‹ Histoire générale de la Bolivie;Chapitre 5 sur 24 · III. — lîTDÉPENDANCE ET PRE^nÈRE CONSTITUTION DE LA BOLIVIE · texte numérisé non relu

III. — lîTDÉPENDANCE ET PRE^nÈRE CONSTITUTION DE LA BOLIVIE

L'année 1820 fut glorieuse pour les armées de la patrie. Le 28 juillet, San ^lartin était entré à Lima, après une dure campagne dans les Andes, et avait proclamé l'indépendance du Pérou. En novembre, lord Cochrane capturait au Callao « les plus forts vaisseaux de l'Espagne ». L'armée royaliste évacua la fameuse Cité des Rois et remplaça Pezuela par le général La Serna, donnant ainsi des signes de sa prochaine dissolution.

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Tous ces événements contribuèrent à orienter l'esprit public du Haut- Pérou vers des horizons plus étendus. L'aristocratie conçut l'idée, bientôt généralisée, de constituer un État séparé et indépendant, avec les deux organismes de la région centrale de l'empire des Incas, tandis que les classes populaires, mises au courant des idées prédominantes dans le monde, grâce à la diffusion de la presse argentine, commençaient à comprendre l'injustice des distinctions sociales qui tendaient à devenir des dift'érences de castes.

Cette disposition des esprits permit au colonel Hoyos de soulever la garnison de Potosi et de proclamer, en janvier 1822, l'indépendance du Haut-Pérou, en faisant arrêter don José Estevez, qui remplaçait le gouverneur absent ; mais le mouvement fut vite étouffé à San Roque par don Rafael Moroto, accouru à Potosi avec les garnisons de Tupiza, d'Oruro et de Cochabamba. Hoyos paya de la vie sa tentative, et plus de vingt patriotes, chefs civils ou militaires, furent exécutés, tandis que beaucoup d'autres étaient envoyés en exil ou condamnés au travail forcé des mines.

A ce moment, la révolution du Pérou était déjà commencée et le général don Antonio José de Sucre, envoyé en mission spéciale par le Libérateur, Bolivar, était arrivé à Lima. Le pays était gouverné par le général Riva Agüero, qui envoya don Andrés Santa Cruz, avec un fort contingent de troupes, soutenir les efforts des Haut-Péruviens ; mais Sucre, agissant en diplomate plutôt qu'en soldat, ne put s'empêcher de critiquer cette mesure, comme le firent tous ceux qui entouraient le gouvernement. Il connaissait les talents militaires de Santa Cruz, haut-péruvien de naissance ; mais on disait que ce général ne se rendait dans son pays que pour le rendre indépendant et le séparer du Pérou et de Buenos-Ayres. Les craintes de Sucre furent pleinement justifiées. Apprenant que le vice-roi, La Serna, s'était approché des frontières du Haut-Pérou, Santa Cruz, sans livrer de bataille décisive, battit précipitamment en retraite, perdant en route la presque totalité de ses 7.000 hommes.

Pendant cette campagne contre Santa Cruz, le vice-roi avait accordé beaucoup de distinctions à ses collaborateurs et ce fut l'un des motifs pour lesquels plusieurs officiers, déjà mécontents de sa manière d'exercer ses fonctions et de la largeur de ses idées politiques, déclarèrent ne plus vouloir collaborer avec lui. Le général Olañeta fut le premier à se révolter, se déclarant partisan de l'absolutisme. Le vice-roi se vit obligé de faire campagne contre le général rebelle, dans un moment de véritable crise, pour la cause

de la couronne. Alors, en effet, le général San Martin, désabusé des hommes et de la politique, s'était éloigné du Pérou, cédant la place au Libérateur, Bolivar, qui, à la fin de cette année 1823, se préoccupait activement d'organiser son armée pour les batailles de la liberté.

La lutte entre les chefs royalistes fut tenace et meurtrière. La Serna voulut d'abord essayer des mesures de conciliation en proposant à Olañeta certaines transactions ; mais ce général, ambitieux et obstiné, préféra recourir aux armes et fit cette campagne admirable de valeur et d'énergie dans laquelle l'armée royale perdit, avec la cohésion de sa discipline, d'appréciables unités, faisant une dépense excessive de forces et d'initiatives.

