I. — MELGAREJO
IvC chef, qui avec tant d'audace venait de se mettre au premier plan, n'avait aucune notion des fonctions de gouvernement. Il n'incarnait aucun principe de doctrine, et n'était soutenu par aucun homme ayant arboré un drapeau et gagné les sympathies populaires. On ignorait donc tout de ses projets et de ses intentions à l'égard des candidats à la présidence, même de Ballivian à qui l'unissaient de forts liens d'amitié et de reconnaissance. La seule chose qu'on pouvait affirmer, c'est qu'il avait fait une révolution ; mais pour qui ?
On le sut le lendemain même, quand on apprit la nomination, faite par Melgarejo, de don Mariano Donato Muñoz comme secrétaire général...
Les deux hommes se valaient.
Sorti du peuple, et élevé dans la discipline dissolvante de la caserne, la vie tout entière de Melgarejo n'était qu'un terrible tissu de trahisons et de félonies, toutes plus viles et détestables les unes que les autres. D'abord simple soldat, il obtint vite des grades et des distinctions par son courage aveugle et son audace cynique, considérés, alors, comme de grandes vertus militaires. Absolument dépourvu de toute culture, mais fortement musclé, grossier et endurci, il se fit connaître par ses coups de tête sous le gouvernement de Ballivian qui, craignant son caractère indiscipliné et son brutal ascendant sur la soldatesque, le gardait à son service, m.ais en le faisant changer continuellement de bataillon. Il ne pouvait, en effet, rester longtemps dans aucun d'eux sans commettre quelque sottise retentissante. Il parcourut ainsi les points les plus éloignés de la République, sans laisser
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nulle part le souvenir d'une seule bonne action. En 1857, ^^jà colonel, il se mit au service de Linares et, deux ans après, il le trahissait. Il fit de même avec Belzu et avec Aclia. Grand, brun et laissant pousser toute sa barbe, il avait des manières brusques et sans grâce. Tout son passé de misère et de basses fréquentations se trahissait dans le moindre de ses gestes, car tous accusaient la grossièreté, la stupidité populacière, une lamentable ignorance.
Son secrétaire général, don Donato Muñoz, avocat sans clientèle et habile dans l'art des intrigues, ne pouvait pas non plus invoquer un passé net de bassesses et d'humiliations. Peu d'années auparavant, en 1863, inculpé comme l'un des auteurs d'une sédition à Potosi, il protesta de sa fidéhté au gouvernement et à la personne d'Acha, avec une chaleur qu'il savait sans doute devoir amener plus tard le rouge de la honte sur son visage.
Dans les trente premiers jours qui suivirent son avènement, le nouveau chef du pouvoir publia deux décrets abolissant, l'un, la constitution de 1861, l'autre, supprimant les municipalités. Il centralisait ainsi dans ses mains, et soumettait à sa seule volonté, tous les services de l'administration.
Ces mesures suscitèrent des protestations et des révoltes ; mais Melgarejo était décidé à défendre sa proie. Il imposa à Cochabamba un emprunt forcé pour payer ses troupes et se mit en route pour La Paz, où il croyait ne pas trouver un milieu favorable à ses aspirations. Or, il y fut reçu sans hostilité par le peuple, mais avec une certaine réserve par la haute société. Melgarejo voulut s'attirer complètement la sympathie de la population en flattant son esprit particulier et ses coutumes locales. Il ordonna l'érection d'un monument à la révolution du 16 juillet 1809 et rendit au peuple « la liberté de ses carnavals, qu'un ordre municipal avait défendus comme indignes d'un pays éclairé ». De plus, il organisa dans le Palais des réunions et des fêtes, où il convia les personnages les plus distingués de la ville. Il lui arriva, plus d'une fois, se trouvant en état d'ébriété, de répondre à ses invités de la façon la plus grossière et la plus méprisante.
Pendant ce temps, il se produisit à Cochabamba, à Sucre et à Potosi, des séditions armées, qui furent comprimées par les troupes, commandées, en partie, par le colonel Morales. Craignant des complications plus sérieuses, Melgarejo partit de La Paz, le 6 mars, pour se rendre dans ces villes, après avoir laissé le commandement de l'armée nationale à don Casto Arguedas. A son arrivée à Oruro, il apprit, non sans émoi, que La Paz s'était soulevée
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en proclamant le nom deBelzu, et qu'elle se préparait à la défense sous la direction du chef populaire.
