V.— LAINE
1° Production de la laine. — La laine doit avoir été le premier textile connu. Tant que les hommes, retirés comme des bêtes fauves dans des cavernes, ont été obligés de se nourrir du produit de leur chasse, il est probable qu'ils se sont couverts avec les peaux des animaux tués ; mais quand ils sont devenus pasteurs, la pensée a dû immédiatement leur venir d'employer la laine de leurs moutons et de leurs chèvres. Ce n'est que beaucoup plus tard, aune époque déjà très avancée de la civilisation, que l'homme, fixé au sol et transformé en cultivateur, a utilisé les fibres textiles des végétaux.
Le mouton est l'animal des pays peu peuplés, sans grande culture, au climat doux et sec. A l'état sauvage, sa laine est toujours accompagnée de poils. Dans les pays froids, par exemple en Islande, c'est la laine qui domine ; dans les pays chauds, comme au Soudan, la laine disparaît même complètement et il n'y a plus que des poils. Le mouton exclusivement à laine est un produit de l'art. Chose remarquable, c'est dans les pays où l'on peut cultiver la vigne et le mûrier que se trouvent les moutons à la laine la plus longue et la plus fine. La laine blanche est la plus recherchée, car elle prend le mieux la couleur. Les anciens, et encore aujourd'hui les pâtres d'Ecosse, avaient l'habitude de recouvrir leurs moutons de sarreaux de toile pour obtenir une laine plus fine.
Le commerce divise les laines en trois catégories : les laines longues et non frisées, ayant au moins huit centimètres de longueur et qui sont filées; les laines courtes, plus ou moins
m " 32 FILATURE.
frisées, ayant moins de huit centimètres de longueur, servant à la fabrication des tissus drapés; enfin les laines communes, épaisses, peu soyeuses, surtout employées pour la confection des matelas, des couvertures, des draps communs, de la bonneterie, etc.
Cette troisième catégorie de laine commune est fournie par des moutons qui se rapprochent encore du type sauvage. Il en existe encore en Angleterre, dans la Haute-Ecosse, dans le pays de Galles, dans les montagnes du Cumberland ; — cette race est bonne laitière, sa viande excellente et la queue fournit beaucoup de suif. Vivant toute l'année en plein air, ces moutons doivent péniblement chercher leur nourriture pendant l'hiver en grattant la neige. On trouve aussi de ces moutons demi-sauvages en France (races bretonne, picarde, béarnaise, bourbonnaise, landaise, périgourdine, dauphinoise, corse, bocagère, etc.), en Allemagne, en Hongrie, en Pologne, en Roumanie, en Russie, en Turquie, en Asie et en Afrique.
Les laines longues et lisses, dites aussi de peigne, servent à fabriquer des étoffes rares et se tissent comme les matières textiles végétales, telles que le coton, le lin et le chanvre. Les laines superflues sont employées à la fabrication des lainages précieux, tels que châles cachemires, mérinos, draps très fins, tissus mélangés de soie. Elles proviennent du mouton mérinos, originaire de l'Espagne, où il n'existe presque plus, mais d'où il a passé successivement dans la Saxe, la Silésie, la France, la Rohême, la Moravie, la Hongrie, la Pologne, où il devient de plus en plus rare. L'industrie recherche en effet de préférence les laines courtes, plus ou moins frisées, dites à carde. Quand elles sont assez longues, on s'en sert aussi pour tisser des étoffes unies, mais on les utilise principalement pour la confection des draps et des étoffes foulées en général, Ce qu'on recherche le plus, c'est la finesse, la douceur, la force, l'élasticité et l'égalité de croissance. C'est encore la laine du mouton mérinos qui remplit le mieux toutes ces conditions. La douceur se trouve dans les laines du Cap, d'Australie, de Ruénos-Ayres, de l'Allemagne du Nord, de Hongrie, de
LAI Mi
Pologne ; la force et la nervosité dans les laines d'Espague et de France (mérinos de Bric, de Beauce, du Châtillonnais, de Santerre, du Soissonnais). C'est à la France et à l'Allemagne que les éleveurs de tous les autres pays doivent s'adresser pour régénérer leurs troupeaux qui dégénèrent rapidement. (Moix, Rapport de l'Exposition universelle de 1867 . )
2° Statistique de la laine. — L'emploi de la laine comme matière textile augmente toujours, car les tissus de laine sont les plus hygiéniques, aussi bien dans les pays chauds que dans les pays froids. En 1888, on estimait à 800 millions de kilogrammes, ayant une valeur de 3 milliards de francs, la totalité de la laine produite annuellement sur notre globe.
