U24. DIVERSES TENUES DES TROIS ETATS
« arse et démolie par la guerre, rediront-ils sept ans plus tard, et le « peuple d'ilec mort et absenté du pays '. »
Les environs des villes n'offraient pas plus de sécurité : il fallut, en 1424, confier au frère du gouverneur de Châlons, à messire Thiébaull, le bâtard de Neufchastel, moyennant la somme de cent livres à lui donnée et octroyée, le soin de faire garder contre les ennemis du roi nostre sire les laboureurs et les vignerons, pour leur permettre de rentrer moissons et vendanges-.
De tous ces maux, le gouvernement anglais n'avait cure. Ce n'était pas qu'il se fit faute de convoquer les trois états. Il les convoque en novembre 1420, « pour avoir », ainsi que le rappellera plus tard Charles VI ^, « leur advis et conseil sur les voyes et manières. . . à « tenir pour remettre sus justice au royaume, obvier aux grans « pilleries et roberies qui ont été faictes et se font à l'occasion des « guerres et divisions qui y ont esté, et aussi amender et améliorer la
* Archives de l'Aube.
' Voyez sur la désolation du pays l'histoire de Charles VU par Basin (I. II, c. i). L'évèque de Lisieux a vu de ses yeux les vastes plaines de la Champagne changées en déserts incultes et en jachères, sans hras pour les cultiver, couvertes de broussailles et de buisf?ons. — Et le Champenois Clémengis, quel tableau du royaume ne fait-il pas dans une lettre (la 67<=) à Gérard Machet, confesseur du roi ! a Toute forme d'état régulier, dit-il, a péri dans le royaume ; plus de finances, plus de trésor public ; abandon de l'agriculture, 11 n'existe plus de discipline dans les armées : les hommes d'armes ne touchent pas de solde, on leur abandonne le pays à piller et à couvrir de misère ; il n'existe pas de loi pour eux, et tous les crimes leur sont permis. Les champs en friche ne donnent plus de récolte, les cultivateurs les ont quittés ; ne semant plus, on ne moissonne plus ; c'est à la dérobée, clandestinement, qu'on fait encore quelque travail champêtre. Ce no sont pas seulement les bêtes de labour, ce sont les instruments mêmes qu'on enlève, en sorte que ceux qui voudraient encore remuer la terre devraient le faire avec leurs ongles. Que dire encore ? ... il ne reste plus ni zèle pour la religion, ni crainte de Dieu.; il n'y a plus de pitié pour les pauvres, plus de compassion pour les aftligés. . . Toute liberté a fait naufrage, au point qu'il n'est pas sans péril de s'élever contre les spoliateurs et de répéter son bien en justice. . . Chacun a sur les biens d'aulrui autant de droit que lui en donne sa puissance, et il est vrai de dire avec Lucain : La mesure du droit est celle de la force ».
3 Lettres du 13 mars 1422, conservées aiwc Archives de Reims.
« monnaie, pour la faiblesse de laquelle la chose publique... a été « moult dommagée )>. C'est du moins l'objet avoué de la réunion ; mais le vrai motif est d' « adviser comment se pourront avoir « finances pour conduire la guerre et les autres grans affaires ' » ; or « très petitement a esté pourveu aux grans inconvéniens » dont souffrait le royaume ^
Nous voyons par les délibérations du conseil de la ville de Reims que les états furent ensuite réunis à Laon à la fin de l'année 142i. « Les Rémois résolurent d'y prendre part et se chargèrent en même « temps d'avertir les villes voisines, Epernay, Mézières et Rethel, « ainsi que les principaux représentants de la noblesse dans les pays « d'alentour. On nomma des délégués pour rédiger « par escript, « selon les instrucions autreffois faictes pour la convencion des « trois estats », les mémoires destinés à l'assemblée^. Mais il ne nous en est rien resté.
Plus heureux en ce qui touche les états de 1424, convoqués au mois de février, à Amiens, par le duc de Bedfort et le duc de Bourgogne, nous possédons le cahier de doléances qui dut être présenté à l'assemblée par deux députés de la ville de Reims. Ce cahier se rapporte aux mêmes objets sur lesquels les états de 1420 eurent à délibérer, et traite de la répression des maux de la guerre, de la réforme de la justice et des finances. Les habitants de Reims a n'en- « tendent aucunement à desrogier aux drois, prééminances, préro- « gatives, seigneuriez et auctorité royal du roi leur souverain sei- « gneur » ; mais, tout en reconnaissant la domination anglaise, ils n'hésitent pas à proclamer que c'est à ceux qui prétendent tenir le parti du roi et du duc de Bourgogne qu'il faut imputer la plus grande partie des misères du royaume : et vraiment, disent-ils, c'est pitié de voir les « pilleries, roberies, rançonnements, prises de corps », qui ont lieu chaque jour, « non pas seulement en lieu prophane, « mais en églises et lieux sains, autant et plus que ailleurs, dont « tout le pais est tellement dépopulez que à peine est demouré ou
' V. lesdites lettres, et Document inédit sur une assemblée d'états convoquée à Amiens en 1434. \iav \)cm?à%oi\. \\. 2. '
- Même document, p. 4.
