‹ Histoire générale de la Bolivie;Chapitre 23 sur 24 · I. — PRÉSIDENCE DE PACHECO · texte numérisé non relu

I. — PRÉSIDENCE DE PACHECO

Ivcs partisans de Pacheco qualifiaient leur chef d'homme nouveau, laissant entendre par là qu'il était indépendant des influences de son milieu. En réalité. Pacheco était nouveau dans la politique, dont il ne s'était occupé que peu de temps et sans grand éclat.

Tout son prestige lui venait de sa puissante situation industrielle et des grands capitaux qu'il avait su accumuler pendant des années d'exploitation minière, et qui le présentaient aux yeux des masses faméliques sous un aspect séducteur et irrésistible.

Pour diriger ces masses, il avait deux hommes qui savaient les mettre au service de leurs desseins secrets, quand il s'agissait de troubler l'ordre public ou de miner les institutions. Ces meneurs, Oblitas et Corral, habiles jongleurs politiques, jouissaient du triste privilège de sortir indemnes de toute situation, quelque compromise qu'elle fût.

Pacheco avait mis la main sur ces deux hommes, arborant avec eux l'étendard de la démocratie, qu'ils confondaient avec la démagogie, c'est-àdire le culte des bas-fonds de la populace, dont ils se montraient tous les trois de fervents admirateurs. Pacheco donna à ce culte l'aspect d'une tendance à la concorde, en amenant les partis à suspendre leurs querelles pour le bonheur de la patrie.

Ces idées vagues faisaient le fond de tous les documents publics et privés que produisait Pacheco. Quant au prestige du gouvernement, il se réduisait pour lui à des cérémonies militaires et civiles où les mandataires devaient faire acte de présence.

Le jour même de son investiture officielle, il lança des proclamations à l'armée et à la nation, où il promettait de gouverner en évitant le s^'-stème des classifications politiques ; mais il manquait des conditions morales et intellectuelles nécessaires pour les accomplir.

Né dans un village des environs de Potosi, en 1823, de parents pauvres, il s'était vu obligé de travailler rudement, de très bonne heure, pour vivre avec décence et honnêteté. Il crut que, de posséder de l'argent, c'était un titre plus que sufl^sant pour aspirer aux honneurs et aux prérogatives du pouvoir ; aussi négligea-t-il la réflexion et l'étude pour les soucis du lucre positif et immédiat. Vaniteux et vulgaire, autant qu'ambitieux, il offrait le t3*pe parfait du parvenu.

Comme son élévation suscitait la défiance du parti radical et du sien, malgré leur fusion, il voulut tout d'abord donner à ses actes un semblant d'impartialité. Il publia un décret d'amnistie générale et constitua son cabinet avec les hommes les plus influents des deux partis. Enfin, pour gagner l'armée qu'il voyait affiliée en majorité à la cause libérale, il lui fit des concessions qui minèrent sa moralité et sa discipline, déjà ébranlées.

Le Congrès de cette année, 1884, s'occupa principalement de la ratification du traité de paix avec le Chili, signé à Santiago par deux plénipotentiaires boliviens. Ce traité reportait les limites territoriales des deux pays du 23^ degré de latitude à l'embouchure du fleuve Loa, enlevant à la Boli\-ie tout son littoral. De plus, les produits des deux pa5^s devaient jouir de toutes les franchises, ce qui mettait la Bolivie dans l'entière dépendance économique du Chili.

Ce fut le seul acte important réalisé sous le gouvernement de Pacheco, signalé comme l'un des moins féconds dans l'histoire des peuples d'Amérique. Aussi ses messages présidentiels ne sont-ils que des documents sans valeur et d'un vide déconcertant.

L'administration de Pacheco eut pour résultat principal de donner, si c'était possible, plus d'activité aux agitations de la vie politique.

Le parti libéral ne pouvait pas se résigner à sa défaite et se livrait à une active propagande en vue des futures élections présidentielles. L'obstacle le plus sérieux qu'il rencontrait consistait dans l'apport considérable de son talent et de son influence que faisait Baptista au parti conserv^ateur.

La conception indéterminée des principes de doctrine favorisait la

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conduite flottante des adeptes qui allaient d'un groupe à l'autre, au gré de leurs convenances personnelles. Les journaux et les hommes de lettres ne donnaient pas de meilleures preuves de constance.

A ce moment, certains journaux ouvrirent leurs colonnes aux écrivains nationaux et étrangers dont les œuvres plaisaient le mieux à la partie cultivée de la population du pays ; mais la presse libérale et conserv^atrice n'avait guère d'autre objet que la polémique politique. Le parti conservateur trouva sa plus terrible arme d'attaque dans l'anathème d'hérésie jeté au parti libéral. Tout libéral qui ne suivait pas avec dévotion et d'une manière très ostensible toutes les cérémonies du culte, était réputé francmaçon. Les problèmes touchant l'immigration, les mines, l'industrie, le commerce, n'avaient d'intérêt pour personne.

