LUTTE DES ARMAGNACS ET DES BOURGUIGNONS
§ 1 . — DU COMMENCEMENT DE LA LUTTE A l' ASSASSINAT
DE Louis d'Orléans.
Le duc d'Oiléans s'empare du gouvernement. — Rigueur des impôts, murmures du peuple. — Appelé à Paris pour aviser au soulagement de la misère publique, Jean sans Peur y vient armé. — Louis d'Orléans se retire avec la reine ; le traité de Vincennes le ramone à Paris ; mais la réconciliation dure peu, et bientôt le duc de Bourgogne fait tuer son rival.
En apprenant la mort de Philippe le Hardi, Louis d'Orléans s'était emparé de tout le gouvernement, sans ménagement pour le nouveau duc de Bourgogne, Jean sans Peur * ; et son premier soin avait été, sous le prétexte d'assurer contre les Anglais la sécurité du pays, de proposer au Conseil d'établir un impôt général sur le peuple. On avait déjà, au commencement de l'année, frappé celui-ci, pour la môme raison, d'une taxe générale qui n'avait pas rapporté moins de 800,000 écus d'or ; il n'en était pas entré un seul, il est vrai, dans les coffres du trésor, et l'insatiable avidité du duc et de la reine, sa complice, avait tout absorbé - : la proposition de Louis n'en était que plus téméraire. Jean, prenant habilement en main, comme son père, les intérêts du pauvre 2ievple,\di coml)attit avec hardiesse : « Les membres du conseil pourront l'adopter, dit-il, s'ils le jugent « bon, mais qu'ils sachent bien que l'impôt n'aura pas cours dans « mes domaines ». C'était une déclaration de guerre au duc
* 11 reçut le surnom de Sans Peur, suivant M. de Baranlc, à la suite de la bataille d'Hasbain, qu'il remporta sur les Liégeois, le 23 novembre
2 Moine de Saint-Denis, t. 111, p. 139, 141.
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d'Orléans. Les complaisances du Conseil semblèrent lui fournir, par le vote de l'impôt (5 mars 1405), le moyen de la soutenir. Jean se retira dans ses Etats.
L'impôt fut levé avec une rigueur excessive ; les retardataires furent jetés en prison, les pauvres obligés de vendre jusqu'à la paille de leur lit, sans pouvoir payer la moitié même de la somme exigée'^. On murmura, on proféra des menaces, on demanda au Ciel un vengeur de la misère publique.
Charles Y avait, en 1367, prescrit la création de compagnies d'arbalétriers et d'archers dans les villes ; l'ordonnance de ce prince avait été renouvelée en 1394, et les archers français s'étaient si bien exercés à l'arc qu'ils en étaient venus à surpasser ceux d'Angleterre. Mais bientôt leur habileté avait effrayé la noblesse : a Que serait- « elle devenue, si ensemble se fussent mis » ; et, à l'instigation des princes, le roi avait enjoint qu'on cessât, et que seulement y eût un certain nombre, en une ville et pays, d'archers et d'arbalétriers. Cette fois, le duc d'Orléans, épouvanté de l'émotion populaire, fit défendre, sous peine d'emprisonnement, de porter poignards ou couteaux.
Ces défiances injurieuses ne faisaient qu'exaspérer les esprits, et l'exaltation était grande, quand on suggéra à Charles VJ la pensée de réunir les princes du sang, pour aviser avec eux à la bonne administration du royaume (juillet 1405). Invité avenir à Paris, le duc de Bourgogne s'y rendit, mais escorté de la foule de ses vassaux et de 6,000 hommes d'armes : c'était une armée. A son approche, le duc d'Orléans quitta Paris avec la reine et se sauva à Melun. Les enfants de France devaient les suivre le lendemain, mais Jean survint à temps pour les arrêter sur le chemin de Pouilly et les ramener au Louvre 2. Aussitôt il fait réunir par le dauphin les princes, les prélats, le recteur et les principaux docteurs de l'Université, et adresse au jeune prince, « séant pour l'absence dti roi »,une requête tendant à la réforme des abus qui se sont introduits dans le gouver-
< Moine de Saint-Denis, t. 111, p. 231, 233.
2 V. la lettre circulaire par laquelle il s'empressa, de concert avec ses frères, Antoine de Limbourg el Philippe, comte de Nevers, d'exposer et de jnstifier sa conduite en celte circonstance (Paris, 8 septembre 1403). Arch. munie . de Cliâlons, AA, 2,
1405. RIVALITES DES DUCS D'ORLÉANS lîT DE BOURGOGNE. 387
nement, « car ceux qui se disaient l'avoir gâtaient tout ^ ». Son discours plait, sa conduite est approuvée, et on le charge de rétablir l'ordre dans les finances et les affaires de l'Etat. Aussi bien, disaient quelques membres du Conseil, a il y a dans le royaume 1,700,000 « villes et villages ; si l'on en ôtait 700,000, que la guerre et les « épidémies ont ruinés, et qu'on imposât les autres à 20 écus d'or « seulement par année, cela produirait une somme de vingt millions « Là-dessus on pourrait payer une solde de 30 écus d'or par mois à « chaque chevalier, de 24 à chaque écuyer, prélever deux millions « pour l'entretien du roi, autant pour les gages des collecteurs, et « en appliquant le quart d'un million aux fortifications et aux ré- « parafions des places, on ferait encore rentrer, chaque année, trois « millions dans le Trésor royal - ».