} Belzu était usé au physique et au moral. Sa fortune, dissipée dans ses voyages en Europe et ses séjours à l'étranger, il revenait au pays, assoiffé d'honneurs et de richesses, et convaincu qu'il était nécessaire de prendre des mesures d'une extrême violence pour extirper ce qu'il appelait la corruption publique et qui n'était, en réalité, que le manque de préoccupations morales et les conséquences de l'ignorance épouvantable de gens sans éducation et sans culture.
Belzu était à La Paz, le 22 mars. Dès qu'il le sut, Melgarejo, sans donner de repos à ses soldats, leur ordonna de retourner à l'endroit d'où ils étaient partis.
La route était longue, mais peu pénible pour ces hommes accoutumés à parcourir sans cesse le vaste territoire de la République. Chacun d'eux portait dans son sac quelques morceaux de viande desséchée (charqui) et des pommes de terre cuites en gelée (chuño) ; à leur côté pendait le bidon, plein d'eau ou de liqueur, et ils marchaient les pieds nus dans des sandales, le pantalon retroussé jusqu'au genou, et la couchette blanche autour de la ceinture. Les grands chefs et les officiers montaient de petites bêtes, prises de force aux Indiens, et personne, pas même le général en chef, n'avait une tente de campagne pour se garantir de la fraîcheur de la nuit, ou même un simple lit pliant. Le chemin à parcourir était désert, car les Indiens avaient transporté leurs denrées à la ville pour les offrir au chef révolutionnaire, et l'on dut vivre" du contenu des sacs et des besaces.
A l'aube du 24, les troupes de Melgarejo arrivèrent sur la hauteur qui domine la ville dans laquelle, faute d'armes et de matériel de défense, on élevait des barricades, on creusait des fossés et les gens se préparaient au combat, qui semblait devoir être furieux et acharné. Melgarejo et Campero s'avançaient à la tête de leurs troupes. Ce dernier écoutait son chef qui se plaignait des gens de La Paz et montrait sa prévention contre le lieutenantcolonel Cortes, qu'il accusait d'avoir été l'un des premiers à acclamer Belzu. A cet instant, des tirailleurs ennemis se montrèrent au sommet de la hauteur, tirèrent quelques coups de fusil et disparurent dans le bas du vallon, occupé par la ville. En même temps, plusieurs individus, échappés de la place, vinrent se joindre aux forces de Melgarejo. Parmi eux se trouvait précisément le colonel en question. A sa vue. Melgarejo arma son revolver
et s'élança vers lui en proférant des phrases de menace grossière. Cortes courut à son agresseur et l'empêcha de se servir de son arme. Bn même temps, d'une voix troublée par la frayeur, il demandait grâce pour sa vie et essayait de justifier sa conduite.
« Voyons, fusiliers, tuez-le cheval et tout ! » Cet ordre cruel fut exécuté à l'instant, et le colonel tomba le crâne brisé à coups de crosse. En sacrifiant l'un de ses meilleurs amis, Melgarejo avait espéré mettre fin à la désertion de ses soldats, mécontents de combattre contre Belzu.
Immédiatement, l'assaut de la ville commença et ce fut un échec pour Melgarejo. Ses soldats se battaient sans conviction et même avec répugnance. Ils ne tardèrent pas à se replier en abandonnant leur chef.
Alors Melgarejo, considérant sa cause comme perdue, voulut mettre fin à son existence. Campero l'en dissuada et lui donna le conseil de tenter un nouvel effort, quelque désespéré qu'il parût. IMelgarejo se rendit à cet avis et, groupant autour de lui quelques lanciers, il se dirigea vers le Palais à travers la multitude qui célébrait avec une grande joie la victoire de son chef. Entré dans la place avec six cuirassiers, son apparition surprit tout le monde et, pendant quelques instants, on n'entendit que le bruit des pas de ses chevaux. Il pénétra dans le Palais, mit pied à terre et monta les marches qui conduisaient au salon. Belzu, muet d'étonnement, s'était avancé sur le perron au bras d'un haut personnage. Quand les deux chefs se trouvèrent en face, il y eut un moment de stupeur parmi les personnes de leur suite. Melgarejo tendit son bras armé d'un revolver et voulut tirer sur Belzu ; mais Campero le retint. Il s'ensuivit, entre les deux adversaires, un court échange de phrases. A ce moment, on entendit une détonation et l'on vit Belzu, mortellement blessé, tomber dans les bras de l'un de ses suivants.
