‹ Histoire générale de la Bolivie;Chapitre 16 sur 24 · II. — I.E TRIUMVIRAT. — PRESIDENCE D ACHA · texte numérisé non relu

II. — I.E TRIUMVIRAT. — PRESIDENCE D ACHA

liSL moralité des hommes qui avaient fait la révolution était nulle, et, au point de vue intellectuel, ils ne valaient pas grand'chose.

ly'avocat argentin Fernandez se détachait du groupe par son habileté dans l'intrigue, sa parole insinuante et son amour démesuré des honneurs et des richesses. Quant à Acha, c'était un soldat, comme tant d'autres, sans grands moyens, qui avait conquis ses grades en servant successivement les gouvernements de Santa Cruz, de Ballivian et de Belzu, et en se mêlant, avec une certaine ruse, à toutes les conspirations destinées à les renverser. Caractère conciliant, il était partisan de toutes les libertés violées ou supprimées par les hommes qui se succédèrent au pouvoir.

I/C Triumvirat qu'ils formèrent avec le préfet Sánchez essaya d'expliquer, dans un décret du i6 janvier, les causes qui lui avaient fait renverser le gouvernement de Linares : l'incapacité et, enfin, l'impopularité du dictateur. Il promettait, en échange, d'assumer l'exercice du pouvoir exécutif jusqu'à la réunion de la représentation nationale, qu'il allait convoquer immédiatement. Le 29, en effet, un autre décret appelait le peuple à élire le Congrès et réglait la manière de faire les élections.

Le pays entier se mit en mouvement, car il comprit que la rivalité des membres du gouvernement le laisserait plus libre de préparer les élections. On fit une propagande effrénée, non sur les idées politiques, mais sur la valeur personnelle des candidats. Les partisans de Belzu, les amis d'Acha et de Fernandez se distinguèrent, surtout, par leur ardeur, comprenant qu'à la fin la lutte se passerait entre eux. Une liberté relative présida aux élections et l'Assemblée, qui en sortit, s'installa le i^^ mai 1861.

BISTOIfíE GÉNÉRALE DE LA BOLIVIE

Sa composition était hétérogène. Beaucoup de partisans de Linares étaient par\^enus à se faire élire, ainsi qu'un bon contingent de belzuistes ; mais la majorité se composait d'adeptes du Triumvirat. Tous se détestaient cordialement et désiraient assouvir leurs ressentiments et leurs rancunes.

L'objet principal de l'Assemblée était d'élire un président intérimaire. Un député linariste, don Tomas Frías, émit l'avis de nommer un Directoire de cinq membres. D'autres avancèrent les noms d'Acha, de Sánchez et de Ferez, l'ancien ministre de Linares, revenu d'exil avec la couronne des persécutés. Ce fut le général Acha qui fut élu.

A peine installé, Acha organisa son cabinet où il appela les plus hautes personnalités de tous les groupes, sans oublier ses amis et ses complices dans ses aventures politiques. Fernandez eut sa place dans ce cabinet, ainsi que Bustillo, fer\'ent serviteur de Belzu ou de tout autre qui parviendrait au pouvoir.

L'atmosphère de la Chambre s'échaufía bientôt, quand parut une brochure de r ex-dictateur, sorte de testament politique, rédigé à Valparaíso à la veille de sa mort. Ce document présenté à l'Assemblée fut éloquemment défendu par les docteurs Frias, Valle etBallivian, contre les attaques ardentes de plusieurs députés, partisans d'Acha et de Fernandez.

Cette discussion n'eut pas d'autre résultat que d'augmenter encore les dissentiments entre les congressistes. On passa, ensuite, à la discussion de la septième constitution, c'est-à-dire à l'adaptation au goût du jour de l'expérience politique du Libérateur.

Le projet de loi concernant la nationalité à accorder au ministre Fernandez et au colonel Flores, nés dans l'Argentine, donna lieu à des discussions passionnées. Les deux Argentins furent, malgré tout, déclarés Boliviens et l'on donna ainsi un libre essor aux aspirations de Fernandez qui travaillait ostensiblement à se faire élire président de la République.

L'Assemblée se sépara le 15 août, après avoir approuvé divers traités avec l'Espagne, la Belgique et les États-Unis, une nouvelle loi sur la presse et un décret d'amnistie générale, dont profitèrent aussitôt la plupart des exilés politiques, l'ex-président Córdova tout le premier, qui se trouvait au Pérou avec Belzu, son beau-père, récemment revenu d'Europe.

