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494 HISTOIRE GÉNÉRALE (An 474] religion. Dans ces calamités publiques, il était le refuge du peuple fidèle, à qui souvent il apprénait par révélation les desséins des ennemis. Il les avertissait de leurs marches, ou du moins il les exhortait à détourner, par la prière et les bonnes œuvres, les fléaux qui les menaçaient, et à en faire un salutaire usage. Plusieurs églises le demandèrent pour évêque. Comme il ne voyait dans l'épiscopat qu'un engagement à la peine et. aux, travaux, il
répondit, qu'il lui était assez pénible de sé voir privé de sa pre-
mière solitude, et confiné, par l’ordre du Ciel, dans des proyinces où il avait la douleur de n'apercevoir autour de lui que des malheureux. Il établit différens monastères; le plus considérable est près Vienne, au bord du Danube. | A Ra) Ts Dans la plupart des régions exposées aux invasions des Barbares, il y avait dé même de saints personnages, ménagés par la Providence, comme de puissantes ressources en de pareilles extrémités. S. Mamert, évêque de Vienne dans les Gaules, s’y rendit fort utile, malgré la faute qu'il fit de vouloir étendre sa juridiction sur l'église de Die , qui n'était pas au nombre des quatre attribuées par le pape S. Léon à la métropole de Vienne : mais un avertissement de la part du vicaire de Jésus-Christ, en conséquence de la relation d'un concile tenu sur les lieux, suffit pour rétablir les choses dans l'ordre ‘accoutumé. Le saint métropolitain, réduit à des devoirs moins étendus, ne pensa qu'à les remplir avec plus de zèle, Le Seigneur lui en fournit bientôt une ample matière, par le choix qu'il fit de lui pour détourner de nos provinces les fléaux qui les menaçaient, et auxquels préludèrent dés présages d'autant plus
affreux, que la divine Justice voulait engager plus efficacement les
peuples à se mettre en état de la désarmer.
Ce n'étaient de tous côtés qu'incendies soudains dont on ne pouvait deviner la cause, que tremblemens de terre sans interruption, que gémissemens lugubres durant la nuit; des spectres épouvantables apparaissaient même en plein jour, et l’on vit, jusque dans les places et les rues de la ville les plus fréquentées, des bêtes sauvages se montrer à l'heure de midi. Les alarmes étaient telles à Vienne , que les principaux habitans en sortirent avec précipitation, de peur d'être enveloppés sous ses ruines. La veille de Pàques, le peuple étant rassemblé dans l’église ayec le saint évêque, on entendit un fracas plus terrible qu’à l'ordinaire, et l'on vint annoncer que le palais, situé dans le lieu le plus élevé de la ville, était tout en feu et la menaçait d'un embrasement général. Chacun craignant pour sa propre maison, l'on abandonna l'église; l'évêque demeura seul prosterné devant l'autel, où il se dévoua à
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Bibl.
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(An 474) DE L'ÉGLISE. — LIV. XVII. 49 la divine Justice pour tout son peuple. Le Seigneur l'exauca, et on lui rapporta bientôt la nouvelle que le feu. était éteint !,
Dès-lors il forma la résolution d'instituer des jeûnes et des supplications ou processions solennelles, pour désarmer tout-à-fait le bras du souverain Juge; et l'on choisit pour cela les trois jours qui précédent l'Ascension. C'est ainsi que les Rogations commencèrent dans l'église de Vienne, d'où elles passèrent dans les autres provinces des Gaules, et en assez peu de temps dans toute l'Eglise; puisque 8. Avit, qui.succéda à Hésychius, successeur immédiat de Mamert, disait que cette pratique était déjà répandue par tout l'univers. | | |
Le saint évèque de Vienne avait un frère prêtre de la même église, nommé aussi Mamert et surnommé. Claudien. C'est un des auteurs qui font le plus d'honneur à l'église de France, pour,ce temps-là *. Poète, orateur , théologien, géomètre même et musicien, il eut tous les talens, et les consacra uniquement à la gloire de Dieu et au service de la religion. Il ayait.été moine dans sa jeunesse , et c'était dans la tranquillité de sa retraite qu'il avait approfondi tous les bons auteurs grecs et latins, chrétiens et profanes. Ses vertus égalaient sa capacité. Toute son ambition se bornait à soulager son saint frère dans les travaux de l’épiscopat:, sans aspirer à nul titre d'honneur. Il nous reste de lui un traité de la nature de l'âme où lon en trouve la spiritualité, ainsi que la continuité essentielle de la pensée, établies avec une précision qui ferait honneur aux meilleurs philosophes de nos jours. Il s'est néanmoins trompé touchant les anges, qu’à l'exemple de quelques. anciens docteurs il fait de deux substances, la corporelle et la spirituelle, Il passe pour avoir composé l'hymne de la passion, qui commence par ces mots : Pange, lingua. On doit encore le regarder comme l'auteur de quelques autres poésies chrétiennes de bon goût, que la ressemblance de nom a fait attribuer mal à propos au poète Claudien , qui était indubitablement païen.
L'église d'Auvergne, c'est-à-dire de Clermont, fut une des premières à recevoir la solennité des Rogations. Elle se trouvait des plus exposées aux calamités qu’on espérait détourner par cette pratique religieuse. Evaric, roi des Visigoths ou Goths d'Espagne, possédait encore les provinces des Gaules de ce côté-là, et s'étendait autant qu'il pouvait dans les autres. Comme il était arien passionné, il ne cherchait qu’à ruiner la religion catholique, sans commettre néanmoins ces violences d'éclat qui auraient trop aliéné
‘ S. Avit. Hom. de Rogat. Sidon. vit, Epist. 1. — * Gennad. de Script. c. 81; Bibl. Patr. t. 4.