La terreur paralysa les uns et mit les autres en fuite. Alors, Melgarejo s'avança vers la fenêtre et, paraissant au balcon, adressa ces mots à la foule qui continuait à acclamer le vainqueur :
« Belzu est mort ! Eh bien, qui vive, maintenant ? »
Et la multitude, subjuguée, vaincue, répondit avec crainte et admiration :
Vive Melgarejo !
On ne vit jamais un changement aussi complet et aussi immédiat dans la conscience des foules. Aussitôt, Melgarejo fut entouré par ceux qui
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l'avaient abandonné quelques instants auparavant, et avec eux il se mit à parcourir à cheval toute la ville, toujours suivi des acclamations de la multitude. Il ne rentra au Palais que le soir. Près de la tombée de la nuit, Juana- Manuela Gorriti, la veuve de Belzu, vint réclamer le corps de son mari qui lui fut remis, dépouillé de ses bijoux et des meilleures parties de ses vêtements.
Comme unique moyen de vaincre la résistance des habitants de La Paz et d'assurer la stabilité du pouvoir, son secrétaire général lui conseilla de constituer un cabinet avec des éléments complètement dévoués à sa personne.
lyC conseil était mauvais. On s'attendait à le voir s'entourer des meilleurs hommes politiques du pays, et la déception fut grande quand on apprit qu'il choisissait comme conseillers des individus qui avaient toujours donné des preuves d'un profond égoïsme, comme José Oblitas et Donato Muñoz, Aussi le vide continua-t-il à se faire autour de lui.
Pour se consoler de cet isolement, Melgarejo convertit sa résidence en un lieu de plaisir facile où l'on mena une véritable vie de débauche. Sa liaison avec dona Juana Sánchez et les orgies que leur couple infâme présidait dans le Palais, mirent le comble à l'horreur et à l'indignation des honnêtes gens.
En attendant, les fonds diminuaient dans les caisses nationales et il n'y avait pas de quoi subvenir aux frais des services publics ; mais, ce qui préoccupait le plus Melgarejo, c'était de ne pas pouvoir payer les soldats, les meilleurs soutiens de sa cause, et cela le rendait inquiet. Dans sa profonde ignorance en matière de finances, il concevait les projets les plus insensés et noyait ses soucis dans l'ivresse et l'excès des plaisirs sensuels.
Un jour, qu'il était moins ivre que de coutume, il fit appeler le colonel Campero, devenu préfet de la ville, et, tous deux, se mirent à causer et à boire, A ce moment, un aide de camp annonça l'arrivée des ministres qui furent introduits, et l'un d'eux, Bustamente, exposa que le général Santa Cruz avait signé en Europe une proposition avantageuse pour exploiter les gisements de guano récemment découverts à Mejillones. « Les contrats... »
Melgarejo ne le laissa pas conclure. Les gisements, les contrats, etc., n'étaient que des rêves de docteurs abusés. Ce qu'il lui fallait tout de suite, c'était de l'argent pour payer ses troupes qui pouvaient, d'un moment à l'autre, mettre la ville à sac, et le seul moyen de les en empêcher était à la
portée de tout le monde, excepté de ses ministres. Il fallait faire la guerre au Pérou : des emprunts forcés fourniraient les fonds et Ton occuperait ainsi les soldats. Il fallut se résigner et accepter cette dernière résolution.
Le départ fut précipité, car on apprit que les départements du Sud venaient de se soulever contre Melgarejo, qui partit de La Paz, le 13 mai 1865, laissant Campero dans la ville.
La situation de ce dernier était difficile. Il n'3^ avait pas d'argent dans la caisse du département et les soldats n'avaient pas été payés depuis trois mois. De plus, le désir de venger Belzu avait grandi d'une manière terrible dans l'esprit des basses classes.
