LA PROVINCE SE DECLARE BOURGUIGNONNE
dauphin, si une ordonnance royale ne les avait sauvés en faisant défense expresse, sous peine de mort, de porter une épée ou un poignard, et en ordonnant à tout habitant de porter sur sa tunique ou son chapeau la croix de Saint-André. Mais les passions se déchaînèrent avec violence dans la province, et la Champagne, qui avait été si lente à se déclarer bourguignonne, ne se montra pas une des moins ardentes à poursuivre les Armagnacs.
Châlons, en particulier, y mit un acharnement qui justifie bien ce que dit du caractère de ses compatriotes un poète champenois du xiv^ siècle '. Le Conseil n'avait rien négligé pour mettre la ville à l'abri de toute surprise : dès le 26 janvier 1419, les portes durent être fermées pendant les processions, les ponts détruits jusqu'à Epernay, « pour la seureté de la cité, du plat pays, et le bien de la a chose publique », et le guet fut fait avec vigilance aux portes et dans les tours par une force armée imposante. Le 25 septembre suivant, la mesure est rappelée et l'ordre donné avec insistance d'abattre « toutes les maisons, églises, arbres et aultres choses nui- « sans tant es faubours de la ville comme dehors la ville... à peine « d'être abandonnées ou d'y mestre le feu ».
Le Conseil avait pris soin d'ailleurs de faire acheter douze bombardes, et de défendre « de sonner cloches. . . fors aux lieux ordon- « nez à sonner » en cas d'alarme, « comme à Saint-Estienne et à « Saint-Pierre » (29 mai 1419). Il ne s'en tint pas à ses mesures. Voulant s'assurer de la fidélité des ordres mendiants et des ouvriers de la monnaie de Châlons, il donna l'ordre de « faire rafreschir les « serments » des premiers, et dressa la formule de celui que devraient prêter les autres (2 mai 1420).
Aussi, quand, le 18 septembre delà mêm.e année, les Armagnacs vinrent attaquer la place, ils furent repoussés, et le lendemain laville célébrait sa victoire par une procession et un service solennel à Notre- Dame. Elle ne fut pas moins heureuse contre l'ennemi, quand celui-ci revint à la charge le 19 octobre. Il "avait escaladé les murs près de la porte Sainte-Croix, et déjà se croyait maitre de la place, quand les habitants revenus de leur surprise, le repoussèrent et le contraignirent à la fuite. Ils gagnèrent là sur les assaillants quantité
* V . à la fin de k Conclusion de cet ouvrage les vers d'Eustache Deschamps.
408 LA PROVINCE DE CHAMPAGxNE 1420.
d'armes, dont la vente leur rappcH'taSio 1. 10 s. 8 d. t. '. Mais, comme on avait également pris des Armagnacs à l'assaut, il fut, le jour même du combat, « délibéré et conclud que, veu l'entreprise qu'ils et leurs « compaignons avaient fait contre la cité, ils étaient dignes de « mourir^ et que le lieutenant du capitaine et celui du bailli de « Yermandois seraient chargés de l'exécution. Et pareillement, que « tous les autres prisonniers Armignacs qui sont de piéça pris et « emprisonnés soient exécutés et jetés dans la rivière "-«. Puis, après une procession solennelle en l'honneur de la Sainte-Vierge pour la remercier de ce nouveau succès, des lettres furent écrites au roi, au duc de Bourgogne et au roi d'Angleterre ^, pour les informer de la victoire remportée sur les ennemis, et les prier d'avoir « toujours « a cité et les habitans en icelle pour recommandés ».
Le roi avait, en effet, désigné son propre fils à la haine, au mépris et à la désobéissance de tous les sujets du royaume (septembre 1419 — Troyes, 17 janvier 1420)''. Par une lettre du 6 octobre 1419 aux habitants de Reims, il avait approuvé le deuil qu'ils avaient témoigné au décès du duc, et les avait exhortés à ne point se laisser séduire par le dauphin se disant régent du royaume contreson gré. C'était donc faire œuvre agréable à son conseil que de poursuivre à outrance les partisans de son fils.