496 HISTOIRE GÉNÉRALE (An 474] les Gaulois. Il sentait au moins l'intérêt qu'il avait à ne pas affectionner ces peuples, solidement chrétiens, aux autres conquérans ” qui partageaient les Gaules avec lui : ce qui ne l'empêcha pas de faire quelques martyrs, entr'autres les saints évêques Valère d'Antibes, dont le siége fut transféré à Grasse; Gratien de. Toulon ; Denterius de Nice, et un S. Léon de Fréjus. Mais il faisait un mal infiniment plus grand, en empêchant d'ordonner des évêques à la place de ceux qui mouraient. Aussi n'en vit-on;point, pendant un temps fort long, à Comminges, à Auch, à Bazas, à Bordeaux, à Périgueux, à Rodez, à Limoges, à Mende, et faute d'évêques, on y manquait aussi de prêtres et de tous les.autres ministres de la religion. Les églises et les fidèles abandonnés se trouvaient dans l'état le plus déplorable, Non-seulement les temples, étaient dépouillés, suivant le tableau que nous en. fait.Sidoine de Clermont, témoin oculaire ‘>; mais ils tombaient en ruines, les toits étaient enfoncés, les portes n'étaient plus fermées que par les ronces qui les bouchaient et qui croissaient avec l'herbe jusqu'autour des autels, où l'on voyait paître les animaux. Cette désolation s'étendait aux villes comme à la campagne; et partout les assemblées et les instructions religieuses devinrent extrêmement difficiles. Mais es grands pasteurs qu'eut alors l'église de Gaule, surmontèrent tous les obstacles. set Sidoine , évêque de la capitale d'Auvergne, était né à Lyon, de la race des Apollinaire, une des plus illustres des Gaules. Son aïeul et son père, y avaient-été préfets du prétoire. Lui-même fut préfet de Rome, patrice, et.allié à la maison impériale, puisqu'il épousa Papianille, fille de l'empereur Avitus, et en eut plusieurs enfans. Ses qualités personnelles répondaient aux avantages de sa fortune. Il passa pour le poète le plus célèbre de son temps ; et à ce titre, on lui éleva à Rome une statue couronnée de lauriers. La vertu était comme héréditaire dans cette famille. Avant que Sidoine fût évêque, il lui arriva plusieurs fois de donner aux pauvres des pièces de son argenterie, afin que sa femme, qu’il voulait rendre aussi charitable que lui, leur fit d’abondantes aumônes pour retirer ces meubles *. Etant venu en Auvergne, où était mort S. Eparque évêque de cette église, il fut élu malgré lui quoiqu'en core laïque. | Les Gaules avaient plusieurs autres prélats, qui ne se rendirent ni moins illustres ni moins nécessaires à leurs peuples. S. Patient de Lyon se signala surtout par ses libéralites envers les malheureux. Îl étendit ses aumônes en plusieurs provinces, et fit con-
* Lib, vnr, cpist. 6. — ? Greg. Tur. 11, Hist. c. 22.
cAn°474] as affecqui a pas de re d'An- Toulon ; wn mal ques à la dant un deaux , à ques, on res de la ent dans ient délermont, ts étaient pnces qui ir des aus'étendait ées et les . Mais ies rent tous
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{An 474) DE L'ÉGLISE, — LiV. XVII. 499 duiré uñe grande quantité de’ble pour la subsistance des pauvres, à Orange, à Viviers, à Valence, à Avignon, à Arles et jusqu'en Auvérgné, C'ést ce quérious apprenons d'ünie lettre de remerciment'que fi en écrivit S. Sidoine:
A Tours, S. Perpétue se montra un des plus dignés successeurs des. Martin ‘et fut Frès/télé | pour ln gloire -décet illustre thaumadirké” DESUVENE HO ‘église trop petite pour le concours immense dés “Pérsorines quélles fréquens miracles y attiraient, il'en fit constrüire, à Cinq, ‘cents pas de’ ville; une beaucoup-plus ‘grande ; 3 qui
passa pour üun rodèle du güût et de la magnificence du cinquième Hole, je‘avait , selon Grégoire de Tours‘ , cent soixante pieds de longueur, soixante de largeur, quarante-cinq de hauteur jusqu'à la vote; trénte-deux fenêtres duns le chœur et vingt dans la nef ; huit portes dans toute l'église; et cent virigt colonnes.S. Perpétue en fit la dédicace lé # juillet} jour auquel on’célébruit déjà l'ordination de S: Martin; il fit en même temps la première translation de sés reliques. S. Euphroné ii il te pe le bits dont on orna le tombeau. 7 "#0 SH
S. Apruculé de Langres florissait aysst da ces vepelé mais ayant été chassé de son siépe; il'se rétira en Auvergne; et futehoisi par S. Sidoïné même pour son suceesséur: Aüspice dé Toul, Censurius d'Auxerre, et Prosper d'Orléans, le successeuf &el'ishitnteur de S. Agnan, sont tous honorés cômine sainlé"> 0100 €
Alors aussi éclata une dés plus grandes lüimièrés dé l'église dé Gaule dans la personné de S. Remi de Reims : aurore:fôrtunée de la foi francaise, qui brilla aussitôt de la plus puré‘splendeur, et qui conserve encore la même pureté après tant de sièéles. Remi, né dans lé territoire de Laon, d’une très-illustré famille, était fils d'Emilius èt dé Célinie, aussi bien que Principe quifut évêque de Soissons. Mais Remi fut un enfant de miracles, prédit par un saint solitaire nommé Montan, et concu contre l’ordre naturel dans le sein stérile de la vioilése: Par un prodige non moins extraordinaire, sa naissance rendit la vue à son prophète, c'est-àdire au Leut vieillard Montan, qui était aveugle ?. Tout fut également merveilleux dans sa jeunesse : il renchérit sur les vertus héréditaires de sa famille, et dès l’âge le plus tendre, il se distinqua tellement par l'excellence de son esprit et par ses progrès dans les lettres, qu'au jugement de l’éloquent Sidoine, il devint l'homme le plus éloquent de son temps. En un mot, il se rendit si recommandable, que, Bénage, évêque de Reims, étant venu à mourir, Remi fut élu d'une voix unanime, et contraint, malgré la plus
‘Lib. m1, c. 14.— Flodoard, Hist. 1, c. 2, Hincm. ap. Sur. 13 Januar. T. I, 3a
498 HISTOIRE GÉNÉRALE (An 474) forte résistance et l'empêchement de son âge, qui n'était que de 22 ans, à remplir ce siège, l’un des plus distingués et des plus importans de toutes les Gaules.
.Ces régions ne furent pas moins édifiées par l'éclatante piété de leurs solitaires et de leurs cénobites, Des côtes méridionales qui avaient plus de commerce avec l'Orient, où cette vie angélique avait commencé, elle pénétra pied à pied dans toutes nos provinces. Il y avait dès-lors des monastères dans le voisinage de Vienne et de Lyon : celui de l’île Barbe, dans la Saône, renommé dès le commencement du cinquième siècle, passe pour le plus ancien. S. Martin en avait établi plusieurs dans le pays de Tours, S. Victrice à Rouen et S. Germain à Auxerre, où ils laissèrent quantité de disciples jaloux de perpétuer les exemples et les leçons qu'ils avaient reçus. Ainsi, vers le milieu du cinquième siècle, il n'y avait presque point de contrées dans les Gaules, où l’on ne vit de ces communautés plus angéliques que terrestres.
