‹ Histoire générale de la Bolivie;Chapitre 8 sur 24 · II. — PRÉSIDENCE DE SANTA CRUZ · texte numérisé non relu

II. — PRÉSIDENCE DE SANTA CRUZ

Santa Cruz, comme il a été dit, était au Chili pour le compte du gouvernement péruvien, et ce fut de là qu'il revint en Bolivie, impatiemment attendu par Velasco. Il arriva le 19 mai 1829 à La Paz et, le 24, il prêta le serment accoutumé par devant le préfet de cette ville, qui était don José Ballivian, l'un des principaux acteurs des événements de Chuquisaca. Santa Cruz profita de la cérémonie du serment pour exposer à grands traits son programme :

« J'augmenterai, dit-il, soit par la politique, soit par la force, le prestige de la Bolivie.... Je veux m'occuper personnellement de la tenue et des autres besoins de mon armée,... »

Le préfet Ballivian ne perdit pas non plus l'occasion de rappeler le rôle qu'il avait tenu dans les tragiques événements de Chuquisaca, et demanda à Son Excellence la permission de se retirer dans sa famille, ou de s'éloigner de la Bolivie, comme Armaza et lui s'y étaient engagés par serment, jusqu'à ce que le temps eût effacé le souvenir de ces jours terribles

La désorganisation du pays était alors évidente : les revenus publics suffisaient à peine à couvrir les dépenses les plus urgentes ; l'armée, dans son orgueil, se prenait pour la pierre angulaire de la nation ; la haine entre les factions, qui voulaient être des partis, était intense et le sang, qui bientôt

allait couler à torrents dans les campagnes désertes de la République, avait déjà été répandu dans des luttes égoïstes.

Cependant un décret d'amnistie, en faveur des adversaires des gouvernements antérieurs, fit espérer une ère de paix et de concorde ; mais il fut annulé, presque aussitôt, par un autre qui punissait de mort toute tentative de sédition armée et récompensait la délation. Bientôt les députés Oroso et Padilla, qui avaient joué un rôle important dans l'ancien Congrès, furent proscrits sous des prétextes insignifiants, ainsi que le général Loayza, à qui la présidence revenait de droit après la disparition de Blanco.

Santa Cruz, comme s'il s'était aperçu du besoin urgent qu'avait la Bolivie d'un port naturel et facile sur l'océan Pacifique, décida que Cobija serait déclaré port franc et créa sur le littoral d'Atacama, séparé de la partie vivante de la nation par un immense désert, un département nouveau, mais insignifiant dans l'économie du pays.

Économe des deniers publics, mais prévoyant les besoins collectifs, il édicta plusieurs dispositions qui accrurent les rentrées fiscales et, devançant les gouvernements des États voisins, il dota le pays d'une législation complète et nouvelle, presque en tout conforme aux progrès de l'époque, instituant, à cet efíet, une commission de notables jurisconsultes, parmi lesquels on distinguait Oîaùeta, Antequera, Llosa, Guzman, Urquidi et d'autres.

Santa Cruz était originaire d'un petit village des bords du lac Titicaca, nommé Huarina, et se destina de bonne heure à la carrière militaire. Il servit neuf ans dans les troupes royales, jusqu'en 1820. Fait prisonnier, il ne tarda pas à embrasser la cause de l'indépendance. Insinuant, hardi et extrêmement intelligent, il ne perdait jamais de vue son intérêt personnel. Il était aussi ambitieux de gloire et d'honneurs. On ne lui reprochait que de subordonner les travaux de la culture intellectuelle à ses désirs de prépondérance militaire.

La désorientation du pays, à son entrée en fonctions, le désir qu'on montrait de le réorganiser, lui pennirent d'abroger la Constitution de 1826 et de lui substituer un statut provisoire, dont les points principaux de doctrine étaient le respect de la religion catholique, la défense de l'indépendance nationale et l'observance du système représentatif dans l'exercice du gouvernement, assumant ainsi presque insensiblement la dictature, seul moyen de réaliser ses idéals politiques.