Enfin, après quelques mois d'une campagne stupéfiante qui eut pour théâtre tous les recoins du Haut-Pérou, La Sema dut arrêter la poursuite du général rebelle pour donner toute son attention à l'armée du Libérateur, 10.000 hommes parfaitement disciplinés, qui se mirent en marche, vers le milieu de l'année 1824, quand durait encore la lutte fratricide.

L'armée espagnole, commandée par le général Canter ac, vint à sa rencontre le i^^ août, fut mise en déroute le 6, dans les plaines de Junin, et dut se retirer avec une rapidité à peine croyable, couvrant en deux jours de marche 160 kilomètres, le long de la Cordillère des Andes. Le vainqueur ne put pas suivre la trace de ses pas et se vit obligé de laisser son armée sur les bords du fleuve Apurimac, chargeant le général Sucre de poursuivre la campagne et de la terminer, même en livrant bataille.

Sucre ne tarda pas à remplir ses instructions. Il se mit en mouvement, avant que le général La Serna eût le temps de réorganiser l'armée de Canterac et de recevoir les contingents qu'Olañeta, enfin soumis devant le désastre des troupes royales, avait offert de lui envoyer du Haut-Pérou.

La rencontre des deux adversaires eut lieu le 8 décembre dans les plaines d'Ayacucho. La bataille fut extrêmement rude ; mais, pour la seconde fois, le sort se prononça contre les Espagnols, et leur déroute fut « absolue et complète «, comme le disait la dépêche officielle.

Après trois siècles de stérilité politique et économique, c'en était fait de la domination espagnole en Amérique.

Le vainqueur d'A3-acucho, dans la force de l'âge et épris d'une jolie femme de la haute société de Quito, crut sa mission militaire terminée après cette victoire décisive ; mais tout autres étaient les vues de son supérieur. Bolivar songeait à quelque chose d'extraordinaire et voulait 1^

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réaliser avec la collaboration de son habile général, en même temps son intime ami. Celui-ci, pressentant les projets de son chef et les ennuis qu'ils allaient lui causer, s'offrit pour diriger la campagne contre Olañeta, décidé à dompter ce général qui, malgré les efforts de La Serna, était resté irréductible dans le Haut-Pérou.

Il devait, pour cela, se transporter dans une juridiction qui ne dépendait plus du Pérou. Au lieu de lui donner des instructions précises, Bolivar se contenta de lui prescrire de continuer sa route vers Cuzco et de pénétrer dans les territoires du Haut-Pérou en traversant le fleuve Desaguadero, limite des vice-royautés du Rio de la Plata et du Pérou. Sucre, toujours soumis, poursuivit sa marche et arriva, les premiers jours de décembre, à la Ville de Pierre des Incas. Le 25, il demanda de nouveaux ordres à Bolivar et une ligne de conduite qui ne prêtât pas à confusion.

Ces instructions n'arrivèrent pas davantage, et Sucre se mit alors en route vers le point marqué par le Libérateur, après lui avoir écrit de Puno les craintes qu'il éprouvait à se charger de cette mission, confiée à ses talents politiques et militaires.

A Puno, Sucre reçut une délégation haut-péruvienne, conduite par don Casimiro Olañeta, neveu du chef royaliste, qui était passé aux patriotes après leur avoir révélé presque tous les plans du général, et joua ainsi un rôle important, bien que quelque peu ingrat, dans les événements.

Le voyage de Puno à La Paz fut fait par Sucre en compagnie d' Olañeta, et il ne fut pas difficile au s^Tupathique jeune homme de suggérer, par sa parole insinuante, au vainqueur d'Ayacucho l'idée d'encourager l'esprit d'indépendance qui régnait dans le Haut-Pérou, comme le seul moyen de réaliser complètement les buts de la révolution émancipatrice, en laissant aux peuples la liberté de choisir et de fixer leurs propres destinées.

