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I. Compagnie des Nitres et Chemins de fer d'Antofagasta

LA GUERRE INJUSTE

culée et méthodique. Faute de lignes télégraphiques, une nouvelle importante mettait quinze ou vingt jours pour parvenir à l'extérieur : c'est donc avant d'avoir reçu la confirmation de la rupture des relations entre les deux pays, que le Chili fit occuper le littoral bolivien.

Le Pérou vit clairement l'intention du Chili de s'emparer, à tout prix et sans aucune considération, des régions riches en substances fertilisantes, tandis que les Boliviens, éloignés de la mer, ignoraient ces richesses ou s'en désintéressaient. La politique agressive du Chili attira l'attention de quelques hommes prévoyants et sages, et de là sortit le pacte défensif signé par les deux pays en 1873.

Le 20 février, le gouvernement de la Bolivie, ignorant encore le débarquement des troupes chiliennes à Antofagasta, s'adressait à celui du Chili pour lui dénoncer la conduite précipitée de son représentant diplomatique, dans l'espoir que tout finirait par s'arranger à l'amiable.

La réponse du Chili fut sa déclaration de guerre.

C'était le temps du carnaval, et le « Satrape indigène » qui gouvernait la Bolivie se livrait à ses plaisirs vulgaires, quand arriva la nouvelle de l'occupation d' Antofagasta. Pour ne pas troubler les fêtes, il ne la communiqua à personne, pas même à ses intimes, et ce ne fut qu'après plusieurs jours d'orgie et de libertinage qu'éclata l'indignation comique que simulait le soudard hypocrite et grossier, s'exhalant en menaces d'extermination contre la nation perfide qui envahissait le sol de la patrie.

Daza se reposait et s'amusait quand tout semblait conspirer pour abattre la foi de la nation dans la justice de sa cause : le trésor public vide d'argent, l'armée manquant absolument d'armes modernes et d'équipements, et pour comble de malheur, le spectre de la faim dévastant les villes où les gens mouraient de consomption....

Et la Bolivie, épuisée et toute saignante, fit la guerre pour sauvegarder son prestige et son honneur national.

Les Chiliens débarquèrent donc à Antofagasta le 14 février. Deux jours après, Caracoles et Meguillones étaient occupés sans résistance. Il n'en fut pas de même à Calama, où une poignée de soldats, cent trente-cinq en tout, sous la conduite d'un civil, le docteur Ladislas Cabrera, avait pris la résolution d'arrêter la marche triomphale de l'orgueilleux envahisseur.

La guerre étant commencée, le Pérou, fidèle à sa parole, se mit noblement et héroïquement du côté de la Bolivie, après avoir épuisé tous les moyens

de conciliation entre les belligérants. Le Chili, quise croyait sûr de l'emporter par les armes, repoussa toutes ses tentatives.

La situation des pays alliés était difiicile. L'armée de la Bolivie comptait à peine 2.232 hommes et celle du Pérou, 6.000, répartis entre Iquique et Lima. Dans les premiers moments, la Bolivie put réunir jusqu'à 4.500 hommes, la plupart sans armes, et le Pérou 8.000.

Le Chili se présentait dans la lutte dans de meilleures conditions. Il comptait, le 2 avril 1879, 13.000 hommes et pouvait disposer d'un égal nombre d'autres, qui furent mis en ligne dès le commencement de la guerre, ce qui rendit sa supériorité énorme, non seulement en hommes, mais aussi en matériel de guerre.

Cela, où ne le savait pas en Bolivie, et nous croyons qu'on ne le savait pas davantage au Pérou. La diplomatie de ces pays se préoccupait de surveiller strictement les proscrits politiques et de demander, à l'occasion, leur extradition ou, au moins, leur éloignement des frontières. Le reste ne l'intéressait pas.