^ Id.,p. 2,3.
142/.. SATISFACTiO.NS ACCORDEES AUX REMOIS. 423
« dit pais de cent hommes iing qui ne soient tous mors ou détruis..., « ctceulx qui sont demourez en vie... se sont départis dudit pais... « hors du royaume, et tellement que tout le pais est demouré pres- « que tout inhabité, désert et désolé, et encores est en voyc de plus « estre, se provision brief n'y est mise ». Il serait bien nécessaire, pour remédier à tant de maux, de raser toutes les petites forteresses, de mettre la garde des autres à la charge des seigneurs, de réduire les garnisons des châteaux et places fortes autres que ceux des frontières, et d'imposer aux gens d'armes chargés de les défendre le serment d'obéissance au roi.
Quant à la justice, les abus sont si nombreux « que ce serait « longue chose à escripre ». Gomment en serait-il autrement, alors qu'on baille à ferme, et trop souvent à des incapables, les offices de judicature ? Qu'on élise les magistrats et qu'on en remette l'élection aux habitants des bonnes villes, « qui mieux congnoissent quelz (( gens sont propres » à ces fonctions.
Mais c'est surtout la situation des finances qui préoccupe notre cité. La guerre, « comme les mortalités et stérilités des temps qui « ont esté depuis trois ou quatre ans », l'avait épuisée, et il lui importait de ne point voir rétablir les aides, dont le duc de Bourgogne, Jean sans Peur, avait eu l'habileté d'affranchir le peuple. Aussi propose-t-elle de remplacer cet odieux impôt par une levée de deniers qu'elle fournirait chaque année pendant un temps limité. Au cas où ce vœu ne pourrait prévaloir, que du moins on ait la faculté d'élire les percepteurs des aides, et de les prendre parmi des personnes compétentes qui se contenteraient de gages convenables, sans rien exiger des plaideurs.
Si les Rémois ne purent échapper aux aides, du moins ils ne s'y soumirent qu'à la condition d'en réserver une portion pour l'entretien des fortifications de laville et pour l'expédition de leurs affaires, « attendu que ilz n'ont rentes ne revenus en commun ». Il semble aussi qu'ils aient obtenu quelque satisfaction relativement aux excès des gens de guerre ; car, aux termes d'un accord intervenu, le 18 avril 1424, entre eux et leur capitaine, le sire de Chàtillon, les forteresses de Sept-Saulx et de Bétheniville, dépendantes de l'archevèché de Reims, devaient cesser, dans les quinze jours après Pâques, d'être occupées par les hommes d'armes qui y tenaient garnison, et qui jusque-là vivaient sur le pays : elles seraient
désormais gardées aux frais de l'archevêque, sans charges pour le peuple ' .
Mais, en dépit de tous les vœux, les besoins croissaient tous les jours avec les difficultés. 11 fallut, au mois de septembre suivant, recourir à une nouvelle convocation des trois états, sans en tirer grand remède. Le gouvernement anglais semblait n'avoir d'autre souci que d'épuiser la France ; il la traitait en pays conquis, comme s'il ne devait pas y avoir de lendemain pour lui. Bedfort ne ménageait même pas les seigneurs que la vengeance ou l'intérêt lui avaient donnés pour alliés. Le frère du duc de Bretagne, Artus, comte de Richemonl, qui était devenu son beau-frère et celui du duc de Bourgogne en épousant, le 10 octobre 1423, la veuve de Louis, duc de Guyenne, Marguerite de Bourgogne, avait compté obtenir le gouvernement de Paris, devenu vacanten mars 1424 : Bedfort opposa à sa demande un refus blessant, et Richemont, le cœur humilié, ulcéré, se retira en Bretagne. Yolande de Sicile, mère de la reine, sut profiter de la circonstance pour déterminer Charles à offrir à ce seigneur le titre de connétable : c'était le moyen de ramener la Bretagne dans son parti, et de se rapprocher du duc de Bourgogne. Richemont, avec l'assentiment de Philippe, accepta, le 7 février
1425, et un mois après (7 mars), prit en grande pompe l'épée de connétable. Une fois engagé, il fut pour Charles un appui fidèle, et le servit avec autant d'énergie que de loyauté.
C'est sur ces entrefaites que mons^ Thiêbavlt, qui l'occupait depuis 1417 et qui en avait soin comme de son propre bien, se décida à remettre en bonne foi le château de Sarry (10 septembre 1425) à a m^ Jehan de Sarrebruche, par la grâce de Dieu évesque « et conte de Chaalons, per de France ». L'abandon qu'il en fit ne devait pas empêcher le gouvernement anglais de donner, le 2 octobre
1426, au gouverneur de Chàlons l'ordre de le faire abattre, de peur qu'il ne tombât aux mains des Armagnacs. Mais l'ordre ne fut pas exécuté.
Cependant Richemont, ayant échoué dans son entreprise de détacher de l'alliance anglaise le duc de Bourgogne, et s'étant signalé dans l'exercice de son autorité par une certaine violence de procédés, tomba un moment en disgrâce, et le roi, se donnant pour
1 Id,
, passDii.