L'agriculture se trouvait dans un état d'abaissement tel, que les produits du pays revenaient plus cher que ceux que l'on importait de l'étranger. Le change ne pouvait être, dans ces conditions, que très favorable au développement des industries et de l'émigration. Sur Londres, il se cotait à trente-deux pence et demi, ce qui donnait à la livre anglaise une valeur dérisoire en considération du change actuel. Malgré tout, le nombre des illettrés dépassant les 90 p. 100, les Boliviens ne se risquaient guère à voyager à l'étranger. Ceux qui le faisaient étaient regardés avec admiration, acquérant une influence souvent peu en rapport avec leur valeur personnelle.

Les chemins de fer étaient à peu près inconnus, et l'on n'employait comme moyens de locomotion que le cheval ou la mule et, exceptionnellement, les véhicules qui desservaient quelques centres importants. Les incidents de route, très fréquents, donnaient lieu à des scènes comiques, qui n'en faisaient pas oublier les désagréments, et, quand une troupe de comédiens ou un cirque se risquaient à venir au milieu des populations de l'intérieur, le public l'accueillait avec enthousiasme et payait avec usure les peines des imprésarios.

Pendant ce temps, les questions politiques ne cessaient pas d'être agitées. Le pacte conclu entre Pacheco et Arce, qui assurait à ce dernier la succession à la présidence de la République, devait s'accomplir. En 1887, Arce fut nommé ministre de Bolivie auprès des principales cours de l'Europe. Il en profita pour attirer sur lui, par son luxe et ses dépenses énormes, l'attention de ses compatriotes, tandis que la presse du gouvernement et

la sienne recommandaient la fusion des partis libéraux et conservateurs comme logique et convenant aux intérêts du pays.

En mai 1887, la candidature d'Arce fut posée. Il avait fait, disait-il dans une lettre adressée à ses amis, le sacrifice de renoncer à la présidence, en 1884, « sur les autels de la tranquillité publique »; il se présentait maintenant, résolu à lutter jusqu'au bout à la tête de son parti.

Mais la propagande de cette candidature ne se faisait pas seulement sur le terrain de la doctrine : on en revint aux distributions d'argent, et des agents secrets furent chargés de cette besogne.

Les libéraux n'avaient d'autre recours contre elle que l'appui de la loi, appliquée par le gouvernement, et les protestations de la presse. La campagne fut violente et honorablement soutenue par les journaux libéraux ; mais, devant les procédés déloyaux de ses adversaires, le chef du parti libéral demanda au président des garanties de neutralité dans les élections. Pacheco, conseillé par Baptista, répondit que ces garanties existaient et, qu'en appelant au gouvernement des hommes de tous les partis, il avait donné des preuves suffisantes de neutralité. Quant à la subornation, pratiquée dans tous les pays civilisés, c'était un acte privé qui échappait aux atteintes de la loi.

Devant une pareille réponse, les journaux libéraux se mirent à proclamer, presque ouvertement, le droit à la force comme moyen de modérer l'arbitraire des pouvoirs publics.

C'est sous cette impression que s'effectua la rentrée des Chambres de 1887, où devaient se préparer les élections présidentielles de l'année suivante. Pacheco lut son message qui, dans son insignifiance, passa aussi inaperçu que les autres.

Le désir de mettre en harmonie les aspirations des partis amena les deux candidats à avoir une entrevue dans le petit village de Paria, en février 1888. Ils convinrent qu'ils poursuivaient les mêmes buts et que leurs programmes étaient identiques ; mais leurs groupes voulaient le pouvoir, uniquement pour gouverner. Le général Camacho proposa alors le partage du pouvoir, et que lui et Arce gouverneraient chacun deux ans. Celui-ci repoussa cette proposition singulière, et la rupture se fit entre les deux chefs, qui se séparèrent d'un air presque menaçant.

Trois jours après, sous prétexte de prévenir le trouble de l'ordre annoncé par les libéraux, Pacheco partit pour La Paz.

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Ce déploiement d'énergie et l'attitude des partis coalisés finit par intimider les libéraux, qui décidèrent de s'abstenir aux élections en présence de la partialité et de la mauvaise foi du gouvernement.

lyes élections donnèrent 25.396 voix à Arce et 7.813 à Camacho. Le premier fut proclamé élu ; mais la majorité de l'opinion se crut frustrée dans ses désirs, et ce sentiment dégénéra en un dépit ardent chez le parti vaincu.

