voulu que ce ministère appartint à eux tous, il en a fait le principal dépositaire Pierre, le premier d’entre eux, pour que les dons du salut se répandissent en quelque sorte de la tête sur le corps entier. » C'est ainsi que le pape rappelait les évêques aux grands principes de l'union qui doit exister entre les différens successeurs des Apôtres. La puissance impériale, de son côté, trouva la conduite de l'évêque d'Arles si extraordinaire que, duns un rescrit donné à cette occasion par Valentinien, il est traité d'homme inquiet et séditieux, qui a offensé la majesté de l'Empire et la dignité du saint Siége. « La seri- » tence même, ajoute Valentinien, avait force dans les Gaules sans » la sanction impériale : car est-il un droit que l'autorité d’un tei » pontife n'ait sur les églises? Si nous y joignons notre ordonnance, » c'est uniquement pour défendre, soit à Hilaire, que la seule bonté » du pentife permet encore de nommer évêque, soit à tout autre, » de mêler les armes aux affaires ecclésiastiques ou de résister aux » ordres du pontife romain. Enfin, pour prévenir les moindres trou- » bles dans les églises, nous défendonsaux évêques de la Gaule, ainsi » qu'à ceux des autres provinces, de jamais se permettre, contre » l'ancienne coutume, de rien entreprendre sans l'autorité ‘lu vé- » nérable pape de la ville éternelle. Au contraire, que tout ce que » l'autorité du Siége apostolique a décrété ou décrétera, soit une » loi pour eux tous. Ainsi, que tout évêque cité à ce tribunal et re- » fusant d'y comparaître, y soit forcé par le gouverneur de la pro- » vince. » .
S. Hilaire n'attendit pas qu'on en vint à ces extrémités contre lui; Î se mit en devoir d'apaiser le souverain pontife, Sans renoncer tout-à-fait à ses droits prétendus, il les défendit avec la modestie et la douceur convenables, envoya ses mémoires à Rome par
1 Epist. 89.
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LAn 448; DE L'ÉGLISE. — LIV. XVI. 429 les évêques de Digne e: d'Usez, et recommanda l'affaire au préfet auxiliaire qui était sur les lieux.
Quelle que fût la vénération de ce seigneur pour les vertus du saint archévêque, il ne put approuver une constance qui avait quelque apparence d'opiniâtreté. Il ne l'attribua point à l’arrogance, parce qu'il connaissait la candeur et la simplicité des mœurs de son saint ami; « mais cette sorte de franchise, lui dit-il en lui répondant, n’est pas du goût de tous les hommes; et les oreilles des Romains ont je ne sais quoi de plus délicat encore et de plus susceptible que les autres. Faites-moi le plaisir de vous y prêter un peu davantage; vous y gagnerez beaucoup. » Il ya toute apparence qu'Hilaire suivit ce sage conseil; du moins il n’est plus question après cela, dans son histoire, que des fruits d’un zèle paisible et d'autant plus efficace, qu il se concentra dans le troupeau commis à ses soins. La mort qui l’enleva peu d'années après, dans la quarante-huitième de son âge, excita les regrets les plus vifs, et fut suivie des éloges de tous les écrivains ecclésiastiques.
Les prétentions passagères du saint évêque d'Arles ne troublérent point dans les Gaules la bonne harmonie qui doit régner entre le chef et les membres de l'Eglise. Mais bientôt après, la barque de Pierre fut battue, en Orient, d’un si furieux orage, que toute l'habileté de Léon parut à peine suffisante pour la gouverner. Eutychès, abbé d'un monastère près Constantinople, et fort avancé en Âge, du sein de sa retraite et de son obscurité, mit l'Eglise tout en feu. Son zèle ardent contre l’hérésie de Nestorius lui avait acquis l'amitié de S. Cyrille, comme de tous les plus illustres prélats, et avait porté sa réputation jusqu'à Rome, d'où le pape Léon le regardait comme un des principaux soutiens de la doctrine orthodoxe dans l'Orient '. Eusèbe de Dorylée en Phrygie, le même qui, n'étant qu'avocat, avait interrompuspubliquement Nestorius, quand celui-ci commença à prècher ses erreurs, et que cet amour de la religion avait fait élever à l'épiscopat, s'était lié avec Eutychès d'une amitié fort étroite, par suite de la conformité de leurs sentimens contre les Nestoriens. Mais il s’aperçut, dans ses fréquens entretiens avec lui, que le zèle de l’austère vieillard provenait moins d'un amour ardent pour la vérité, que de l'amertume emportée de son tempérament; qu'en évitant un précipice, il donnait aveuglément dans le précipice opposé; et qu'il renouvelait, avec l’hérésie d’Apollinaire, les impiétés même de Valentin?. Long-temps il s’efforçca de le ramener à la bonne voie. Le trouvant toujours d’une roideur inflexible, non-seulement il rom-
1 Leon. ep. 6. — ? Conc. Chalc. act. {, p. 210
430 HISTOIRE GÉNÉRALE [An 448] pit avec cet ami dangereux, mais il ne vit plus en lui que l'ennemi de l'Eglise, et se rendit son accusateur, Tout ceci se passait en l'an 448. Comme il était survenu dans le même teraps quelques différends entre des évêques de Lydie, on tint un concile à Constantinople afin de les terminer. L'évèque de Dorylée profit: de la conjoncture pour faire sa dénonciation.
Le saint patriarche Flavien;, du caractère le plus pacifique, fut affligé de la démarche d'Eusèbe, qu'il accusa de trop de vivacité : et souvent il lui représenta le danger d'agiter de nouveau l'Eglise, et d’aliéner un des principaux ennemis de Nestorius, tandis que le feu du nestorianisme couvait encore sous la cendre; que si Eutychès avait des opinions dangereuses, il fallait le désabuser par des conférences privées, sans faire un éclat plus dangereux encore que la dissimulation, et qui ne pouvait manquer de causer un funeste scandale. Dans le fond, le mal était trop grand pour être plus long-temps dissimulé. L’évêque de Dorylée, qui n'avait pas moins de pénétration que d'ardeur, qui d'ailleurs avait procédé par tous les degrés de la correction fraternelle, n'eut point de peine à faire sentir au patriarche tout ce qu’on risquait avec des délais et des tentatives inutiles. Eutychès fut donc cité; mais avec tous les ménagemens dus à son grand âge, ainsi qu'à sa réputation de zèle et de vertu. Le superbe vieillard ne montra que du dépit et de l’aigreur: il résista aux trois citations canoniques, sous. prétexte qu'en se faisant moine, il était entré dans son monastère comme dans son tombeau, pour n’en plus sortir.