Les rapports de ces deux hommes étaient loin d'être cordiaux ; mais ils s'accordaient pour reprendre la présidence, l'un parce qu'il se croyait nécessaire et l'autre parce qu'il avait, peut-être de bonne foi, la candeur

LA DICTATURE ET L'ANARCHIE

d'alléguer des droits inaliénables à cette haute fonction, ayant gardé jalousement en sa possession la médaille du Libérateur qui servait d'insigne au président.

Mais il y en avait d'autres qui se remuaient en cachette, comme le colonel Morales. Acha, alarmé, décida de se transporter à Cochabamba où se trouvait celui-ci, et, comme il restait à La Paz un noyau respectable de partisans de Belzu et de Córdova, il crut pouvoir éviter tout conflit en mettant dans le chef -lieu du département un homme incorruptible. Il nomma donc com.mandant général de La Paz le colonel Placido Yañez, ennemi mortel de Belzu.

A peine Acha s'était-il éloigné de La Paz que des bruits alarmants commencèrent à circuler dans la ville. On disait que les partisans de Córdova et de Linares préparaient un mouvement contre les pouvoirs établis. Yañez s'empressa d'avertir le gouvernement et de faire arrêter plusieurs des principaux conjurés, parmi lesquels se trouvaient le frère de Belzu, Córdova lui-même, un ex-ministre d'État et une trentaine de leurs adeptes. L'état de siège fut proclamé le 5 octobre.

Pendant ce temps, le gouvernement s'efforçait de désarmer la révolution et d'attirer à lui les hauts personnages et le peuple, sans ménager ses adversaires secrets ou déclarés. Dans un festin, présidé par Acha et dont les convives étaient les ministres d'État, les hauts chefs de l'armée et les personnalités distinguées de Potosi, on but abondamment, comme de coutume, et dans les toasts, particulièrement expressifs, on parla des événements de La Paz et l'on fit allusion à la trahison de Fernandez envers son ancien maître et ami Linares. Le ministre, irrité, releva le gant : « Je n'ai pas trahi Linares, — dit-il. — Cet homme ne voulait pas comprendre sa situation et le moment était venu où il fallait choisir entre lui et la patrie. » Et, se tournant vers le président, il ajouta : « Si le général Acha s'écarte des principes de la cause de septembre, il se verra abandonné par les amis mêmes qui l'entourent, par l'armée qui est la vigie de septembre, et il sera obligé de descendre ignominieusement du pouvoir. »

Quoi de plus audacieux et de plus comique !

Bustillo, ancien serviteur de Belzu, voulut prendre la défense du proscrit et dut se réduire à faire l'apologie d'Acha. Le président, enfin, qui n'avait pas tout à fait perdu la raison, essaya de dissiper la tempête sur le point d'éclater, en portant un toast à l'union de tous les partis pour le bien de la

patrie. Il fut interrompu par la voix rude de Morales, l'agresseur de Belzu, qui s'écria, aux applaudissements de tous les convives : « Que parle-t-on de Belzu et toujours de Belzu ?.,, De même qu'autrefois je lui fis baiser les pieds de mon cheval, je jure de le faire encore toutes les fois qu'il prétendra revenir eu Bolivie !.... »

A La Paz, l'arrestation et l'emprisonnement des partisans de Belzu avaient jeté la consternation dans la ville, où coururent aussitôt des bruits d'un prochain soulèvement. ]\Iais le commandant d'armes, Yañez, veillait, prêt à employer tous les moyens pour maintenir l'ordre, et, sachant bien que ses prisonniers, en cas de fuite, tireraient de lui une terrible vengeance, il sur\-eillait lui-même le Loreto où ils étaient enfermés.

D'ailleurs, l'occasion de s'en débarrasser ne tarda pas à se présenter. En effet, la nuit du 23 octobre eut lieu une sorte d'émeute, excitée, dit-on alors, par Yañez lui-même, pour mettre les détenus en liberté. Le commandant se leva et se dirigea vers la place, plongée dans une profonde obscurité, car on n'avait pas l'habitude de laisser allumées les chandelles de suif qui l'éclairaient, et, en arrivant au Loreto, il fut informé par le capitaine de garde que Córdova avait tenté par deux fois de forcer les sentinelles. — « Qu'on lui envoie quatre balles 1 » — ordonna-t-il d'une voix irritée.

