‹ Histoire générale de la Champagne et de la Brie depuis les temps les plus reculés jusqu'à la division de la province en départements (volume 2)Chapitre 100 sur 164 · L'EMPEREUR VENCESLAS A REIMS · texte numérisé non relu

L'EMPEREUR VENCESLAS A REIMS

étaicMit émerveillés et qu'ils ne purent s'empêcher d'en marquer leur surprise. Le roi avait voulu d'ailleurs supporter toute la dépense du séjour de l'empereur à Reims, et que tout fût largement fait. « Et convenait bien à ses gens pour chaque jour dix tonneaux « de harengs, car ce fut en temps de carême, et huit cents carpes, c( sans les autres poissons et ordonnances. Considérez quels grands « coustages là furent ' ».

Cependant les conseillers du roi et de l'empereur conféraient entre eux du principal objet de la réunion, et sur leurs rapports il fut convenu que l'évêque de Cambrai irait de la part des deux souverains trouver le pape de Rome et le pape d'Avignon, pour les engager à se soumettre à une nouvelle élection. Mais aucun des pontifes ne voulut entendre à cet accommodement, ou du moins donner le premier l'exemple de la soumission ; et quand l'évêque de Cambrai fut venu à Coblentz faire connaître à l'empereur les dispositions des pontifes : « Je suis tout prêt, dit celui-ci, à régler « ma conduite sur celle de mon cousin : qu'il commence donc, et « quand il aura soumis son pape, je soumettrai le mien ». C'était ce qu'avait prévu le duc de Bourgogne : « On perdait toutes ses peines, « selon lui, à compter sur ces Allemands; car ils ne tiendraient « parole-». Aussi n'avait-il point voulu venir à Reims. Ce fut, en définitive au sentiment de l'empereur que s'arrêta la nouvelle assemblée de Paris du 2 mai 1398, à laquelle avaient été convoqués les députés des universités de France ; car on y prit la résolution de se soustraire à l'obédience de Monseigneur Benoit, avec la confiance que l'Allemagne suivrait cet exemple vis à vis de Bon if ace.

Le nouveau roi de Navarre, Charles 111 (1386-1425), qui avait pris part au congrès de 1397, avait pensé y trouver une occasion favorable d'entretenir le roi de ses intérêts. Il ne ressemblait en rien à Charles le Mauvais, son père, et, « regrettant vivement de se voir « privé par la forfaiture de ce prince des vastes domaines qui lui « appartenaient en France, il négociait depuis, trois ans auprès de « Charles Yl pour en obtenir la restitution, en raison de son inno- « cence et de son dévouement, de sa fidélité irréprochable à la

' Froissant, ibid.

^ Id., ibid., p. 314.

« couronne'». Mais voyant qu'au milieu des préoccupations du moment il perdait sa peine à attendre le recouvrement de son héritage de Normandie et de la comté d'Evreux, il était parti pour la Navarre'. Revenu en France au mois de juillet suivant, il obtint un premier arrangement ^, à la suite duquel de nouvelles négociations, accompagnées de pressantes instances, en amenèrent un autre le 7 juin 1404. Par ce second arrangement, le roi de Navarre renonçait à toutes prétentions sur les comtés de Chaîr.pagne, de Brie, d'Evreux, etc., et obtenait, en récompense de l'abandon de Cherbourg à la couronne, les revenus, cens, rentes, profits et émoluments royaux de Provins ; mais cette ville ayant demandé qu'on donnât à Charles III d'autres terres, celui-ci reçut finalement 12,000 livres de rentes, assises sur différentes localités du Gàtinais et de la Champagne* que Charles YI érigeait en duché-pairie sous le nom de duché de Nemours. Ce fut le dernier traité relatif à la possession de la Champagne.

