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Les garnisons d'Oruro et de Cochabamba repoussèrent la domination de Belzu ; mais elles furent réduites à l'impuissance par l'action des masses populaires, fanatiques de Belzu. Elles tuèrent à Cochabamba le général insurgé Laffaye et pendirent son ciidavre au milieu de la place, pour servir d'exemple. Elles coururent ensuite au pillage des maisons des ennemis de leur chef, s'achamant particulièrement contre celle du soldat Agustin florales.
En apprenant ces faits, Belzu partit de La Paz, laissant le gouvernement entre les mains de son conseil des iNIinistres. Le 12 mars, un de ses bataillons fit défection, proclamant Ballivian, et le chef dut revenir de Ayoayo ; mais, le mouvement ayant encore été étouffé par le peuple, il fut reçu dans la ville, le 14, aux acclamations enthousiastes et délirantes de la vile multitude, extrêmement fière de la victoire qu'elle avait su remporter sur la réaction.
Ce fut le peuple aussi qui noya dans le sang la révolte de Potosi. Alors s'enracina dans l'esprit de Belzu l'idée de s'appuyer exclusivement sur les masses et de flatter leurs passions, attendu qu'il en recevait des marques d'adhésion si sincères et si désintéressées.
Fort de cet appui, il s'investit, à l'exemple de ses prédécesseurs, de pouvoirs extraordinaires et, à la fin de mars, il publia un décret qui déclarait Ballivian traître à la patrie, confisquait ses biens et lui interdisait l'accès dans la République. Il fit plus : il bannit tous les partisans de ce chef, sans excepter les femmes et les ecclésiastiques. Bientôt les exilés se comptèrent par centaines.
A cette époque de barbarie, on ne respectait rien, ni les personnes ni les choses. Les archives nationales, elles-mêmes, furent détruites ou converties, comme à Sucre, « en un amas d'infecte pourriture ».
En présence de cette réaction unanime des partisans de Ballivian, Belzu, assoiffé de haine et de vengeance, n'attendait qu'une occasion pour présenter à ses ennemis jurés un tableau de sang capable de les contenir et de les effrayer. Cette occasion s'offrit à l'arrivée en Bolivie du Français don Carlos Wincendon, soi-disant proscrit de l'Equateur, mais, en réalité, agent secret de Ballivian et dénoncé comme tel aux agents du gouvernement. Mis en prison et jugé sommairement par un tribunal militaire, il fut mis en chapelle et exécuté publiquement sur la principale place de La Paz.
La mort de Wincendon jeta la consternation dans tout le pays, et une
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rumeur indignée s'éleva contre le gouvernement en signe de protestation. Alors les feuilles publiques, attachées à Belzu, accusèrent Ballivian d'être la cause de ce qui était arrivé et l'attaquèrent avec plus de fureur que jamais, mettant à jour des hontes domestiques et des crimes réels ou supposés.
Belzu se rendit à Cochabamba pour se trouver plus en contact avec le sud de la République, où les partisans de l'ordre légal continuaient à s'agiter. II. flatta les basses passions de la populace de cette ville en adressant aux métis ces infâmes paroles : « Métis, tandis que vous êtes en proie à la faim et à la misère, vos oppresseurs, les gentilshommes qui exploitent votre travail, vivent dans l'opulence. Or, sachez que tout ce que vous avez sous les yeux vous appartient, parce que c'est le fruit de vos fatigues. La richesse de ceux qui se disent nobles, est un vol qu'on vous a fait. »
Belzu, dans cette action dissolvante, analogue à celle du bolchevisme actuel, était aidé par les stipendiés de la presse, qui n'hésitaient pas à soutenir que la politique présidentielle était la seule vraiment démocratique.
Belzu, pleinement convaincu de son grand rôle, et de plus en plus ambitieux de pouvoir et de popularité, se mit à ofírir aux métis de somptueux banquets.
En même temps, sa haine pour ses ennemis se manifestait dans un décret, défendant à la presse de mentionner les noms de Ballivian et de Linares, et dans un autre, non moins curieux, accordant l'am^nistie à ses adversaires politiques, à la condition qu'ils jureraient de respecter son pouvoir et la constitution.