Mais si telles furent les vengeances exercées par les Bourguignons, quelle ne fut pas celle du nouveau chef du parti ? Elle fut atroce et telle qu'on pouvait l'attendre d'un prince de 23 ans, égaré par la douleur, et, comme son père, plus Flamand que Français, partant
1 V. les Comptes de la ville.
Quelques mois auparavant, le bailli de Vermandois avait exprimé l'intention de faire exécuter à Châlons certains Armagnacs surpris dans la campagne. Le conseil jugea qu'il n'était point trop expédient et nécessaire d'en agir ainsi ; car les ennemis pourraient bien faire pendre les prisonniers chàlonnais : Que le bailli fasse exécuter à Laon ou autre part (6 mai 1420).
3 V. les registres des Conclusions du Conseil, ann. cil. , ^ 11 avait, par le premier de ces actes, enjoint à tous sujets d'abandonner le parti du dauphin dans le délai d'un mois ; par le second, de lui refuser obéissance, comme s'étant rendu indigne de la succession au trône par le meurtre du duc de Bourgogne ^^Irc/i. munie, de Chàlons, AA, 2).
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moins ami do la France que de l'Angleterre, à laquelle le rattachaient les intérêts industriels de la Flandre : Philippe le Bon vendit la France à ses plus cruels ennemis.
Après avoir, le 2 décembre 1419, arrêté à Arras les préliminaires de la paix, il se dirigea en grande compagnie de gens d'armes vers la ville de Troyes, où elle devait être signée par les parties contractantes. Une ambassade anglaise y était venue peu auparavant de Provins pour en traiter avec la reine de France, et des gens de cœur avaient pensé l'arrêter devant Nogent-sur-Seine, en rompant les ponts de bois sur lesquels elle devait passer le fleuve. Mais il ne manqua pas d'ouvriers pour réparer ces ponts, et les ambassadeurs purent gagner Troyes sans obstacle '. Arrivé à Reims, le duc fut reçu par le clergé avec la croix et l'eau bénite (21 février 1420), et les habitants lui présentèrent onze poinçons de vin blanc et clairet, cent septiers d'avoine, 30 carpes et 24 brochets, sans oublier les seigneurs de sa suite. Chàlons, où il se rendit ensuite, l'accueillit également avec beaucoup d honneurs'^. Enfin Troyes se porta à sa rencontre, et sur son passage « il y avait une grande multitude de « peuple qui, pour sa venue, criait : Noël, Noël ! » (23 mars)^. 11 fut conduit en grande pompe jusqu'à son hôtel, appelé le Château d'Artois, et peu après il alla visiter le roi. la reine et madame Catherine, leur fille, qui habitaient le Palais Royal.
« Afin d'engager davantage les bonnes villes au malheur de la « France «, on leur avait donné l'ordre d'envoyer chacune trois députés à Troyes, pour ratifier ce qui s'y ferait. Après avoir été soumis, le 9 avril, par la reine et le duc de Bourgogne, à la signature de Charles VI, n'ayant alors ni sens ni mémoire, le traité reçut sa consécration le 21 mai. La veille, était arrivé à Troyes le roi
• Arch. de l'Aube, G. lo6i, f° 14 v° et 15 v°.
* Ordre avait été donné, dès le 8 février, de nettoyer les rues à cause de sa venue. Comme il retourna à Châlons dans les premiers jours d'avril eu compaguie du roi, de la reine et de madame Catherine de France, le Conseil, après en avoir délibéré le 4 avril, décida que, ne pouvant fournir de vaisselle d'argent, il offrirait à la reine « deux fins draps de la bonne façon, et un à madame Catherine des meilleurs et des plus fins qu'on pourra trouver dans la ville. » (Registre des Conclusions du Conseil).
3 Arch. mun. B. 9 (ap. Boutiot. Hist. de Troyes, t. U, p. 412).
d'Angleterre, « armé et grandement accompagné. Là, dit Juvénal « des Ursins, fut fait et parfait le traité que, après la mort du roi, « il devait avoir le royaume de France. Il y eut en outre plusieurs « promesses faites qu'il ne faut jà réciter pour l'iniquité et mauvai- « setié d'icelles». Henri Y épousait madame Catherine et devenait « fils du roi de France », au détriment du dauphin, que ses parents déclaraient inhabile à régner ; il prenait, en conséquence, le titre de régent et d'héritier de France, en attendant que la mort de Charles VI lui permît d'y substituer celui de roi ; il s'engageait à poursuivre les ennemis de Charles et delà reine, c'est-à-dire le parti du dauphin, et à administrer la France selon ses coutumes. Quant au duc de Bourgogne, un traité secret le déclarait indépendant de la couronne de France.