Un officier et plusieurs soldats s'élancèrent pour accomplir l'ordre, à l'instant précis où Córdova, qui était couché, sortait de son lit et se disposait à s'habiller. On ne lui laissa pas le temps de se défendre et on le cribla de balles d'une façon atroce.

Ce fut le signal de l'horrible massacre. Tous les prisonniers furent sacrifiés à la fureur bestiale de la haine des partis. Il y eut plus de soixante-dix victimes, dont la plupart appartenaient aux meilleures familles de la localité.

Au matin, la population, terrifiée, n'osa pas protester contre les événements de la nuit, par crainte de représailles. Vers les neuf heures, un bruit de cuivres et de timbales troubla le triste silence de la ville. C'était un bataillon qui accourait d'Achocalla, petit village distant de douze kilomètres, à la nouvelle des événements. On savait que son chef, le colonel Cortes, était un brave et honnête homme, ce qui fit croire qu'on l'envoyait pour punir les forfaits d'Yañez ; mais quelle ne fut pas la déception générale, quand on vit qu'il acceptait, sans protester, les faits accomplis.

Le lendemain, Yaùez fit part au gouvernement de ce qui était arrivé,

LA DICTATURE ET L'ANARCHIE

signalant la conduite de son fils dont l'avancement, disait-il, était laissé à la volonté du pouvoir suprême. Sa conduite fut approuvée.

Cependant, les partisans de la dictature, qu'on appela dés lors les rouges, ainsi que la presse étrangère, protestèrent avec indignation, accusant le président d'avoir été le promoteur de ce sauvage massacre, et obligèrent leurs gouvernements à interv^enir dans cette affaire.

C'est alors qu'on apprit la mort de Linares dans son exil de Valparaiso.

La situation du gouvernement, à Sucre, n'était ni paisible, ni agréable. Le président voyait surgir autour de lui des rivaux et des mécontents, parmi lesquels se distinguait son compagnon en perfidie, Fernandez, qui ne cachait à persoime ses menées en vue de la présidence.

Des amis conseillèrent à Acha de changer de cabinet, pour ruiner ainsi les plans de l'Argentin ; mais le président savait par expérience où mènent les ambitions contrariées, et il n'eut pas le courage de suivre le conseiL La seule mesure qu'il prit fut de partir pour La Paz et de changer quelques chefs. Le colonel Melgarejo fut mis à la tête du bataillon de Flores, trop dévoué à Fernandez, et le colonel Balsa, qui lui inspirait des craintes sérieuses, allait être remplacé à Oruro.

Balsa, obéissant aux ordres de Fernandez, s'était rendu à La Paz, sous prétexte de prêter son concours à Yañez. A peine arrivé, il voulut s'emparer du bataillon commandé par Cortes ; mais officiers et soldats lui opposèrent une résistance tenace et soutinrent un combat sanglant dans la rue et à la porte de la caserne.

La population contemplait la bataille sans y prendre part, mais prête à profiter de l'occasion pour venger le sang versé un mois auparavant dans le Loreto. Cortes fut tué dans le combat et son bataillon mis en déroute. Alors, les habitants s'armèrent comme ils purent et, courant à la place à la rencontre de Yañez, ils le blessèrent mortellement d'une balle sur le toit du Palais, où il avait cherché un refuge. Son cadavre fut traîné dans les rues, complètement nu et abandonné à la fureur vengeresse de la populace.

Le président, en prévision de ces faits, avait pressé sa marche vers La Paz. Il fut reçu dans le plus grand calme par la « Société de l'Ordre », qui venait de se constituer. Se voyant acclamé par la foule, il accorda l'amnistie générale qu'on lui demandait pour les coupables ; puis, déplorant les événements des derniers jours, il dénonça le véritable auteur des assassinats du 23 octobre en disant : « Yañez est mort et son instigateur vit encore ! »

Deux jours après, Acha apprenait que cet « instigateur », Fernandez, avait fait une révolution à Sucre, s' entourant de quelques mécontents, comme Morales, et d'une fraction de la multitude.

Le président fit appel à son armée pour combattre le <t traître infâme » qui s'était revêtu du pouvoir suprême. L'ancien ministre de Linares pouvait impunément appeler « traître infâme » son collègue, se basant sur ce qu'il avait dit dans une autre circonstance : « En Bolivie, on n'a pas de mémoire. » Il partit de La Paz, le 6 décembre ; mais la tentative de Fernandez avait complètement échoué et le « traître » avait dû se réfugier en Argentine. Acha décida alors de réduire l'armée à 1.731 hommes, ce qui allait lui permettre d'écarter de ses rangs tous les éléments qui n'avaient pas sa confiance. Acteur et témoin dans les luttes de son milieu, il savait qu'on ne pouvait compter sur personne. Civils et militaires se livraient sans scrupule à toutes les transactions qui devaient les mener au triomphe. Comment alors s'appuyer sur de tels éléments ?