Dans l'intervalle des deux conventions, des pluies et des inondations extraordinaires avaient été suivies d'une épidémie qui affligea particulièrement la Bourgogne, la Champagne, la Brie et tout le territoire deMeaux et de Paris, depuis la fin du mois de mai jusqu'aumois de novembre 1399. Cette épidémie, qui finit par s'étendre sur tout le royaume, qu'elle désola pendant trois ans, fit périr une foule incroyable de personnes des deux sexes. Et ne doutait-on pas que les péchés des hommes n'en fussent la cause. Aussi le clergé s'efforça-t-il d'apaiser par ses prières la colère de Dieu. Mais telle était, principalement à la cour, la corruption des mœurs, qu'il ne

1 Moine de Saiiil-Denis, 1. 18. p. 5;]7.

- Froissart, ibid., p. 31 i.

3 11 lui était assigné 10,000 livres parisis. (Moine de Saint-Denis, ibid., page 541).

* Celles de Champagne et de Brie étaient le château de Beaufort, Soulaines, Larzicourt, Coulommiers, Nogent-sur-Scine, Pont-sur-Seine, Saint-Florenlin, Ervy, Chessy, Bray-sur-Seine. Le roi avait fait saisir les trois premières, après la mort du duc de Bourgogne favril 1404), (|ui (}\\ avait joui depuis 1379 à litre d'usufruit seulemout (Moine de Saiut-Douis, t. m, p. 153 et 157).

1404. MORT DU DUC DE B()URG()(îi\E. 383

pouvait en parler en précUcntlons sans s'exposer à être conte7nné et desprisé'^ .

Une autre épidémie, qui lit également un certain nombre de victimes, devait, le 28 avril 1404, emporter le duc de Bourgogne, Philippe le Hardi, alors qu'il allait prendre possession du Brabant. Il mourut avec la réputation d'un prince vaillant, sage et prudent, mais non sans tache : fastueux jusqu'à l'excès, il s'entendait à merveille à faire servir à son profit les ressources de la France ; prodigue du bien d'autrui, il savait éconduire les créanciers qui osaient lui demander de l'argent : c'était aux yeux de ses intendants un crime cligne de châtiment. Aussi ses dettes étaient-elles si grosses que « tous ses biens meubles n'eussent pas suffi à les payer, et, pour cette cause, la duchesse Marguerite sa femme renonça à sa succession mobilière, et mit sur le cercueil sa ceinture, sa bourse et ses clefs, comme il est de coutume, et de ce demanda instrument à un notaire public qui était là présent^ ». «Une femme « de la classe la plus pauvre et la plus obscure n'eût pas recouru (( sans honte, même dans la misère, à un si triste expédient^». Mais Marguerite avait Uàme virile et dure {criieuse), et « connaissait « bien son temps, cet âge de fer et de plomb. Ses fils n'y perdirent a rien : ils n'en furent ni moins honorés ni moins populaires*. »

Nous nous enfonçons de plus en plus, en effet, dans une période misérable, où la vertu ne semble plus qu'un nom, où le vice s'étale avec impudence, où l'égoïsme domine en souverain. On ne voit partout que poison ou violence ouverte, que basses intrigues ou pillages sanglants. Le clergé lui-même paraît oublier le ciel pour les jouissances de la terre, et quand une voix autorisée censure les désordres des grands, elle n'excite que des murmures ou des menaces. Point de grandeur dans les caractères, point d'élévation dans les sentiments ; l'homme de talent est aussi rare que l'homme

1 Juvénal des Ursins, Hist. de Charles VL p. 417, édit. Micliaud et Poujoulat. — Cf., dans le Moine de Saint-Denis, p. 269 et sq., l'effet du sermon prêché par Jacques Legrand devant la reine le jour de l'Ascension (1403).

2 Monstrelet.

3 Moine de Sainl-Donis, t. III, p. 146, 148. * Michelet, t. IV, p. 117, U8.

de bien : tout s'est abaissé dans la société, excepté la méchanceté humaine, qui multiplie sans pitié ses victimes '.

' C'était, selon toute probabilité, le moment où Eustache des Champs allait descendre dans la tombe, laissant à ses contemporains le souvenir d'une vie pleine d'honneur . Car il s'était fait, dit M. Sarradin, « une idée très nette, très élevée même, du devoir ; et ce n'était pas un faible mérite à une époque où la notion du bien et du mal était fort obscurcie dans les intelligences» (p. 222). (V. ci-dessous, c. 4, § l,ad finein.)

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