‹ Histoire générale de la Bolivie;Chapitre 7 sur 24 · I. — PRESIDENCE INTERIMAIRE DE VEI.ASCO ET PRÉSIDENCE DE BI^ANCO · texte numérisé non relu

I. — PRESIDENCE INTERIMAIRE DE VEI.ASCO ET PRÉSIDENCE DE BI^ANCO

Le 2 août, jour de l'installation du Congrès, le général envahisseur Gamarra fit son entrée à Chuquisaca et, le 3, ses troupes le suivirent, donnant à entendre, par là, que toutes les décisions devaient être suspendues, même celles du Congrès, dont beaucoup de membres voyaient avec sympathie l'attitude de Gamarra.

Les travaux de ce Congrès furent courts et peu compliqués, car ils avaient été déterminés d'avance par la convention de Piquiza, et, si les aspirants à la succession de Sucre étaient nombreux, peu se sentaient assez forts pour mener à bonne fin les graves conflits qui menaçaient la nationalité naissante.

S' assujettissant alors au trio présidentiel que Sucre avait laissé en s'éloignant de la Bolivie et composé des généraux Santa Cruz, Velasco et Lopez, le Congrès élut le premier président provisoire de la République, Velasco, vice-président, chargé de la présidence effective pendant l'absence de Santa Cruz, remplissant en ce moment au Chili une mission diplomatique pour le compte du gouvernement péruvien. Il accepta aussi la démission du Grand Maréchal d' Ayacucho avec des phrases de remerciement, et clôtura enfin sa session par le vote d'une loi qui convoquait l'Assemblée constitutionnelle pour le i^r novembre de cette même année.

Tout cela se passa sous la surveillance attentive du général envahisseur, qui dut aussi s'exercer sur les premiers actes de Velasco. Il lui imposa la collaboration d'Olañeta et de Blanco, les deux ennemis déclarés de Sucre

iSi o" £

et de sa politique, appelant le premier au ministère de l'intérieur et le second à la tête des troupes. C'était sur ce dernier que Gamarra comptait le plus.

Pour quelles raisons le Grand ]\Iaréchal désigna-t-il Santa Cruz en premier lieu pour lui succéder à la présidence de la nouvelle République de Bolivie, alors qu'il connaissait son caractère inconstant et antipathique ?

Sucre n'avait jamais estimé l'homme dans Santa Cruz, qu'il regardait comme un traître; mais il le savait aussi entreprenant, ambitieux, intrigant, et ces qualités le lui firent choisir pour son candidat. Il n'ignorait pas, cependant, que ce général, ancien prétendant à la présidence du Pérou, pour s'être obstinément opposé, dans un but secret, à l'acquisition du port d'Arica, selon les instructions du Congrès de 1825, comptait peu de partisans en Bolivie. De leur côté, les Boliviens étaient à même de le juger et même de le craindre, le sachant capable de tout pour arriver à ses fins. Sucre était au courant de ses intrigues pour briguer la présidence ; mais, faisant passer les intérêts du pa3-s avant sou aversion personnelle, il attira sur son nom l'attention publique. Ainsi, les Boliviens, pour garder leur indépendance, durent appeler Santa Cruz à la présidence de la République.

Les principales clauses du fameux traité de Piquiza se trouvant ainsi exécutées, on attendait que le général péruvien cessât d'occuper le territoire de la République ; mais, comme il tardait à le faire, le gouvernement, en considération de la méfiance et du mécontentement qui commençaient à se manifester chez les Boliviens, dut le lui demander. Gamarra se vit obligé de tenir ses engagements, mais, avant de partir, il se fit payer les frais de l'occupation du territoire.

Le pays, enfin délivré de la présence de l'envahisseur, s'occupa d'afíermir ses institutions. Le Congrès, réuni le 16 décembre de cette année, devint par ses procédés irréguliers un véritable foyer de révolte. A propos de la démission du général Velasco, vice-président provisoire, il se divisa en deux partis, celui qui réclamait une nouvelle élection présidentielle et celui des amis du général Sucre, qui voulait maintenir la décision du précédent Congrès.

La majorité se prononça pour le premier et, par conséquent, le général Pedro Blanco fut élu président de la Répubhque, le 17 décembre, par 44 voix contre 8 au général Velasco et 7 à Santa Cruz.

Cette élection, faite selon les instructions secrètes de Gamarra, mécon-

LES CHEFS LETTRES

tenta les partisans du nationalisme, tous amis de Sucre, et les militaires, opposés à l'ingérence du général péruvien dans les affaires intérieures du pays.

Le colonel Blanco était absent de la capitale quand il fut élu ; aussi s'empressa-t-il d'y revenir et d'y faire son entrée, le 25 décembre. Le 26, il prêta serment devant le Congrès et lui demanda une loi d'amnistie pour tous les exilés politiques, y compris les coupables du malheureux attentat contre le Grand Maréchal ; mais ces intentions d'apparat furent contredites, quelques jours après, par un édit qui éloignait de l'armée tous les officiers et les généraux partisans de la politique de Sucre, et renvoyait tous les fonctionnaires imbus des mêmes sentiments.