Cependant il profita des momens pour grossir et consolider son parti; envoya dans tous les monastères de Constantinople un écrit à signer, qui contenait ses pernicieuses opinions ; ne dissimula point qu'il s'agissait de se liguer contre le patriarche, et d'empêcher qu'après avoir accablé un abbé, il ne tombäât sur les autres. Mais ceux-ci, sans avoir la présomption ni la renommée de ce rigoriste séditieux, étaient beaucoup plus solides que lui dans les vrais principes de la religion; ils refusèrent de signer, parce qu'il ne leur appartenait pas, déclarèrent-ils, mais aux seuls évêques, de juger de la foi.
Du reste, Eutychès se retrancha, devant les députés du concile, sur les lieux communs et les moyens de défense les plus vagues : il dit qu'il était surprenant qu'on attaquât la foi d'un homme qui avait combattu toute sa vie contre l'erreur; qu'une pareille accusation se détruisait par elle-même et par le nom de son auteur; que c'était manifestement l'ouvrage de la haine et de toute l’animosité qui a coutume de succéder à l'amitié trahie; qu'il était sincèrement attaché aux conciles de Nicée et d'Ephèse,
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et s'en tenait à ce qu'avaient établi les pères. Ce zélateur maladroit eut cependant l'imprudence d'en dire beaucoup‘plus qu'il ne voulait, ou qu'il ne lui convenait. Trompé par quelque espé rance de faire goûter ses sentimens aux députés du concile, it s'expliqua sans trop de mystère, au moïns d'une manière indirecte : puis il ajouta nettement que, quand on lui ferait voir dans les saints docteurs quelque chose de semblable à ce qu'il rejétait, il ne l’adopterait pas pour cela; parce qu'il n'étudiait que les Ecritures, comme plus sûres que l'exposition des pères même d'Ephèse et de Nicée.
Cet orgueilleux sectaire se sentait estimé et protégé des grands. Outre cs apparences de la sainteté, dont quelquefois ceux qui la pratiquent le moins sont le plus facilement 14 dupe, il avait pour lui l'eunuque Chrysaphe, alors tout-puissant à la cour, et d'autant plus vif sur cette affaire, qu'il servait tout à la fois, et son affection pour Eutychè son parrain, si ce titre en peut inspirer à de pareils fidèles, et son ressentiment contre l’évêque Flavien, monté depuis peu sur la chaire patriarcale. Au moment de son exaltation, l’eunuque lui avait fait demander des eulogies pour l'Empereur; et le patriarche avait envoyé de ces pains bénits, qu'on appelait communément eulogies. Ce n’était pas là le compte de cette âme vénale et sordide : il s’expliqua plus clairement, et dit que c'était de l'or qu'il fallait. Flavien ayant répond: qu’il n'avait d'or que celui de l'Eglise, lequel éteit consacré au culte divin ou aux besoins des pauvres, et s’en tenant là avec une invariable fermeté, Chrysaphe ne lui pardonna jamais. D'ailleurs, le patriarche était attaché à la princesse Pulchérie, qui venait d’essuyer .une disgrâce, et dont la retraite seule faisait la puissance du nouveau favori. La princesse n'ayant pu, par tous ses reproches, corriger le prince son frère de son inapplication, voulut lui donner une leçon capable de faire impression, et n'y réussit que trop bien. Elle dressa, en bonne forme, un acte de vente de l'Impératrice Eudoxie, et le présenta à Théodose, qui signa sans lire, selon sa coutume. Aussitôt elle fit disparaître l’Impératrice sous quelque prétexte détourné. L'Empereur, qui aimait tendrement sa femme et ne pouvait rester long-temps sans la voir, ne tarda point à la demander. Pulchérie fit réponse qu’elle n’était plus à lui, et produisit l'acte de sa vente bien signé. C'était là sans doute pousser un peu loin la plaisanterie. Elle piqua vivement l'Empereur, et plus encore l’Impératrice, qui se crut méprisée. Théodose, dans le premier emportement, manda le patriarche, et lui dit d'ordonner Pulchérie diaconesse, afin qu'elle ne se mêlât plus du gouvernement. Mais Flavien la fit avertir à propos. Flle se retira dans
439 HISTOIRE GÉNÉRALE [An 448] une maison de campagne, au bord de la mer, où elle resta assez long-temps pour qu'on appréciât le besoin que l'Empire avait d'elle. L'évèque et l'Eglise sentirent encore mieux que les autres ordres de l'État le vide que son absence faisait à la cour.