Restait la masse : si on défalquait les trois quarts de la population, composée d'Indiens, on y trouvait encore assez de monde, force aveugle qu'employaient les chefs politiques dans leurs moments difíiciles. Il fallait, comme avait fait Belzu, l'attirer et la séduire. Les moyens ordinairement employés, à cet effet, étaient les fêtes et les banquets en plein air et dans le Palais, où l'on célébrait dans des discours les vertus du « peuple souverain ».

A l'approche des élections présidentielles, voulant donner une preuve de sa tolérance, Acha publia un décret d'amnistie en faveur de tous les exilés politiques, excepté Belzu, Fernandez, Morales et quelques autres personnages marquants et dangereux.

Les candidats qui se présentèrent furent Acha, lui-même, le général Perez et le docteur Frias, proposé par le parti de Linares, et, malgré les fraudes, communes dans ces démocraties naissantes, la lutte fut calme et la majorité des voix se porta naturellement sur le nom d'Acha, qui obtint 10.935 suffrages sur un total de 16.939.

Acha fut proclamé président par le Congrès et, quatre jours après, un mouvement révolutionnaire se produisit à La Paz en faveur du général Perez, dont la candidature avait obtenu une majorité indiscutable dans plusieurs cercles électoraux importants. La meilleure partie de l'armée et la population entière de la ville avaient embrassé sa cause, et il se trouva bientôt à la tête de 8.400 hommes.

LA DICTATURE ET ¿'AIVAIíCIJIE

Acha marcha contre lui et, uniquement entraîné par l'entêtement du colonel Melgarejo, il accepta, malgré tout le monde, le combat que le général Ferez lui offrit dans la campagne de San Juan, à seize kilomètres d'Oruro. Les gens de La Paz, malgré la supériorité du nombre, furent vaincus par la division de Cochabamba, commandée par Melgarejo. Cette victoire, bientôt suivie d'une autre, excita l'orgueil des vainqueurs des rudes populations du désert, dont La Paz était la capitale, au point que celles-ci, n'écoutant que leur immense fureur régionale, conçurent, un moment, le projet inique de s'unir au Pérou et d'abandonner la Bolivie,

La paix se trouvant ainsi rétablie, un des ministres d'Acha, don Lucas Mendoza de la Tapia, proposa, dans un conseil de cabinet, de réunir une Convention, chargée de modifier la constitution et de donner au gouvernement les pouvoirs les plus étendus pour réprimer et prévenir les mouvements séditieux de toute sorte.

Cette idée fut bien accueillie par les autres ministres et par le président lui-même ; mais les opposants ne manquèrent pas une occasion aussi favorable de soulever un énorme scandale contre le gouvernement et son « coup d'État contre la constitution ». Adolfo Ballivian, fils de l'ancien Président, se distingua entre tous.

Le gouvernement, intimidé, suspendit l'état de siège, mesure qui entraîna la démission de Mendoza de la Tapia et celle des autres ministres. Acha fit alors appel à la collaboration de certains personnages qui avaient figuré dans les gouvernements antérieurs et se disposa à entreprendre quelques travaux d'utilité publique désirant ainsi réaliser une œuvre gouvernementale honorable.

Pour soulager les souffrances de la race indigène, le ministre des finances, don Melchor Urquidi, remit en vigueur le décret publié par le Libérateur à Cuzco, le 4 juillet 1825. Ce décret adjugeait des terres en propriété aux Indiens et disposait que les enfants de cette race seraient obligés de fréquenter les écoles que l'on construirait, sous peine d'amendes pécuniaires. Il imposait aussi aux Indiens l'obligation de construire dans leurs propriétés, dans l'espace d'un an, des maisons commodes, spacieuses et aérées, comme si des décrets et des lois pouvaient changer la mentalité d'un peuple et fixer des règles de conduite individuelle et collective.

Les routes que possédait alors la Bolivie étaient les mêmes que celles qui existaient au temps de la conquête, et leur état n'était guère meilleur.