5. Romain, né dans le pays des Séquanais ou Franche-Comté, étudia les règles de la vie parfaite dans le monastère d'Ainay, bâti à Lyon au lieu où souffrirent les premiers martyrs de cette ville ancienne', A l’âge de trente-cinq ans, il se retira dans les forêts du mont Jura, avec un exemplaire de la Vie des Pères et des Institutions de Cassien, que son abbé Sabin voulut bien lui laisser. Il s’arrêta dans un lieu nommé en celtique Condat ou Condé, à cause du confluent des rivières de Bienne et d’Alière, entre trois montagnes, où il trouva une fontaine, quelques fruits sauvages, et un coin de terre propre à être cultivé. Il avait passé quelques années davs cette solitude, lorsque son frère Lupicin fut averti en songe de l'aller joindre, Quoique frères et saints l’un et l’autre, c'étaiènt deux caractères tout différens : Romain, doux, indulgent, toujours prêt à excuser les fautes d'autrui; Lupicin, naturellement sévère, et d'une fermeté inflexible à maintenir la règle comme à en punir toutes les infractions. Mais, comme ils étaient unis par l'Esprit de Dieu beaucoup plus que par la nature, et qu’ils tendaient invariablement au même but, de leur différente méthode il résulta un regime mitoyen, qui produisit le plus heureux effet. La réputation de leurs austérités et de leurs vertus leur attira tant de disciples que, le monastère de Condat ne suffisant plus au grand nombre de ceux qui survenaient de jour en jour, ils défrichèrent dans la forèt voisine un lieu nommé Laucone, où ils établirent un second monastère dont Lupicin fut abbé, les deux frères continuant néanmoins de se communiquer leurs vues et leurs conseils réciproques.
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(An 474) DB L'ÉGLISE. — LIV, XVII, 499
Ils avaient une sœur qui voulut imiter leur manière de vivre. Ils bâtirent pour elle un troisième monastère sur ‘e montagne voisine, pleine de cavernes : ce qui fit appeler cette maison la Baume, nom qui siguifie caverne en langue celtique. On y vit bientôt plus de cent religieuses : elles gardaient une clôture si exacte que, quoique plusieurs, d'entre elles eussent leurs frères ou leurs fils dans le monastère de Laucone, éloigné seulement d'une petite lieue, elles ne leur parlaient jamais, et n'avaient pas plus de commerce avec eux.que s'ils eussent déjà été morts, Quant à l'enceinte de leur monastère, elles n'en sortaient que pour être portées en terre; la sépulture des religieuses se trouvant, selon l’usage ancien, hors de la clôture.
Romain, suivant son naturel indulgent et facile, recevait tous les sujets qui se présentaient. Un ancien religieux lui en faisant un jour des remontrances : « Mon frère, lui répondit le saint abbé, savez-vous ceux qui persévéreront? Combien n'en avez-vous pas vu, dans ces monastères, qui se sont démentis après les commencemens les plus fervens ! d'autres au contraire, après des infidélités et des traits scandaleux d’inconstance, sont rentrés dans la carrière avec un redoublement de ferveur, et ont atteint à une haute perfection. » S. Romain fonda encore, au diocèse de Lausanne, un monastère appelé de son nom Romain-Moutier. Il mourut vingt ans avant son frère Lupicin, qui parvint à une extrême vieillesse, malgré l'austérité de sa vie et son abstinence effrayante. Il ne permettait pas qu'on assaisonnât, soit de lait, soit d'huile, les légumes qui faisaient toute sa nourriture. Il n'avait point bu de vin depuis qu'il était entré dans le monastère. Les huit dernières années de sa vie, il ne but rien du tout; ne se désaltérant, quand il était trop pressé de la’ soif, qu’en trempant dans l’eau le pain qu'il prenait alors, uniquement pour ne pas mourir de faim. Le monastère de Condat , environné dans la suite d'habitations, devint une ville où se trouvait naguère la célèbre abbaye de Saint- Claude, érigée en évêché vers le milieu du dix-septième siècle. Laucone est maintenant un bourg qui porte le nom de Saint-Lupicin. Les grands exemples de la perfection évangélique se communiquaient ainsi dans toutes les Gaules, quoique soumises à la domination de princes Barbares, tous infectés de l'idolâtrie ou de l'hérésie. Chilpéric, roi des Bourguignons, fut même le bienfaiteur insigne des disciples de Romain, auxquels il assigna un revenu annuel de trois cents boisseaux de blé et de trois cents mesures de vin pour la subsistance, et de cent sous d'or pour ie vestiaire, |
L'Orient, gouverné en apparence d'une manière plus favorable
5oo HISTOIRE GÉNÉRALE (An 456] a la vraie foi, était au fond dans un état beaucoup plus déplorable, Aussitôt que Zénon s'était vu le maître de l'Empire, il avut lâché la bride à tous ses mauvais penchans, sans que nul sentiment d équité ou de pudeur, ni aucun principe de modération ou d'humanité pût le retenir". 11 semblait persuadé que la gloire des sou verains consiste à faire le mal avec éclat, et qu'il, n'y a de honte qu'à montrer de la crainte en le commettant. Du reste, absolument insensible aux injures qu'on faisait de toute part à l'Empire, il était abîmé dans la dissolution et la débauche, tandis que les Sarrasins ou Arabes au levaat, au couchant les Huns, qui avaient passé le Danube sans obstacle, pillaient les frontières et pénetraient bien avant dans les provinces. A peine daignait-on s'opposer à leurs progrès; et peut-être en effet le peuple avait-il moins à craindre des Barbares, que de la dureté et de l'avidité insatiable de son empereur. Un état si violent ne pouvait durer, Dès l'année 475 , la seconde du règne de Zénon, qui venait de se brouiller avec l'impératrice Vérine, veuve de Léon, Basilisque, frère de Vérine, se fit proclamer auguste, et réduisit le méprisable Empereur à se tenir caché dans l’Isaurie sa patrie *.
C'était sortir d'un précipice pour retomber dans un plus affreux. Le gouvernement de Basilisque, qui ne dura que deux ans, parut encore plus tyrannique que celui de Zénon. Le tyran se déclara aussitôt pour les Eutychiens, et rappela Timothée-Elure, exilé depuïs dix-huit ans. Ce faux patriarche d'Alexandrie parut fièrement à Constantinople, où il fut reçu en triomphe par ceux de sa doctrine. Le fanatisme alla si loin, que l’on contrefit de point en point l'entrée triomphante du Sauveur à Jérusalem ; Timothée montant un âne, et ses sectateurs s'écriant : Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur. Mais comme il allait du palais à l'église, il tomba si rudement qu'il se rompit le pied. 1l n’en perdit rien de son crédit auprès de Basilisque, à qui il persuada de condamner publiquement le concile de Chalcédoine, avec la lettre de S. Léon à Flavien.
