IV. — GOUVERNEMENT DE SUCRE
ly'i^udience de Charcas se composait des quatre provinces de I,a Paz, de Potosí, de Cochabamba et de Chuquisaca, divisées chacune en districts et en subdélégations, qui couvraient toutes ensemble une étendue de 1.330.450 kilomètres carrés, soit les territoires de la Grande-Bretagne, de la France et de l'Espagne réunis.
Chacune de ces provinces pouvait, par cela même, former un État aussi grand que les plus étendus de l'Europe, excepté la Russie, et avec autant, sinon plus, de richesses naturelles ; mais aucune d'elles ne possédait un habitant par kilomètre carré. La population entière atteignait à peine un million d'âmes.
C'étaient des Indiens, soumis pour la plupart, insoumis et sauvages en beaucoup d'endroits, race indigène des Aymarás et des Quechuas, masse vive de la nation ; puis des métis, ou race croisée, les suivant en importance ; enfin, les blancs purs ou d'Europe, insignifiants par leur nombre, mais, en fait, race dominante et dirigeante, constituant, par sa supériorité intellectuelle et morale, une aristocratie de naissance sans représentation réelle dans le système démocratique représentatif.
La nationalité parvint à se constituer avec ces éléments, défectueux sans doute, mais en tous cas, analogues à ceux des autres nations récemment organisées, ayant sur elles l'avantage inappréciable de posséder un foyer de rayonnement spirituel, tel que l'Université de Saint-Xavier de Chuquisaca, fameuse dans cette partie sud du continent.
Cependant, l'exercice du pouvoir n'était pas facile dans ces moments, et Sucre se plaignait du manque d'une collaboration intelligente dans les affaires les plus importantes. Il se voyait obHgé d'appeler à son aide des éléments étrangers, tandis que les personnages les plus considérables du pays occupaient un poste éminent dans le Congrès.
Son activité, dans les quelques mois qu'il exerça le pouvoir, fut féconde en enseignements de toute sorte. Généreux, désintéressé, véritablement noble, il savait s'imposer à tout le monde par la persuasion, et, par sa droiture, il se faisait, à la fois, craindre, aimer et respecter. Hostile aux improvisations faciles des gouvernements métis, il ne prenait de mesures qu'après
y avoir mûrement réfléchi. Sa condition d'étranger qui ne veut en rien compromettre le bon renom de sa patrie, l'obligeait à se montrer modéré dans ses mesures, tolérant envers les autres et extrêmement sévère envers lui-même.
Mais rien ne l'attachait à ce pays, où le retenait la volonté irrésistible de Bolivar. Il n'aspirait qu'à retourner à Quito, pour épouser la marquise de Solanda et chercher à se créer des ressources pour sa vieillesse, qu'il sentait venir rapidement et fatalement.
Un des premiers actes du Congrès de 1826, avant même de donner son approbation au projet de la charte politique envoyée par le Libérateur, fut de confier, à l'unanimité des voix, la direction du pouvoir exécutif au Grand Maréchal d'Ayacucho, honneur que Sucre déclina.
]> refus du vertueux soldat rendit le Congrès fort perplexe. Devant le nombre des prétendants à ce poste élevé et la crainte de voir commencer une période d'anarchie, il résolut de persister dans sa demande. Sucre, cédant alors aux sollicitations qui lui venaient de toutes parts, consentit à se charger de la présidence, mais à la condition qu'il ne remplirait cette fonction que pendant un temps limité. Il pensait alors, comme le Libérateur, que dans les quatre provinces il n'y avait pas les éléments nécessaires pour constituer une nationalité, et il voulait à tout prix qu'elles fussent réunies aux pays qui alléguaient des droits sur elles.
H est vrai de dire que ses craintes n'étaient pas sans fondement.
Des signes évidents de malaise et de mécontentement commençaient à se manifester en Bolivie. Le Libérateur s'était absenté de Lima, se rendant à Guayaquil, le mois de septembre de cette année 1826, et avait laissé à la présidence du Pérou le général haut-péruvien Andrés Santa Cruz, Celui-ci, s'entendant avec les ennemis du Libérateur qui n'acceptaient pas la présidence à vie, abolit la constitution bolivienne, adoptée aussi au Pérou. Ainsi fut consommée, sous des apparences légales, la révolution suscitée par l'ambition et l'égoïsme.