De véhémentes protestations s'élevèrent, et l'on se mit à mépriser le nouveau gouvernement dont le caractère inflexible n'était pas fait pour gagner l'affection et encore moins la confiance de ceux qui vivaient à l'écart de son influence.

Le gouvernement de Pacheco touchait à sa fin.

Le 6 août 1888 eut lieu la rentrée des Chambres, et Pacheco lut son dernier message, aussi vide de faits que les précédents, mais demandant toujours la réunion du Congrès tous les deux ans, qui, chez lui, était une louable obsession. Pacheco rentra dans l'ombre, satisfait de son rôle, mais avec la vague intuition de n'avoir rien fait pour relever le moral du pays.

n. — PRESIDENCE D ARCE

Dès les premières sessions du Congrès de 1888, les membres de la minorité cherchèrent à faire annuler l'élection présidentielle, faussée par la pression du gouvernement. Cette prétention fut repoussée et Arce, proclamé président de la République, reçut l'investiture le 13 août.

Son premier décret annonça qu'il conservait le cabinet du dernier président et, peu de jours après, en homme méthodique et laborieux, il fit connaître, par un avis officiel, l'emploi de son temps.

Le 8 septembre, le pouvoir exécutif dut, pour la première fois, figurer dans les cérémonies de la fête de Notre-Dame de la Guadalupe, patronne de la ville de Chuquisaca. Pendant la messe, au moment de l'élévation de l'hostie, on entendit des coups de feu, une véritable fusillade, sur la place et aux portes de la basilique.

Une confusion vraiment tragique s'ensuivit parmi les fidèles ; mais Arce parvint à sortir de la ville, déguisé en moine, et, le soir même, il arrivait à Cochabamba où il savait qu'il trouverait du secours. De là, il envoya

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ses instructions au reste de la République pour qu'on \ânt défendre l'ordre troublé.

Le mouvement révolutionnaire avait éclaté sans accord préalable. Les chefs ne semblaient pas avoir de plan bien arrêté, car, tandis que Camacho hésitait à se prononcer à La Paz, le sénateur Belisario Salinas, à Sucre, conférait continuellement avec le vice-président Baptista, réfugié dans une légation, qui lui faisait entrevoir mille complications diplomatiques pour les excès de la soldatesque. Celle-ci avait criblé de balles l'écusson et le drapeau du Chili et réclamait à grands cris « la tête d'Arce pour boire de la chicha dans son crâne ».

Pendant ce temps, Arce concentrait ses troupes à Oruro et battait les révolutionnaires dans les environs de Potosi. Le Congrès, sur une motion du représentant Valda, approuva l'exclusion de tous les députés libéraux qui avaient pris part à l'insurrection du 8 septembre.

Arce se montra dur et sans pitié. Il fit ñageller jusqu'à la mort plusieurs soldats et, sous prétexte de poursuivre les coupables, ses troupes et ses agents dévastèrent les vignobles centenaires de la vallée de Cinti.

Cet acte de vandalisme eut pour résultat d'exciter la haine contre l'administration d'Arce, qui aurait pu accomplir une œuvre des plus fécondes, sans les contre-temps issus de son intransigeance, qui valut au président le surnom de « boli\den de fer ».

Le Congrès ordinaire de 1889, réuni à La Paz, se signala par deux véhémentes discussions : l'une au sujet du transfert de la capitale à La Paz, l'autre se rapportant à la prolongation du chemin de fer de Uyuni jusqu'à la dite ville.

La première de ces propositions donna lieu à une demande de renvoi, formulée par les députés de la majorité, qui voyaient un danger à traiter cette question en présence des droits acquis par Chuquisaca. Le 10 septembre, l'Assemblée se prononça pour le renvoi, retardant ainsi la discussion d'une mesure qui, dix ans plus tard, devait être réglée par la force des armes.

Dans la session du 25 octobre, on discuta en grand les projets de loi sur la construction de chemins de fer qu'Arce avait tant à cœur. La compagnie minière de Huanchaca offrait de prolonger la voie ferrée de Uyuni à La Paz, en passant par Oruro, « à condition qu'on lui accorderait la garantie du 6 p. 100 sur le capital engagé ». Beaucoup de députés trouvèrent cette

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garantie trop forte, sachant qu'en Europe les capitaux ne rapportaient communément que le 4 p. 100. D'autres croyaient que le chemin de fer, prolongé jusqu'à La Paz, ne donnerait pas de sérieux rendements, et les représentants de ce district en auraient préféré un qui, partant de La Paz, irait aboutir à un point quelconque de la côte péruvienne.

Croyant deviner que le président, principal actionnaire de la compagnie de Huanchaca, poursuivait un intérêt personnel et immédiat, l'opposition des libéraux devint violente, mais n'empêcha pas le vote du projet, qui eut lieu le 36 octobre.