La reine, qui sacrifiait d'un cœur si léger son fils, eut souci de prendre sa part des fêtes somptueuses qui devaient être célébrées à l'occasion du mariage de sa fille, et parles soins de son apothicaire, elle fit venir de Paris, pour soutenir sa santé quelque peu défaillante, un précieux électuaire composé d'or potable, de jacinthes, d'émeraudes, de rubis d'Alexandrie et de perles d'Orient. Elle eut soin également, pour sa récréation, de se faire expédier à Troyes, non sans grands frais ni sans grands périls, ses oiseaux, qu'elle avait laissés à Paris et à Vincennes, « trois douzaines de petis oiselets « chantans, chardonnerets, pinçons, linotes, tarins' et autres, tant « mâles que femelles ». La toilette ne pouvait être oubliée. Le tailleur de la reine, Laurent Bonnault, lui confectionna une magnifique robe en drap de soie de damas bleu, achetée d'un marchand de Lucques, et qui mesurait quatorze aunes. On lui fit également une robe de damas noir, dite houppelande, dont l'étoffe de soie coûta, en monnaie du temps, 537 livres 12 sols parisis, et qui fut garnie, ainsi que la première, avec 1,500 ventres de menu-vair -.
Ce fut le dimanche, jour de la Trinité, 2 juin 1420, que le roi d'Angleterre épousa, dans l'église de Saint-Jean-au-Marché et selon le cérémonial français, madame Catherine de France, qui « était « moult belle dame, humble et de noble atour ^ ». La bénédiction
* Mulets de serins et de linotes.
2 Vallet de Viriville, Hist. de Charles VU, I. I", \>. 220, 221.
3 Pierrrc de Fenin, collcct. Petitot, t. Vil, p. 327.
1120. HHXRI V KPOUSE CATHERINE DE FRANCE. 411
fut donnée aux époux par l'archevêque de Sens, Henri de Savoisy. Sur le soir, conformément à la coutume généralement établie, et qu'ont retenue quelques villages de la Champagne et de la Lorraine, le lit nuptial fut bénit, et les soupes au vin furent servies aux époux '. Le lendemain 3 juin, Henri V donna un grand festin à Charles YI, au duc de Bourgogne et aux grands seigneurs de France. La noblesse demandait un tournoi : « Demain, dit le roi, nous partons « pour aller mettre le siège devant Sens ; là pourra chacun de nous « jouter, tournoyer et montrer sa prouesse et son hardement ».
Parti de Montereau, le 20 septembre 1419, dix jours après la fatale entrevue, le dauphin s'était, en effet, dirigé sur Loches-, en prenant son chemin par Sens, Courtenay, etc. ; puis il était allé s'établir à Bourges (24 octobre), où il réunit ses forces militaires, composées dès lors en grandes parties d'étrangers, et où il devait, vers la fin de septembre 1421, fixer sa résidence.
La France se trouvait ainsi partagée entre les Bourguignons au nord, ayant pour eux le nom du roi et l'appui de l'Anglais, et les Dauphinois au sud, ayant à leur tête le dauphin et s'appuyant des Ecossais" et des Lombards engagés à son service : d'un côté le parti Anglais, de l'autre le parti Français. La lutte prenait un caractère national et allait se poursuivre avec une nouvelle vigueur, surtout du côté des Anglais.
Henri V se départit donc de Troyes le S juin 1420, et en compagnie du roi et de Philippe de Bourgogne, d'isabeau et de la jeune reine d'Angleterre, il prit la route de Sens par Ervy, Saint-Florentin, Joigny, qui reconnurent son autorité. Arrivé devant Sens le 8, il y faisait son entrée le 11, et ayant appelé maître Henri de Savoisy, il lui dit : « Vous m'avez épousé et baillé une femme, et je vous rends « la vôtre, c'est à savoir l'archevêché de Sens. » De là le roi d'Angleterre vint à Montereau, où le duc de Bourgogne fit célébrer un
' Juvénal fies Ursins.
