IV. — PRÉSIDENCE DE DON JOSE BALUVIAN
BalHvian convoqua, le 23 avril 1S43, une Convention nationale qui le nomma président constitutionnel, approuva ses actes, déclarant qu'il avait bien mérité de la patrie. Cette Convention fit plus : elle vota une quatrième constitution qui reconnaissait l'irresponsabilité du président, portait à huit ans la durée de son mandat, lui donnant le pouvoir de dissoudre le Parlement et de nommer les membres de la Cour Suprême, c'està-dire, qu'elle permettait au mandataire d'agir selon son caprice et sans le contrôle des Chambres, qui ne devaient se réunir que tous les deux ans.
BalHvian, comme Santa Cruz et Blanco, avait commencé sa carrière miHtaire en s' engageant dans les troupes royales. Il devint ensuite l'un des défenseurs les plus désintéressés de la cause de la révolution, cherchant à se distinguer, non seulement par son courage et son talent dans la guerre, mais aussi par la culture intellectuelle, alors dédaignée par les militaires.
Autoritaire, comme Santa Cruz, il donna tous ses soins à l'armée, sur laquelle il comptait pour maintenir l'ordre et consohder sa situation de chef du gouvernement. Il alla même, suivant en cela les leçons du Protecteur, jusqu'à violer la correspondance privée et établir un système de police secrète et de délations intéressées, qui lui permirent de découvrir un complot tramé par les amis de Santa Cruz.
Le niveau intellectuel des masses était alors très bas et la situation des établissements scolaires lamentable. Il n'3^ avait dans toute la RépubUque, Cochabamba exclu, que 54 écoles primaires et 5 d'instruction supérieure. En 1842, un seul collège était en exercice. Aussi, ceux-là même qui se distinguaient dans la politique, manquant complètement de connaissances scientifiques, n'étaient que des orateurs à la parole facile et ampoulée, mais pauvres d'idées.
Les joumaUstes et les dirigeants ne s'occupaient que des machinations de Santa Cruz, qui rôdait autour des frontières de la Bolivie, prêt à se mettre à la tête de ses partisans. Il s'attendait à être replacé par le peuple dans le fauteuil présidentiel, quand il fut arrêté au Pérou et ensuite exilé en Europe avec une pension de 6.000 pesos par an, fixée par le Chili, le Pérou et la Bolivie, qui enchaînèrent ainsi ce Prométhée américain.
LES CHEFS LETTRÉS
Libre de ce côté, Ballivian se consacra entièrement à son travail administratif. Il fit explorer les régions du Pilcomayo, ouvrir des routes, reconnaître le cours de certains fleuves dans le but de trouver un débouché facile sur la mer, seul moyen de mettre en valeur des territoires stériles et inconnus, et d'entrer en contact avec les peuples civilisés.
Selon le livre de Dalence, « Statistique de Bolivie », la population en 1845 et 1846 était de 2.133.893 habitants, y compris les indigènes soumis, et les indigènes sauvages des hautes altitudes et des bois. Tous ces gens vivaient dans 11 villes, 35 bourgs, 282 villages, 2.855 hameaux et 7.823 maisons isolées ; mais les villes, d'aspect colonial, avaient peu de ressources, les villages et les hameaux ne connaissaient pas certains services élémentaires et, dans les maisons isolées et les habitations des propriétés foncières rustiques, on vivait dans une pauvreté plus grande que celle des humbles classes laborieuses des capitales européennes.
L'activité réellement déconcertante de Ballivian, secondée par le travail dévoué et discret de ses collaborateurs, son désir de hâter la naissance des beaux-arts en appelant des professeurs, des artistes et des explorateurs étrangers, lui valurent la sympathie de tous ; tandis que sa belle prestance et son goût pour les uniformes brillants, tout chamarrés d'or, attiraient les femmes, qu'il aimait gaies et jolies.
Cette atmosphère d'hodmages était entretenue par le journal La Epoca, qui apparut le i^^ mai, amenant une heureuse révolution dans la presse. Jusque-là les journaux, de très petit format, subventionnés par le gouvernement, ne rapportaient que des faits régionaux ou personnels, entretenant des haines et des rancunes qu'aucune haute aspiration ne pouvait dissiper. La Epoca, fondée par des x\rgentins, échappés aux brutalités du tyran Rosas et protégés par Ballivian, pouvait, par son service de nouvelles, ses articles bien rédigés, son format propre et correct, rivaliser avec les meilleurs journaux des plus riches pays du continent.
Ce pays, sans routes, sans canaux et sans littoral, était dans un isolement complet. Les questions de culture morale et intellectuelle préoccupaient à peine les gouvernants, qui ne cherchaient qu'à s'imposer, à dissiper en fantaisies personnelles les deniers publics, à briller, étourdir, aveugler, enfin.
La plupart des gens vivaient au jour le jour, sans s'inquiéter de l'avenir. La vie était facile et bon marché ; aussi ne travaillait-on pas. Les fêtes
cmles et religieuses faisaient perdre aux ouvriers sept mois de l'année. Il est vrai de dire qu'une personne ne dépensait pas plus de 27 réaulx par mois, pour tous frais.