On compte 485 millions de moutons ainsi répartis :
République
Australie. .
■genl
ine.
ce
3i ■VI
millions.
États-Unis
Angleterre Allemagne
Espagne 22 millions.
Autriche-Hongrie 20 —
Uruguay ig —
Cap IG —
Russie d'Asie 1". —
Turquie d'Europe 15 —
Algérie 10 —
En Europe, c'est la Russie qui tient la tète, avec 48 millions île moutons ; viennent ensuite : l'Angleterre, l'Allemagne, la France, l'Autriche, l'Italie, l'Espagne, etc. La France ne possède plus actuellement que 25 millions de moutons, et ce chiffre va sans cesse en diminuant. Cela tient à ce que le mouton est l'animal des pays pauvres et peu cultivés. Le sol de la France, de plus en plus fertilisé par les progrès de l'agriculture, est devenu trop riche pour nourrir des moutons. La France est cependant restée le pays par excellence pour l'élevage, et elle exporte ses béliers de Rambouillet et de Vineville dans le monde entier.
L'élevage du mouton a pris surtout une énorme extension dans ces dernières années en Australie, au Cap, et dans l'Amérique du Sud, dans l'Uruguay et la République Argentine.
France. — Le climat de la France est très propice pour l'élevage du mouton, principalement dans les régions sèches du
FILATCJRE.
Nord-Est, dans la Brie, la Beauce, le Soissoimais et la Champagne. Plus au Nord et dans l'Ouest, le climat devient trop humide ; plus au Sud, il est trop sec.
En France, les races demi-sauvages se rencontrent seulement dans les pays pauvres et peu cultivés ; elles disparaissent peu à peu. Cependant on les conserve encore, par exemple dans la Provence et ie Languedoc , pour leur lait de qualité supérieure et leur graisse abondante. Il faut surtout citer les mérinos, apparus d'abord dans le Boussillon ; ils venaient d'Espagne, leur pays d'origine. Ce type fournit une laine très fine, excellente pour la carde et le peigne. La race mérinos, importée en France sous Louis XVI, forma un premier troupeau à Bambouillet, et c'est de là qu'elle se répandit peu à peu sur tout le reste du territoire. Il convient aussi de citer la race de Mauchamps, créée par M. Graux, race excellente, et celle de Naz, dans le département de l'Ain, due au général Girod et à M. Perrault.
La France est loin de se suffire à elle-même. Elle ne produit que 56 à 57 millions de kilos de laine, valant 88 millions de francs, et elle est obligée d'en importer 185 millions de kilos, valant 371 millions de francs.
Espagne. — L'Espagne a été le berceau des moutons perfectionnés. Pendant tout le moyen âge, l'Espagne, comme les autres nations d'ailleurs, ne possédait que des moutons de race commune. Quand les Maures occupèrent une partie de son territoire, ils croisèrent les brebis indigènes avec leurs béliers du nord de l'Afrique, et ils obtinrent une race nouvelle, très perfectionnée au point de vue de la laine, à laquelle ils donnèrent le nom de mérinos (ultramériuos, c'est-à-dire d'outre-mer). Au xm e siècle, l'Espagne posséda 8à9 millions de moutons mérinos. Mais, après l'expulsion des Maures, le mérinos disparut presque complètement de l'Espagne ; aujourd'hui, on n'y trouve plus guère que des moutons communs, sauf dans quelques districts du Léon, de Sorians et de Ségovic.
Il faut attendre la fin du xviu e siècle, pour voir le mérinos d'Espagne se répandre en Europe. En 1765, il est introduit
LAINE. 111-35
dans la Saxe, où il prend le nom d'électoral. En 1760, le naturaliste Daubenton en introduit un troupeau en France, à Montbard, près Dijon. En 1786, le troupeau, installé au château de Rambouillet, jouitd'une renommée universelle et répand la race mérinos dans la France entière. Dès 1773, il s'acclimate dans la Moravie autrichienne, où il prend le nom célèbre de Hoschtilz. Enfin, dans le courant de ce siècle, il se propage dans le reste du monde, particulièrement en Australie et dans l'Amérique du Sud.