2 II y séjourna du 6 au 16 octobre.
3 Dès le mois d'avril 1419, il avait pour sa garde une compagnie d'hommes d'armes et d'arcliers écossais. Envoyé en Ecosse (avril 1420) pour y lever une armée, rarclicvêque de Reims, Regnault de Chartres, en ramena (janvier 1421) 5,000 hommes, (jui débarquèrent à la Rochelle, et contribuèrent au gain de la journée de Baugé (22 mars 1421).
412 LA PROVLNCE DE CHAMPAGNE m\.
service en l'honneur de son père', puis à Melun, défendu par l'intrépide Barbazan, qui, après neuf mois d'une résistance héroïque, dut se rendre faute de vivres (17 novembre), et devint le prisonnier du roi; de Melun, Henri V se rendit enfin à Paris, d'où il passa en Angleterre .
Son absence ne devait point suspendre les hostilités, et la Champagne en eut sa bonne part, d'autant plus pénible à supporter que, selon les éclipses ou les lueurs de sa raison, Charles VI encourageait ou condamnait la fidélité au duc de Bourgogne. Entre les capitaines qui tenaient alors dans la province le parti du dauphin, « il y avait un vaillant homme d'armes, hardi, sage, prudent « et subtil en fait de guerre, nommé Etienne de Vignolles, dit la « Hire », qui se distinguait par son ardeur à grever les Anglais et les Bourguignons, et qui se plaisait à battre la campagne à ce dessein. 11 avait eu le malheur de perdre avec la liberté Château-Thierry, qui tomba, en février 1421, au pouvoir des Bourguignons ; mais il se racheta par une forte rançon, et fut investi du commandement de Yitry. Un autre capitaine, « qui était comme lieutenant de monsei- « gneur le dauphin régent», le breton Prégent de Coitivy, tenait le château de Montaiguillon, d'où il faisait beaucoup de mal aux Anglais. Le comte de Salisbury, « vaillant prince d'Angleterre », vint l'assiéger, et pour réduire la place amena canons et autres instruments de guerre. Mais ceux qui étaient dedans tinrent bon devant cet appareil ; l'ennemi mina les tours, ils les contreminèrent. A la fin cependant, réduits par les maladies et la famine, ils entrèrent en composition et purent sortir du château la vie sauve (1421). En même temps, les Châlonnais, qui, dès 1419, avaient débusqué les Armagnacs de la forteresse de Montjàlons (écart de Mairy), de la Mothe-de-Courtisols, de Yaugency, et qui avaient su se sauvegarder eux-mêmes en 1420, poursuivant, en 1421, le cours de leurs exploits, enlevaient aux ennemis du roi leur sire, après l'avoir a ardée et détruite », l'église de Saint-Sébastien de Jalons, où ceux-ci s'étaient retranchés, et d'où « ils faisaient maints dommages et oppression à « la ville de Chàlons et aux pais environ ». Les vainqueurs eurent soin du moins d'en prendre les reliques et de les transporter en
* Le corps de Jean fut transféré le lendemain à la Chartreuse de Dijon.
1421. HOSTIIJTÉS KNTRH LES PARTIS. 413
l'église Saint-Germain, où elles reposèrent jusqu'au 28 décembre 1425, qu'elles furent en partie rendues à la ville de Jalons '.
Les troupes du Dauphin, d'autre part, s'emparèrent du château de la Folie (près de Braine), de Guisles, de Saint-Pierre-Mont, de Mareuil, faisant chaque jour des courses jusqu'aux portes de Reims. Elles assaillirent même les faubourgs de la ville le 4 juin 1421, enlevèrent tout le bétail qui s'y trouvait, et, comme un certain nombre de bourgeois étaient sortis pour protéger la ville, elles les enveloppèrent, en tuèrent environ 60 et en firent 80 prisonniers '.