Le 16 mai, une délégation d'artisans vint demander à Campero l'autorisation de célébrer les obsèques de Belzu. La cérémonie se fit avec pompe et on prononça des discours menaçants contre l'assassin Melgarejo. N'étant pas assez fort pour les punir. Campero dut faire semblant de les ignorer.
Le nom que la foule invoquait de préférence était celui du colonel Casto Arguedas, alors sous-préfet du district. Arguedas, par sa situation officielle, ne pouvait se prêter à aucune manœuvre. Il voulut quitter la ville, après avoir averti le gouvernement ; mais, le 15 mai, la multitude assiégea la préfecture et proclama Arguedas commandant général du département.
Ce même jour. Melgarejo partit d'Oruro pour Potosi, où le mouvement contre son absurde pouvoir semblait prendre des proportions formidables, et ce ne fut que trois jours après qu'il apprit le soulèvement de La Paz. En arrivant à Potosi, on lui annonça qu'Oruro avait proclamé, comme La Paz, la constitution de 1861 et nommé comme chefs, le journaliste don Francisco Velasco et le docteur en droit Vasquez, les deux plus éminents personnages de la ville.
Melgarejo poursuivait sa route, s'adonnant de plus en plus à l'ivresse et commettant, outre les extravagances les plus étranges, des actes d'une immoralité inouïe. Il entra triomphalement à Potosi où il accorda un court repos à ses troupes ; mais son beau-frère, le colonel Rojas, témoin complaisant de ses infidélités à sa sœur, ne fut pas reçu à Cochabamba et dut revenir à Oruro. Les troupes révolutionnaires étaient parties de cette ville, le 8 juin, pour se joindre à celles de La Paz et constituer une force suffisante pour renverser la domination de Melgarejo. Ce résultat ne fut pas atteint, grâce aux dissentiments qui s'élevèrent entre les dirigeants des deux départements pour de futiles motifs d'amour-propre.
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Le 9 juillet, Arguedas fut élu, à l'unanimité, chef supérieur de la République et, le 10, il lança son premier décret, convoquant le peuple aux élections.
En août, Cochabamba se souleva de nouveau contre l'usurpateur, et la République se trouva ainsi tout entière debout contre le soldat qui, en présence de la répulsion du pays et le désarroi des siens, semblait acquérir plus d'audace et un désir plus ardent de commander.
Melgarejo se hâta d'accourir à Cochabamba et, en deux jours, il franchit avec ses troupes les i6o kilomètres qui le séparaient de la ville rebelle. S'il mit tant d'empressement à venir étouffer cette révolte, c'est qu'il tirait de Cochabamba le seul aliment que consommaient ses soldats, admirables de sobriété et de résignation : le maïs grillé.
Mais il n'eut pas besoin de forcer la place. Les révolutionnaires de la région avaient abandonné leurs foyers pour aller grossir les rangs des insurgés de Sucre et de Potosi, dont les chefs, pour des motifs identiques à ceux de La Paz, étaient loin de s'entendre. Ils voulaient tous jouer le premier rôle, ambitionnant le titre de chef supérieur de la Révolution du Nord, comme Arguedas l'était de la Révolution du Sud. Aussi, quand Melgarejo se présenta, on n'eut plus à adopter, en fait de tactique, que celle de montrer les talons et de se faire battre comme le firent à Letanías, le 24 décembre, Arguedas et les siens. Après avoir erré sur les plateaux, sans plan ni entente, il vint échouer tristement à quelques kilomètres de la ville.
C'est ainsi que Melgarejo affermit son pouvoir, grâce à l'ambition et à l'incompétence de ses adversaires. Tout le monde se soumit au vainqueur, et les meilleurs éléments du pays s'empressèrent de lui offrir leurs services, de sorte qu'il crut pouvoir disposer à son gré du pays. La presse, qui l'avait combattu, se mit à louer ses extravagances même.