Pour les améliorer et en ouvrir de nouvelles, on fit des concessions léonines à des particuliers et on créa un corps d'ingénieurs : rien ne fut construit ; tout se réduisit à de bonnes intentions.

En 1863, la nouvelle se répandit dans le public que, sur le littoral de la Bolivie, sec, stérile et désert, on avait découvert d'immenses gisements de guano et de nitre, grâce à l'esprit entreprenant des Chiliens et de quelques Boliviens. On apprit aussi, par la presse, que le gouvernement chilien faisait valoir des droits sur ce territoire et qu'il voulait se l'annexer sous des prétextes spécieux. Le gouvernement se hâta de réunir un Congrès extraordinaire à Oruro, pour lui soumettre le cas et agir conformément à ses avis. La Bolivie avait demandé que les concessionnaires des gisements cessent leur travail en attendant que, par les voies légales de la diplomatie et de la jurisprudence, on fût arrivé à un accord. Pour toute réponse, le Chili avait occupé Mejillones avec quelques-uns de ses vaisseaux, sans tenir compte de la note de protestation du chancelier don Rafael Bustillo. Cette attitude du Chili irrita fortement l'Assemblée.

Malgré la pénurie du Trésor et la ruine de la fortune publique, elle donna au gouvernement l'autorisation de faire la guerre, tant que le Chili n'aurait pas restitué les territoires occupés. Quelques voix, cependant, conseillèrent de ne pas pousser à l'extrême les provocations du Chili, et le Congrès se sépara.

La situation devenait intolérable, et Acha était la première victime de ses œuvres et de sa faiblesse. Les chefs politiques, réfugiés à l'étranger, surent en profiter, surtout Belzu, qui se distinguait des autres par l'audace de ses attaques et la violence de ses injures, répandues par des feuilles volantes, que ses amis se chargeaient de faire circuler dans les provinces de l'intérieur.

nr. — SOLIDARITÉ AMÉRICAINE. — CHUTE d'aCHA

De graves affaires absorbaient alors l'attention du continent sud-américain. Une escadre espagnole avait occupé les îles Chinchas, sur les réclamations particulières des sujets espagnols, et obligé les gouvernements à resserrer leurs rapports de cordialité et de solidarité. Il y eut un congrès de plénipotentiaires à Lima, où vinrent les représentants de la Bolivie, de la Colombie, du Venezuela, de l'Equateur, du Chili, du Pérou et de l'Argen-

LA DICTATURE ET L'ANARCHIE

tine, qui solutionnèrent différentes questions de frontière, entre autres celles du Pérou et de la Bolivie. Le Chili, seul, refusa de remettre à ce congrès le soin de limiter son territoire.

Sur ces entrefaites, en Bolivie, la période des élections législatives arriva et, grâce à une active propagande, plusieurs chefs de la minorité furent élus, tels que don Tomas Frias, don Alfonso BaUivian, don Marisino Baptista et d'autres de moindre importance.

lyC Congrès, réuni à Cochabamba, inaugura sa session par un chaud débat sur la validité de l'élection de don Agustin Morales, élu député par la capitale, et sur qui pesait encore une sentence de mort, prononcée par un conseil de guerre pour son attentat contre la vie de Belzu. Morales présenta d'abord sa défense avec une modération affectée, puis, lâchant la bride à ses instincts d'agression, il se mit à injurier brutalement ceux qui prétendaient lui couper la parole pour modérer son langage rude et grossier. Il fut rappelé à l'ordre et, enfin, exclu, grâce à l'énergique intervention du général Agreda.

L'Assemblée passa ensuite à l'examen des mémoires présentés par les ministres. Celui des finances laissait voir un tableau terrifiant de la situation du pays.

Un incident curieux fut soulevé par la demande des députés d'être protégés par le gouvernement contre les attaques des journalistes. Les représentants de la nation se jetèrent à la face leurs fautes et leurs faiblesses, et il se trouva que presque tous étaient dans l'impossibilité de présenter avec orgueil un passé sans tache.

Un autre débat, provoqué par le jeune et déjà célèbre orateur Mariano Baptista, au sujet des massacres du Loreto, donna lieu à une débauche de développements historiques et, aussi, à des allusions personnelles qui faisaient les délices du public oisif des tribunes.