Cette ignorance berçait le peuple bolivien dans des rêves de victoire. Tous croyaient au triomphe final. On comptait sur la valeur surhumaine du soldat bolivien et, surtout, sur le i^"" bataillon Colorados, invincible dans les guerres civiles. Daza fit annoncer qu'il allait se mettre à la tête de l'armée, et l'on crut que sa présence seule suppléerait aux coimaissances techniques, qu'ignorait complètement le général.

Daza donna une loi d'amnistie générale, et les proscrits se hâtèrent d'accourir pour activer l'enrôlement volontaire de leurs partisans.

La concentration des troupes se fit à La Paz et l'armée partit de cette ville, le 17 avril. Le 30, elle entrait à Tacna, au milieu de l'enthousiasme des Péruviens, convaincus aussi de la victoire finale. Elle arrivait presque sans armes et sans bagages et, alors, commença cette vie monotone, inactive et énervante, où les fêtes et les banquets se succédèrent presque journellement.

Au milieu de cette effervescence, on recevait tous les jours des nouvelles des prouesses légendaires du Huáscar, le bateau fantôme, commandé par Grau, et qui, en moins de six mois de courses, avait terrifié les populations côtières du Chili. Chaque nouvelle du prodigieux bateau était acclamée et célébrée par des fêtes où l'on n'épargnait pas l'alcool ni les discours enflammés de patriotisme. Les présidents du Pérou et de la Bolivie, établis dans

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cette ville, se rendaient des visites de pure courtoisie, avec un apparat civil et militaire qui constituait une des principales distractions des habitants de Tacna et d' Arica.

Cette vie durait depuis six mois et l'énervement était général, quand arriva, enfin, l'armement demandé aux États-Unis, qui permit de distribuer des armes à presque tous les soldats.

Mais les maladies infectieuses causaient déjà des ravages parmi les troupes oisives et en proie à la nostalgie, et, alors, se produisit fatalement ce que l'on attendait : les hommes se mirent à déserter, abandonnant leur poste d'honneur.

Le mécontentement des troupes se traduisit en public par des murmures contre les directeurs de la guerre et, en particulier, contre Daza. Elles étaient convaincues que le président ne s'intéressait qu'à son bien-être personnel. En Bolivie, même, on jugeait nécessaire de le destituer. Ces mouvements de protestation étaient, disait-on, provoqués par les partisans de la paix à tout prix avec le Chili, et on enleva au Pérou son port d' Arica pour empêcher sa trahison et gagner l'estime du pays et de l'étranger.

Les Péruviens ne négligèrent pas ces manèges et la défiance régna entre les alliés, de sorte que les rapports entre les soldats des deux nations devinrent d'une fragilité peu enviable.

Sur ces entrefaites, on apprit que le Huáscar avait été pris par l'escadre chilienne et que des troupes nombreuses avaient été débarquées sur la côte péruvienne. On s'aperçut, aussi, avec épouvante, que les ennemis s'étaient préparés à la guerre depuis longtemps, tandis que rien n'avait été prévu du côté des alliés. Toute la phraséologie des chefs ne put relever le courage abattu des soldats, qui étaient restés sans combattre, alors que la mer était ouverte et libre pour les Chiliens qui pouvaient débarquer des troupes sur le point stratégique qui leur convenait, sans trouver presque de résistance.

C'est ce qu'ils firent, le 2 novembre, à Pisagua.

Ce port démantelé était défendu par les deux bataillons Victoria et Independencia, et une petite colonne péruvienne de 200 hommes, formant un total de 900 combattants. Cette poignée de soldats, retranchée dans les rochers de la côte, lutta avec ténacité, tout le jour, contre toute l'escadre chilienne et les dix mille hommes de troupes qu'elle amenait, ne cédant le champ de bataille qu'après avoir vu tomber la moitié de son effectif.

Le découragement des alliés devint plus grand quand ils apprirent que

les Chiliens avaient débarqué 12.000 hommes à Pisagua. Néanmoins, on résolut de marcher à leur rencontre pour leur offrir le combat. Le 8 novembre, Daza se mit en mouvement à la tête de 2.350 soldats, satisfaits de secouer l'oisiveté et la monotonie de la vie de Tacna, mais en proie aux ravages de l'alcool, de la chaleur et bientôt des privations.