Le 30 décembre, conférant avec l'Assemblée sur divers points d'importance secondaire, mais qu'il jugeait essentiellement propres à contribuer au bonheur public, il insista d'une manière significative sur celui qui avait trait aux honoraires du président de la République, donnant ainsi une preuve d'incapacité politique et de penchants avides et éhontés, assez communs chez les hommes d'État des premiers temps de l'indépendance.

Le fait est que les mesures inconsidérées qu'il prit, son orgueil et sa vanité despotiques, sa légèreté dans le choix de son entourage, créèrent autour de lui de sourdes hostilités, que le bruit de ses intelligences avec Gamarra, propagé par ses ennemis, ne faisait qu'augmenter tous les jours.

Il y avait à peine cinq jours que le Président était en fonctions, et il avait déjà montré ce que pouvait donner un homme chargé d'un fardeau trop lourd pour ses épaules. L'inquiétude fut grande, mais elle dura peu : le 31 décembre, trois des chefs destitués ou chargés de missions lointaines, les colonels Armaza, Ballivian et Vera, soulevant les corps qu'ils commandaient, attaquèrent le Palais du gouvernement et emprisonnèrent le président et plusieurs de ses collaborateurs.

L'émeute militaire s'était faite contre l'Assemblée en exercice, dont les membres furent pris d'une véritable panique, sachant bien que l'élection de Blanco ne répondait pas aux exigences du nationalisme. Des députés voulaient abandonner leur poste à la nouvelle de l'arrestation du président et songeaient même à se cacher ; mais le président de l'Assemblée, don Manuel Aniceto Padilla, maintint l'ordre en faisant appel à la dignité. Le calme se rétablit et l'on put essayer de trouver une solution capable de satisfaire tout le monde. On décida qu'avant d'entendre les chefs du m.ou-

vement, une commission serait envoyée au Palais pour recueillir de la bouche du président le récit de ce qui s'était passé. Elle fut arrêtée à la porte par la garde qui avait reçu l'ordre de ne laisser entrer personne.

Cette attitude ne manqua pas de soulever dans l'Assemblée une furieuse discussion qui fut interrompue par un militaire présent dans la salle. Il demandait pour son chef l'autorisation de venir s'expliquer sur la portée et la signification du mouvement. Cette autorisation fut donnée et, alors, on \dt l'un des chefs de l'émeute, le colonel Armaza, s'avancer et franchir la barre qui séparait l'enceinte de la tribune. Il fut arrêté par la parole tranchante du président : « La place du soldat est à la barre ; qu'il parle de là.... »

Armaza fut troublé par cet ordre hautain et comminatoire ; mais, s'étant vite ressaisi, il se mit à traiter durement le passé militaire et politique de Blanco qu'il accusa d' « ineptie ». Le président voulut l'arrêter une seconde fois, lui rappelant qu'il devait modérer son langage en parlant d'un homme placé au plus haut de l'échelle de l'autorité. Armaza répliqua avec hauteur que cette situation ne comptait pas pour lui, parce que Blanco n'y était parvenu que par l'intrigue et la menace. Cela dit, il se retira en faisant tramer son sabre.

Il y eut un moment de véritable confusion dans l'Assemblée. Les députés ne savaient trop à quels moyens recourir pour ne pas permettre au militarisme triomphant de préparer des jours néfastes pour la nation. D'accord sur ce point principal, ils convinrent de nommer un chef intérimaire pour barrer la route aux mutins et commencèrent la discussion d'une loi, présentée par le président Padilla, qui confiait le pouvoir exécutif au général don José Miguel Velasco et transportait le siège du Congrès sur un autre point de la République.

Le lendemain, i^^^" janvier 1829, le Congrès reçut le serment de Velasco, et pour mettre en sûreté la vie de Blanco, un projet de loi fut présenté l'autorisant à se rendre librement dans un lieu d'où il ne pût intervenir dans les luttes des adversaires.

Exécuter ces décisions, c'était beaucoup demander au timide Velasco qui n'essaya même pas, faute de moyens, de sauver la vie de Blanco, traîtreusement assassiné dans sa prison par ceux-là même qui avaient si habilement tramé sa chute. L'assassinat eut lieu dans la nuit du i®"" janvier 1829, et le cadavre, nu et criblé de blessures, fut jeté sur un fumier. Velasco,

LES CHEFS LETTRÉS

incapable de se faire obéir, fit jurer aux meurtriers l'impunité de leur crime.

La terreur ne fut pas moins grande dans l'Assemblée qui se reprochait d'être cause du meurtre par ses décisions contraires à l'esprit militaire, prédominant, alors qu'elle aurait pu atteindre par d'autres moyens les résultats qu'elle se proposait.

Cela, tout le monde le disait. Aussi, n'ayant pas le courage d'afíronter la colère populaire, l'Assemblée se dissout-elle sans bruit, sans expliquer sa conduite ni rendre compte de ses actes, lâchement et avec le poids d'un grand crime sur la conscience.

Alors, le président Velasco, impressionné par les événements et impuissant à diriger les affaires pohtiques, annula par son décret du 31 janvier les actes de l'Assemblée et, déclarant en vigueur le régime établi par le premier Congrès, appela le général Santa Cruz à la présidence de la République.

Page 1