Sucre, qui avait des idées arrêtées sur cette matière, n'hésita pas un instant à publier, deux jours après son arrivée à La Paz, son décret du 9 février, où il reconnaissait ce droit des peuples de disposer d'eux-mêmes et convoquait un congrès chargé de régler le sort futur des quatre provinces haut-péruviennes.

La nouvelle de la publication de ce décret produisit un très mauvais effet sur l'esprit de Bolivar. La lettre qu'il écrivit à Sucre, le 21 février, montre, en effet, son intention de créer de grands organismes sociaux, portant en eux-mêmes les éléments nécessaires d'organisation et de stabi-

lité politiques, plutôt que de petits États où, faute d'air, les institutions libres auraient de la peine à prendre racine, tandis que les chefs personnels et bassement ambitieux y fleuriraient abondamment.

Ainsi, catégoriquement désapprouvé par son chef et profondément blessé dans son amour-propre. Sucre eut l'idée de partir et de laisser à d'autres le commandement de ses troupes ; mais, comme il était incapable de se soustraire à la volonté inflexible de Bolivar et de contrarier ses plans, il revint sur sa résolution. Et puis, il était urgent d'en finir une fois pour toutes avec le chef royaliste Olañeta qui, après avoir refusé la capitulation offerte par Sucre, abandonna Potosi, son quartier général, aux troupes victorieuses du Grand ^Maréchal d'Ayacucho. Celui-ci préparait cette expédition, quand il reçut la nouvelle de la mort d'Olañeta, le 3 avril. Une partie des troupes de ce chef, sous le commandement du colonel ^ledinacelli, fit défection ; l'autre fut battue, le 2, sur les bords du fleuve Tumusla.

Cette bataille mit fin à la guerre de l'indépendance dans le Haut-Pérou. Commencée en 1809 à Chuquisaca et à La Paz, elle n'opposa, pour ainsi dire, au prestige historique puissant de la domination espagnole, que la force des idées, germées dans ce laboratoire d'énergies qu'était l'Université de Chuquisaca ; et s'il n'y eut pas dans cette guerre des chefs recommandables par leurs vertus et leur génie militaire, elle mit, du moins, en évidence les sacrifices de la masse silencieuse et sa volonté indomptable de vivre libre.

De Potosi, Sucre se rendit à Chuquisaca pour se consacrer à l'administration de cette région, dont le gouvernement argentin reconnaissait l'indépendance. Il en reçut la communication officielle, apportée par le délégué don Juan Antonio Arenales et adressée, tout d'abord, au chef royaliste Olañeta qui venait de mourir. Le Grand Maréchal écrivit au Libérateur la satisfaction que lui causait le décret de Buenos-A^^res ; mais sa joie ne fut pas de longue durée. Bolivar lui répondit, le 16 mai, qu'il acceptait en principe la réunion d'un congrès, dont les délibérations seraient soumises, non plus au Congrès argentin, dont il ne dépendait plus, mais à celui du Pérou, convoqué pour une date postérieure. Et, comme cet acte renfermait, en somme, un blâme pour la politique de Sucre, Bolivar s'empressa d'expliquer à son ami les motifs qui lui avaient fait prendre cette décision : il accordait qu'on jetât les bases d'une nouvelle nationalité, non pas tant par respect pour le principe de la libre disposition des peuples, que pour ne pas leur montrer la légèreté avec laquelle son second avait agi.

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Sucre, profondément blessé par les restrictions du Libérateur, crut pn:dent d'ajourner, pour le moment, la publication de son décret ; mais il communiqua secrètement ses craintes à un groupe de députés influents, qui émirent les avis les plus divers.

IvC jour de l'installation de l'Assemblée approchait et les députés, réunis à Chuquisaca, étaient anxieux de savoir comment allait se résoudre, enfin, le conflit soulevé par le Libérateur. Sucre donna le conseil à ses amis, s'ils voulaient obtenir quelque chose au profit de leurs aspirations, de gagner par tous les moyens la bienveillance de Bolivar ; puis, selon les instructions reçues et pour laisser l'Assemblée délibérer en pleine liberté, il partit, le 2 juillet, de Chuquisaca, allant par Cochabamba et La Paz à la rencontre de son chef, déjà en route pour le Haut-Pérou.