Cependant la marche régulière et mesurée du concile déconcertait les protecteurs d’Eutychès. La cour lui fit dire de comparaître, en lui promettant une escorte et tout ce qui conviendrait pour une pleine sûreté. C’est pourquoi, à la troisième citation, qui eut lieu un mercredi dix-sept de novembre, il prit le parti de demander un délai pour le reste de la semaine; ou jusqu’au lundi suivant. Dès le seize, il avait envoyé quelques-uns de ses moines, pour présenter comme une sorte d’excuse l’accablement de son chagrin et sa mauvaise santé, qui Jui enlevaient, dit-on, le sommeil, et l’avaient particulièrement tourmenté la nuit précédente. Flavien, comme président du concile, répondit d'une manière à faire connaître toute la bonté de son âme et la pureté des intentions qui dirigeaient ses procédés. :
« Nous ne pressons pas, dit-il', l'archimandrite au-delà de ce que comportent ses forces ou sa faiblesse : nous ne sommes ni cruels ni déraisonnables. C’est à Dieu de donner la santé, et à nous d'attendre que votre abbé se porte mieux. En venant ici, il trouvera dans nous autant de pères et de frères : il ne nous est pas inconnu; que dis-je ? il est notre ami. S'il est venu autrefois pour confondre Nestorius, avec quel empressement ne doit:il pas venir pour se disculper lui-même ? Nous sommes hommes et sujets à l'erreur. Combien de grands personnages se sont trompés! Il n'y a point de honte à quitter la voie mauvaise, il n’y en a qu'à y persévérer. Qu'il vienne avec confiance ; nous excusons le passé. Je l'ai connu et chéri avant même que vous le connussiez. Qu'il nous assure, pour l'avenir, de se conformer aux sentimens des Pères et de ne plus les contredire : cette démarche est indispensable. Veux-je sa perte? veux-je son avilissement? Dieu m'en garde! Mais vous connaissez le zèle de son accusateur, auprès de qui le feu même peut paraître froid. Dieu sait tout ce que j'ai fait pour le modérer ; que pouvais-je davantage ? »
On prit en effet le parti d'attendre, et Eutychès enfin celui de comparaître. Ainsi le lundi 22 novembre, jour de la septième et dernière session, il vint avec une troupe nombreuse de soldats, de moines, d'officiers du prétoire, sous la conduite et la protection du patrice Florent, qui eut ordre exprès d'assister au concile à titre de défenseur de la foi. Quelque désagréable que cet
* Conc. Chalc. act, 1, p. 206.
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(An 448] DE L'ÉGLISE, — LIV, XVI.
appareil fût aux pères, on ne laissa pas que de fuire des acclamations pour l'Empereur : ce qui montre qu'elles n'étaient ordinairement que de pure cérémonie. Du reste, on ne mollit point. On plaça au milieu de l'assemblée l'accusé et l’accusateur, debout l'un et l’autre, et on lut le journal de ce qui s'était passé jusque là. Quand on en vint aux points importans de la foi d'Eutychès, le patrice voulut lui demander si telle était sa croyance. Mais l’évêque de Dorylée témoigna la crainte où il était que l’iccusé n’en fût quitte pour une profession de foi qui ne regardait que l'avenir, sans qu'il fût question du passé, et que lui-même en conséquence ne passât pour calomniateur ; d'autant plus que l’hérétique le menaçait du bannissement, et qu'on nommait déjà le désert d'Oasis, comme le plus affreux où l'on pèt être relégué.
Le patriache dissipa cette alarme. La preuve des assertions précédentes d’'Eutychès ayant été faite, Flavicn se mit en devoir de les lui faire rétracter en lui demandant s'il reconnaissait en Jésus- Christ l'union des deux natures. « Oui, répondit:il, de deux natures. — De deux natures après l’Incarnation, reprit aussitôt Eusèbe ? Confessez-vous aussi que Jésus-Christ nous est consubstantielP » C'était là le nœud de la difficulté. L’hérétique, voulant l'éluder, repartit qu’il n’était pas venu pour disputer, et qu'il ne lui convenait pas de disputer sur la nature divine. « Maïs enfin, reprit le patriarche, ne croyez-vous pas que le même Jésus-Christ, Fils unique de Dieu, est consubstantiel à son Père selon la divinité, et consubstantiel à nous selon l’humanité? Quel péril trouvez-vous à confesser la même foi que nous? Nous n’innovons rien; nous suivons simplement la doctrine de nos pères. — Jusqu'ici, répondit Eutychès, je ne l'ai point dit. Comme je crois que le corps de Jésus-Christ est le corps d’un Dieu, je ne soutiens pas que ce soit le corps d’un homme, mais un corps humain, le Seigneur s'étant incarné de la Vierge. Que s'il faut ajouter qu'il nous est consubstantiel, je le répète d’après votre sainteté. — C'est donc par nécessité, dit Flavien, et non selon votre pensée, que vous confessez la foi —C'est, réponditil, ma disposition présente. Avant ceci, comme je sais que le Seigneur est notre Dieu, je craignais de raisonner sur sa nature; mais puisque votre sainteté me le permet et me l'enseigne, je dis comme elle, »
Cette étrange modestie piquant jusqu’à ses protecteurs, le patrice lui demanda s'il croyait, ou non, que Notre-Seigneur, après l'Incarnation , fût de deux natures? Eutychès répondit qu'il reconnaissait deux natures avant l'union, mais qu'après l'union il n'en confessait qu'une. Alors, fatigué du style énigmatique de ce moine artificieux, qu'on n'avait même réduit à s'expliquer de la sorte
T. El. 28
434 HISTOIRE GÉNERALE An 448) qu'après de longs pourparlers, le concile lui déclara qu'il fallait anathématiser nettement tout ce qui était contraire à la doctrine qu'on venait de lui proposer. « Je vous ai dit, répliqua--il, que je ne tenais point naguère cette doctrine. À présent que vous l'enseignez, je suis mes pères; mais je n'ai point vu cela clairement dans l'Ecriture, et les Pères mêmes ne l'ont pas tous enseigné. Malheur à moi donc, si je prononcais cet anathème! car j'anathématiserais les saints docteurs. » Tous les évêques se levèrent en s'écriaht avec indignation : Qu'il soit lui-même anathème! Flavien dit : « Que le saint concile juge cet homme qui ne veut ni confesser clairement la foi, ni se soumettre aux sentimens de ses juges. » Puis, revenant à son caractère de bonté ét de douceur, il lui re-
‘ présenta qu'il était encore temps, en avouant sa faute, d'en ob-
tenir le pardon. Le patrice venant à l'appui : « Pensez-y bien, Eutychès, lui dit-il. Quelle peine avez-vous à confesser avec l'Eglise deux natures en Jésus-Christ, et à dire que notre Rédempteur nous est consubstantiel ? » Le vieillard opiniâtre répondit: « J'ai lu dans S. Cyrille et dans S. Athanase, que Jésus-Christ avait deux natures avant l'union; mais après, ils n’en disent plus qu'une. » Florent insista : « Enfin confessez-vous deux natures après l'union? » Eutychès repartit : « Faites lire S. Athanase ; vous verrez qu'il ne dit rien de sembiable. — Si vous ne croyez deux natures après l’union, dit Basile, évêque de Séleucie, vous admettez un mélange et une confusion. » Florent ajouta : « Qui ne dit pas deux natures n’a pas la vraie foi. »
Tout le concile crut ne devoir pas pousser plus loin la longanimité, et se leva en disant : « On ne fait point croire par force; mais la foi triomphe de l’orgueil et de la résistance. Longues années aux empereurs, longues années aux protecteurs de la sainte doctrine! L'hérétique ne se rend pas; cessez de le solliciter et de flatter son arrogance. » Aussitôt l'évêque Flavien prononcça la sentence d'excommunication et de déposition, qui fut souscrite par trente-deux évêques, et par vingt-trois abbés, prêtres pour la plupart, et dont le plus vénérable était S. Marcel, chef des acémètes.