Puis, croyant avoir dépassé en magnanimité tout ce qui avait été fait avant lui, il fit procéder à des élections populaires, employant tous les moyens à sa disposition pour faire nommer représentants de la nation ses meilleurs amis et ses partisans ; mais plusieurs districts échappèrent à cette pression et élurent des députés qui, par leur attitude, sauvegardèrent la dignité de la Chambre.
Le Congrès se réunit à Sucre, le 6 août. Belzu, simulant une abnégation qui était loin de son esprit, donna sa démission de président, aussitôt après la lecture de son message. Cette démission, naturellement, fut refusée et le Congrès proclama Belzu président constitutionnel de la République.
Les propriétaires, qui avaient soufíert du pillage de leurs demeures, présentèrent à cette Chambre des demandes d'indemnité. Le plus tenace
d'entre eux fut le militaire don Agustin Morales. Belzu lui promit d'agir en sa faveur ; mais le ministre des finances, don Rafael Bustillos, soutint en plein Congrès que les multitudes étaient irresponsables. H y eut des députés, comme don lyucas Mendoza de la Tapia, qui combattirent ces théories et se montrèrent durs pour le ministre, allant jusqu'à demander qu'on Ht passer en jugement les principaux promoteurs des pillages de La Paz et de Cochabamba. La presse du gouvernement qualifia ce projet d'inique et couvrit ses auteurs d'invectives grossières.
Malgré cette soumission de la majorité des représentants au pouvoir exécutif et celle des foules au prestige fascinateur de Belzu, on sentait qu'une haine profonde couvait contre le gouvernement. Devant l'imminence du danger, le président poussait à l'extrême ses moyens de défense. Alors fut créée, à la demande de Belzu, la Mazorca, société secrète, où l'on n'entrait qu'à l'aide de formules semblables à celles qu'imposaient les loges maçonniques. On intensifia, en même temps, la politique d'espionnage et de délation, et l'on rendit plus courante que jamais la violation de la correspondance privée, sans que le public trouvât autre chose, pour manifester son mécontentement, que des espiègleries significatives et piquantes à l'adresse du président. Celui-ci, usant de représailles, faisait fustiger les auteurs de ces plaisanteries, comme cela arriva aux élèves du séminaire.
Certains membres de la bourgeoisie, indignés de ces procédés grossiers, et ayant perdu l'espoir d'être indemnisés de la perte de leurs biens, pillés par la populace, jugèrent opportun de supprimer la personne même du chef du gouvernement. Un jour que Belzu, accompagné du colonel Laguna, président du Congrès, se promenait dans le Prado de Sucre, il fut abordé par l'un des élèves du séminaire qui avait été fustigé et reçut une balle en pleine figure. Le président tomba la face contre terre, et alors l'un des conjurés, Agustin Morales, aux aguets dans les environs, se jeta sur le blessé et lui tira deux balles dans la tête. Il voulut l'achever en le faisant fouler par son cheval ; mais l'animal, nerveux et de race, sautait par-dessus l'obstacle sans le toucher. A ce moment, deux des complices s'approchèrent de Belzu, le couteau à la main, pour lui couper la tête. Morales, convaincu d'avoir frappé juste, leur dit : « Ne salissez pas vos couteaux ; il est bien mort. »
Puis il s'élança à travers la ville en criant avec un plaisir indicible : « Le tyran est mort !... »
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Mais Belzu n'était pas mort ; il feignait de l'être. On le transporta au Palais, au milieu de la consternation du bas peuple. Des acclamations et des vivats l'accompagnèrent dans sa marche, tandis que l'on criait : « Mort à Ballivian et aux assassins ! »
IvC lendemain, 7 septembre 1850, le Congrès, après avoir investi de pouvoirs extraordinaires le conseil des ministres, rédigea une proclamation où il flétrissait l'attentat d'Agustin Morales. I^es députés voulaient mettre hors la loi tous les habitants de Sucre, comme complices, et le conseil des ministres, dans une autre proclamation, accusa Ballivian et son parti d'avoir été les instigateurs du complot contre la vie si précieuse du chef suprême de l'État, l'illustre général Belzu...