Pendant l'examen des détails, les passions ne firent que s'exciter, et la presse, abusant de son droit de critique, alla jusqu'à attaquer avec insolence la personne du président. Peu disposé à se laisser vilipender. Arce fit arrêter les rédacteurs de El Imparcial et suspendit le journal, qui s'était constitué le bélier le plus formidable contre le régime conservateur.

Ces mesures arbitraires provoquèrent de nouvelles conspirations qu'inspirait à ce moment Zoilo Flores, directeur de El Imparcial, détenu par ordre du gouvernement. Dans un procès qu'il avait intenté au ministre des finances, Isaac Tamayo, Flores voulait prouver que l'indignité de cet homme consistait dans son incompétence, sa malhonnêteté et son immoralité.

Ce fut une dure épreuve pour le ministre, car l'un de ses collègues, Baptista, convint du bien-fondé de l'accusation.

Il fallait étoufíer ce scandale. Flores fut mis en liberté après trois mois de détention et, peu après, Tamayo abandonnait le portefeuille des finances pour aller remplir des fonctions diplomatiques.

Les élections de 1890 furent pénibles et le sang coula à torrents dans certains districts. Les libéraux exaspérés proclamèrent le droit à la révolte et se mirent à la suite de leur chef Camacho.

La tolérance, dans ce cas, aurait été considérée comme une faiblesse, et l'énergie d'Arce était bien connue. Il ordonna donc que les agitateurs fussent poursuivis et emprisonnés ; puis il désigna, pour aller combattre à la frontière du Pérou les forces rebelles organisées par Camacho, un militaire dépourvu d'instruction, mais extrêmement énergique et rigoureux en fait de discipline, dont la vie, illustrée par des actions d'éclat, était commentée avec plaisir pour les incidents comiques qu'y découvraient les désœuvrés des salons.

Le général Gonzalez, animé d'un zèle excessif, viola le territoire de la nation voisine en allant poursuivre sur le sol étranger les troupes dispersées, hésitantes et peu aguerries du chef libéral.

Aussitôt commencèrent les difficultés avec le Pérou, qui demanda entre autres réparations la destitution du général. Elle fut accordée malgré les efforts du chancelier Baptista, qui soutint des théories dangereuses pour la souveraineté de la nation.

El Imparcial fut de nouveau suspendu et l'état de siège fut déclaré dans la République. Les mesures de surveillance furent extrêmes et confiées à des bandits et à des vagabonds, transformés en agents secrets.

Les chefs libéraux ne s'en montraient que plus audacieux. Le colonel Pando n'hésita pas à attaquer Colquechaca, le centre même du foyer arciste, et à répandre le désordre dans cette population minière. On parlait même de la venue en Bolivie de l'ex-président Daza, qui voulait se disculper de toutes les accusations qui pesaient sur lui.

Cependant, la grande œuvre de rédemption nationale se réalisait sans difficulté, malgré cette agitation subversive, car le chemin de fer d'Uyuni à Oruro se construisait avec une activité digne d'éloges.

La veille de sa clôture, le Congrès de 1890 proclama la candidature présidentielle de don Mariano Baptista, bien que le personnel du pouvoir exécutif ne dût être renouvelé que dans deux ans. Les libéraux et les démocrates, rapprochés par leurs communes déceptions, virent alors se former contre eux le parti du gouvernement sous la direction de Baptista.

Sur ces entrefaites arriva la fête qui fut toujours célébrée en Bolivie avec plus ou moins de pompe : l'anniversaire du président. Cette année, pour mettre en relief la figure morale du chef du gouvernement, on donna à cette fête un éclat exceptionnel et, à cet effet, on confectionna un programme qui rappelait, en petit, ceux du temps de Belzu.

Le 17 avril, jour de l'anniversaire, le journal officiel publia un décret d'amnistie générale, qui devait « couvrir du voile de l'oubli les erreurs politiques passées ».

Les chefs des deux partis adverses n'en continuèrent pas moins à travailler en vue de la coalition des libéraux et des démocrates, sans parvenir à tomber d'accord sur le parti qui devait désigner le candidat à la présidence et de la part qu'aurait chacun d'eux dans l'administration. En présence de cette coalition qui réunissait la majorité consciente du pays, et désirant

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imposer à tout prix la candidature de Baptista, le gouvernement eut de nouveau recours au système de la terreur et de la délation comme moyen de combat.

Les libéraux se mirent, de leur côté, à flatter outre mesure la classe laborieuse, base principale, croyaient-ils, des démocraties. ly'ouvrier manuel, le métis paresseux et illettré devint pour les journaux « l'âme et le bras de la démocratie,... le soldat incorruptible de la loi et du droit ».