Ce saint abbé était né en Syrie, d’une famille puissante; mais ses parens étant morts, et l’ayant laissé maître de leurs grands biens à la fleur de son âge, après les avoir partagés entre tous les nécessiteux , il était venu se renfermer à Constantinople dans le monastère de l'illustre S. Alexandre, dont il se montrait le parfait imitateur. Ayant été forcé de lui succéder, il conservait tout le recueillement et toute la modestie d’un simple religieux. 1] porta le’ désintéressement au point de distribuer à d’autres monastéres les
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{An 448) DE L'ÉGLISE. — LIV. XVI. 435 biens d'un nouvel héritage que son frère lui avait laissé". Trait des plus admirables dans la vie cénobitique, où l'on se fait quelquebois un mérite de l’esprit même de rivalité et d'intérêt, quand il ne concerne que la communauté, Mais entre toutes les vertus auxquelles le Ciel rendit témoignage par des miracles du premier ordre, en particulier par la résurrection éclatante d'un mort, l'abbé Marcel signalait surtout son horreur des nouveautés contraires à l'enseignement de l'Eglise,
Cependant Eutychès écrivit au pape, et se prétendit injustement condamné , tant pour le fond des choses que pour les formes et le procédé”, Il avait dit tout bas au patrice Florent, comme le concile de Constantinople finissait, qu'il en appelait aux conciles de Rome , d'Alexandrie et de Jérusalem. Il fit ensuite valoir ces paroles ambiguës et dites à la dérobée, comme un appel en règle, et l'on disputa vivement là-dessus, dans des conférences qu'ordonna l'Empereur pour faire réviser les actes du concile et pour en constater la fidélité. Chrysaphe , qui gouvernait despotiquement l'Empire et l'Empereur, voulait, à la faveur du trouble et de l'émotion des esprits, tirer Eutychès. d'embarras. Mais toute sa trame n'a servi qu'à rendre plus authentique ce monument de respect à l'égard des premiers juges de la foi, selon l’ordre de leurs siéges. Les lettres de Théodose à S. Léon, obtenues par le même favori, ne furent pas plus avantageuses au novateur qu'il protégeait. Il est vrai que le pape, prévenu d’abord par les impostures” du sectaire et par une recommandation signée de l'Empereur, concut quelque inquiétude au sujet du concile de Constantinople, et qu’il la témoigna par seslettres au patriarche Flavien. Mais celui-ci l'eut bientôt dissipée , er lui faisant dans sa réponse le récit net et abrégé de toute la suite de l'affaire.
« Eutychès dit-il ‘, veut renouveler les hérésies d'Apollinaire et de Valentin, soutenant qu'avant l’Incarnation il y avait deux natures en Jésus-Christ, la divine et l’humaine, mais qu'il n'y en a plus qu’une depuis cette union; et que le corps du Sauveur, pris de Marie, n’est pas de notre substance, ni même consubstantiel à sa mère, quoiqu'il le dise un corps humain. Il a été condamné, sur les accusations bien prouvées de l'évêque Eusèbe, et sur ses propres réponses dans le concile, où il s'est décelé lui-même, comme vous le verrez dans les actes que nous joignons à cette lettre, Il est temps que vous en soyez instruit, puisqu'Eutychès, après une condamnation aussi juste et aussi régulière , loin de se réconcilier avec Dieu par la pénitence, loin de nous consoler dans
* Sur. ad 20 Decemb. — * Lup. Collect. c. 202. — 5 Conc. Chalced. 1 part. €. 4
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456 HISTOIRE GÉNERALE (An é4ol la douleur que nous ressentons de sa perte, ne s'oceupe qu'à mettre le trouble et la zizanie dans notre église et à soulever les puissances contre elle. Nous voyons, par vos lettres, qu'il a fait parvenir ses mensonges jusqu'aux oreilles de votre sainteté, à qui, dit-il avec impudence, il a interjeté appel lors de notre jugement, Que cette nouvelle imposture vous engage, très-saint Père, à repousser, avec votre vigueur accoutumée , l'injure de l'Eglise et la nôtre, Faites votre propre cause de cette affaire; affermissez la foi de l'Empereur, et mettez le sceau de vos décrets à une condamnation très-canoniquement prononcée, On fait courir le bruit d'un plus grand concile : mais qu'est-il besoin d'un concile nouveau qui, dans les conjonctures présentes, peut troubler toutes les ‘églises? Cette cause n'a plus besoin que du concours de votre suffrage et de votre autorité, »-Ce concile dont le bruit courait en Orient, et que Flavien, avec les autres évêques orthodoxes, ne jugeait nullement nécessaire en cette rencontre, était néanmoins un concile œcuménique. Mais on était persuadé que le concile particulier de Constantinople, confirmé par le pape, et connu les autres églises, avait un droit égal à la soumission du jugement de tous les fidèles. La lettre de Flavien, jointe aux actes de Constantinople, fit échouer l'entreprise de l'hérésiarque du côté de l'église romaine,
Mais il ne se rebuta point. Ge moine hypocrite, qui faisait scru- ‘pule de mettre le pied hors du monastère, se tourna de tous les côtés; et prenant, avec l'esprit de l'hérésie, celui de la ruse et de l'intrigue, il s’avisa d'écrire à l'évêque de Ravenne, pour l'engager dans son parti. Cette ville était alors le siége de l'ancien Empire. Le novateur se flatta qu'en gagnant l'évêque Pierre Chrysologue, dont le mérite extraordinaire pouvait donner un grand éclat à sa secte, la cour impériale d'Occident lui deviendrait plus favorable même que celle d'Orient. Mais le saint évêque était encore plus humbleet plus ferme dans la foi, que distingué par son rang et ses rares talens. Il répondit à Eutychès, qu'il n'avait pu lire sa lettre sans un amer chagrin; que, la loi de la prescription prévalant dans les choses humaines par le laps de trente ans", il était bien étrange qu'on fût en différend après tant de siècles, contre la loi divine, sur la génération de Jésus-Christ; qu'il ne pouvait mieux répondre à sa confiance, qu’en le pressant de se soumettre aux enseignemens du pontife romain , puisque le prince des Apôtres, qui gouverne le Siége apostolique, y donne la vraie foi à ceux qui la cherchent ; que lui-même était le premier. à faire ce qu’il conseil-
* Conr. Chalc. 1 part. €. 15.