Mais il eut le tort de ne pas tenir compte du sentiment de pudeur et de délicatesse des femmes, qui refusaient énergiquement d'entrer en contact avec dona Juana Sánchez, cette fille qui s'était emparée du cœur et des sens de Melgarejo au détriment de l'épouse légitime, abandonnée et vivant dans le mépris et la misère. Il conçut, pour les réduire, un plan diabolique : du jour au lendemain, il fit arrêter, sous prétexte de complot, leurs parents les plus proches et les plus respectables, les destinant à Téchafaud. Les prières, les suppliques ne purent apaiser la colère simulée de Melgarejo, et
les dames durent vaincre leur répugnance et venir demander à doña Juana d'intercéder pour les condamnés.
C'est alors que don Juan Ramón Muñoz Cabrera publia son livre : La Guerre de quinze ans. Cet ouvrage, qui aurait pu servir à éclairer la conscience publique, passa inaperçu des dirigeants et de leur indigne maître. Comme tous les despotes, Melgarejo méprisait les hommes intelligents, n'ayant d'admiration que pour la soldatesque, ignorante et dégradée, à laquelle il rendait le culte de la force brutale.
Le pays était donc tombé entre les mains d'un barbare, et il allait bientôt supporter les conséquences de sa complicité ou de son impuissance. Ce fut, en effet, le moment que mirent à profit les pays voisins pour élargir leur territoire aux dépens de la Bolivie.
Le Chili et le Brésil, qui connaissaient bien la vanité et l'ignorance de notre homme, accréditèrent auprès de lui des missions spéciales, chargées d'examiner les questions de frontières restées en suspens.
La mission du Chili se composait du ministre Vergara Albano et du secrétaire Walker Martinez, deux hommes très versés dans l'art de séduire et de tromper. Le secrétaire devint le favori de Melgarejo, et le ministre le nomma général de division de l'armée du Chili. Ils l'amenèrent, par leurs flatteries, à lui faire signer le traité du lo août 1866, qui fixa une frontière assez imprécise entre les deux pays et disposa que les produits, découverts et exploités dans la zone comprise, entre le 23^ et le 25^ degré de latitude, seraient la propriété commune des deux Républiques. C'était, selon un autre diplomate chilien, « la dernière expression de l'absurde ».
Les démarches de Lopez Netto, le plénipotentiaire brésilien, ne furent ni plus difficiles ni moins fructueuses. Cet ambassadeur se présenta avec tout le faste dont s'entourent d'ordinaire les plénipotentiaires portugais, remplissant d'étonnement et de stupeur le peuple misérable et même les petits personnages, sortis des basses classes et n'ayant presque aucune idée du luxe et de la vie large.
Des titres sonores et de brillantes décorations pour Melgarejo, de riches joyaux pour sa concubine, disposèrent tous les esprits en faveur de ces agents magnifiques qui, en peu de jours, enlevèrent un traité accordant au Brésil tout ce qu'il demandait. Les limites de la Bolivie étaient reportées du cours moyen du Madera à sa source, et elles l'auraient été plus au sud, si les prétentions des Portugais ne s'étaient arrêtées au confluent du Béni.
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Pero Neto considéra qu'il fallait consolider sa conquête par un vote solennel des Chambres. Il montra donc à Melgarejo la nécessité de réunir un Congrès qui approuverait le traité convenu et donnerait un caractère légal à ses actes antérieurs. Des élections eurent lieu, sans aucune garantie, et l'Assemblée, qui en sortit, rédigea une nouvelle constitution provisoire, accordant au Grand Chef de Décembre, «le Capitaine du Siècle », « le Brave Guerrier des Andes», les pouvoirs nécessaires pour aplanir les difficultés avec les pays limitrophes.
Melgarejo, satisfait, voulut fêter de si grands triomphes et donna un festin où furent conviés les représentants de la nation, les chefs de l'armée, les diplomates et des personnages d'un rang élevé. A l'heure des toasts, un député crut devoir louer la nouvelle charte politique votée par le Congrès et à laquelle l'illustre Melgarejo saurait conformer tous ses actes.