Le 13 novembre, la colonne arriva, enfin, au col de Camarones dans un état de démoralisation lamentable. Elle n'alla pas plus loin. Le président du Pérou, Prado, mis au courant par Daza de l'état sanitaire et de l'esprit des troupes, lui répondit de reculer, si tel était son a\'is.

Et la retraite se fit, malgré l'opposition de quelques chefs, comme le colonel Eliodoro Camacho. On avait la conviction douloureuse que quelque chose de terrible et d'anormal avait conseillé à Daza de procéder ainsi. C'était le commencement de la catastrophe finale.

Le 18 novembre, les troupes boliviennes entrèrent dans Arica, accueillies par des démonstrations franchement hostiles. On avait répandu la nouvelle que les Boliviens, d'accord avec le Chili, avaient décidé de prendre Tacna et Arica, de s'emparer de ces territoires pour avoir une issue dans le Pacifique et de rompre l'alliance avec le Pérou.

Daza était resté à Camarones avec la légion hoUvienne, désirant éviter les huées des alliés à Arica et retourner ensuite en Bolivie pour raffermir son gouvernement.

Le 21 novembre, arriva au campement la terrible nouvelle que la division alliée avait été détruite sur les coteaux de San Francisco y Dolores, dans une triste et lamentable action où manqua, surtout, une idée directrice. Officiers et soldats furent d'accord pour condamner sans réserves l'attitude de Daza à Camarones.

Le 23 novembre. Daza entra dans Tacna et fut mal accueilli. Le 27 eut lieu l'affaire de Tarapaca, où les vaincus de San Francisco infligèrent à l'ennemi une défaite, qui n'eut pas d'autre conséquence que de jeter un peu d'éclat sur cette campagne désastreuse.

Pendant ce temps, l'excitation du Pérou et de la Bolivie contre les présidents Prado et Daza prit des proportions énormes. On les accusait d'être la cause des désastres des armées alliées par leur incapacité, leur pusillanimité et leur manque de patriotisme noble et élevé.

On accusait surtout Daza de trahison, car tout le monde croyait qu'il s'était retiré à Camarones d'accord avec les Chiliens. On tint donc des

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réunions populaires dans le but manifeste de le déposer de la présidence.

Et Daza, exaspéré par ces nouvelles, ne songeait qu'à retourner en Bolivie pour essayer les canons Krupp, récemment arrivés, contre les ennemis de son gouvernement, et, dans sa fureur, il s'écriait : « La Bolivie verra ce que c'est qu'un tyran ! »

Il résolut donc de partir. La situation n'était d'ailleurs plus tenable. Prado était retourné à Lima, le laissant comme directeur suprême de la guerre ; mais les chefs péruviens, surtout le général Montero, ne faisaient aucun cas des dispositions prises par le président de la Bolivie et agissaient pour leur propre compte.

Prado venait d'être renversé à Lima par Pierola. Daza, voyant un danger dans cet exemple, se disposa à partir pour la Bolivie. Le 27 décembre, il se rendit à Arica pour prendre congé du général Montero. Il n'avait aucun soupçon se croyant sûr de son bataillon Colorados. Le soir, en allant prendre le train pour retourner à Tacna, il apprit avec stupeur, par un message de Montero lui-même, que l'armée en révolte s'était donné pour chef le colonel Eliodoro Camacho, sans rencontrer de résistance....

En même temps, la population de La Paz, révoltée par les abus et les insuccès de Daza, s'était soulevée, le 28 décembre, contre le conseil des ministres et avait formé un gouvernement provisoire. Ce gouvernement ne fut pas reconnu par les autres villes de la République, qui se prononcèrent presque à l'unanimité en faveur du général Campero.

Daza dut s'enfuir.

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