Cette politique soupçonneuse et méfiante contamina même l'Argentine, dont la presse ne cessait de critiquer les décisions du Libérateur et de travailler en dessous, par l'entremise du ministre Bustos, pour amener la Bolivie à suivre l'exemple du Pérou. Aussi, faisant ouvertement opposition à tous les projets des chefs militaires colombiens, le gouvernement de Buenos- Ayres refusa de recevoir le docteur Serrano, envoyé spécial de Bolivie, et aussi, de formuler la reconnaissance de son indépendance,
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Tout cela, joint aux actes d'insubordination dont firent preuve les troupes colombiennes, le 14 novembre 1826, à Cocliabamba, et surtout, l'apparition sur les frontières de la Bolivie d'une armée péruvienne, commandée par le général Gamarra, avec mission d'obliger cette république à se délivrer de toute ingérence étrangère dans son gouvernement, décida le G. M. d'Ayacucho à se rendre à La Paz, ce qu'il fit les premiers jours de mars 1827,
Il y allait, méfiant et soupçonneux, plein aussi de ressentiment et d'amertume contre les Péruviens et les Argentins, hostiles à Bolivar, le seul homme vénérable au monde. Il voyait le commencement de la décomposition et les signes certains de désordre dans le pays.
Arrivé à La Paz, il organisa d'abord l'armée, en vue d'une attaque péruvienne, et parcourut les départements de Cochabamba et de Potosi pour rassembler des approvisionnements, ne revenant à Chuquisaca qu'au mois de juin. Le 20, il écrivit de cette ville à Bolivar. Ce politique prévoyant, cet homme de cœur, s'indignait des manœuvres sans scrupules de beaucoup de Boliviens, de Santa Cruz surtout, qui essayaient de détruire leur nationalité, ou de s'en servir pour satisfaire leurs ambitions personnelles.
Les manœuvres du Pérou, excitées par Santa Cruz qui avait échoué dans son ambition de devenir président de ce pays et cherchait à créer des embarras au G. M. d'Ayacucho dans sa propre patrie, trouvèrent, à la fin, un écho dans l'opinion bolivienne. On se mit à manifester le désir de voir les troupes colombiennes quitter le pays. Celles-ci, de leur côté, souhaitaient leur retour au pays, après trois années d'absence, bien que quelques-uns de leurs ofi&ciers, comme O'Connor, Galindo et d'autres, se fussent alliés à de bonnes familles des centres les plus cultivés. Elles se plaignaient de l'irrégularité de la solde, d'abus de toute sorte et, surtout, de l'adoption par le Congrès de la présidence à vie, recommandée par Bolivar.
Les mécontents, c'est-à-dire la masse du peuple, s'étaient laissé gagner par l'influence péruvdenne et se montraient hostiles au gouvernement du Grand Maréchal. Les aspirants à la présidence, très nombreux, ne cessaient pas de s'agiter pour se faire des partisans, car ils savaient que Sucre avait pris la très ferme résolution d'installer le premier Congrès constitutionnel de 1828 et d'abandonner, aussitôt après, le pouvoir et le pays. Le chef de
la \'ile multitude était le docteur Casimiro Olañeta qui la séduisait par sa brillante éloquence et, parmi les candidats, ou comptait Santa Cruz, sans prestige en Bolivie, les généraux Urdininea, Velasco et d'autres.
Les choses en étaient là, quand éclata à La Paz, le 24 décembre 1827, la seconde révolte des troupes colombiennes, qui se soulevèrent sous la conduite d'un sergent, et en acclamant le Pérou et le général Santa Cruz. On déposa les autorités et on les séquestra, exigeant pour prix de leur liberté une grosse somme d'argent qui devait être livrée dans les six heures. Elle le fut, grâce aux efforts du préfet Fernandez. L'attitude énergique de quelques officiers et la défection de la plus grande partie des troupes rebelles, complètement battues sur le plateau d'Ocomisto par les soldats improvisés de La Paz, rétablirent promptement l'ordre dans la ville et sauvèrent aussi, au sens de Sucre, l'indépendance même de la République. Sans leur défaite, ces troupes, gagnées au général péruvien Gamarra, auraient entraîné les autres et secondé de la sorte les desseins secrets du général envahisseur, lui permettant de se rendre maître de la Bolivie et d'étouffer sa nationalité.
Sucre connut ces événements le matin du 30 décembre. Il partit de Chuquisaca le 31, et arriva le 5 janvier 1828 à La Paz, alors que l'ordre avait été rétabli.