Entre autres qualités, Santa Cruz possédait à un très haut degré le don

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de l'administration. Le rendement régulier des impôts, une stricte économie, l'augmentation des revenus, permirent de mieux organiser les services publics, de les payer avec plus d'exactitude, de sorte que le personnel de l'administration, vu l'abondance de ce temps et le prix minime des articles de première nécessité, put vivre largement. On ne tarda pas à voir dans ce bien-être général l'œuvre exclusive et féconde de la main du président. Puis, pour éviter, dit-on, l'exportation excessive de la monnaie, on en diminua le titre de métal fin et on en accrut sans limite la frappe. Il y eut ainsi une abondance de numéraire telle qu'on n'en avait jamais vu dans la nation.

La difficulté des transports, et l'éloignement considérable des ports utilisés par le commerce extérieur, favorisèrent aussi sur une grande échelle la naissance et le développement de certaines petites industries locales, telles que le tissage des toiles et la fabrication de vêtements, de chaussures, de verre, de poudre et, sauf les fusils, de tous les articles de guerre, aussi bons que ceux d'Europe, disait Santa Cruz lui-même, dans son message au Congrès de 1831.

Ce Congrès, composé des partisans les plus décidés du président dictateur, se réunit à La Paz, au commencement de juin 1831, et sanctionna, le 4 août, la seconde Constitution bolivienne, différente, en ses préceptes fondamentaux, de celle de 1826. Elle abrogeait la Présidence à vie, divisait les pouvoirs publics en exécutif, législatif et judiciaire, et créait un Conseil d'État. Le chef du gouvernement s'appela président constitutionnel.

Dans son message présidentiel, Santa Cruz se louait, lui-même, de toutes ses réformes qui faisaient la prospérité du pays. Il présentait ensuite sa démission, que le Congrès s'empressa de ne pas accepter. Dès lors il se consacra tout entier à son travail administratif, faisant sentir partout sa puissante influence et restant comme le seul arbitre de toutes les destinées. Son nom devint une sorte de talisman sacré et sa famille jouit de faveurs proscrites dans la démocratie. La presse naissante ne lui marchanda pas ses flatteries, et chaque anniversaire du président ou de sa femme donnait lieu à des réjouissances et à des fêtes nationales. Il savait entourer tous les actes de sa \de sociale d'une pompe inusitée et extravagante. Aimant à l'excès les titres, les décorations et l'apparat extérieur, comme les traits de sa physionomie accusaient la marque indélébile de son origine indigène, il aurait au moins voulu passer pour un rejeton naturel de la dynastie presque éteinte des Incas.

HISTOIRE GÉiVÉRALE DE LA BOLIVIE

Sa forte situation dans le gouvernement, sa notoriété, enviée par beaucoup dans les pays voisins, son armée aguerrie, disciplinée et assez nombreuse, lui firent croire que le moment était venu de former une confédération d'États assez puissante pour se défendre avec succès contre toute attaque, I^e Pérou lui paraissait avoir la force d'attraction nécessaire, qui manquait à son propre pays pour s'imposer aux autres; aussi, son ambition était de gouverner de nouveau cette République qui avait toute sa préférence.

Le pouvoir était alors exercé au Pérou par le général Gamarra, avec qui Santa Cruz n'avait jamais pu s'entendre. Tous les deux voulaient la fusion des deux Républiques sur une base fédérative par l'annexion de la Bolivie au Pérou ; mais l'ambition du rusé Péruvien était vieille et bien connue, tandis t|ue Santa Cruz voulait agir avec dissimulation et sauver les apparences. Leur antagonisme avait donc pour cause la force exclusive de leur ambition, plutôt que le but qu'ils poursuivaient.