La réponse catégorique et brutale du soldat, ivre et cynique, ne se fit pas attendre :
« Que le docteur qui vient de parler sache, dit-il, en montrant successivement les deux poches de son pantalon, et que tous les honorables députés sachent aussi, que j'ai mis dans cette poche la constitution de 1861, qui était excellente, et que je mettrai dans cette autre celle de 1868, qui est meilleure, de l'avis de messieurs les docteurs, et que personne que moi ne gouverne en Bolivie !... »
Cela, tout le monde le devinait aux actes de vandalisme et aux crimes que commettaient impunément les favoris du tyran. Il ne manquait pas, cependant, de patriotes assez fous pour oser lever l'étendard de la révolte, aussitôt rougi par le sang de généreuses victimes.
L'un des premiers à se soulever fut le docteur Mariano Reyes Cardona, de Sucre, qui, dans le dernier Congrès, s'était brillamment dressé contre les ambitions démesurées du Brésil. Le messager qui apporta cette nouvelle à Melgarejo, le soldat Hilarión Daza, franchit les 688 kilomètres, qui séparent Sucre de La Paz, en trente-six heures, par des chemins inondés par les pluies persistantes de l'hiver, et à dos d'animal.
Melgarejo chargea le ministre de la guerre, le général Rojas, son beaufrère, d'étoufíer ce mouvement. Trois jours après, une autre estaffette apportait la nouvelle que Cochabamba se soulevait aussi, proclamant, comme Sucre, la présidence de don Lucas Mendoza de la Tapia et la constitution de 1861. Les autorités principales de cette ville s'étaient enfuies à
Tarata, petit village, élevé au rang de ville par un décret du 5 septembre 1866, en honneur de Melgarejo, dont il était le lieu de naissance.
Alors Melgarejo partit de La Paz à la tête de ses troupes ; mais il apprit en route que les soulèvements de Sucre, de Potosi et de Cochabamba avaient été vaincus. Cependant, il poursuivit sa marche pour visiter son village, à seule fin de se rassasier de chicha (boisson de maïs fermentée), spécialité de la région qu'il préférait.
Le 31 janvier de cette même année. Melgarejo était de retour à La Paz et trois jours après il faisait fusiller un pauvre fou, échappé de l'hôpital, pour avoir jeté deux pierres sur le président et sur sa suite. L'acte de ce dément transformé en tentative d'assassinat fit supprimer toutes les garanties individuelles. Le gouvernement assuma la dictature.
Ce fut le commencement d'une série de crimes abominables et scandaleux et, en peu de temps, on put compter par centaines les victimes de ce régime de corruption et d'ignorance.
Le jour de Pâques tomba cette année le 28 mars, jour anniversaire de la naissance de Melgarejo, qui voulut fêter cette coïncidence par des réceptions et un banquet. Le troisième jour de cette ignoble orgie, un de ses aides de camp, le chilien Santiago Bascunan, fut assassiné par ordre du général Sánchez. En apprenant le fait, le ministre du Chili, don Ramon Sotomayor Valdes, homme de beaucoup de talent et témoin oculaire de la plus grande partie des événements de cette époque de luttes, courut au Palais réclamer contre ce crime.
Tous ces forfaits, couverts par les représentants mêmes de l'Église, jetèrent la terreur et la confusion dans le pays ; mais personne n'avait le courage de se révolter. Les opprimés s'enfuirent du pays ; la correspondance privée était violée ; tout moyen de répandre des idées de révolte était supprimé ; la prison, l'exil, la mort même, étaient décrétés au moindre soupçon.
Cependant, il y eut parfois des hommes de courage qui conseillèrent à Melgarejo d'adoucir les plans de son système politique et d'user de plus de modération dans ses plaisirs. A cela il répondait : « Laissez-moi jouir, puisque j'en ai l'occasion maintenant. »
Jouir était sa préoccupation dominante, à laquelle il sacrifiait les deniers publics ; mais, souvent, les caisses étaient vides et, pour les remplir, il fallait recourir à mille expédients.
¿£5 CHEFS BARBARES
On lui suggéra l'idée de vendre les communaux détenus par les Indiens. Il l'accueillit volontiers, car elle lui permettait de satisfaire, plus que ses propres intérêts, ceux de ses favoris, de sa concubine et de sa propre famille. Jusqu'alors, les Indiens n'avaient inspiré aucune pitié ni reçu aucun soin de la part des pouvoirs publics. L'unique gouvernement qui publia quelques décrets en faveur de cette race, fut celui du Libérateur. Il leur restitua leurs terres et leur accorda certains privilèges, qui restèrent lettre morte. Et l'Indien, assujetti à la tyrannie du patron, vivait misérablement, esclave et exploité sans merci. Le pongo (indien qui sert de domestique) servait à tout et était un objet de risée.