Dieu protégeait Belzu, disaient les journaux ; et Belzu, lui-même, rétabli au bout de six jours, croyait à la mission providentielle que le ciel lui confiait. Ainsi, le Congrès, la presse, les pouvoirs réunis, exploitant un attentat répugnant et conseillé par des intérêts individuels et de parti exaltèrent encore plus la vanité d'un homme ignorant, superstitieux et rempli d'audace.
Trois jours après l'attentat, le président du conseil, Jose-Gabriel Tellez, fit passer en jugement le colonel Laguna, inculpé d'avoir été d'accord avec les assassins de Belzu. Tellez voulait supprimer celui qui, en cas de mort du président en fonctions, était désigné pour le remplacer. La gravité des blessures de Belzu faisaient considérer sa mort comme certaine. Jugé sommairement par un conseil de guerre. Laguna fut condamné à mort et exécuté, le 19 septembre, sur le lieu même de l'attentat, mourant avec dignité et courage.
Le 24 septembre, le conseil des ministres donna l'ordre à tous ceux qui avaient pris part au complot de rentrer chez eux dans les vingt-quatre heures. On entoura ensuite la ville de forces militaires et l'on procéda, à l'aide d'une soldatesque surexcitée, à des visites domiciliaires et au bannissement de plus de cent personnes de tout âge et de toute condition.
Pour mettre fin à ces violences, quelques députés proposèrent d'enlever à ce corps les pouvoirs extraordinaires dont le Congrès l'avait imprudemment revêtu. Tellez, plein de dépit, détacha deux compagnies de soldats avec l'ordre de fusiller les députés qui refuseraient de lui obéir. Il fit arrêter ceux de la minorité pour les déporter ensuite dans les régions malsaines du Nord-Ouest. Les autres, effrayés et contraints, consentirent à tout.
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La couvalesceuce de Belzu dura quarante jours, pendant lesquels on vit des scènes d'une telle violence et d'une telle efíronterie, que deux adversaires implacables, comme Ballivian et Linares, s'unirent par un pacte de défense contre les brutalités du gouvernement.
Les craintes fondées d'une révolte arrachèrent le Président de son agréable résidence de Sucre et ramenèrent à La Paz, où il entra le i^^ janvier. Il y réunit une Convention nationale, le i6 juillet de cette année, devant laquelle il lut son message présidentiel, document hypocrite et véridique à la fois, mélange de rudes vérités, crûment exprimées, et d'imposture maladive, l'un des rares qui peignent un homme au naturel et toute son époque.
Belzu commence par exalter son œuvre et les progrès réalisés. Il déplore ensuite de ne pouvoir déposer la dictature et de n'être pas assez armé pour faire régner l'ordre et sauvegarder la vie des citoyens. Sans doute songeait-il à se faire conférer par ces vaines formules le pouvoir discrétionnaire. Sur un point seulement, les rédacteurs de son message surent lui faire exprimer une vérité qui lui fut personnelle. De basse naissance, Belzu sentit la nécessité des lùvellements démocratiques, en présence de la vanité puérile de certains cercles qui n'avaient d'aristocratique que le nom et la blancheur de la peau, et ce fut lui qui éveilla dans les masses ignorantes la notion de leur puissance comme force numérique. Dès lors surgirent et s'imposèrent des chefs à demi lettrés, mais ambitieux, qui surent exalter les foules par les grands mots de « peuple souverain, fier, viril, grand peuple, etc.. ».
La démission de Belzu, qui suivit, fut rejetée, naturellement, et le Congrès récompensa l'attitude de Tellez en lui accordant le haut titre de major-général. Puis, pour la cinquième fois en quatorze ans, il réforma la Constitution, ramenant à une durée de cinq ans le mandat de président, mais lui donnant, en échange, la faculté de se revêtir de pouvoirs extraordinaires, sur le simple avis de son cabinet.