Cette guerre que se faisaient les deux partis ruinait, tout en Champagne, et le pays était réduit à une telle misère que « le sep- « tier de seigle valait lors 14 livres ». Aussi, tandis que les échevins de Reims suppliaient le régent de faire cesser les hostilités, Charles VI, dans une lettre qu'il écrivait, le 23 juillet 1421, « à ses « bons, vrays et loyaulx de la ville de Chàlons », constatait les maux soufferts par ladite ville, qui se trouvait réduite à 1,200 feux taillables, au lieu de 25,000 ^ qu'elle comptait avant la guerre, et qui était entourée par les troupes du dauphin, « de façon que. . . « on ne pouvait ni entrer ni sortir de Chàlons, sans être pris, ran- « çonné ou tué ; aussi était-elle moult dépopulée, et une grande « partie vague et inhabitée par grande mortalité et le fait des « guerres ».Mème dépopulation du reste à Troyes, ainsi qu'on le voit par les nouveaux statuts de la corporation des cordonniers en 1419 : « Maintenant, disent-ils, en raison des guerres, des mortali- (c tés, des divisions qui ont lieu dans le royaume, dans la ville de « Troyes et dans les environs, le pays est tellement diminué que de « 500 ouvriers, valets ou apprentis qu'il y avait autrefois (un siècle « auparavant, 1317), il n'y en a pas dix, et encore le nombre des « apprentis diminue-t-il chaque jour en raison du peu de profit « que l'on fait au métier de cordonnerie ; il ne vient plus d'ouvriers
^ Documents inédits, par Grignon, p. 22 et sq.
2 Le Dauphin avait, semble-t-il, « belle et notable compagnie de gens d'armes et de traits », mais il manquait d'argent pour les payer. De là pour ce prince la nécessité de faire appel au dévouement généreux des provinces demeurées libres. On peut voir particulièrement sur les Etats généraux de Clermont-en-Auvergne (12 mai ik%\)VHist. de Charles Vil, de M. de Beaucourf, t. I", p. 361 et scj.
3 V. sur ces chifïres ï Appendice, n° VllI.
« étrangers en ville, ils vont habiter celles où... les vivres se « vendent à moindre prix ». La ville de Reims n'était pas plus heureuse. Décimée par la famine et la peste, autant que par les brigandages des gens d'armes, elle en vint à ne compter plus, en 1416, ainsi que le constate une lettre de Charles VI du 27 mars, que « 2,000 feux ou mesnaiges de gens taillables, les deux tiers tt desquels payneont de quoi vivre ' ».
Le 10 juin 1421, Henri Y revint en France et poussa jusqu'à Joigny; mais il dut rétrograder et regagner Paris, après avoir perdu 4,000 hommes presque sans coup férir, harcelé qu'il était sur ses flancs par un corps de Dauphinois qui réduisait son armée à se nourrir d'herbes. Bientôt après cette malheureuse expédition, il vint, à la tête de 24,000 hommes, mettre le siège devant Meaux (6 octobre). Cette ville avait pour défenseurs de vaillants champions, au nombre desquels il convient de mentionner l'évêque, Robert de Girême, et l'abbé Philippe de Gamaches ; mais la brutalité violente et les barbaries du capitaine-général de la place en avaient fait un vrai repaire de bandits et un chef-lieu de brigandage. L'orme du bâtard de Vaurus était au loin redouté : c'était un arbre gigantesque que ce rude condottiere avait choisi à l'entrée de Meaux, et où il faisait pendre les infortunés qui ne pouvaient satisfaire à ses iniques fantaisies ; au défaut de bourreau, il les y pendait lui-même. On s'était plaint à Henri V de ce que le capitaine « faisait guerre « mortelle et boutait feux » : « J'y mettrai bon ordre, avait dit le « roi ; mais quant aux feux, sachez que c'est là usance de guerre, « et que guerre sans feu ne vaut rien, non plus que andouilles « sans moutarde ».
Il commença par bloquer étroitement la ville, et par disposer toute son artillerie de siège, laquelle consistait en catapultes qu'il avait fait construire à Lagny-sur-Marne, et en canons de fer sans affûts, montés sur des carapaces de bois et chargés avec des pierres arrondies ; puis il fit offrir aux assiégés d'honorables conditions, s'ils consentaient à reconnaître son autorité. Mais, pour toute réponse, ceux-ci firent monter sur les remparts un âne couronné
^ Arcli. de Reims, Lettres des Rois, Vidimus du 24 juin 1418, et le travail de M. Jadart sur la population de Rcinis, p. 11. — Les 2,000 feux répondaient à environ 8,000 habitants.