Pendant ce temps, les chefs politiques s'agitaient sans cesse, surtout Belzu, qui ne tarda pas à poser sa candidature à la présidence. Cette décision fut accueillie avec joie par le peuple, dont Belzu était resté l'idole, et avec tiédeur par les hautes classes, malgré les nouvelles rassurantes qui circulaient sur le changement du caractère du chef, instruit par son séjour en Europe. Elle obligea tous les personnages qui aspiraient à la présidence à dévoiler leurs projets électoraux. Les candidats surgirent de tous les côtés, et les plus actifs furent les généraux Melgarejo et Agreda. Ce dernier avait

l'avantage d'être appuyé par le gouvernement, qui ne cachait pas sa préférence.

L'histoire de ce chef était hée aux faits politiques les plus retentissants, accomplis en Bolivie pendant les cinquante dernières années. Petit de taille, on l'appelait famiUèrement le nam Agreda. Homme rude et d'un courage téméraire, sa vie politique n'était qu'une pure et lamentable contradiction. Entêté, irritable et susceptible à l'excès, il lutta avec tous et contre tous, sans jamais procéder d'une façon conséquente avec personne. Il ne voulut jamais reconnaître une autorité supérieure à la sienne ; aussi, sa vie ne futelle qu'une bataille constante, sans repos.

Les journaux officiels lancèrent sa candidature qui fut acclamée dans une réunion du Palais, présidée par Acha, même par les autres aspirants à la présidence et, en particulier, par le général Melgarejo.

Celui-ci jouissait d'une grande influence au Palais, grâce à ses rapports adultères avec la femme du président. Cette liaison contribua même à accentuer les particularités de son caractère audacieux et indiscipliné, et à lui donner une grande confiance en sa supériorité. Aimant les liqueurs et les femmes, il laissait paraître, quand il était ivre, ce qu'il cachait prudemment dans son état normal. Aussi le bruit courut-il bientôt qu'il préparait un coup de main qui le porterait au pouvoir. Pour l'éloigner du Palais, où il était réellement craint, Acha lui offrit la charge de préfet de Cochabamba et, peu après, cette ville étant alors la résidence du gouvernement et la place où se trouvait concentré un grand nombre de troupes, il le transféra à Santa Cruz avec la même dignité. Melgarejo consentit à partir ; mais il ne se hâta pas, devant, disait-il, mettre en ordre ses affaires personnelles.

Pendant ce temps, le parti rouge, ou de l'opposition, continuait à combattre la candidature d' Agreda et travaillait très habilement dans l'ombre pour don Adolfo Ballivian, alors l'un des hommes les plus éminents du pays.

Ballivian correspondit activement avec tous les mécontents, civils et militaires, et ses amis ne tardèrent pas à ourdir la trame d'une révolution. Le gouvernement, instruit du complot, fit arrêter deux des principaux conjurés, les militaires don Ehodoro Camacho et don Lizandro Penarrieta. Un capitaine, nommé Avila, craignant pour sa propre personne, communiqua, pour se sauver, tout le plan à Melgarejo, qui souleva un régiment, le matin du i8 décembre, et put avec son concours s'emparer des troupes de la garnison, excepté celles qui gardaient le palais présidentiel.

LA DICTATURE ET L'ANARCHIE

La confusion régna dans le gouvernement. Le président, dans son effarement, ne trouvait aucun moyen de salut. L'ombre de Melgarejo, agrandie par la terreur, semblait peser sur la tête de ses officiers attristés.

A la tombée de la nuit, la porte du Palais s'ouvrit et un parlementaire vint, sur l'ordre du président, demander au chef rebelle une trêve jusqu'au lendemain. Le refus de Melgarejo détermina la défection d'une partie des troupes fidèles, et Acha, se décidant enfin à partir, alla se réfugier chez une de ses sœurs. Le sous-secrétaire d'État, don Jorge Oblitas, qui l'avait accompagné jusqu'à la porte de son asile, l'abandonna alors et courut, comme les autres, se mettre aux ordres du triomphateur...

Ainsi finit le gouvernement d'Acha, qui résuma toutes les passions et toutes les erreurs de quarante ans d'une vie sociale maladive et enfiévrée. Sa modération et sa prudence firent oublier sa noire trahison envers Linares. Il avait voulu rendre au peuple sa liberté et il avait accompli sa promesse : c'est là son grand mérite. Il fut prudent, avisé, circonspect, et ces qualités, quelque étrange que cela paraisse, précipitèrent sa chute. On les prit pour de la faiblesse, alors qu'on semblait avoir besoin du bras ferme, mais adroit, d'un conducteur de foules qui aurait été, en même temps, un homme d'État.

Page 1