La période des élections législatives approchait et le succès des partisans du renvoi des troupes colombiennes semblait assuré. C'était le triomphe de la populace.
Le Grand Maréchal se rendit à Chuquisaca au commencement d'avril et, le 18, il fut la victime innocente de la déloyauté des troupes colombiennes, tout à fait acquises au parti de la révolution. Elles avaient été séduites par les salariés du Pérou et de l'Argentine qui soulevèrent, ce matin-là, le bataillon des grenadiers de Colombie, en acclamant Gamarra et le Pérou. Dès que Sucre eut connaissance de ce scandale, il courut, avant le jour, à la caserne pour le réprimer ; mais sa présence ne servit qu'à exalter l'esprit des rebelles, qui reçurent leur chef à coups de fusil.
Sucre, grièvement blessé au bras, fut arrêté deux jours après le triomphe de la révolution, grâce aux suggestions perfides d'Olañeta qui avait promis son concours au blessé et excitait, alors, effrontément et traîtreusement les masses contre lui. Sans attendre la fin du mouvement, les insurgés se hâtèrent de faire annoncer au général Gamarra les saccès réalisés. Celui-ci,
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dès longtemps prévenu, s'empressa de franchir la frontière de Bolivie, le 30 avril, et d'occuper les départements de La Paz, de Cochabamba et de Potosi, grâce à la complaisance de quelques chefs boliviens et même avec leur aide indirecte, comme cela dut arriver avec le colonel Blanco qui s'était montré dans les premiers instants le défenseur zélé des droits du Grand Maréchal, mais dut changer d'avis dès qu'il sut que les révolutionnaires devaient le proclamer chef des forces insurgées.
lyC général Urdininea, qui avait été chargé du pouvoir, par suite de la démission de Sucre, donnée le jour même de sa blessure, voulut opposer une résistance armée à l'envahisseur, et il y serait peut-être parvenu avec les effectifs, sensiblement inférieurs aux 5.000 hommes de Gamarra, dont il disposait ; mais il préféra employer toute son énergie à poursuivre le colonel Blanco, qui avait fait défection avec ses troupes en faveur de Gamarra et avait reçu mission de celui-ci d'aller arrêter Sucre dans sa résidence précaire de Nucho, où le Grand Maréchal était venu en convalescence.
Les trois raisons d'envahir la Bolivie, invoquées par Gamarra dans sa communication officielle à Sucre, étaient : d'assurer l'ordre dans le pays eu contenant les factieux, de protéger la vie du Grand Maréchal d'Ayacucho, et de répondre à l'appel des Boliviens qui demandaient son intervention pour régler leurs propres affaires; mais aucune ne répondait à son désir secret d'annexer la Bolivie au Pérou.
Devant l'impossibilité de repousser cette invasion par la force, Sucre conseilla d'en finir par une convention quelconque. On signa donc, dans le petit village de Piquiza, le 6 juillet 1828, un traité. Le Pérou imposait à la Bolivie l'obligation de changer ses autorités intérieures ; de suivre en tout sa politique internationale ; de se soumettre à une surveillance constante jusqu'à l'accomplissement des stipulations du traité ; de réunir, enfin, un Congrès pour le règlement d'affaires exclusives et déterminées. Toutes ces conditions étaient contraires à la dignité d'une nation.
Sucre, vivement ému par cette convention, remit entre les mains de quelques amis sa démission de président, sans attendre la réunion du Congrès fixée au i«^ août. Son dernier message, document capital dans l'histoire de la Bolivie, contenait la révélation de l'ennemi contre lequel la République aurait constamment à lutter, et l'ordre solennel et impérieux de conserver l'indépendance de la Bolivie.
C'est en lançant ce testament politique que le soldat d'Ayacucho sortit
HISTOIRE GÉy^RALE DE LA BOLIVIE
de la Boii\ie avec le pressentiment de ne plus la revoir. Cet homme, juste et bon, quitta ce pa^'-s, attristé par l'ingratitude de ses habitants et peu rassuré sur leur destinée future. Après tout, bien que blessé et aigri, il partait heureux. Homme d'honneur, il n'eut d'autre préoccupation que d'accompUr son devoir avec une exactitude et un désintéressement qui n'ont jamais été surpassés et qui le font considérer, en Bolivie, comme le type idéal du gouvernant