On distribua donc les terrains appartenant aux Indiens, sous prétexte de les mettre dans des mains plus actives et plus entreprenantes. Cette spoliation eut lieu au milieu des pleurs et du désespoir d'une race, soumise à des hécatombes barbares et impitoyables, qu'il serait triste et répugnant de décrire. Qu'il suffise de savoir que les victimes immolées furent plus de deux mille dans la seule région de Taraco et qu'il y eut des propriétaires, comme dona Juana Sánchez, qui entrèrent en possession de quatre-vingts fermes très étendues, ou, comme le général Antezana, qui s'empara de plus de cent lieues de terrain, situé sur les bords fertiles du Titicaca.
Le 28 décembre, jour anniversaire de la prise du pouvoir par ]^.Ielgarejo, la fête revêtit une importance particulière, parce qu'on avait déjoué une terrible conspiration tramée par le colonel Agustin ^Morales. On crut que Melgarejo avait affirmé définitivement son pouvoir, et beaucoup d'hommes pohtiques, qui s'étaient tenus à l'écart, se rallièrent à son gouvernement, comme le général Agreda, Ballivian, don Ricardo Bustamente, Jorge Oblitas et d'autres. On appela Melgarejo « l'Homme nécessaire de la Bolivie », et l'on disait qu'en cinq ans d'administration, il avait changé la face de la RépubHque...
Le grossier soldat acceptait ces éloges intéressés comme un acte de justice. Il cro^-ait sincèrement avoir bien mérité de la patrie et, pour en donner une nouvelle preuve, il ordonna la continuation d'une rue et fit ouvrir un passage dans une colline de La Paz qui reliait la ville aux plaines de Potopoto, aujourd'hui IVIiraflores, travaux insinués par certain ministre.
Vers le milieu de l'année 1870, Melgarejo se rendit à Oruro pour ouvrir une Assemblée qu'il avait convoquée. Quelques jeunes gens en profitèrent pour attaquer une caserne et la prendre ; mais cette tentative n'eut pas
d'autre résultat. Peu après, on mit en circulation un manifeste du docteur Lucas Mendoza de la Tapia, excitant l'opinion contre le gouvernement brutal et autoritaire du dictateur et invoquant le règne de la Constitution. A la fin de cette année, on apprit que cette protestation de la Tapia avait déterminé le soulèv'ement de Potosi, dirigé par le général Rendon.
Les dirigeants accueillirent cette nouvelle avec inquiétude ; mais ils cachèrent leur trouble à l'aide de phrases d'un burlesque exagéré. Il n'y avait de réellement regrettable, disaient-ils, que l'accident arrivé au Grand Capitaine, qui avait eu le pied fracturé par une ruade de son cheval à Oruro ; mais, à cette date, les cruelles douleurs avaient disparu et il se préparait à châtier en personne les séditieux qui, à son nom, s'enfuiraient épouvantés.
Le 3 novembre, INIelgarejo partit pour Potosi avec ses troupes et, à peine s'était-il éloigné de la ville, que le lieutenant-colonel Hilarión Daza, commandant le fameux 3^ bataillon, et l'un de ses partisans les plus dévoués, qui avait reçu la garde de la capitale, se laissa acheter pour la somme de 10.000 pesos, fournis par une souscription entre la jeunesse des meilleures familles de La Paz. En se vendant ainsi, cet officier ne montra pas l'élan généreux de l'homme qui met les moyens dont il dispose au service de son pays, mais la grossière ambition de l'égoïste pour qui rien n'est sacré, quand il s'agit d'argent.
En même temps, les journaux indépendants, réduits au silence depuis six ans, réapparaissaient, publiant des articles pleins de haine contre l'infâme tyrannie qu'ils désiraient ardemment renverser.