Ce système d'imposition était trop simple pour ne pas être séduisant, mais il était nouveau et trop contraire au gaspillage des princes pour avoir leur adhésion. On le tourna en ridicule, et il fut abandonné (1405).
Cependant le duc d'Orléans avait rassemblé des troupes, et tout en brûlant la Beauce et la Champagne, il s'était rapproché de Paris. Tandis qu'il en inquiétait les environs, les princes allaient un à un le trouvera Melun, pour obtenir qu'il rendit la reine à sa bonne ville ; aux princes succédaient les docteurs de l'Université, qui venaient le sermonner sur les biens de la paix : mais de quoi se mêlait l'Université, et qu'avait-elle à voir dans les affaires des princes ? Appellerait-elle des gens d'armes à opiner sur la foi ? Elle devait pourtant bien savoir que, dans le cas présent d'un roi malade et d'un dauphin de neuf ans, c'était au frère du roi qu'il appartenait de gouverner le royaume.
A ces dispositions du duc d'Orléans, Jean opposait la bonne discipline de ses troupes, qui ne prenaient rien sans payer, et l'autorisation pour les bourgeois de refaire les chaînes de fer qui barraient les rues. Quand il crut les avoir gagnés, il leur proposa de le suivre contre Louis : ils refusèrent. Ce refus permit au duc de Berry de tenter un rapprochement entre les deux adversaires et de mener à
* Juvénal des Ursius, p. 432. — Cf. le Moine de Saint-Denis, t. III, 1. XXVI, c. 13 et 14.
■^ Moine de Saint-Denis, t. Ul, 1. xxvi, c. 123.
bonne fin ses négociations (traité de Vincennes, Itî octobre 1405), Louis rentra dans Paris avec la reine et toucha dans la main au duc de Bourgogne, qui lui donna le baiser de ](iaix. On fit ensuite de belles ordonnances pour le bien du royaume, non sans consulter, cette fois, ou tout au moins entendre l'Université. Elle avait eu sa part dans la réconciliation : n'était-il pas juste qu'elle fût appelée à exposer ses vues pour l'affermissement de la paix ? Aussi bien, après avoir, depuis deux siècles, puissamment contribué au progrès du pouvoir royal, à l'élévation de la bourgeoisie, à l'abaissement de la féodalité, aspirait-elle à devenir le grand conseil de la nation. La faveur du duc de Bourgogne, que l'Université appuyait alors de ses sympathies en haine des dilapidations du duc d'Orléans, lui obtint donc de la cour, le 7 novembre, une audience solennelle « en « l'hôtel de la reine, qui était alors absente ^ ».
L'illustre Gerson, appelé à l'honneur d'y porter pour elle la parole, ne pouvait point ne pas la venger des dédains dont elle avait souffert à Melun, en montrant que sa mission de tenir écoles ne l'empêchait pas de voir clair dans les abus de l'administration. Aussi, quel tableau des souffrances du pays ! « Perturbation partout, . . . « tourment douloureux partout, partout cruelle oppression du « peuple ; pour justice violence, pour miséricorde rapine, pour « protection destruction, pour soutenance subversion, pour pasteurs « pilleurs, pour défendeurs persécuteurs ; violations de pucelles, « prostitutions de femmes mariées, boutements de feux en saints « lieux,... meurtres enfin, et, chose horrible! on voit l'homme « soi-même se défaire par rage et désespoir ; en un mot voici misé- « rable dissipation de ce royaume, si remède n'y est mis ». La peinture était sombre, malheureusement trop vraie, soit qu'on regardât du côté de la cour, où la licence des mœurs le disputait au ridicule des modes ^, soit qu'on envisageât les excès des gens de
* Moine de Saint-Deuis, L xxvi, c. 21.
2 Eustache des Champs a censuré les unes et les autres, tantôt nous représentant comme de bon ton chez les courtisans de renier Dieu et les saints à tout propos, de quiUer le lit pour dîner, et aller se coiiclior en état d'ivresse ; tantôt nous peignant « ces surcots bigarrés dont s'an'ubleiit nos l)caux damoiseaux, ces longues manches à chalameo.ux qui penJent à terre, ces liauls-de-chausses collants, ces souliers à bec, ces chaperons tailladés et rabattus jusqu'aux talons ». Ainsi se moque-t-il «de ces grands