III. — PHOTOGRAPHIES COLORÉES
Les photographies ordinaires ont une teinte uniforme; les images ne représentent que les différences d'éclairement des diverses parties de l'objet photographié. Cette représentation est même très imparfaite, car les rouges très éclairés ne donnent que des gris tandis que les bleus faiblement éclairés donnent des teintes claires. Il convient donc de l'avouer, la photographie actuelle laisse considérablement à désirer. Les défauts passent assez inaperçus dans les paysages; mais, dans le portrait, ils sont tellement saillants que le photographe est obligé de faire des retouches, chose infiniment regrettable au point de vue de la ressemblance.
Est-il possible de photographier les couleurs? — Oui, car l'expérience montre que les différentes couleurs agissent d'une façon différente sur les matières sensibles. Le problème est donc possible, mais il n'est pas encore complètement résolu à l'heure actuelle. Nous allons rappeler en quelques mots les principales tentatives qui ont été faites pour arriver au but.
En 1810, Seebeck observa le premier que le spectre solaire, reçu sur une couche de chlorure d'argent, donnait naissance à des colorations différentes. Trente ans plus tard, John Herschel et Hunt, reprenant l'expérience de Seebeck, reconnurent la possibilité de reproduire sur le cblorure d'argent le rouge et le vert seulement. C'est Becquerel qui, en 1848, parvint enfin à fixer, non plus seulement le rouge et le vert, mais la totalité des couleurs du spectre. Il se servit du sous-chlorure d'argent, plus sensible que le chlorure, qu'il préparait eu trempant une lame d'argent dans de l'eau de chlore ou un hypochlorite alcalin. Il reconnut que l'épaisseur de la couche de sous-chlorure influait beaucoup sur les résultats. Trop épaisse, on n'avait rien ; trop mince, la couche était d'une sensibilité extrême, mais les couleurs avaient des nuances peu accentuées. Il fut alors conduit à préparer son sous-chlorure par un procédé capable de donner une couche d'une grande régularité et d'une épais-
PHOTOGRAPHIE
seur convenable. La plaque d'argent était trempée dans un bain formé de 8 parties d'eau distillée et de 1 partie d'acide chlorhydrique ; elle était suspendue à l'électrode positive d'une pile. On promenait alors devant elle une lame de platine suspendue à l'électrode négative de la pile. Quand la chloruration de l'argent était jugée suffisante, on lavait à l'eau pure et on desséchait lentement.
Le grand défaut du procédé Becquerel est d'exiger trop de pose, deux à trois heures, et de donner des couleurs qui ne peuvent être fixées, du moins jusqu'ici. Les épreuves doivent être conservées dans l'obscurité et n'être montrées que le moins de temps possible.
Beaucoup plus tard, en 1865, Poitevin essaya de reproduire les couleurs du spectre sur une feuille de papier. Le papier, plongé dans une dissolution de sel marin et séché, était sensibilisé dans une dissolution d'azotate d'argent. On le plongeait ■ensuite dans une dissolution de chlorure d'étain et on l'exposait à la lumière jusqu'à ce qu'il prît une coloration violette. Enfin, on le plongeait encore dans des dissolutions saturées de bichromate de potasse et de sulfate de cuivre. Après séchage, on «xposait à l'action de la lumière colorée pendant une dizaine de minutes. Les résultats obtenus par ce procédé si compliqué furent assez médiocres. Niepce de Saint- Victor, en 1870, fit des tentatives pour fixer les épreuves, au moyen d'un vernis de ■dextrine et de chlorure de plomb, mais ses expériences furent interrompues par la mort.
Les essais tentés par un grand nombre d'autres expérimentateurs, Saint-Florent, Zencker, Simpson, etc., ne donnèrent pas de meilleurs résultats. Bref, on considérait la photographie des couleurs comme impossible, quand, le 2 février 1891, M. Lippmann fit à l'Académie des sciences une communication très importante. Ce savant était parvenu à fixer les couleurs du spectre reproduites par la photographie.
Le procédé de M. Lippmann repose sur le principe des interférences, c'est-à-dire que la cause qui engendre les couleurs est la môme que celle qui produit les colorations de l'arc-en-ciel
PHOTOGRAPHIES COLORÉES. 1-103
dans la mince enveloppe des bulles de savon. On dépose sur une lame de verre une couche sensible de bromure d'argent, mais dans un état de ténuité extrême ; puis on expose la plaque dans la chambre noire à l'action des couleurs du spectre, après avoir eu la précaution de placer une surface réfléchissante derrière cette plaque. M. Lippmann se sert de mercure qu'il verse dans une boîte dont la plaque sensible forme l'une des faces. Les colorations seraient dues aux actions produites par la rencontre des rayons lumineux à travers la couche sensible, à leur entrée et à leur sortie après réflexion sur le mercure. La durée d'exposition est de deux heures environ. On lixe avec l'hyposulfite de soude, par la méthode ordinaire.
M. Lippmann, après de nouvelles études, est parvenu à reproduire, non plus seulement les couleurs du spectre solaire, mais même les couleurs ordinaires des corps. Ces couleurs ne sont malheureusement visibles que sous une incidence convenable, et il en résulte les mêmes inconvénients si fâcheux des anciennes plaques d'argent de Daguerre.