La condamnation fut adressée, en forme de lettre circulaire, à tous les évêques. Sous prétexte de procurer l'union de l'Eglise et de conserver les décrets des trois premiers conciles généraux, or proscrivait le quatrième, même quant aux définitions de foi. Il est vrai que la lettre de Basilisque condamne en même temps ceux qui supposent la chair de Jésus-Christ d'une autre nature que la nôtre, où disent qu’il ne s'est incarné qu’en apparence. Mais c’était un adoutissement à l’hérésie d'Eutychès, pour lui sauver l'oppro-
‘Evagr.L 1. — ? Id. 1. 3, c. 3,
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fAn 456] DE L'ÉGLISE, — LIV, XVII. 204 bre des anciennes impiétés plus connues et tou fait déc res; modification qui n'en ruinait pas moins les décrets du concile et la soumission qu'on leur devait. La lettre circulaire ajoute que chaque évêque, en souscrivant, anathématisera expressément tout ce qui s’est fait à Chalcédoine; que ceux qui oseront dans la suite en faire mention, seront punis comme perturbateurs de l'Eglise et de l'État; qu'à ce double titre, les évêques et les clercs seront déposés, les moines et les laïques bannis avec confiscation de biens, Basilisque autorisa aussi un concile, qui abolit le privilége attribué au siége de Constantinople sur la fin du concile de Chalcédoine : ce qui influa beaucoup sur le zèle d'Acace contre cet empereur.
Timothée-Elure commença par souscrire. Pierre le Foulon, disgracié pour la même cause que lui sous le règne précédent, et qui, chassé d’'Antioche, s'était tenu caché dans un monastère d'acémètes, reparut alors, et signa après Timothée, en qualité de second patriarche. On dit même qu'Anastase, patriarche de Jérusalem, souscrivit aussi. Dans la Palestine, en effet, les désordres occasionés alors par les moines schismatiques, renouvelèrent toutes les scènes d'horreur et de scandale données vingt ans auparavant sous l'abbé Théodose. En un mot, la défection fut telle, que l'on compte environ cinq cents évêques qui condamnèrent par écrit, et Ja lettre de S. Léon, et le concile de Chalcédoine. Acace de Constantinople fut le seul des patriarches qui refusa de souscrire : conduite qui lui ferait plus d'honneur, si elle se fût soutenue par la suite, et si dès-lors il ne se fût pas abandonné à un enthousiasme qui décèle trop souvent l'affectation, et que l'intérêt propre inspire bien plutôt que l'esprit de Dieu. Il prit des habits de deuil, et couvrit de draps noirs la chaire épiscopale ainsi que l'autel. I avait pour lui les moines et tout le peuple de Constantinople.
Le pape Simplice s'y prit d'une manière plus paternelle et plus pontificale. Il écrivit à Basilisque une lettre touchante", par laquelle il l'exhortait à suivre les exemples religieux des empereurs Marcien et Léon d’illustre mémoire, dont il avait été témoin. I] écrivit aussi au patriarche de Constantinople, qu'il fit même son légat, à l'effet de s'opposer à l’usurpateur du siége d'Alexandrie. Il bornait cependant la mission du légat à solliciter auprès de Basilisque, que le pape voulait détourner de penser à un nouveau concile, « parce qu’on n’en a jamais tenu, dit-il, que quand, des esprits inquiets répandant de nouveaux nuages sur le dogme,
‘ Epist. ult. tom. 4 Conc.
Foa HISTOIRE GÉNÉRALE [An 476) il a fallu les dissiper par les lumières réunies et l'unanimité du suffrage des pasteurs. »
T'ous les soiris du pontife furent inutiles. Mais un homme sans titre, sans bien, avec la seule autorité que donnent la vertu et le mépris du monde, fit une vive impression sur le tyran; et sans réussir à changer le fond de son âme, il empêcha du moins les pe grands excès, par la terreur qu'il lui inspira des jugemens de
ieu. Tel fut le merveilleux ascendant du saint homme Daniel, surnommé le Stylite pour la même raison que S. Siméon, auquel il avait succédé dans sa manière de vivre sur une colonne, plus admirable que Siméon même, en ce qu'il habitait un climat beaucoup plus dur, près l'embouchure du Pont-Euxin, sur une montagne exposée à des vents continuels et à des froids rigoureux. On le regardait comme la sauve-garde de l'Empire, dès le temps de l'empereur Léon qui le visitait souvent, et à qui il obtint un fils par ses prières. Les Barbares avaient eux-mêmes tant de respect pour lui que, le roi des Lazes étant venu traiter avec les Romains, et l'Empereur l'ayant mené voir Daniel, le saint fut l'arbitre du traité entre les deux princes. Dans le péril où se trouvait l'Eglise, le patriarche de Constantinople manda Daniel, qui d'abord refusa de venir, ne pouvant se résoudre à interrompre sa manière de vivre toute spirituelle et toute céleste, pour rentrer dans la fange de ce monde. Mais Acace lui renvoya plusieurs évêques, avec charge de lui faire les plus fortes instances, et de lui proposer l'exemple du Fils de Dieu descendu du ciel même pour notre salut,
Daniel descendit alors de sa colonne, et vint à la capitale, où il fut reçu avec une joie incroyable. Le peuple, toujours extrême, s'anima tellement contre les fauteurs du schisme, qu'il y aurait eu dès-lors une révolution dans le gouvernement, si le saint n'avait calmé les esprits. Basilisque épouvanté sortit de la ville, et se retira au château de l'Hebdomon. Mais Daniel le suivit, accompagné d'une multitude de solitaires et d’autres personnes vénérables pour leur piété. Sa manière de vivre toujours debout lui avait tellement enflé les pieds, qu’il ne pouvait marcher et qu’il fallut le porter. Un mauvais plaisant dit, en le voyant d'une fenêtre : Voilà une espèce toute nouvelle de consul. Mais ce bon mot lui coûta cher : il tomba mort sur-le-champ; le Seigneur, qui pénètre le fond des cœurs, jugeant tout autrement que les hommes de certaines légèretés ‘. Les gardes, craignant pour l'Empereur, refusèrent l'entrée
Theod. Lect. p. 556.
