‹ Histoire générale de la Bolivie;Chapitre 14 sur 24 · II. — PRÉSIDENCE DE CÓRDOVA · texte numérisé non relu

II. — PRÉSIDENCE DE CÓRDOVA

Córdova prit le pouvoir le 15 août 1855 et le jour même, le général Belzu, nommé ministre plénipotentiaire de Bolivie en Europe, partit de Sucre pour sa destination.

Le nouveau président se fit gloire, tout d'abord, de respecter toutes les libertés. La presse mit à profit son indépendance pour critiquer sévèrement les mandataires du pouvoir, leur reprochant de ne considérer leur charge que comme un moyen de satisfaire leurs plaisirs sensuels et leur avarice.

Il eut, cependant, la sagesse de s'entourer des meilleurs éléments de son parti, car, ni son éducation, ni sa culture, ne lui permettaient de discerner la manière la plus efficace de subvenir aux besoins pressants de la nation appauvrie et en pleine anarchie.

Il fit rendre un décret d'amnistie générale et créa dans les départements des corps spéciaux, destinés à exécuter et à inspecter les travaux d'utilité publique, à défaut de juntes municipales.

Mais à peine eut-il le temps d'en faire davantage. Dès le premier mois de son élévation, un chef militaire se révolta dans le Nord, proclamant le nom de Linares ; peu après, un autre leva le même drapeau. Alors, le Congrès déclara la patrie en danger, accorda des pouvoirs extraordinaires au gouvernement et suspendit ses sessions, convaincu d'avoir accompli une œuvre bienfaisante. Le gouvernement, de son côté, se hâta d'annuler son décret d'amnistie et, se mettant en campagne contre les rebelles, les battit facilement dans plusieurs rencontres.

Mais ceux-ci ne se découragèrent pas.

Tarija se souleva et fut également soumise.

Beaucoup de chefs révolutionnaires, qui avaient été faits prisonniers et avaient été condamnés à la peine capitale par un conseil de guerre réuni

à Oruro, furent graciés par le président. Dans sou désir de gouverner eu paix, il ne perdait pas une occasion de montrer sa générosité, imitant, toutefois, les façons théâtrales de son prédécesseur. Tout fut inutile. La révolte prenait partout les armes, le mécontentement devenait général. La cause de ces conspirations, qui se renouvelaient tous les trois mois, était la faim, et il était facile aux ambitieux. Linares en tête, de mettre en mouvement les besogneux, les gens sans métier ni emploi.

L'obstination de ce dernier était réellement stupéfiante. Son énergie et sa fougue indomptables étonnaient. Il fit de la conquête de la présidence le but principal de sa vie, lui sacrifiant sa fortune, sa tranquillité et celle de sa famille, son existence même, qui lui furent ôtées par la révolution.

Deux mois après l'échec de cette conspiration, on en découvrit une autre tramée par la maison militaire du président. Córdova, instruit du secret, laissa faire les conjurés et, le jour fixé pour l'exécution du complot, il fit arrêter, dans le Palais même, les chefs et les aides de camp compromis, et les laissa condamner par une cour martiale. Les complices civils et militaires, dénoncés par les condamnés, furent si nombreux que Córdova se vit obligé de casser les sentences de mort et de ne consentir qu'à la dégradation publique des militaires et à l'exil des plus compromis. Seule, la sentence de mort prononcée contre Linares ne fut pas levée. Il décida ensuite, assez étourdiment, que tous les employés du pouvoir exécutif viendraient en armes pour défendre le gouvernement contre tout attentat, et prodigua d'une manière exagérée et même ridicule les récompenses en faveur des soutiens de l'ordre.

Héritier des méthodes gouvernementales de Belzu, il vit qu'il fallait flatter les instincts des foules dont il avait besoin, et il connaissait bien les ressorts qu'il fallait faire agir pour atteindre ce résultat. A l'occasion de son anniversaire, il décida qu'il y aurait de grandes fêtes d'une durée de huit jours. Elles eurent lieu avec la participation des classes élevées et du bas peuple, et le gaspillage fut complet et scandaleux.

Sans idées claires sur les problèmes d'administration, sans initiative et sans foi, le peu que fit ce gouvernement consista en des dispositions écrites, jamais réalisées. Deux années furent ainsi perdues pour le pays, grâce à l'alliance de la nullité, de l'inintelligence et de la stupidité.

Sur ces entrefaites, le Congrès ordinaire se réunit dans la capitale, le 6 août 1857, et le ministre Basilo Cuellar ne manqua pas de louer devant

LA POPULACE E.\ ACTION

lui le gouvernement qui avait su maintenir Tordre et la paix. Mais les faits contredisaient cette inconsciente affirmation : cinq conspirations en quinze mois, suivies d'un égal nombre d'amnisties ; peu ou point de victimes, il est vrai, mais de nombreux exns, tels furent l'ordre et la paix célébrés par Cuellar.

Plusieurs députés ne virent pas les choses sous des couleurs aussi riantes. Dès l'ouverture du Congrès, ils présentèrent un acte d'accusation contre le gouvernement, tombé dans le mépris de la majorité malgré l'attitude hardie de don Mariano Baptista, qui fut le plus éminent orateur bolivien.

Vers le milieu du mois de septembre, on apprit à Sucre que Linares était apparu à Oruro à la tête d'un régiment d'artillerie qui l'avait proclamé Président provisoire de la République. Le Congrès, alarmé, investit le gouvernement de pouvoirs extraordinaires et se sépara.

Linares partit d'Oruro, le 17 septembre, pour Cochabamba, battant en route les troupes du gouvernement venues à sa rencontre. Son entrée triomphale dans cette ville eut lieu le 21, tandis que Córdova avait peine à s'arracher aux douceurs de la vie dans la capitale. Il dut, enfin, s'y décider, s'il tenait à conserver le pouvoir qui lui échappait. Le 26 septembre, il était devant Cochabamba, et avant d'attaquer, il promit à ses soldats de leur abandonner pour prix de leurs efforts la vie et les biens des habitants.

Le siège dura trois jours et, devant l'inutilité de ses efforts, Córdova finit par se retirer vers Oruro. Dans cette ville, un de ses meilleurs bataillons fit défection, et il apprit que La Paz et Sucre s'étaient déclarées pour Linares. Alors, découragé, il prit le seul parti qui lui restait : la fuite.

Il s'en alla au Pérou, abandonnant à leur sort les troupes qui lui restaient fidèles. Là, il publia un manifeste où, voulant expliquer son attitude présidentielle, il se montrait tout simplement cynique. Il mettait sur le compte de la dépravation des mœurs les fautes qu'il avait commises comme mandataire du pouvoir et comme homme privé.

Après tout, sa chute était fatale et rien ne pouvait l'empêcher. Elle ne fit que confirmer les tristes prédictions de Belzu, qui avait dit en partant : « Je le laisse ici ; mais il ne durera pas longtemps.... »

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