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(An 4iy} DK PM EGLISE, — LIV, XVI, 439 lait, ot qu'il ne s'ingérerait jamais dans un pareil jugement, sans le consentement de l'évêque de Rome. Ce n'est pas là ce que demandait l'hérésiarque : il réussit mieux auprès de Dioscore,
Une dissimulation de système plus que de caractère, et une suite bien combinée d'artifices avaient porté cet homme dangereux sur la chaire patriarcale d'Alexandrie : hypocrite tout différent d'Eutychès, et qui, sans s'astreindre, comme ce suborneur austère , aux observances extérieures et pénibles de la vertu, avec une mondanité et un faste tout séculier, des mœurs plus qu'équivoques, des injustices criantes et de vraies concussions, se donnait pour un saint, extorquait jusqu'aux témoignages de l'estime et de la vénération par la terreur de son despotisme et pur les manœuvres d’une foule de tyrans subalternes qu'attachaient à son sort le goût des mêmes vices et l'assurance de l'impunité : génie entreprenant, d'une obstination indomptable , d'une audace que n'arrêtait pas la perspective des extrémités les plus funestes : tel enfin qu'il le fallait pour donner de la célébrité aux rêveries d'un enthousiaste obscur, et pour en couvrir le ridicule, Celui-ci ne pouvait mieux choisir son protecteur parmi tous les prélats; et déjà l'eunuque Chrysaphe connaissait assez l'évèque d'Alexandrie, pour fonder sur lui le succès de ses mauvais desseins contre l'Eglise, ou plutôt contre la princesse Pulchérie : ce qui l'intéressait bien autrement que toutes les affaires ecclésiastiques et que les idées creuses d’un sectaire;
Pour empêcher qu'elle ne se réconciliât avec l'Empereur, il s’efforça de la brouiller de plus en plus avec l'Impératrice : en cela il ne réussit que trop bien. Il arriva de cette mésintelligence, et plus encore peut-être de la jalousie naturelle dont les femmes mêmes du plus grand mérite ne se préservent pas toujours, qu, ?’ulchérie traitant Eutychès en hérétique, Eudoxie se déelara- ouvertement pour ce novateur, Chrysaphe, qui-connaissait Dioscore, ne se donna pas la peine de prendre des détours dans ce qu'il avait à lui proposer‘. Il lui écrivit ingénûment qu'il lui promettait de le favoriser en toute occasion, sil voulait prendre la defense d'Eutychès et se déclarer contre Flavien. En même temps Eutychès référa son affaire à Dioscore, et le pria d’en connaître. Dioscore écri-
vit aussitôt à l'Empereur qu'il fallait assembler un concile univer-
sel : ce qu'il obtint facilement, ayant pour lui le favori et l'Impé-
ratrice.
Le concile fut convoqué pour le premier jour du mois d'août, et Pordre signifié à Dioscore de choisir dix métropolitains de sa pro-
* Nicéphore, 1. x1v, c. 47.
438 HISTOIRE GÉNÉRALE cAo 4i9] vince, autant d'évêques capables de soutenir la foi, et de se rendre avec eux à Ephèse, On donna des ordres aussi peu canoniques pour les autres provinces, c'est-à-dire qu'on n’admit pas généralement les prélats, à raison du caractère épiscopal qui seul les constitue juges de la doctrine; mais sous certaines conditions, et moyennant certaines qualités dont l'examen donnait lieu d’exclure tous ceux qu’on voudrait. Quant aux évêques qu'on craignait particulièrement à cause de leurs lumières et de leur opposition marquée à la nouvelle doctrine, tels que le célèbre Théodoret, on eut la précaution de les exclure nommément, sous le prétexte imposant qu’ils penchaient vers l'hérésie des Nestoriens. Sous le même pré: texte, de peur, disait-on, que les fauteurs de Nestorius ne cabalassent pour l'élection à un président de leur parti, l'Empereur nomma Dioscore, par un acte de pleine autorité aussi irrégulier qu'injurieux au pape, à qui le droit de présider aux conciles généraux n'avait jamais été contesté.
On ne pouvait néanmoins se dissimuler que ce serait un attentat de célébrer un concile æœcuménique à l'insu de l'évêque de Rome, et que dans ces conjonctures il fallait qu'il y donnât son -onsentement, On lui annonça donc la convocation , en le priant avec une déférence artificieuse de s'y trouver lui-même. La religion de Théodose, dit à ce propos S. Léon dans son épitre au concile, lui faisant respecter l'institution, divine, il a recouru à l'autorité du Siége apostolique pour l'exécution de son pieux dessein, comme s’il eût désiré apprendre la vérité de la propre bouche de Pierre. Mais le sage pontife n'eut garde de sortir de Rome dans ces circonstances, Outre l'usage contraire et les raisons générales, son esprit pénétrant et juste lui laissait entrevoir bien d’autres inconvéniens. Il aurait voulu même empêcher ce fatal concile; et il fit tout son possible, mais inutilement, pour faire changer de resolution à l'Empereur, au moins quant au lieu de l'assemblée. Il crut enfin qu'il y aurait encore plus de danger à s’y opposer absolument, et il envoya trois légats, Jule, évêque de Pouzzoles, avec le prêtre René et le diacre Hilarius. Ce fut alors qu’il écrivit à Flavien de Constantinople cette épitre admirable ‘, que refusa ‘mème de lire ce faux concile, et qui fut reçue ensuite du saint concile de Chalcédoine comme un oracle émané de la bouche même de Pierre. De bons auteurs citent des prodiges pour l'accréditer davantage, et ils prétendent que le prince des Apôtres influa dans sa rédaction, autrement que pa: la protection spéciale dont il favorise l'église romaine; mais la seule inspection de ce
! Leon. Epist. x.