Italie. — L'Italie produit de la laine commune, surtout dans les régions montagneuses du Centre et du Midi. Les plaines du Nord sont peu favorables à l'élevage du mouton.
Allemagne. —L'Allemagne du Sud, sauf le Wurtemberg, élève peu de moutons. L'Allemagne du Nord, au contraire, est riche en moutons perfectionnés, issus du mérinos d'Espagne ou négretti. De la Saxe, le négretti se répandit surtout en Silésie, qui est actuellement le plus grand centre d'élevage, puis dans le Mecklembourg, la Poméranie, les Marches, etc. La race, dite électorale, produit les plus belles laines du monde.
Autriche-Hongrie. — En 1755, le mérinos espagnol fut introduit à Hoschtitz, dans la Moravie, d'où, quelques années plus tard, il se répandit dans la Bohême, la Silésie autrichienne, l'archiduché d'Autriche, où il prit le nom de négretti. Outre le négretti, ces mêmes contrées élèvent aussi beaucoup de moutons de Saxe, dits électoraux, dont la laine est encore plus fine. La Hongrie, grâce à la rareté de sa population et à son climat sec, t'iève une grande quantité de moutons superflus. Il en est de même de la Croatie et de la Transylvanie.
Russie. — Le climat de la Russie est généralement peu favorable à l'élevage des moutons de races fines. Cependant, dans les régions de l'Ouest, on y trouve des négrettis et des électoraux aussi remarquables que ceux de l'Autriche et de la Silésie. Les régions du Centre et du Midi commencent aussi à élever le mérinos. Sa production s'élève annuellement à 150 000 tonnes de laine, d'une valeur de 200 millions. Il y a beaucoup de moutons dans la Russie d'Asie.
FILATURE
Turquie. — Le climat de la Turquie est très favorable à l'élevage du mouton. Les principaux centres de production sont: Salonique, Andrinople, Para, Smyrne, Pergame, etc. Plusieurs espèces indigènes fournissent une laine semblable à celle de la chèvre d'Angora. La plus grande partie est consommée en Turquie pour la confection des tapis si renommés de l'Asie Mineure, dits ketchés, gherdous, koulès, etc.
Algérie. — Le sol sec et caillouteux des hauts plateaux, l'air vif et pur, sont particulièrement propres à l'élevage des moutons. Les indigènes y possèdent d'immenses troupeaux. On fait beaucoup d'efforts pour y acclimater les races perfectionnées. L'algérie exporte annuellement 10 millions de kilos de laine. Elle est capable de fournir à elle seule à la France l'excédent de laine qui lui manque.
Cap. — On y élève un nombre considérable de moutons, dont la laine, moins fine que celle d'Australie, sert surtout pour le cardage. Cette industrie de la laine constitue, avec l'élevage des chèvres, le principal revenu de la colonie du Cap.
Amérique du Sud. — Les premières tentatives pour y introduire le mérinos datent de 1780; elles se continuèrent jusqu'en 1855; mais elles échouèrent pour des causes diverses. Enfin, à partir du milieu de ce siècle, l'élevage des moutons prit un développement considérable, si bien que la République Argentine a pu vendre à la France, en 1888, 02 millions de kilogrammes de laine. Ses exportations totales se montent au chiffre énorme de 100000 tonnes.
Outre les mérinos venus d'Europe, la République Argentine élève encore une grande quantité de moutons communs dans les hautes vallées et sur les plateaux des Andes, à des altitudes qui varient de 2500 à 4200 mètres. La Pufia, plateau de 800 lieues carrées de superficie, d'une altitude de 3600 mètres, nourrit un bétail nombreux qui vit toute l'année en plein air et fournit une laine longue et fine. En outre, les lamas, les guanaques, les vigognes, les alpacas produisent des laines magnifiques.
Australie. — Le. premier mérinos fut transporté en Australie en 1797 par le capitaine John Mac Arthur. C'est en 1807 que la