La propagande fit des prosélytes et le résultat désiré fut attemt. Il consistait dans l'agitation de la multitude des métis pour la mettre au service des plus audacieux.

Pendant ce temps, le candidat officiel, Baptista, en mission diplomatique à Buencs-Ayres, commença sa campagne électorale par des lettres à ses amis, destinées à prôner un candidat dont la renommée, au dire de ses partisans, était universelle.

Baptista revint au pays, au commencement de l'année 1892, parcourant les provinces éloignées pour y gagner des adeptes. Ses adversaires lui reprochaient son adhésion à un gouvernement despotique et arbitraire qui diminuait son prestige ; mais il possédait l'instrument le plus formidable de domination dans les démocraties. Baptista était un orateur au suprême degré. Sa laideur physique, qui faisait impression, disparaissait quand il parlait et, transfigurée par son éloquence, toute sa personne acquérait un certain attrait.

Il se rendit à Tarija, puis à Potosi, et ce fut dans cette région fabuleuse des métaux qu'il prononça, peut-être, le plus substantiel de ses discours.

Vers le milieu de février, Pacheco posa sa candidature et, peu après, Camacho en faisait autant en vertu de l'accord conclu entre les deux partis. Chacun devait proposer un candidat différent et donner la préférence à celui qui obtiendrait le plus de voix. La vice-présidence serait attribuée au candidat battu, et ainsi le désir de commander des deux partis se trouverait satisfait.

La période électorale fut agitée et même tragique dans certaines circonscriptions, comme celle de La Paz où il y eut des morts et des blessés. Le pessimisme des hommes de sang-froid et de bon sens était justifié ; mais les gouvernants, aveuglés par la passion égoïste de retenir le pouvoir malgré la volonté de la nation, ne voulaient rien voir.

C'est alors qu'eurent lieu les fameuses élections législatives de 1892. lycs conservateurs savaient qu'ils allaient être battus, car l'opinion s'était prononcée contre eux. Le gouvernement eut recours à la force et ses mesures furent si arbitraires, que les partis coalisés durent décréter leur abstention dans la lutte, comme cela arriva à Potosi et partiellement à Cochabamba et à La Paz. Les journaux libéraux ne manquèrent pas de soulever la question de nullité de ces élections, qui rappelaient celles du temps de Belzu et de Melgarejo.

Arce, indifférent aux jeux funambulesques de la politique, continuait à travailler à l'œuvre qui devait contribuer peut-être plus que tout à la naissance de l'industrie nationale et à la richesse publique et privée. Il construisait le chemin de fer d'Uyuni à Oruro, que les partis de l'opposition, soit par ignorance, soit par jalousie ou mauvaise foi, combattaient avec aigreur. Le 15 mai 1892, ce chemin de fer fut inauguré à Oruro, avec cette solennité pompeuse qui plaît aux gouvernements créoles quand ils montrent leurs travaux. Les fêtes d'inauguration durèrent trois jours, et au banquet qui eut lieu le soir au Palais, la joie du président se traduisit par des larmes. Il serait difficile d'afiârmer qu'elles étaient sincères, de même que les paroles qu'il prononça pour se féliciter de sa constance et de son désintéressement. Qu'un homme public dépense une bonne partie de sa fortune personnelle, s'attire des haines ardentes en faisant commettre des actes franchement déhctueux, transige avec l'erreur et les mauvaises passions, uniquement pour doter son pays des éléments indispensables à son progrès, est une chose qui ne s'est jamais vue dans les démocraties créoles d'Amérique, où la basse ambition, la vanité puérile, l'égoïsme étroit inspirent les gouvernements métis, portés à favoriser leurs intérêts sans se soucier beaucoup de ceux de la nation.

Quand on sut à La Paz que le chemin de fer avait été inauguré à Oruro, un journal de la localité n'hésita pas à écrire que le Chili venait de prendre possession de la Bolivie et que le potentat de Huanchaca avait été le protagoniste de ce drame. Était-ce par malice ou par sottise que les hommes de l'opposition s'exprimaient ainsi ? S'ils le firent alors pour exploiter la naïveté populaire à leur profit, le fait est que plus tard, à leur tour maîtres du pouvoir, ils liquidèrent une partie du territoire national pour fonder leur prestige historique sur le développement des voies de communication, c'est-à-dire sur ce qui donne maintenant une grande valeur à la collabo-

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ration d'Arce dans l'oeuvre de la constitution définitive de la Bolivie et fait oublier ses erreurs politiques et son intransigeance de sectaire.