La présidence de Gamarra prit fin en 1833 et, aussitôt, Santa Cruz, autorisé par le Congrès de cette année, voulut obtenir d'Orbegoso, successeur de Gamarra, ce que celui-ci lui aurait toujours refusé ; mais Gamarra, voyant sa politique trahie, souleva ses partisans contre le nouveau président. Ses troupes l'abandonnèrent après une rude campagne et il passa en Bolivie, où il se mit à conspirer, d'accord avec Santa Cruz, contre le gouvernement d'Orbegoso. Or, les deux présidents avaient convenu et signé d'unir leurs troupes sous le commandement de Santa Cruz et aux frais du Pérou, tandis qu'Orbegoso convoquerait dans son pays une assemblée « pour fixer les bases de sa nouvelle organisation et décider de sa destinée future ».

Cette politique d'intrigues de Santa Cruz devait forcément éveiller les défiances de Gamarra qui s'en alla, enfin, seconder les projets de Salaverry, soulevé aussi contre Orbegoso et sa politique d'alliance avec Santa Cruz. Alors, celui-ci, autorisé par le Congrès de Bolivie, passa le Desaguadero à la tête de 5.000 hommes et lui communiqua de Puno son accord avec Orbegoso en vue de réunir en confédération les deux Républiques.

L'armée de Santa Cruz et d'Orbegoso remporta un magnifique succès sur celle de Gamarra, le 13 août 1835, à Yanacocha, et peu après, malgré le glorieux échec d'Uchumayu, dû à l'énergie sans précédent et au talent merveilleux de Salaverry, un autre plus complet et plus honorable encore

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à Socabaya, le 7 février 1836, dans lequel Salaverry fut fait prisonnier avec son armée. Ce général, condamné par un tribunal péruvien, aux ordres de Santa Cruz, fut fusillé quelques jours après à Arequipa. Cette exécution fut une faute que Santa Cruz paya plus tard de l'écroulement de ses aspirations.

Ces deux victoires lui ouvrirent le Pérou et rendirent possible son projet de confédération. L'Assemblée péruvienne, réunie à Sicuani, déclara libre l'État du Sud, composé des départements de Puno, de Cuzco, d' Arequipa et d'Ayacucho, avec l'obligation d'entrer dans un concert fédératif avec l'État péruvien du Nord et la Bolivie, sous le commandement suprême du maréchal Santa Cruz,

En Bolivie, un Congrès extraordinaire, réuni à Tapacari, près de Cochabamba, approuva les actes de Santa Cruz et lui permit d'accepter le protectorat qu'on lui offrait. Les membres de ce Congrès, choisis par le président lui-même, étaient complètement à sa dévotion.

Presque en même temps, l'Assemblée du nord du Pérou, convoquée à Huara, conférait à Santa Cruz le gouvernement à vie de la Confédération avec le titre de Protecteur Suprême, et lui accordait le droit dynastique de choisir son successeur à la présidence...

Immédiatement, Santa Cruz proclama la Confédération du Pérou et de la Bolivie, par son décret du 28 octobre 1837, et décida qu'un Congrès de plénipotentiaires des trois États, réuni trois mois après, en janvier 1838, à Tacna, en établirait les bases.

Ces faits réveillèrent les craintes du Chili et de l'Argentine, où l'on vit avec déplaisir s'élever un État qui, tôt ou tard, prétendrait à la prépondérance dans l'Amérique du Sud et serait une véritable menace pour les autres pays du continent. Santa Cruz, mis au courant de ces soupçons et des intrigues qu'ils faisaient naître, partit du Pérou avec une partie de ses troupes et vint à Tacna, en Bohvie, où devait être signé le pacte de la Confédération par les plénipotentiaires des trois États, ce qui eut lieu, en efíet. Il ne songea plus alors qu'à soutenir par les armes son œuvre menacée par la méfiance des autres pays.