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An #to) DE L'EGLISE. —- LIV, XVI. 439 divin monument suflit pour le faire apprécier autant qu'il le mérite.
Le saint pontife commence par faire remarquer l'ignorance et
le peu de droiture d'Eutychès. « Quelle intelligence des Ecritures, dit-il, peut-on supposer à cet étrange docteur, qui paraît ignorer les premiers articles du Symbole ? Ce qu’on fait confesser à tous ceux qui sont régénérés par le baptème, n'a pas encore été compris par cet imprudent vieillard , qui ne sait ni concevoir des pensées dignes de nos augustes mystères, ni écouter ceux qui sont plus sages et plus doctes que lui. Ne semble-t-il pas que c'est de cet endurci que le Psalmiste disait qu'il avait refusé d’emendre, pour se dispenser de bien agir? Et que lui eût-il fallu écouter? Rien autre chose que cette formule ordinaire, par laquelle les fidèles font profession de croire en Dieu le Père tout-puissant, et en Jésus-Christ son Fils unique, notre Seigneur , né de la vierge Marie, par l'opération du Saint-Esprit. Confesser que le Tout- Puissant est Père, c’est dire que-son Fils lui est consubstantiel, ce Fils, ce même Fils qui est né de la Vierge, sans aucune lésion de la virginité, par l'opération pure et merveilleuse de l'Esprit saint. La génération temporelle n’a rien ajouté ni rien ôté à la génération éternelle, Mais ce Fils engendré de toute éternité n'en a pas moins pris dans le temps notre nature, qu'il a ainsi rendue la sienne. en se rendant lui-même consubstantiel à nous. Sans quoi la domination de la mort et du péché, ou la puissance de Satan, n'aurait pu être détruite; c’est-à-dire que la nature divine et la nature humaine ont été unies duns la personne de Jésus- Christ, afin que le même médiateur pût satisfaire en souffrant et en mourant, et demeurât cependant immortel et impassible. » Après ce début, Léon établit sur l'Ecriture toutes ces vérités capitales qui font la substance et la base du christianisme; il les développe, il les présente sous toutes leurs faces; il les manie avec tant d’aisance, de noblesse et d’exactitude qu'on imagine plutôt entendre l’apôtre Pierre ou Paul, qu'un docteur ensore revêtu d'une chair mortelle. :
« Notre médiateur, reprend-il ensuite, a véritablement dans sa personne tout ce qui est naturellement en nous, tout ce qu'il y a mis en nous créant, et qu’il voulait réparer en nous rachetant. Mais il n’a point ce que le tentateur y a surajouté. Il a pris la forme de l'esclave ou du pécheur, et non la souillure du péché; il a relevé la bassesse de l'humanité, sans dégrader la divinité. L'anéantissement, par lequel le maître et le créateur des mortels a voulu devenir un homme sujet à la mort, est, non pas un défaut de puissance, mais un effort tout-puissant de miséri-
4io HISTOIRE GÉNÉKALE (An 449] corde; de sorte qu’en prenant toutes les propriétés de notre nature, il n’en a perdu aucune de la sienne. La nature divine n'est point altérée par la grâce qu'il nous a faite, la nature humaine n’est pas absorbée par la dignité qu’elle a reçue: il est devenu aussi véritablement homme qu'il demeure immuablement Dieu. Il est Dieu, puisqu'avant tout commencement était le Verbe, et que le Verbe était Dieu : il est homme; puisque le Verbe a été fait chair, et qu'il a conversé parmi nous. Il est homme, né d'une femme, et sujet à toutes nos infirmités, à l'exception du péché; mais toutes choses ont été faites par lui, et sans lui rien n’a été fait. Sa naissance temporelle indique la nature humaine; cette naissance , tirée d’une Vierge, manifeste la puissance divine. C'est un enfant dans la bassesse du berceau, et c’est l'Eternel célébré au plus haut des cieux. Hérode le cherche pour le mettre à mort ; mais les Mages viennent du fond de l'Orient pour l'adorer. Il reçcoit comme un pécheur le baptème de Jean, et dans le même instant le Dieu trois fois saint le déclare son Fils bien-aimé, Comme homme, il est tenté par Satan; comme Dieu, il est servi par les anges. Il est visiblement de l’homme d’éprouver la faim, la soif, la lassitude, le besoin de vêtemens et de sommeil; mais il est inconstestablement d’un Dieu, de rassasier cinq mille personnes avec cinq pains, de donner le breuvage qui étanche à jamais la soif, de marcher sur les flots, et de commander aux teinpêtes. Il n’est pas d'une même nature, de pleurer la mort d'un | | ami et de le ressusciter; d’expirer sur un gibet et de mettre toute à la nature en deuil, d'obscurcir le soleil, de faire trembler la terre, de briser et les rotlitss et les cœurs entlurots au crime, et d'’ouvrir aux scélérats contrits la porte du ciel. Depuis que le Fils engendré avant tous les temps a reçu dans le temps une naissance nouvelle, il existe un nouvel ordre de choses. Celui qui est invisible de sa nature, s'est rendu visible à la nôtre; l'incompréhensible s'est mis à la portée de notre conception; le principe de
qtous les êtres a commencé d’être; le maître des choses qui sont :et de celles qui ne sont pas encore, a pris la forme d’un esclave; l'infini s'est renfermé dans le corps d' un enfant, l'impassible s'est ‘revêtu de membres souffrans, et l’auteur de % vie s'est rendu
‘sujet à la mort.