La période législative, impatiemment attendue par le parti libéral qui croyait s'imposer par le nombre et par la qualité de ses représentants, s'ouvrit enfin. La situation du parti du gouvernement n'était pas réellement avantageuse. On estimait que les élus des partis coalisés arriveraient à constituer une majorité dans le Parlement, devant rendre délicate la situation du gouvernement de Baptista, nouvellement proclamé. Celui-ci n'avait pas été légalement désigné, car il avait omis de s'inscrire sur les registres civils, détail qui constituait un motif sérieux d'annuler les élections.

Cela pouvait amener des complications ; aussi, à la veille de la réunion des représentants à Oruro, le préfet Tamayo, autorisé, paraît-il, par Baptista, invita Camacho, chef du parti libéral, à venir à Oruro pour entrer en relations directes avec le Président élu, qui, dit-il, était disposé « à toutes sortes de combinaisons sans épargner aucun sacrifice ».

Camacho accepta l'invitation et se mit en marche pour Oruro ; alors, les journaux du gouvernement jetèrent le cri d'alarme, assurant que la présence du soldat à Oruro devait servir le projet de troubler l'ordre public.

Les délégués des partis adverses se réunirent en conférence le 3 août, et ceux du parti conservateur firent connaître que le gouvernement était disposé à respecter les vaincus et à les appeler même à la participation du pouvoir avec deux secrétaires d'État, une importante situation militaire sans commandement pour Camacho et de hauts emplois pour ceux qui ne s'étaient pas signalés par leur ardeur aux dernières élections.

Les libéraux répondirent le lendemain par leur refus de prendre part au gouvernement et de discuter les élections, tant qu'on n'aurait pas destitué les militaires et les fonctionnaires publics qui, par leur intervention, avaient fait verser inutilement le sang. Ils demandaient encore que le gouvernement ne mît pas obstacle aux réformes institutionnelles que les partis unis proposeraient aux Chambres ; que les représentants légaux de ces partis seraient admis dans le Congrès sans examen de leur mandat, et, enfin, que dans les districts où des fraudes et des violences avaient été commises, on annulerait les élections pour procéder à de nouvelles.

Devant des propositions aussi inconciliables. Arce comprit qu'il ne lui

restait d'autre recours que celui de la force. Le soir du 4 août, un décret fut lancé, mettant la ville en état de siège, et, le lendemain, au point du jour, on arrêtait huit représentants libéraux pour les exiler, avant que le fait n'eût transpiré dans la population. Avec les représentants on éloignait aussi le chef du parti libéral, Camacho, avec vingt autres notables personnages, pris dans les diverses villes du pays, sous prétexte qu'ils conspiraient contre l'ordre public.

En agissant de cette manière arbitraire et cynique. Arce montrait qu'il n'avait pas oublié l'émeute que lui avaient préparée ses adversaires politiques immédiatement après son élévation à la présidence, et il disait avec une véritable satisfaction : « Les libéraux me firent un 8 septembre ; je leur réponds par un 5 août. »

Mais les autres députés libéraux, méprisant la théorie que l'état de siège n'admet pas d'immunités, lancèrent une protestation indignée et firent savoir « qu'ils n'occuperaient pas leurs sièges », dans le Congrès, « tant que le règne absolu de la Constitution n'aurait pas été rétabli ».

Le manifeste lancé par Camacho était encore plus violent. Dans une brochure acerbe, il accusa le président Arce et le nouvel élu, Baptista, de crime envers la souveraineté nationale, d'avoir violé les garanties constitutionnelles et d'avoir calomnié leurs adversaires.

C'est par cet attentat inutile que le président Arce mit fin à son mandat.

in. — PRESIDENCE DE BAPTISTA

Les difiîcultés qui s'opposaient à l'élévation de Baptista se trouvèrent ainsi aplanies. Le Congrès se mit alors à siéger après avoir accueilli dans son sein les députés et les sénateurs suppléants du parti du gouvernement, accourus à Oruro, le jour même où les titulaires des sièges furent arrêtés et déportés. Cette circonstance porte à croire que Baptista n'avait pas été étranger au plan d'Arce et à son exécution.

Le 8 août le Congrès, après avoir procédé au dépouillement du scrutin, proclama Baptista président de la République. La transmission du pouvoir se fit en grande cérémonie. Arce déclara, une fois de plus, qu'il était satisfait de son œuvre et de ses actes ; mais Baptista, dans sa réponse au discours protocolaire, manqua de sincérité et ne s'éleva pas au-dessus du vul-

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gaire et du médiocre, quand il voulut se présenter comme un homme qui se sacrifiait en acceptant le gouvernement de la nation.