^ Il est impossible de se prononcer sur la valeur réelle et pratique de la découverte de M. Lippmann. Il faut attendre encore quelques années ; des perfectionnements apportés par des pratiticiens rendront peut-être ce procédé plus général et plus commode. Il y a là une idée nouvelle qui conduira probablement à la vraie solution du problème de la photographie des couleurs. C'est ainsi que MM. Auguste et Louis Lumière viennent de préparer de nouvelles plaques au gélatino-bromure d'argent qui rendent le procédé de M. Lippmann plus pratique.
D'autres voies, qu'il ne faut pas négliger, peuvent aussi conduire à la solution du problème. Certaines substances éprouvent des variations bien curieuses de colorations sous l'influence de la lumière. Par exemple, Réaumur et Duhamel, au siècle dernier, purent extraire d'un coquillage, le Purpura lapillus, si commun sur les rivages de l'Asie Mineure, une substance jaune qui vire successivement sous l'action de la lumière aux teintes vertes, bleues et violettes, selon l'ordre des couleurs du spectre.
PHOTOGRAPHIE
Les sels d'aniline, suivant leurs degrés d'oxydation, prennent également des couleurs différentes. Il y a là des phénomènes qui demandent à être étudiés.
Si la reproduction photographique des couleurs est possible, mais non encore pratique, la coloration artificielle des photographies constitue déjà un art très avancé.
On peut provoquer des réactions colorées. Par exemple, il est possible d'obtenir les photographies bleues au moyen d'un papier imprégné d'une dissolution de sulfate de sesquioxyde de fer, qu'on expose à la lumière sous un négatif. Le sulfate est réduit à l'état de protoxyde par l'action de la lumière II suffit dès lors de laver le papier avec une dissolution de ferrocyanure de potassium ; les parties insolées apparaissent en bleu et le reste en blanc. Ce procédé est très employé par les dessinateurs pour reproduire les plans. On insole le papier sensible qu'on a recouvert du plan dessiné sur papier transparent.
Voici un autre exemple de réaction colorée : on insole sous positif une feuille de papier chromatée, puis on l'expose dans le cabinet noir à l'action des vapeurs d'aniline. Le papier se colore sur les endroits soustraits à la lumière.
Quoi qu'il en soit, on a très peu étudié jusqu'ici les réactions colorées, ce qui est peut-être un tort, et l'on s'est surtout attaché à colorer artificiellement les photographies au moyen de poudres colorées. Déjà, du temps de Daguerre, on en colorait en se servant de poudres très fines fixées à l'aide d'un pinceau. L'effet produit était d'ailleurs fort remarquable.
Le procédé à la gélatine bichromatée permet d'obtenir de très belles photographies colorées, au moyen d'un système analogue à la chromolithographie, mais les manipulations sont longues et compliquées.
L'artifice consiste tout simplement à ajouter à la gélatine des poudres colorées et à produire autant d'épreuves positives, au moyen d'un même négatif, qu'on veut obtenir de couleurs différentes. Il est évident qu'on doit cacher sur le négatif toutes les parties qui ne correspondent pas à la couleur à reproduire. Les positifs partiels sont superposés sur une même feuille de papier,
PHOTOGRAPHIES COLORÉES
et on recouvre le tout d'une photographie d'un ton neutre qui donne le relief.
Les meilleurs résultats ont été fournis jusqu'ici par la photolithographie. En 1865, M. Ransonnet obtenait ainsi, en Autriche, des photographies colorées en transportant sur pierre trois négatifs correspondant aux couleurs rouge, bleu et jaune. On imprimait successivement sur ces trois pierres avec des encres colorées, rouge, bleu et jaune, en ayant soin de repérer très exactement. Les résultats obtenus étaient très médiocres, car trois couleurs sont insuffisantes et il n'y avait pas de demi-teinte. De plus, les couleurs rouge, bleu et jaune impressionnent les plaques sensibles d'une façon très différente, ce qui enlève leur valeur vraie aux colorations.
En 1869, MM. Ducros et Ducos de Hauron firent disparaître en partie ce défaut en inventant Yorthockromatisme. L'orthdchromatisme s'obtient par deux procédés analogues. Le premier consiste à interposer des écrans colorés en avant de l'objectif de la chambre noire ;• le second consiste à ajouter certaines substances à la gélatine des plaques, ce qui exalte l'action des différentes couleurs. C'est ainsi que la cyanine exalte beaucoup la sensibilité du bromure d'argent pour les rayons rouges (1). Désironsnous, par exemple, obtenir une photographie destinée à reproduire les rouges ? nous interposerons un carreau rouge ou nous nous servirons d'une plaque à la cyanine : la photographie reproduira principalement les parties rouges de l'objet à l'exclusion des autres couleurs. On conçoit maintenant toute l'importance d'un tel procédé.
Enfin, en 1878, M. Léon Vidal a apporté à la photolithographie un dernier perfectionnement très important, en imaginant de recouvrir l'ensemble des couleurs d'une photographie pelliculaire en noir qui donne les ombres et les détails. Les résultats obtenus aujourd'hui sont réellement remarquables, surtout pour la reproduction des objets artistiques, tels que vieux coffrets, armures, etc.
(l) L'éosine, l'érythrosine, la rhod.imino exaltent les rayons jaunes, la chlorophylle, la cyanine, le violet de méthyle les rayons rouges. On place un écran jaune orangé devant l'objectif pour corriger la trop grande valeur des bleus.
PHOTOGRAPHIE