[Aa 46) $ du suf-
me sans rtu ‘et le et sans oins les mens de
Daniel,
» auquel ne, plus at beaune moneux, On emps de tun fils respect omains, itre du l'Eglise, refusa re de vila fange es, avec )roposer ir notre
tale, où xtrême, urait eu | n'avait t se rempagné les pour lément porter.
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[An 476] DE L'ÉGLISE, — LIY, XVII, 503 à Daniel, qui en se retirant secoua la poussière de ses pieds, selon le conseil de l'Evangile. Busilisque, tout autrement disposé que ses gens, fit courir aprés le saint, quand on lui eut fait le récit de ce qui venait d'arriver, pour le supplier de revenir, L'inquiétude redoublant de moment en moment, il lui envoya messager sur messager, qui tous furent inutiles. Le prince accourut lui-même, se jeta aux pieds de l'homme de Dieu ; et lui demanda publiquement pardon. Mais cette humilité, ou cette basse et servile crainte, inspira aux spectateurs du mépris pour le tyran, sans faire illusion au prophète, Il dit aux assistans que ce vain artifice ne ferlit pas révoquer les arrêts de la justice divine; et après avoir prédit la chute prochaine de Basilisque et fait quelques miracles, il retourna sur sa colonne.
Timothée-Elure était en route pour aller reprendre le siége d'Alexandrie, quand il apprit ces nouvelles. Il eut peur que les ca: tholiques ne vinssent à bout de faire révoquer la lettre circulaire de l'Empereur. Rassemblant donc à la hâte tout ce qu'il put d'évêques de son parti, il tint à Ephèse une espèce de concile. De là ils envoyèrent tous ensemble à la cour une requête, par laquelle ils se plaignaient qu'on les accusât, contre la vérité, d’avoir souscrit par force la lettre circulaire ; et ils mandèrent d'ailleurs tout ce que leur artifice put leur suggérer pour se conserver les bonnes grâces du prince : après quoi Timothée-Elure continua sa route. Timothée-Solofaciole, patriarche catholique d’'Alexändrie, apprenant l'arrivée de cet usurpateur, se retira dans les mônastères de Canope, dont il avait pratiqué la règle. Sa douceur et sa bonté d'âme le rendaient si cher à tout le monde, même aux schismatiques , que la jalouse animosité d'Elure ne put jamais le découvrir. L'arrivée de celui-ci répandit la dissension et la zizanie parmi les sectaires de l'Egypte, dont la plupart étaient eutychiens rigoureux ; au lieu que Timothée-Elure, quoique ennemi du concile de Chalcédoine, soutenait que le Verbe était consubstantiel au Père selon la divinité, et que sa chair était consubstantielle à la nôtre,
Pierre le Foulon retourna de même, par ordre de Basilisque, dans le siége qu'il avait usurpé, et qu'il trouva vacant à son arrivée dans la ville d’Antioche, le patriarche catholique Julien étant mort de chagrin à la vue des désastres qui bouleversaient son église. Mais les schismatiques ne furent pas mieux d'accord en Orient qu’en Egypte. Pierre, attribuant la passion à la nature même de Dieu, et non pas à la seule personne du Verbe incarné, ajoutait au trisagion ces paroles qui devinrent si fameuses : Vous qui-avez été crucifié pour nous, ayez pitié de nous. Entêté de son invention, selon la manie de tous les novateurs, tandis que l'an-
504 HISLOIRE GÉNÉRALE [An 477] cienne foi lui était si indifférente, il lancait des anathèmes contre quiconque refusait de prier à sa façon, et causait clique jour un nouveau tumulte, Les ordinätions qu'il fit pour se fortifier ne lui réussirent pas mieux. Îl fut enfin supplanté par un mauvais prêtre de Constantinople, nommé Jean, qu'il avait ordonné évêque d'Apa: mée, quoique déposé par un concilé, et qui, ayant été rejeté par Je peuple, fut obligé de revenir à Antioche, dont il envahit le siége À son tour. | à
A Constantinople, le clergé, les moines et le peuple témoignaient un grand zèle pour la foi, et nommaient publiquement hérétique l’usurpateur de l'Empire. Cependant le bruit se répandit que Zénon, caché jusqu'à ce moment, s'était montré en Isaurie, et avait levé une armée avec laquelle il s’avancait vers la capitale. Le lâche Bacilisque accourut à l'église, fit satisfaction publique ‘, et annula sa lettre circulaire par une nouvelle ordonnance, où il déclarait qu'il avait été surpris, et voulait que la foi reçue dans les églises catholiques demeurât invariablement, sans qu'il fût plus question de concile ni d'examen nouveau. Il disait anathème à Nestorius, à Eutyché;, à tous les hérétiques , et rendait au patriarche Acace, qu’il craignait particulièrement, la juridiction sur les provinces dont il avait consenti peu auparavant qu'on le dépouillât. Quand Zénon fut en effet de retour, ce qui arriva en 477, vingt mois après sa fuite, le tyran toujours plus lâche vint remettre sa couronne sur l'autel, et se réfugia dans le baptistère, avec son fils Marc et sa femme Zénonide, qui l'avait engagé dans l'hérésie, Zénon promit de ne point verser leur sang ; mais il les envoya en Cappadoce, dans un château dont il fit murer les portes, et ils y moururent de faim *. Aussitôt il publia une loi, pour casser tout ce qui avait été fait pendant la tyrannie, tant contre da foi qu’à l'égard du privilége des églises, principalement de celle de Constantinople, qu'il rétablit dans ses prétentions, en des termes qui semblent avoir été dictés par Acace*. Il fit, en action de grâces de ses succès, plusieurs bonnes œuvres d'éclat, bâtit au lieu de sa retraite une superbe basilique en l'honneur de S'° Thècle, qu'il prétendait lui avoir apparu et révélé son prochain rétablissement, Mais il ne changea rien dans ses mœurs dépravées; et s'il favorisa d’abord la religion, dont les intérêts étaient liés si étroitement avec les siens propres, il parut peu après que son cœur n'était nullement touché.
Il déféra volontiers aux vœux du souverain pontife, qui lui écrivit pour déposer Pierre le Foulon, parce que ce faux patriarche
! Theod. Leet. 1. — ? Ibid. p. 557, * Evagr tit, C. 8
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An 475] DE L'ÉGLISE. — LIV. XVII. 50 d'Antioche avait été attaché à Basilisque. Ce fut alors que Jean d'Apamée trouva moyen d'occuper la place de son coupable bienfaiteur, d’où il fut aussi chassé trois mois après. Un ecclésiastique pieux, nommé Etienne, fut aussitôt élu et ordonné canoniquement. Mais à peine eut-il le temps de recevoir les lettres de communion du pape, du patriarche de Constantinople, et.de relever l'espoir de la religion affligée, que les hérétiques s’'ameutèrent avec fureur, et lui firent endurer la mort la plus cruelle. Au milieu de son église, profanée avec une impiété barbare, ils le percèrent de mille coups de cannes aiguisées comme des lances; après quoi ils traînèrent son corps par les rues, et le jetèrent dans l'Oronte ‘. L'Eglise l'honore comme martyr, le 25 d'avril.