L'Assemblée se sépara le 4 octobre, et, pendant toute l'année 1851, le président gouverna à son gré, ne cessant de stimuler les passions des foules, jusqu'à ce que, au commencement de l'année 1852, le colonel Juan-Jose Perez se permît de lancer une protestation contre les abus du chef de l'Etat. Le fait est que les débordements de la populace dépassaient les limites permises, et la réaction commençait à relever la tête.
Au mois d'août de cette année, le bruit courut à La Paz que les partisans
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de Santa Cmz avaient l'intention d'empoisonner le président. Écho des conversations de cantines, ou des antichambres du palais, ce bruit fut exploité contre les adversaires du gouvernement.
Cet état de choses se compliqua des embarras du Pérou dont le président, Echenique, était vigoureusement combattu par le général Castilla, ami et allié de Belzu. Le général avait aidé ce dernier, alors exilé au Pérou, à renverser le gouvernement de Ballivian.
A son tour, Castilla exigea de Belzu la même aide qu'il lui avait prêtée. Le président bolivien répondit à cet appel en expulsant le ministre et le consul du Pérou, et en envoyant un contingent d'armes et de munitions à Castilla. Puis, sous prétexte d'une visite au sanctuaire de Copacabana, il traversa la frontière du Pérou avec son armée et fit d'inutiles démonstrations de force, Echenique répondit à cette agression en faisant occuper le port de Cobija, qu'il remit au pouvoir du général Agreda, ennemi irréconciliable de Belzu.
La guerre semblait inévitable ; mais Echenique, combattu de tous côtés dans son pays, ne croyait pas à la sûreté de son pouvoir. Il tourna ses armes contre l'ennemi de l'intérieur, qui renversa son gouvernement et mit fin, par sa chute, à la tension extrême des relations entre les deux pays.
Cette incitation à la guerre parut avoir ravivé les instincts belliqueux des ennemis de Belzu. La ville de Santa Cruz de la Sierra se souleva, proclamant Velasco, son idole populaire, et son exemple fut suivi et même précédé sur d'autres points de la République. Des défections nombreuses se produisirent dans les troupes du gouvernement, exaspérant l'esprit de Belzu et lui rendant suspects même les représentants diplomatiques.
La versatilité, l'égoïsme cynique, les trahisons et la bassesse, fruits des instincts de la race, sans aucune discipline morale, florissaient luxueusement sur un sol favorable, au point qu'Olañeta n'hésita pas à écrire une longue lettre au gendre de Belzu, le jeune colonel Córdova, l'excitant à se révolter contre son beau-père, avec promesse d'un avenir plein de riantes perspectives.
Sous l'impression de ces symptômes, Belzu reçut, à son tour, de Paris, une autre lettre de Santa Cruz. Le vieux chef se plaignait des persécutions du gouvernement envers ses partisans, ne demandant pour lui que les considérations de respect qu'il croyait mériter. Il terminait en sollicitant de Belzu l'honneur de servir de parrain à son dernier enfant.
HISTOIRE GÉyÉRALE DE LA BOLIVIE
Belzu lui répondit d'Oruro, le 8 juillet, et lui laissa entrevoir qu'il était disposé à abandonner le pouvoir le jour même de l'expiration de son mandat, pour le transmettre par les voies légales à celui que le peuple désignerait, mettant toute sa gloire dans la réalisation de cette idée.
Pendant ce temps, les émigrés de l'Argentine réunis et concentrés sous les ordres de Linares et de Velasco, envahissaient le territoire de la République et s'emparaient de Mojo, misérable village, attenant presque à la frontière. Le gendre de Belzu, Côrdova, partit à leur rencontre et défit complètement les forces de ces deux chefs. Ce succès lui valut le grade de général.