| » Ainsi les choses opposées se trouvent réunies; quoiqu’eu
‘Jésus-Christ il n’y ait qu'une personne, il y reste constamment et sans nul mélange deux natures distinctes. Autre est celle qui lui fait dire : Le Père et moi ne sommes qu'une méme chose, et celle qui lui fait dire aussi véritablement : Le Père est plus grand que moi, C'est à cause de cette unité de personne, qu’il est marqué,
[Aa 449] notre naivine n’est e humaine venu aussi ieu. Il est be, et que a été fait .né d'une lu péché; en n’a été ine; cette ine. C’est el célébré e à mort ; er, Il re-
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[An 449] CE L'ÉGLISE, — LIV. XVI. 44:
tant dans les Ecritures que dans les Symboles, que le Fils de l'homme est descendu du ciel, et que le Fils de Dieu a pris chair de la Vierge; qu'il a été crucifié et enseveli, quoiqu'il ne l'ait été que dans Îa nature humaine. Quand il conversait sur la terre avec ses disciples, il demanda à ses apôtres ce qu'ils croyaient du Fils de l'homme, c'est-à-dire de lui-même, qu’ils voyaient revêtu d’une chair mortelle. Pierre, prenant la parole, lui dit qu'il était le Christ, Fils du Dieu vivant, le reconnaissant Dieu et homme tout à la fois. Après sa résurrection , il fit remarquer, par les vestiges de ses plaies, que son corps était réel, sensible, palpable; et en même temps il entra , les portes fermées , dans l'endroit où se eachaïent ses disciples, leur donna le Saint-Esprit, l'intelligence des Ecritures, le don des miracles, et montra ainsi dans sa personne les deux natures unies et distinctes. Sur quoi donc est appuyé ce lui qui ne veut pas que le Fils de Dieu ait véritablement notre nature ? Qu'il tremble, le téméraire Eutychès, à ces paroles de S. Jean : Tout esprit qui confesse que Jésus-Chsist est venu dans la chair, est de Dieu; et tout esprit qui divise Jésus-Christ, n’est pas de Dieu, mais un antechrist, Or qu'est-ce que diviser Jésus- Christ, si ce n’est en retrancher la nature humaine? Cette erreur désastreuse anéantit la passion du Sauveur et la vertu de son sang. »
S.. Léon termine enfin son Epître, en relevant ce qui avait échappé aux évêques assemblés à Constantinople pour juger Eutychès. Le novateur avait répondu à leurs interrogations, qu'il réconnaissait deux natures en Jésus-Christ avant l'union, et une seule après. Cette seconde impiété avait tellement attiré l’attention des pères, qu’ils n'avaient rien prononcé contre la première. « Je m'étonne, leur dit à ce sujet le savani pontife, que vous n'ayez pas condamné un pareil blasphème; puisqu'il n’y a pas moins d'impiété à di: que le Fils de Dieu était de deux natures avant l'incarnation que de soutenir qu'après l'incarnation il n'en a plus qu'une. Ne manquez donc pas de lui faire rétracter cette erreur, s'il vient à se convertir : en ce cas, néanmoins, usez avec lui de toute sorte d'indulgence. La foi n’est jamais mieux vengée, que quand l'erreur est condamnée par ses propres auteurs. » Telle est la doctrine de l’Epître à Flavien, assez fameuse et assez éloquente pour qu'on lise avec plaisir ce que nous en avons rapporté.
Elle était destinée à être lue dans le concile, comme un témoignage de la foi de l'église romaine; ce qui n'empêcha point que le pape n'instruisit particulièrement ses légats, ainsi que Julien, évêque de l’île de Cos dans l'Archipel, chargé à Constantinople des
442 HISTOIRE GÉNÉRALE [An to) atfaires de l'église romaine, 11 lui en écrivit directement ‘, et n'omit-rien pour le mettre parfaitement au fait des questions agitées. Ici le savant pontife revint encore à ce qu'Eutychès avait avancé impunément jusque là, touchant les deux natures du Fils de Dieu, avant l'incarnation. Il craignait que le sectaire n'imaginât que l'âme du Sauveur avait préexisté dans le ciel, avant d'être unie au Verbe dans le sein de la Vierge ; « ce qui est contre la foi, dit le pontife, et retombe dans l'opinion condamnée d'Origène, que les âmes ont existé et agi avant d'animer les corps.» On peut observer en passant, combien la doctrine fut saine de tout temps dans l'église romaine; ou combien la question de la préexistence des âmes s'était éclaircie depuis les commencemens de S. Augustin, qui avänt son épiscopat l'avait crue soutenable.
La doctrine de S. Léon n'était pas seulement exacte et profonde, il savait encore la rendre sensible et la mettre à la portée de tous les esprits. C'est ainsi qu'il explique, par ce qui se passe dans les hommes, l'union hypostatique qui se fait des natures en Jesus- Christ sans anéantissement d'aucune des substances unies. Après: avoir dit à Julien de Cos, que le Verbe ne s'est pas changé en chair par l’incarnation, ni la chair en Verbe, il ajoute : « Que le Verbe, avec la chair et l'âme humaine, fasse un seul Jésus-Christ; c'est ce que nous croyons d'autant plus facilement, qu'en chaque homme la chair et l'âme, qui sont de natures dissemblables, font une seule personne. »
Le sage pontife écrivit a plusieurs autres personnages relativement au prochain concile; mais il n’en ménagea aucun avec plus de circonspection que le faible Théodose, à qui même il se mit en devoir de faire agréer ses excuses sur ce qu'il ne se rendait pas en personne à Ephèse, et qu'il n'y assistait que par ses légats. Il paraît, par cet endroit de la lettre, que le pape ignorait encore la nomination de Dioscore à la présidence du concile, ou qu'il se promettait au moins que, malgré cette nomination illégitime, on ne manquerait pas de déférer cet honneur aux légats a£stoliques. Mais tout fut aussi irrégulier dans ce concile, que la saanière d'y présider. L'objet pour lequel on l’assemblait, savoir les questions de foi, n’y fut pas traité; on ne prit pas le témoignage des évêques sur la doctrine reçue dans leurs églises ; on n'eut pas plus d'égard pour le chef de l'Eglise universelle ; on ne daigna pas seulement lire les lettres pontificales d'un si grand poids dans le concile précédent, et que nous verrons bientôt re-
! Leon. Fpist. 11.