Enfin, après plus d'un demi-siècle de domination brutale par le sabre, on mettait à la tête de l'État un homme de loi et de principes. Cet homme, né en 1832, avait mis, dès sa jeunesse, son énorme talent au service des meilleures causes. Sa parole résonna sur toute l'étendue de la nation pour la défense des libertés publiques et privées, car il lutta contre l'ineptie d'Acha, les despotismes barbares de Melgarejo et de Morales, les insolences grossières de Daza, se trouvant toujours du côté de la justice, de l'ordre et de la légalité. Et maintenant, comme récompense naturelle du bien qu'il avait fait, et malgré qu'on pût lui reprocher quelques défaillances, on le voit, enfin, la chevelure blanchie et les épaules un peu courbées, arriver au poste le plus élevé que les pays libres réservent aux plus méritants, aux plus désintéressés, aux meilleurs de leurs fils.

Après les fêtes de la transmission présidentielle, le nouveau chef du gouvernement se mit à exercer ses hautes fonctions en rejetant, comme son prédécesseur, tout accommodement avec l'autre parti, bien qu'il déclarât vouloir pratiquer une politique de concorde et d'apaisement.

Il forma donc son premier cabinet avec des hommes de son entière confiance et franchement attachés à la poHtique d'Arce. L'un d'eux le présentait comme animé des meilleures intentions et affirma que l'état de siège, subsistant encore, n'impliquait qu'une simple et innocente mesure préventive.

Mais tout cela n'était que de la phraséologie. Du reste, pour éviter toute équivoque, le président, dans son inévitable proclamation au pays, fit savoir à tous qu'il maintiendrait l'état de choses créé par son prédécesseur, et qu'il se refusait à concéder une amnistie et à lever l'état de siège.

Les dames de La Paz, ayant demandé au président, chrétien et catholique, de vouloir bien donner des passeports pour l'étranger aux citoyens déportés dans les régions éloignées et insalubres de Covendo et de Crevaux, afin qu'ils pussent subvenir aux besoins de leurs familles, le chef de l'État y aurait consenti sans l'opposition indomptable de quelques-uns de ses amis, qui n'écoutaient que leur intérêt, leur peur ou leur convoitise.

Ces hommes n'entendaient rien aux affaires pubHques, ne cherchant qu'à maintenir et à réaliser les préceptes de la Charte, sans se donner la peine de voir s'ils se prêtaient à la condition sociale et économique de leur

milieu. Et, constatant qu'on ne tenait presque aucun compte de leur action et de leur désir, ils élevaient le ton autoritaire de leur voix et se montraient tout à fait impolis et même grossiers à l'occasion.

Tel était Zoilo Flores qui, avec son journal El Imparcial, fut pour les gouvernements conservateurs l'instrument le plus efficace de leur chute. Sans probité morale et méconnaissant délibérément toute saine intention dans le gouvernement, son rôle se réduisait à flatter le peuple et à s'en servir pour escalader les honneurs et les emplois grassement rétribués.

Les Chambres, complétées par des suppléants qui avaient renforcé la majorité, siégeaient pendant ce temps, dans une atmosphère de satisfaction et de douce cordialité. Les protestations des députés libéraux leur causèrent bien quelques embarras, ainsi que leur refus de signer leur démission. La plupart venus de très loin, au prix de fatigues et de dangers incroyables, c'était pour ces gens modestes une épreuve très dure de se voir privés de leurs honoraires, sur simple consigne de parti, et, aussi, d'une haute charge qui conférait honneurs et dignités.

Quand la période législative fut terminée, le gouvernement transporta sa résidence à La Paz. Là, il s'empressa de lever l'état de siège et de décréter une amnistie générale, à condition que les proscrits signeraient leur soumission au nouveau gouvernement. C'est ce que ñrent tous, même les plus récalcitrants, comme Camacho et Flores, le journaliste, qui, dès la réapparition de El Imparcial, se mit avec plus de véhémence que jamais à critiquer les actes du chef de l'État.

Mais le parti libéral, malgré sa majorité indiscutable, se laissait intimider par les incessantes persécutions dont il était l'objet. Des défections se produisirent parmi ceux qui ne prenaient la poHtique que comme un moyen de s'assurer des avantages personnels.

Ce fut à ce moment que Daza voulut venir répondre aux charges qu'on faisait peser sur lui depuis dix ans. Animé de ce désir et malgré le conseil du président, il partit d'Antofagasta le 26 février et, la nuit du 27, il fut assassiné à Uyuni par les mêmes soldats que l'autorité avait détachés pour le protéger... Ce crime, resté mystérieux, fit dire par la presse de l'opposition qu'on avait voulu empêcher Daza de faire des déclarations compromettantes pour certains personnages haut placés sur la scène poHtique.