A ce moment se terminait un concours littéraire, dont l'objet avait été la composition d'une épitaphe digne de la tombe du Libérateur. Jusque-là, la poésie nationale n'avait produit que des chants, assez pauvres d'inspiration. Ses vers sans force et sans couleur locale ne s'étaient jamais élevés jusqu'à interpréter le fond de l'âme créole. Ce fut donc un événement mémorable que celui qui fit connaître le nom de José Ricardo Bustamente, le poète couronné, comme celui d'un créateur d'inspiration noble et élevée. Peu de compositions de la littérature bolivienne peuvent rivaliser avec son épitaphe, qui, cependant, est loin d'être une merveille.
Ce fut aussi à cette époque que Belzu projeta et fit exécuter plusieurs ouvrages d'utilité publique, de préférence ceux qui pouvaient lui gagner la faveur de la populace, comme la Plaza de Toros de La Paz. Le peuple, de son côté, trouvant la vie facile, grâce à l'abondance et au bon marché des articles de première nécessité, se livrait à la paresse et à l'ivrognerie. La consommation des boissons alcooliques était la plaie qui rongeait l'organisme social.
En janvier 1854, Linares, accompagné de Mariano Ballivian, réapparut à la tête d'une expédition révolutionnaire dans la province d'Omasuyos, attenante au Pérou. Grandes furent la colère et la stupeur du gouvernement, à cette nouvelle qui venait troubler son paisible repos. On croyait en avoir fiini à Mojo avec cet audacieux chef de partisans, qu'on se figurait livré aux douceurs de son foyer, dans son refuge de l'Argentine, d'où était venue naguère la nouvelle de son mariage. Il agissait, maintenant, dans la même circonscription où se trouvait le gouvernement et allait jusqu'à adresser des lettres de séduction aux chefs de l'armée les plus distingués, comme Acha et Zeballos. Acha fit preuve de loyauté et remit à Belzu la
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lettre de I^inares qui, le croyant homme d'honneur, le pressait de passer de son côté.
La presse de gouvernement ne manqua pas de qualifier Linares d'être méprisable et ridicule, injure qui fut suivie de beaucoup d'autres inspirées par la peur et l'étonnement.
Ne pouvant pas compter sur la coopération des habitants de la province d'Omasuyos, Linares, constamment harcelé par les bandes d'Indiens dévoués à Belzu, prit le parti de se retirer au Pérou. Avec ses faibles troupes, il lui était impossible de lutter contre celles du gouvernement, disciplinées et fanatiques, alors qu'il n'était pas parvenu à vaincre la résistance des amis du président, même en les tentant par l'offre de fortes sommes d'argent.
Mais les populations ne cessèrent pas pour cela de lutter contre les abus du gouvernement. Santa Cruz de la Sierra prit aussi les armes ; mais elle fut facilement soumise. Le colonel Melgarejo, promoteur de ce mouvement, fut traduit en conseil de guerre ; mais il put éviter l'échafaud, grâce à l'intervention des femmes de Cochabamba et à une lettre d'une bassesse incroyable où, pour se disculper, il déclara n'avoir agi que sous l'influence de l'alcool.
Peu après, une bande d'Indiens d'Omasuyos présenta au Palais, avec une grande joie, la tête tranchée d'un homme, croyant toucher la prime offerte à celui qui apporterait celle du révolutionnaire Ballivian. Or, cette tête n'était pas celle qu'on avait mise à prix. Les Indiens, trompés par une vague ressemblance, avaient assassiné à coups de pierre et de bâton un pacifique médecin de La Paz, appelé Guerra, et propriétaire dans cette région.
Les journaux, au lieu de condamner ce fait, en cherchèrent, chose dangereuse, l'explication dans les desseins de Dieu, favorable à la cause de Belzu. La conscience publique finit par s'alarmer. On voyait que le gouvernement, pour se soutenir, allait avoir recours aux mesures les plus arbitraires. Tous se sentaient menacés, et l'urgence d'en finir avec un pareil état de choses apparut clairement. La peur rendait difficile la réunion des éléments de résistance. On eut alors recours à l'arme anodine des publications anonymes, et dans l'une d'elles on accusa directement Belzu de l'assassinat du médecin Guerra.