L'Empereur le regretta sincèrement, en écrivit au pape, et fit punir les auteurs de la sédition. Peut-être mème que toute la ville en eût souffert, si elle n'eût envoyé une députation pour fléchir le prince. Les citoyens demandèrent que, pour prévenir le désordre, on leur consacrât un évêque à Constantinople. Ainsi Acace ordonna pour Antioche un autre Étienne, qu'on nomme le jeune pour le distinguer du premier, et qui se rendit pareillement recommandable par sa piété. Comme cette ordination avait quelque chose d'irrégulier, et que le besoin pressant ne permettait pas d'obtenir la dispense préalable, on en écrivit immédiatement après au chef de l'Eglise, qui ratifia ce qui s'était fait, par égard à la nécessité des circonstances, et sans tirer à conséquence pour l'avenir. Calendion, ordonné de la même manière après la mort d'Etienne, qui ne siégea pas long-temps, fut encore reconnu par le pape, que les mêmes circonstances engagèrent à porter le même jugement.
La vieillesse décrépite, ou plutôt la mort de Timothee-Elure, empècha qu'il ne fût chassé d'Alexandrie. On dit qu'il avanca sa fin, pour éviter la honte de la déposition , et qu'après s'être empoisonné, il prédit sa mort, pour soutenir sa réputation de prophète ; usant, à la fin de sa carrière, de la même hypocrisie qu'il avait employée à jeter les fondemens de sa fortune *. Il laissa des disciples nommés Timothéens, qui, sans être tout-à-fait eutychiens, continuèrent à réjeter le concile de Chalcédoine. Les évêques hérétiques lui donnèrent pour successeur Pierre-Monge, c'est-à-dire, le Bègue, qui fut ordonné clandestinement par un seul évêque : ce qui déplut tellement à l'Empereur, qu’il donna ordre de le chasserde punir les auteurs de cette intrusion, et de rétablir le patriarche légitime Timothée-Solofaciole.
La douceur extrême de ce Timothée l'avait engagé dans une
tYsagr. at, €. 10. — ? Ibid
KoG HISTOIRE GÉNÉRALE [An 480] démarche qui faisait peine au pape Simplice, comme nous l'apprenons d'une lettre dans laquelle ce pontife se plaint à Acace, de ce que Solofaciole avait souffert qu'on récitit à l'autel le nom de Dioscore, Mais Simplice fut satisfait peu de temps après, par trois députés que lui envoya le patriarche d'Alexandrie, pour lui donner avis de son rétablissement, et pour l'assurer que le nom de Dioscore était effacé des dyptiques. On demarida même pardon au souverain pontife, et on lui présenta l'abjuration des Egyptiens qui avaient été subornés par Timothée-Elure et par Pierre-Monge. Les évêques d'Asie, séduits en grand nombre par la lettre circulaire de Basilisque, firent aussi leur rétractation, qu'ils adressèrent au patriarche de Constantinople, Pour diminuer la grièveté de leur faute, ils protestaient avec serment qu'ils n'avaient souscrit que par contrainte, et n'avaient jamais eu d'autre foi que celle du concile de Chalcédoine.
La réunion se fit en Palestine, sous le patriarche Martyrius, successeur d'Anastase, avec des circonstances beaucoup plus frappantes. Martyrius, qu'il ne faut pas confondre avec le patriarche d'Antioche du même nom, était né en Cappadoce; mais sa ferveur l'avait conduit en Egypte et dans les solitudes de Nitrie, où il menait la vie d'anachorète, lorsque Protère, successeur de Dioscore, fut massacré par les schismatiques. Alors tout fut en confusion dans les plus pieuses solitudes aussi bien que dans les villes, et le fervent anachorète se vit réduit à prendre la fuite avec un compagnon nommé Elie. La réputation de S. Euthymius les attira en Palestine, où ce saint abbé, par un premier pressentiment de ce qui devait leur arriver, sentit d'abord pour eux une affection toute particulière. Bientôt il eut une révélation précise que l’un et l’autre seraient élévés successivement sur le siége patriarcal de Jérusalem. Après la mort de S. Euthymius, le patriarche Anastase les fit venir auprès de lui, les ordonna prêtres, et les agrégea au clergé du Saint-Sépulcre,
C'est de là que Martyrius fut tiré, pour occuper le siége patriarcal. Dès qu'il fut ordonné, il envoya le diacre Fidus à Constantinople, pour se ménager une efficace protection contre l'audace effrénée des hérétiques, qui lui causaient de continuelles alarmes par rapport au salut de son peuple. Fidus s'embarqua à Joppé; mais il fit un naufrage dans lequel il ne pouvait manquer de périr, sans l'assistance miraculeuse de S. Euthymius, qui était mort depuis peu et qui lui apparut. « Votre voyage, lui dit le saint", n’est pas nécessaire : retournez à celui qui vous envoie, et
#Vit. S. Euthym. p. 87.
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[Au 482] DE L'ÉGLISE. — LIV, XVII, boy dites-lui de ma part qu'il ne se mette point en peine de ses ouailles séparées : bientôt elles rentreront dans le bercail, » A ces mots, il enveloppa de son manteau le diacre Fidus, qui se trouva, sans savoir comment, sur le rivage, et peu de momens après à Jérusalem, où il se pressa de raconter au patriarche ce qui venait de lui arriver. | ]
Toutes les apparences étaient contraires à la prédiction ; et quelque espace de temps s'étant écoulé depuis ce récit, le patriarche l'avait, presque oublié, quand l'abbé Marcien, chef des schismatiques, les rassembla inopinément dans son monastère de Bethléem. Là il leur tint ce discours inattendu ‘ : « Jusqu'à quand tiendrons-nous l'Eglise divisée, sans autres principes pour nous rassurer que nos propres raisonnemens ? Cherchons à connaître la volonté de Dieu par la méthode qu'employèrent les Apôtres : jetons le sort entre les moines et les évêques. Si le sort tombe sur les premiers, nous demeurerons comme nous sommes; et sil tombe sur les pasteurs, nous nous réunirons à eux.» Tout le monde applaudit à cette proposition : on jeta le sort ; il tomba sur les évêques, et les moines se soumirent, ne doutant point que telle fût la volonté de Dieu. Le patriarche les recut à bras ouverts, et fit une grande fête à cette occasion. Il n’y eut que deux abbés qui s'obstinèrent dans le schisme, et qui, ayant été chassés, menèrent jusqu à la mort une vie errante et malheureuse.