Vers le milieu du mois de juin, le gouvernement convoqua le Congrès, dans la ville de La Paz. Cette mesure souleva les protestations indignées de

LA POLITIQUE CONSERVATRICE

toute la population de Sucre où, d'après la loi, devait siéger le pouvoir législatif. Sucre avait rang de capitale, tandis que La Paz n'était qu'un simple bourg où abondait l'élément indigène, un gros village avec des prétentions au titre de ville, à qui il fallait, une fois pour toutes, montrer son rôle secondaire.

Les anciennes rivalités de villes, les haines régionales, encore mal éteintes, furent ainsi réveillées. Sucre, malgré sa petitesse et son abord difficile à cause de son éloignement, était, il y a un quart de siècle, la ville la plus active et du meilleur ton de la Bolivie, la seule qui comptât par le nombre des gens véritablement riches, instruits et habitués par leurs voyages à mener la vie large et luxueuse du monde civilisé.

Le Congrès de cette année 1893 fut agité et plein d'incidents occasionnés par la discussion du coup d'État du 5 août et des faits qui en découlèrent. Le ministre Paz déclara que le nouveau gouvernement s'était trouvé en présence d'un fait accompli dont il prenait la responsabilité comme de tous les actes de son prédécesseur. Cette défense fut accueillie par les applaudissements de l'Assemblée et un vote de confiance.

Ce ministre et son collègue de la guerre, Fernandez Alonso, se prêtèrent, dès la première année de l'administration de Baptista, à des manœuvres électorales, éveillant entre eux une certaine méfiance, qui ne fit que s'accentuer avec le temps. L'opinion semblait pencher du côté d' Alonso, en qui l'on voyait déjà l'homme destiné à faire le bonheur de la BoUvie.

Les intentions de ce ministre devinrent évidentes dès l'année suivante. Les libéraux, déserteurs de leur parti, se laissèrent gagner par son afíabilité et ses belles manières. Ce fut le journaliste Soria Galvarro, ancien libéral, qui proclama le premier sa candidature présidentielle et qui décida un certain nombre de ses amis à imiter son exemple.

La désertion était contagieuse. On donnait pour prétexte le fait que Camacho avait abandonné la direction du parti libéral, ou qu'il n'avait pas accepté les bases d'un programme politique proposé par Galvarro, et on considérait cette conduite « comme une lâcheté inconcevable ou une déloyauté manifeste ».

Cette crise du parti rendit nécessaire la réunion d'une conférence à Sucre. Elle eut lieu, le 2 octobre, sous la présidence du général Narciso Campero et en présence des délégués de tous les départements. Elle se sépara après avoir nommé le colonel José Manuel Pando chef du parti libé-

rai et l'avoir désigné comme candidat à la présidence de la République.

Aussitôt la presse officielle se mit en campagne contre le nouveau chef, qui était en mission du côté du Brésil pour la délimitation de la frontière. Mais le président Baptista déclara, dans une lettre, qu'il appuierait de son vote un collègue distingué et, de plus, son ami. La presse considéra cette attitude comme un acte de partialité de fonctionnaire en faveur du candidat de son parti. Elle insinua que le colonel refuserait la direction du parti libéral, puis elle l'accusa de vouloir incarner le militarisme qui avait causé tant de maux au pays.

Pendant qu'avait lieu cette polémique, les sessions ordinaires du Congrès de 1895 s'ouvrirent. Elles ne furent occupées qu'à discuter les mérites des chefs civils et qu'aux luttes pour la conquête de la liberté du suffrage, réclamée par le parti libéral.

Les amis du ministre Paz menaient une campagne active en faveur de leur chef, et Alonso dut redoubler de soins et d'efforts pour neutraliser l'action de ce rival. Il proposa la fusion des deux groupes pour constituer un parti officiel, qui permettrait aux conservateurs de se maintenir au pouvoir, malgré la majorité dont disposait le parti libéral. Le peuple, en effet, s'était prononcé en faveur de ce parti, donnant son adhésion à Pando, l'homme décidé à réaliser ses aspirations.

Les élections de mai donnèrent les résultats attendus. Alonso obtint 18.447 "^'^i^ ^'t Pando 15.889. Dans l'incertitude où il était de l'emporter dans une lutte loyale, le parti conservateur avait fait appel à la fraude et à la menace contre les vaincus qui voudraient avoir recours à la violence.

Alonso partit de La Paz pour Sucre dans les premiers jours de juillet ; mais, avant, il voulut esquisser un programme de gouvernement où il déclarait que son élection n'étant que l'expression de la volonté du pays, il ne s'entourerait que d'hommes animés comme lui du désir de la faire respecter et de s'y soumettre.

La transmission du pouvoir se fit sans incident, et Baptista se retira sans laisser aucune œuvre durable après lui. Son gouvernement fut le plus inepte et le plus stérile du monde, prouvant une fois de plus que l'habileté à faire de beaux discours n'implique pas toujours la faculté de bien gouverner.

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