L'Assemblée se réunit le lo juillet 1825. Il ne fut question dans les débats publics et surtout dans les conversations de couloir, que de l'urgence d'obtenir du Libérateur le retrait de son décret du 16 mai, et d'envoyer au-devant du héros de Junin une députation chargée de l'assurer du respect, de l'admiration et du dévouement de tous, dans les termes les plus i)ompeux et les plus flatteurs.

La députation, présidée par le tribun Olaùeta, fut reçue en audience par le Libérateur à La Paz, le 5 septembre. Les détails de cette entrevue ne sont connus que par le rapport rédigé par Olañeta. D'après lui, Bolivar ne se serait pas cru sufíisamment autorisé par le Congrès du Pérou pour proclamer l'indépendance des provinces soumises à sa juridiction. L'Assemblée, défavorablement impressionnée par ce rapport et sentant qu'on faisait obstacle à ses demandes, se sépara le 6 octobre, mais non sans avoir proclamé l'indépendance du nouvel État, qui, par respect et par vénération pour le Libérateur, prit le nom de Boli\'ie.

Le 20 septembre, Bolivar partit de La Paz pour se rendre à Potosi, la ville légendaire, au haut de laquelle il avait promis d'arborer le drapeau de la liberté, au temps de ses rêves de conquistador. La réception de la ville fut somptueuse et digne de la renommée du héros. Les fêtes, préparées par la population et par le préfet ]VIiller, durèrent sept semaines et coûtèrent des sommes énormes. Chuquisaca, la ville universitaire, lui fit un accueil non moins brillant.

Des réceptions si enthousiastes, une connaissance plus complète du pays et de ses habitants, l'amour instinctif de la justice, modifièrent peu

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à peu les sentiments du Libérateur dans un sens favorable aux aspirations des Haut-Péruviens,

lyC i^r janvier 1826, veille de son départ pour le Pérou, il lança une mémorable proclamation aux Boliviens, les assurant qu'il s'en allait avec peine, mais avec la ferme résolution de travailler pour sa patrie adoptive. Il leur promit de leur envoyer une constitution « la plus libérale du monde ». — « Le 25 mai sera le jour où la Bolivie aura une existence propre, je vous le promets », — dit-il, et il tint parole.

Bolivar partit de Chuquisaca le 10 janvier 1826 pour revenir à Lima, en suivant la côte. Il était résolu à tout faire pour l'indépendance du nouvel État, bien qu'il n'eût pas foi dans les destinées d'un pays privé de grandes ressources, presque désert et sans communications faciles avec la mer. Il fallait à la Bolivie, pour ne pas rester isolée, le port d'Arica, qu'une délimitation arbitraire avait attribué au Pérou. Les désirs du Libérateur et du Haut-Pérou furent secondés, à ce point de vue, par les habitants même d'Arica et de Tacna, qui demandèrent à faire partie intégrante du territoire de la nouvelle nationalité.

Le 10 février, le Libérateur fit son entrée à Lima et, aussitôt, il s'occupa des affaires du pays qui avait adopté son nom, obtenant tout ce qu'il désirait, m.ême le port d'Arica ; mais les complications de la politique intérieure et le manque de prévoyance d'un Bolivien firent qu'on revint, plus tard, sur ce dernier point, et la Bolivie resta, dès lors, enfermée dans les murailles de granit des Andes où elle étouffait.

Sucre, le grand maréchal d'Ayacucho, annonça cette nouvelle aux Boliviens dans une proclamation enthousiaste.

Le Congrès de 1826 se réunit à cette date et se mit à discuter le projet de constitution envoyé par Bolivar en même temps que l'acte de reconnaissance par le Pérou. Cette constitution, qui fut approuvée, contenait les dispositions suivantes :

1° Gouvernement unitaire, populaire et représentatif ;

2° Pouvoir public, exercé par le corps électoral et divisé en exécutif, législatif et judiciaire ;

30 Chambres des députés, des tribuns et des censeurs ;

40 Présidence à vie ;

5*3 Religion catholique, reconnue comme religion d'État.

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