C'est ainsi que prospéraient de toute part les intérêts de la foi, quand la superbe délicatesse d’Acace de Constantinople, offensée d'un léger défaut d'attention, renversa toutes ces espérances. Le principe de cette triste révolution vint encore d'Alexandrie, Le patriarche Timothée-Solofaciole, sentant ses forces et sa vie décliner, envoya à Constantinople Jean Talaïa, prêtre économe de son église, pour représenter à l'Empereur les périls que la foi allait courir en Egypte, et pour le supplier de ne lui Jaisser donner pour successeur qu'un sujet pris entre les clercs catholiques. La supplique et le suppliant plurent également à Zénon, qui renvoya le prêtre Jean Talaïa comblé de louanges, et assuré qu'on aurait égard à ce qu'il avait demandé*. Dès- lors on le regarda comme désigné pour le siége patriarcal. En effet, cette grande place étant venue bientôt à vaquer, les catholiques élurent Jean d'un concert unanime, Il en donna aussitôt avis au pape et aux évêques
des grands siéges; mais il chargea Illus, maître des offices et son ami particulier, de remettre au patriarche de Constantinople et à l'Empereur les lettres qu'il leur écrivait à ce sujet.
1 Cotel. 1. 2 Monum. p. 586 ct 307. — * Gesta Acac. p. 1081.
6o8 HISTOIRE GÉNÉRALE [An 482]
Illus se trouvait malheureusement en Syrie. Tandis que le porteur l'allait chercher, le fier et pointilleux Acace apprit par la voix publique l'ordination de Jean Talaia, et tint à injure de n'avoir pas recu ses lettres synodales. Il éclate sur-le-champ contre lui, se joint aux protecteurs que Pierre-Monge avait encore à la cour, et de concert avec eux, il accuse Jean de différens crimes, entre autres d'avoir brigué le siége auquel il était parvenu, après avoir juré de n’y pas prétendre. On proposa à l'Empereur, pour couper court à toutes les difficultés, de rétablir Pierre, qué l’on dit agréable aux Alexandrins et seul propre à réunir les esprits, Zénon persuadé en écrivit au pape, qui avait déjà reçu la lettre synodale de Jean, et qui, mal instruit de ce qui se passait si loin de lui, promit par sa réponse de suspendre la confirmation de ce nouveau patriarche. Il déclara néanmoins, dès ce moment, qu'il ne consentirait jamais au rétablissement de Pierre-Monge, nonseulement le complice, mais le chef des hérétiques; que la profession récente qu'il faisait de la vraie foi pouvait tout au plus le faire rentrer dans la communion de l'Eglise, et non lui conférer une dignité qui, dans le cas justement présumé d’une abjuration peu sincère, le mettait en liberté d'enseigner l'erreur. Tout bien motivé qu'était le refus, l'Empereur choqué écrivit à ses officiers, en Egypte, de chasser Jean d'Alexandrie, et de remettre Pierre en possession de la chaire épiscopale. |
Zénon voulut éependant donner quelques couleurs plausibles à cette étrange conduite, en paraissant s'assurer de la foi du prélat suspect qu'il rétablissait, et ce fut alors qu'Acace, de concert avec les protecteurs et les partisans de Pierre-Monge, engagea l'Empereur à dresser une formule de foi, que Pierre devait souscrire pour rentrer dans le siége d'Alexandrie. Telle fut la manœuvre qui donna lieu au fameux édit de Zénon appelé Henotique, c'està-dire union, et qui ne servit qu'à remplir l'église d'Orient de divisions, de troubles et de scandale, en paraissant vouloir les éteindre. C'est de ce prétexte, toujours si abusif entre les mains des sages du siècle, et toujours employé avec une supercherie nouvelle, que cèt édit de schisme et de subversion est coloré dès son préambule. Voici comment l'Empereur s’y exprime” : |
« Des abbés et d'autres personnes vénérables nous ont présenté requête pour demander la réunion des Eglises, et pour faire cesser les funestes effets de leur division, qui a été cause que plusieurs ont été privés du baptème ou de la sainte communion, et qu'il s'est commis une infinité de meurtres. C'est pourquoi nous
1 Simpl. ep. 17. — * Evagr. nn, 14; Niceph. xv1, 18.
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[An 483] DE L'ÉGLISE. — L1V, XVII. 5ey
déclarons qu'il ne faut point recevoir d'autre symbole que celui
des trois cent dix-huit pères de Nicée, confirmé par les cent cinquante pères de Constantinople, et suivi par ceux d'Ephèse,
qui ont condamné Nestorius et Eutychès. Nous recevons aussi les douze anathèmes du bienheureux Cyrille, et nous confessons que notre Seigneur Jésus-Christ, Dieu, Fils unique de Dieu, qui s’est incarné véritablement, consubstantiel au Père selon sa divinité, et à nous selon l'humanité, le même qui est descendu du ciel, s'est incarné du Saint-Esprit et de la vierge Marie, mère de Dieu, est un seul fils et non deux. Nous disons que c'est le même F ils de Dieu, qui a fait des miracles, et qui a souffert volontairement en sa chair;'et nous ne recevons aucunement ceux qui divisent ou confondent Îles natures : mais nous anathématisons quiconque croit ou a cru ci-devant autre chose, à Chalcédoine, ou en quelque concile que ce soit, principalement Nestorits; Eutychès et
leurs sectateurs. Réunisséz-vous donc, dans les mêmes sentimens que nous, à l'Eglise notre mère spirituelle. » Tel est le fameux Hénotique de Zénon, qui semble aussi opposé aux erreurs d'Eutychès qu’à celles de Nestorius et de tous les hérétiques. Il faisait néanmoins triompher les Eutychiens, parce qu'il ne recevait pas le concile de Chalcédoine comme les trois autres, et qu'il paraissait au contraire lui attribuer des erreurs.