Le pacte de la Confédération, par certains détails, troublait les peuples mêmes qu'il favorisait. La présidence à vie du Libérateur, qui alarma autrefois le Pérou et fut combattue victorieusement à Lima par Santa Cruz luimême, y reparaissait aggravée du droit de transmettre héréditairement le

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pouvoir, chose tout à fait contraire aux principes élémentaires de la rév^olution.

L,a protestation surgit en Bolivie du sein même des amis et des partisans du président, tels que le vice-président Calvo, qui, en l'absence de Santa Cruz et contrairement à ses instructions, convoqua le Congrès de 1837, où le projet de Confédération fut repoussé parce qu'il exaltait trop le Protecteur et dissimulait leur assujettissement au Pérou.

Ce fut, sans doute, cette décision, jointe au désir qu'avait le Chili, excité par le ministre Portales, de détruire son œuvre, qui lui fit envoyer une expédition dirigée par le général Blanco Encalada. L'armée s'engagea dans la montagne jusqu'à Arequipa; mais, harcelée par la rigueur du climat, les maladies et la supériorité de l'ennemi, elle dut s'arrêter. Blanco signa la paix de Paucarpata le 17 novembre 1837 ^^' moyennant quelques concessions, obtenait du Chili l'engagement de n'intervenir sous aucun prétexte dans les afíaires intérieures de la Confédération.

Les difficultés ainsi aplanies avec le Chili, le Protecteur partit pour la B-Dliv^e, résolu à faire annuler tout ce qui avait été décidé par le Congrès de 1837, Il en convoqua un nouveau à Cochabamba et, pour qu'il ne donnât pas les mêmes résultats que le précédent, il fit arrêter ou exiler, sous des prétextes futiles, les chefs de l'opposition, s'assurant ainsi une majorité qui approuv-a, le 3 mai 1838, le Pacte de la Confédération.

L'Argentine, partageant les craintes du Chili, avait aussi envoyé une armée au sud de la Bolivie, sous le commandement du général Heredia. Elle fut complètement battue par le général Brown à Iruya, à Humahuaca et à Montenegro.

A La Paz, où il se trouvait, Santa Cruz apprit que le gouvernement du Chili refusait de remplir les conditions du traité de Paucarpata, prétendant que Blanco Encalada avait outrepassé ses pouvoirs ; tandis qu'au fond, ce gouvernement, poussé par Gamarra et par tous les réfugiés péruviens, croyait pouvoir, par une expédition mieux organisée et avec l'appui d'une partie du Pérou, renverser ses plans ambitieux. Il envoya donc une seconde expédition, commandée par Bulnes : ce fut alors qu'Orbegoso, président de l'État du nord du Pérou, fit défection avec ses troupes, portant un rude coup à la Confédération, et dont Santa Cruz eut du mal à se remettre.

Malgré tout, il ne se découragea pas. Pendant que les troupes chiliennes entraient à Lima, il se mit à réorganiser les siennes à Cuzco et attendit là

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que l'ennemi vînt le chercher dans le cœur de la montagne ou qu'il fût décimé par le climat et les maladies, s'il restait sur la côte ; mais, voyant que la situation se prolongeait, il se décida pour l'attaque et se dirigea sur Lima, évacué par l'ennemi. L'entrée du Protecteur dans la Ville des Rois eut lieu le 9 novembre 1838. Il commit l'imprudence d'y rester, tandis que l'ennemi renforçait son armée avec les deux mille hommes amenés par l'actif Gam.arra. Le jour de la bataille décisive de Yungay, le 20 janvier 1839, l'armée bolivienne, malgré une résistance héroïque, fut mise en complète déroute.

Santa Cruz voulut se relever de cette défaite, croyant trouver un appui dans le sud du Pérou ; mais la démoralisation avait gagné ses meilleurs éléments et, quand il apprit que Velasco, son plus fidèle lieutenant, s'était mis à leur tête, entraînant d'autres chefs, même Ballivian, qui soutenaient la politique chilienne, il ne lui resta plus d'autre ressource que de s'éloigner de ces côtes et de s'enfuir à Guayaquil.

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