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(An 449) DE L'ÉGLISE, — LIV. XVI. 443
çues par celui de Chalcédoine avec tant de vénération. Dans la
célébration même, tout ne respira que la confusion, l'emporte-
ment et la violence ; en sorte que ce conciliabule parut une : assemblée de brigands plutôt que d'évèques. Aussi n'a-t-on cru
pouvoir en donner une idée plus juste, qu'en le nommant le bri-
gandage d'Ephèse,
Il avait été convoqué pour le premier d'août 449 ‘; et il s'assembla le 8 du même mois. Cent trente évêques d'Orient s'y trouvèrent avec Dioscore, président sans autre mission que celle de l'Empe- : reur. On voulut bien toutefois accorder le second rang à celui des \égats romains qui était évêque : mais tous trois refusèrent d'y prendre place. On admit ensuite Juvénal de Jérusalem, Domnus d'Antioche, et Flavien de Constantinople, qui n'était ainsi qu'au cinquième lieu , le rang du patriarche de Constantinople n'étant: pas encore bien établi, et la faction eutychienne nullement dispo-, sée à le favoriser. Les abbés de Constantinople, contraires aux nouvelles erreurs, ne furent point admis; mais on en fit venir l’archimandrite ou chef des monastères de la Syrie, nommé Barsumas, dévoué aveuglément à Dioscore, et digne client d'un pareil patron. Son caractère naturellement emporté, et l'habitude d'une vie sauvage plutôt que solitaire, avaient dégénéré en cette sorte de férocité que produit la séparation du commerce des hommes, quand elle n'est pas accompagnée d'une vraie piété : il avait avec lui des troupes nombreuses de moines également farouches, gens asservis à ses caprices et prêts à tout oser, sans que la crainte de Dieu leur imprimât plus de retenue que le respect des hommes.
Eutychès vint lui-même à Ephèse. Son: grand âge, ses infirmités, et le vœu de stabilité dans son monistère de Constantinople, ne furent plus un obstacle pour ce fourbe inconséquent ; parc: qu'il se sentait appuyé non-seulement de Dioscore, mais des oiiciers impériaux, que Chrysaphe avait eu soin de bien choisir et de bien instruire. En effet, on l’accueillit favorablement ; on l'écouta autant qu'il voulut, et l'on refusa ?’idmettre Eustbe de Dorylée, son accusateur. Le novateur présenta par écrit sa profession de foi, qui n’était autre chose qu’une déclaration, par laquelle il se soumettait aux décrets de Nicée et à ceux du premier concile d'Ephèse, anathématisait vaguement les erreurs de Manès, de Valentin, d’Apollinaire et de Nestorius : après quoi il accusait Eusèbe de calomnie, et le patriarche Flavien d'injustice et d'irrégularité dans son jugement.
Les évêques bien intentionnés représentèrent qu'on était as-
{ Conc. Chalc. act. tr, p. 115.
", D ACC
444 HISIOÏRE GÉNiVALE CAn 44,R semblé pour traiter de la foi ; Dioscore soutint que dans le décret de l'Empereur il n'était question que du différend entre Flavien et Eutychès ; et la plupart des notaires, osant se rendre coupables de faux, écrivirent que les évêques avaient acquiescé à la proposition de Dioscore; de ne point traiter de la foi, dans lx crainte de rien innover. On garda si peu de mesures, que ces faus.. saires se jetèrent sur les notaires de l'évèque d'Ephèse, qui, avec
quelques autres, ne s'étaient pas laissé corrompre : ils ef'icèren ce que ceux-ci avaient déjà écrit, et leur arrachèrent leurs registres.
avec une violence brutale. Varie qu'ouvrirent plusie urs évêques de lire la lettre du pape à Klavien, ne fut pas mieux accueilli : et quoique Divs:ore, au commencement du concile, où les choses n'étaient pas encore portées au dernier excès, eût promis svec serment de la füre lire, il trouva toujours le moyen d'élucler cet engagement.
Enfin on déclara Eutycis ini cent, on le rétablit dans la communion ecclésiastique et dans la supériorité de son monastère. Dioscore dit anathèine à l'évèqe de Dorylée, puis au patriarche de Constantinople; #t tombant en contradiction avec lui-même, «près avoir fait statuer, le moment précédent, qu'on ne t.aiterait point de la foi, il demanda si c'était une proposition tolérable que d'aitribuer deux natures à Jésus-Christ après l'union P Tous les évéques fui lui étaient attachés, s'écrièrent : Que celui qui parlera de la sorte, soit anathème. Onésiphore d'Icône, avec quelques autres, se jetèreni à ses pieds, en le conjurant de bien penser à ce qu'il faisait, Il s'avauça sur les degrés de son tribunal, et dit avec emportement que, quand on devrait lui couper la langue, il ne prononcerait jamais rien autre chose. Alors différens évêques se mirent en devoir de faire des protestations. :
Aussitôt il proféra ces mots: Où sont les comtes ? À ce cri de guerre, on vit entrer et se répandre de toute part une multitude de gens armés; d’autres portaient des fouets, des chaînes et des bâtons. Les moindres menaces étaient celles de la déposition et du bannissement pour quiconque refuserait de souscrire. Plus furieux que les soldats, les moines d'Eutychès et du féroce Barsumas criaient à pleine voix : Que l’on coupe en deux cel:' qui divise le Christ en deux natures ; qu'on brüle tout vif le fau: pasteur, le loup de Doryiee.
On ferma les portes. Tout le im: : !2 frisonnait d'effroi da: : . tente de ce qui devait arriver. La piupart des évêques sigue: it Jâchement, entre autres Domnus d’Antioche, qui vérifia ains, : présage ou plutôt la prophétie de S. Euthymius. Juvénal de Jérusilem, Etienne d'Ephèse, Thalassius de Césarée donnèrent