Du reste, on menait une vie patriarcale, les familles se visitant aux diverses heures du jour et entretenant généralement des relations cordiales et sincères ; mais le soir, passé onze heures, les rues, non pavées, restaient obscures et désertes. Cette vie n'était ni triste, ni monotone, cependant.
Ballivian gouverna trois ans sans être inquiété. C'est alors qu'on découvrit l'existence de vastes gisements de nitre sur le littoral bolivien, sans que le pa^'s se doutât de l'importance de cette richesse. Il n'en fut pas de même au Chili où, aussitôt après la découverte de ce précieux produit, on se préoccupa d'élever des prétentions sur ces territoires indiscutablement boliviens. En même temps, le gouvernement du Pérou faisait tout son possible pour réveiller l'esprit turbulent des Bohviens, car Castilla, président de cette République, ressentait, comme Gamarra, une aversion profonde pour le pays voisin.
Castilla, pour atteindre la Bolivie, frappa d'énormes droits les articles d'exportation boliviens. Ballivian le paya de la même monnaie, en frappant les produits péraviens des mêmes droits que ceux d'outre-mer.
Mais les hostilités des deux gouvernements ne s'arrêtèrent pas là. Ils tâchèrent de se renverser l'un l'autre, en exploitant le mécontentement des militaires, surtout. Castilla réussit le premier à ébranler la fidélité de beaucoup d'officiers, du colonel Manuel Isidoro Belzu entre autres, dont les relations amicales avec Ballivian s'étaient refroidies depuis certaine intrigue d'alcôve où tous les deux se trouvèrent mêlés.
Ballivian envoya le colonel à l'avant-garde de l'armée sur les frontières du Pérou. Belzu, sous divers prétextes, refusa d'accomplir cet ordre. Alors Ballivian, dont le caractère autoritaire ne supportait pas la désobéissance, ordonna que le colonel fût dégradé et enrôlé comme simple soldat dans un bataillon cantonné à Obrajes.
Cette mesure frappa de stupeur toute l'armée, qui aimait Belzu pour son courage et son esprit dégagé ; aussi ne fut-elle pas surprise d'apprendre, le lendemain matin, que l'ex-colonel avait soulevé ses nouveaux camarades et obligé Ballivian à s'enfuir précipitamment par les toits de son palais. Mais l'intervention efficace de don Mariano, frère du président, ramena le
LES CHEFS LETTRES
bataillon mutiné, et ce fut Belzu qui, à son tour, dut fuir au plus vite jusqu'au Pérou.
Cette prouesse de Beizu fut le commencement d'une série de révoltes, suscitées sur divers points, par les partisans de Velasco et même de Santa Cruz, tranquille dans sa résidence d'Europe.
Ballivian dut proclamer la dictature et se mettre en campagne pour étouffer les mouvements surgis de tous côtés, dans la province de Cinti, à Potosi et autres lieux. L'inspirateur, le chef des rebelles, était le docteur Casimiro Olañeta qui, jusqu'alors, s'était montré le serviteur dévoué, l'ami et l'admirateur du héros d'Ingavi, mais lui cachait avec une malice hypocrite les symptômes de mécontentement que le président, mal entouré, ne voulait ou ne pouvait pas voir. Ce n'est qu'au moment où éclata la révolte de Sucre qu'Olañeta lui annonça par une lettre cynique le soulèvement et sa trahison.
Ballivian marcha sur Potosi avec les troupes qu'il destinait à la guerre contre le Pérou et, battant, le 7 novembre 1847, à Vitichi, l'armée de Velasco, commandée par le général Sebastian Agreda, il releva aussitôt de leurs charges civiles et militaires tous ceux qui avaient montré de la sympathie pour la révolte.
A Sucre il apprit que Belzu, revenu du Pérou, avait soulevé un de ses bataillons et réuni un fort parti. Cette nouvelle l'alarma au point de lui suggérer l'intention de se démettre de sa charge entre les mains du général Guillarte, président du Conseil d'État. Il suivit en cela le conseil du journaliste argentin, don Domingo de Oro, l'un de ses intelligents collaborateurs.
Ballivian croyait sincèrement que le peuple, fatigué des luttes ambitieuses des chefs militaires, finirait par le rappeler, surtout s'il mettait à la tête du gouvernement un homme politique insignifiant comme l'était Guillarte.
Celui-ci, devinant les desseins de Ballivian, essaya d'une politique de conciliation et appela le peuple à des élections présidentielles. Les exilés pour faits politiques furent amnistiés ; mais, peu de jours après, des mouvements se produisirent dans les casernes et une partie des troupes fit défection, acclamant toutes le nom de Belzu. Guillarte n'eut plus qu'à s'enfuir au Pérou, d'où il écrivit une lettre ouverte à Ballivian, l'accusant d'avoir suscité l'esprit anarchique dans le pays pour se faire invoquer comme l'ange tutélaire de la Boli\'ie.