La révolution éclata, presque unanimement, le 24 novembre, et, le 25, Morales fut reçu dans la ville et acclamé avec enthousiasme. Le 26, on le nomma chef supérieur de la Révolution avec le docteur Casimiro Corral pour secrétaire. Les deux hommes s'occupèrent aussitôt d'organiser des troupes sur la base du 3<^ bataillon et de les armer avec les fusils que Morales avait apportés du Pérou. Dans des réunions en plein air, on prononça des discours très violents contre Melgarejo et on se livra à toutes sortes de démonstrations patriotiques, au chant de l'hymne national, et en acclamant les effigies de Bolivar et de Sucre.
C'est alors qu'arriva la terrible nouvelle de la sanglante défaite des révolutionnaires de Potosi. Le 28 novembre. Melgarejo avait donné l'assaut à la fameuse ville des trésors, où les soldats du tyran se livrèrent avec fureur au pillage pendant vingt-quatre heures, après avoir massacré plus de 400 hommes.
LES CHEFS BARDARES
Cette nouvelle ne fit qu'exciter l'ardeur des citoyens et les décider à en finir, une fois pour toutes, avec la tyrannie barbare, ou à s'ensevelir sous les décombres de la malheureuse capitale.
Melgarejo connaissait le caractère de la ville et, sans se faire de grandes illusions, il ordonna le départ immédiat de son armée. La marche fut rude pour tous. Melgarejo, encore mal guéri de son pied, voyait de tous les côtés se fermer l'horizon de ses plaisirs. La plupart de ses amis l'avaient abandonné et il ne comptait que sur la loyauté ferme et désintéressée de ses soldats et de son secrétaire Muñoz. Les autres villes, Oruro, Sucre, Cochabamba et la lointaine Santa Cruz, s'étaient unies à ses ennemis, et maintenant il restait seul, seul avec ses fidèles soldats, en face de la nation debout, qui le répudiait implacablement. Et alors, accablé de douleur et d'inquiétude, il sentit peser sur lui la réprobation nationale et, avec plus d'intensité encore, l'ignorance de ce qu'était devenue la femme qu'il idolâtrait...
Le matin du 15 janvier 1871, les troupes présidentielles arrivèrent sur la crête des coteaux qui dominent la ville, fatiguées et abattues par les 600 kilomètres qu'elles venaient de parcourir. Leur chef, amaigri et vieilli, marchait presque toujours muet et le visage contracté par un pli de douleur. En arrivant au faîte, il avança seul et se mit à contempler la ville ; puis, appelant quelques-uns de ses officiers et de ses soldats les plus fidèles, il leur recommanda, les larmes aux yeux, de faire tout leur possible pour amener dona Juana dans ses bras.
Le choc fut brutal et passionné des deux côtés, bien que, tout d'abord, on s'aperçût que les soldats du terrible général n'attaquaient pas avec leur décision et leur héroïsme accoutumés. Les gens de La Paz se défendaient avec plus de bravoure, de sorte que le combat dégénéra en un carnage cruel et impitoyable, bientôt accru par l'horreur de l'incendie, qu'on dut allumer pour déloger des maisons les soldats du gouvernement.
Vers huit heures du soir. Melgarejo s'enfuit, accompagné de la plupart de ses partisans et de ses principaux officiers. Il fuyait sans avoir pu rien apprendre au sujet de dona Juana Sánchez, emportant dans son cœur le chagrin et la haine. Les fuyards furent poursuivis par les Indiens, imprudemment appelés au secours de la ville par les révolutionnaires, et fort peu d'entre eux purent atteindre la frontière du Pérou. Ainsi, les Indiens, dépossédés de leurs terres et injustement maltraités, se vengèrent de ceux qui leur avaient ôté la seule chose qui donne du prix à la vie...
HISTOIRE GÉyÉRALE DE LA BOLIVIE
De cette manière finit aussi ce président sans culture, dont les exploits, les crimes et les excès dépassèrent tout ce que l'esprit peut imaginer d'incroyable, d'énorme, de chaotique : scènes sanglantes, massacres, orgies, folles ivresses, qui eurent pour théâtre une nation, et dont les acteurs furent des militaires aux uniformes chamarrés d'or, des magistrats, des moines, des courtisanes, des entremetteurs et même des diplomates...