Le président se sentit profondément atteint par cette accusation et fit tous ses efforts pour en découvrir les auteurs. Bientôt les soupçons tom-
bèrent sur deux individus. L'un d'eux, don Pedro Iturri, avait offert un asile sûr à Belzu, quand, obligé de fuir à la suite de l'émeute soulevée contre Ballivian, une sentence de mort pesait sur sa tête.
Iturri, jugé par un conseil de guerre, fut condamné à mort et, deux jours après, conduit sur le lieu de l'exécution. A la vue de la victime, le peuple, consterné, résolut de lui sauver la vie à tout prix. Il accourut en masse au Palais, portant en procession les bannières et les images sacrées, et malgré la pluie qui se mit à tomber, hommes, femmes, enfants, prêtres, artisans et militaires supplièrent à grands cris pour la vie du condamné. Les tons menaçants que prirent ces cris devant le mutisme inébranlable du Palais décidèrent, enfin, le président à faire montre de magnanimité, en commuant la peine de mort d'Iturri en celle de dix ans de travaux forcés.
Cette obstination avait un peu refroidi la fer^^eur de la populace pour son chef, et il fallait la reconquérir.
L'occasion se présenta bientôt au jour anniversaire du président, le 4 avril, qui fut célébré avec plus de pompe que jamais, car il y eut pour le peuple des défilés militaires, des banquets en plein air, des courses de taureaux richement montées et costumées.
Fin novembre, on apprit à La Paz que le général Acha avait réussi à soulever la garnison de Potosi et, naturellement, à se faire proclamer président de la République.
Cette nouvelle jeta le gouvernement dans une terrible consternation. Acha avait donné tant de preuves de fidélité, qu'on ne pouvait expliquer sa défection que par la corruption profonde de la collectivité. On ne pouvait plus se fier à personne ; l'intérêt et l'ambition dominaient tout.
Acha avait pris comme lieutenants deux soldats, Chinchilla et Mariano Melgarejo, d'une réputation aussi mauvaise que la sienne. La presse du gouvernement leur adressait, à raison plutôt qu'à tort, les qualificatifs les plus grossiers et les plus humiliants. Belzu ayant chargé son gendre, Córdova, de combattre cette nouvelle insurrection, la campagne fut courte, car, sans opposer une grande résistance, Acha s'enfuit du pays, le i^^ décembre. Sa maison et celles de ses amis furent saccagées par la populace, qui, en récompense de son attitude, reçut une distribution d'argent. Peu de jours après, le président se rendit à Cochabamba.
Cet homme sentit alors, non pas la fatigue du pouvoir, comme l'affirmaient les gazettes officielles, mais la crainte du pouvoir. Il aimait trop
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l'éclat des fêtes, la pompe des entrées triomphales et tant d'autres misères qui satisfaisaient pleinement son orgueil d'homme médiocre et sans culture, pour en être fatigué et rassasié ; mais, d'un autre côté, les révoltes constantes, l'obstination implacable de ses ennemis, la trahison journalière des personnes de son entourage, l'insécurité de sa vie finirent par lui inspirer la peur du commandement.
Pour éviter les attentats et les révoltes, il promit d'abandonner le pouvoir à la prochaine législature convoquée àOruro pour le i^r février 1855, malgré les regrets exprimés par le journal La Epoca.
Rien ne put détourner sa résolution, et le i^r février 1855, il se démit du pouvoir par un message où il laissait paraître les profondes inquiétudes qui troublaient son esprit.
Les membres de l'Assemblée et les habitués du Palais s'agitèrent les uns et les autres pour que cette démission ne fût pas acceptée. Elle fut, en effet, refusée, mais Belzu ne consentit à reprendre le pouvoir que si le régime de la transmission légale était mis en vigueur, accordant aux populations le droit d'élire ceux qui leur paraissaient les plus dignes et les plus capables de gouverner.