Aussi cet édit fut-il bien vite reçu des énvoyés et de tous les partisans de Pierre-Monge , quoique notoirement hérétiques. Après cette formalité perfide de leur part, Acace cominmuniqua sans difficulté avec eux, remit dans ses dyptiques le nom de Pierre- Monge, et le reconut pour légitime patriarche d'Alexandrie, sur la promesse que firent pour lui de: gens dont la foi n'était guère moins suspecte que la sienne, Pergamius, qui venait d’être nomme nouveau duc d'Egypte, y porta , conjointement avec les députés, les ordres de l'Empereur. Le bruit de ces nouvelles avait déjà mis en fuite Jean Talaïa. Ainsi l'intrus, seul maître du siége, ayant reçu l'Hénotique en triomphe, se mit en mouvement pour le faire recevoir par toute l'Egypte. Il rétablit dans les tables d'Alexandrie les noms de Dioscore et de Timothée-Elure, après en avoir ôté ceux de Protère et de T'imothée-Solofaciole. Il déterra le corps de ce dernier , et le fit jeter honteusement hors de la ville. Passant même les bornes de l'édit, et démentant tout ce qu'on venait de promettre pour lui à |’ Empereur et au patriarche de Constantinople, il anathématisa avec la dernière audace le concile de Chalcé-
doine et la lettre de S. Léon ‘
1! Vict, Tur. Chron.
bro | HISTOIRE GÉNÉRALE [An 483]
Acace parut fort intrigué, à la nouvelle de ce dernier attentat, qu'il avait peine à se persuader , et il envoya sur les lieux pour s'en éclaircir ‘. Mais Pierre, à qui le mensonge ne coûtait rien après tant d'autres excès , paya d'éffronterie , nia tout sans pudeur et sans crainte d'être bientôt confondu. Alors il approuva même expressément le concile de Chalcédoine, et il en parla trés-honorablement dans sa réponse à Acace. Il écrivit pareillement au souverain pontife qu'il admettait avec respect ce concile, et cela au moment même où il le rejetait avec le plus d'éclat devant les Egyptiens. Cette inconstance, ou plutôt cette fourberie et cette impiété, aliéna plusieurs de ses partisans; la division, compagne inséparable de l'erreur et de la mauvaise foi, partagea les schismatiques en une multitude de conventicules sans subordination, sans harmonie , sans chef et sans patriarche.
Pour l'évêque légitime, il appela au Siége apostolique, à l'imi tation de son illustre prédécesseur le grand Athanase; et comme lui, il se rendit à Rome. Le pape le reçut avec une tendresse paternelle. Il entreprenait sa défense avec chaleur, quand la mort priva l'Eglise de ce digne chef, après un pontificat de quinze ans et cinq mois. Nous avons plusieurs lettres de Simplice, entre lesquelles il en est trois qui méritent une attention particulière. La première est adressée à Zénon, évêque de Séville, qu’elle constitue, à cause de son zèle, vicaire du saint Siége en Espagne, pour y veiller à l'observation des canons.
La seconde, écrite à Jean de Ravenne, le reprend sévèrement de ce qu'il avait ordonné un nommé Grégoire malgré lui. C'est pourquoi le pape assigne à ce Grégoire le gouvernement de l'église de Modène, à la charge de n’avoir rien à démêler avec Jean, et sous la seule dépendance du saint Siége. Il lui attribue même l'usufruit d’une terre de l'église de Ravenne pour le temps de sa vie, la propriété en demeurant à cette église. Il déclare à l'évêque Jean que, s’il retombe jamais dans la même faute, il sera privé de toutes les ordinations de sa province.
Par la troisième de ces lettres, le pape ôte le pouvoir d’ordonner à Gaudence, évêque d’Aufinium, pour avoir fait des ordinations illicites ; et il charge un évêque voisin de s'acquitter de cette fonction dans le diocèse. Il fait une disposition bien plus remarquable encore des revenus de cette église. « Que Gaudence, dit-il, n'en ait que la quatrième partie, ainsi que des oblations des fidèles, dont il ne sait pas user. Deux parties seront employées aux réparations des bâtimens, à l'hospitalité et au soulagement des
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[An 485] DE L'ÉGLISE. —LiV, XVII. bi pauvres; la dernière sera distribuée aux clercs, selon leur mérite. Qu'on ait même soin, ajoute-t-il, de faire restituer ces trois parties du revenu, que l'évêque s’est appropriées durant trois ans, »
Le saint Siége, à la mort de Simplice, ne vaqua que six jours, au bout desquels on élut Félix II, romain de naissance, le à de mars 483. Cë nouveau pontife s'attacha religieusement à suivre les traces de son prédécesseur, Simplice allait condamner l'Hénotique de Zénon, lorsqu'il fut prévenu par la mort : Félix, sans le flétrir par une condamnation formelle, pour ne pas aliéner davantage l'esprit de ce prince, l'improuva suffisamment pour empêcher les effets de cet édit suborneur, qui, sous prétexte de réunir le troupeau de Jésus-Christ, en égarait les ouailles et les soustrayait aux pasteurs mêr des plus grands siéges : monument injurieux d’ailleurs, qui aticntait visiblement aux droits les plus sacrés de la puissance spirituelle, lui prescrivait des lois sur les objets où elle était la plus indépendante, s'ingérait à enseigner les docteurs, et obligeait les premiers prélats de souscrire un nouveau Symbole de croyance.
Cependant Talaïa, qui avait eu recours au saint Siége, demeurait toujours à Rome, et continuait de solliciter son rétablissement. En attendant qu'on pôt réussir dans une affaire si épineuse, et qui importait au repos de toute l'Eglise orientale, le pape lui donna l'évêché de Nole, où il mourut avant qu’on eût pu terminer sa cause. Mais il fut assez long-temps auprès du pontife Félix, pour lui faire parfaitement connaître le caractère altier et faux d'Acace de Constantinople, ses vues pernicieuses, son instabilité dans les bons principes, et tout ce qu’on avait à craindre d'un pareil prélat. Pour procéder plus mûrement, le pontife assembla un concile des évêques de l'Italie ; et l’on y résolut d'envoyer dés députés à l'Empereur, pour se plaindre des maux causés à l'Eglise, pour demander instamment que Pierre-Monge fût chassé d’Alexandrie, et Acace cité pour répondre aux accusations de Jean Talaïa. En conséquence, le pape écrivit à Zénon et au patriarche Acace.
La lettre à l'Empereur, toute remplie qu'elle était de protestations de respect et de déférence bien propres à toucher ce prince, n’en témoignait pas moins une magnanimité apostolique, et montrait dans Félix un digne successeur de Pierre, que nulle considération humaine n’empêcherait de soutenir courageusement la vérité. Il rappelait à Zénon' ce qui avait fait tomber le tyran Basilisque, et l’avait rétabli lui-même sur le trône; lui disait que ses ennemis s'étaient perdus en attaquant le concile de Chalcédoine, et qu'il avait recouvré la souveraine puissance en rejetant leurs
\ Epist. 1, t. 3 Conc,