Cette condition du président fut si prônée, que beaucoup eurent la naïveté d'y croire. L'un d'eux, malgré son expérience de la vie politique créole, fut Santa Cruz. D'Europe il écrivit, le 15 février 1855, une lettre à Belzu, lui annonçant qu'il allait poser sa candidature à la Présidence. Il lui donnait à entendre que, loin de craindre son élection, il pouvait compter sur son appui dans toutes ses prétentions. Ayant besoin de sa coopération, il se conformerait, autant que possible, aux désirs et aux décisions qu'il voudrait bien lui manifester.
Le président et son entourage firent un mauvais accueil à cette nouvelle. Ils s'étaient entendus d'avance pour choisir un candidat qui ne contrarierait en rien leurs plans, comme s'ils étaient les siens et comme ils devaient l'être.
En même temps que sa lettre à Belzu, Santa Cruz envoya à la presse amie et à ses partisans un programme politique, où il assurait qu'instruit par le malheur, il avait médité avec calme sur les actes de son administration. Il avait toujours agi avec des intentions pures et patriotiques, et ses erreurs n'étaient dues qu'à la condition vulnérable de la nature humaine. Mais il se présentait, maintenant, apportant de grandes idées de réformes
et d'améliorations nécessaires, acquises dans ce célèbre foyer de civilisation, où la liberté et le progrès sont des faits pratiques.
Un programme si prometteur n'eut pas la vertu d'enthousiasmer la majorité du pays, et les feuilles publiques le commentèrent avec de grossières plaisanteries. Elles publièrent aussi toutes sortes d'injures contre les autres candidats indépendants, surtout contre Linares. Pour elles, ni Santa Cruz, ni Linares, ni aucun autre des candidats ne méritait l'honneur de ceindre l'écharpe présidentielle. Il fallait à ce moment des hommes nouveaux, « sortis du peuple et qui gouverneraient le peuple ».
C'était là le thème sous lequel Belzu cachait ses plans secrets. Quel serait-il, cet homme sorti du peuple et ayant rendu des services importants à la patrie ? Un journal le fit connaître en publiant la biographie du général Córdova. Beaucoup d'autres feuilles, La Epoca elle-même, se rallièrent à cette candidature et la soutinrent dans leurs articles.
Les vertus qu'elles attribuaient à cet homme, jusqu'alors à peu près inconnu, n'arrivèrent pas, cependant, à détourner le courant de l'opinion, qui s'était prononcée en faveur de Linares, ou répartie entre Santa Cruz, Frias, Ferez, Avila et Ascarrunz, les autres candidats. On ne voyait dans Córdova qu'un soldat heureux, dont le plus grand mérite avait été d'épouser la fille de Belzu et de mettre son épée complètement au service de son beaupère contre ses ennemis de l'intérieur. De son passé, on ne savait rien ; ses parents et le lieu de sa naissance restaient dans l'ombre la plus obscure.
Abandonné dès sa venue au monde, il avait été recueilli et élevé par des étrangers, dans ce temps de guerres qui éveillèrent en lui l'irrésistible vocation des armes, refuge de presque tous les déshérités et des paresseux.
D'abord simple soldat, il gagna peu à peu par sa valeur et son application les hauts grades de la hiérarchie militaire. D'un caractère faible, magnanime par instinct, il arriva à l'apogée de sa fortune sous l'administration de Belzu.
Ces deux hommes étaient faits pour s'entendre. Même naissance, même origine, même éducation et même pauvreté. L'un s'élève à la présidence et se proclame l'ardent défenseur du peuple ; l'autre, qui garde en lui les rancunes des déceptions, voit un héros dans Belzu. Il l'entoure, il l'adule, le soutient, et fait tant que le grand chef ne peut moins faire que de lui offrir la main de sa fille et la meilleure place à son foyer. Maintenant, il voulait le porter à la première magistrature du pays.
Tout le monde critiquait en secret cette détermination, surtout ceux
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qui travaillaient pour leur propre candidature ; mais on dut tacitement se mettre d'accord et accepter comme candidat le jeune général, seul moyen d'empêcher Belzu de se maintenir au pouvoir.
lyC jour des élections, la consigne fut observée et Córdova sortit vainqueur du tournoi électoral, par 9.388 voix, contre 4.194 à lyinares et 300 à Avila....