ENTREE DU ROI A REIMS
n'en étaient pas moins certaines, puisque son armée touchait aux portes de la ville. Qui pouvait assurer que les Anglais annoncés ne seraient pas battus avant de pouvoir la secourir? Voyant qu'ils ne gagnaient rien, Gliàtillon et sa suite se retirèrent.
Deux jours après (15), le roi, ayant quitté Ghàlons, arrivait à Sept-Saulx, château dépendant de l'archevêché. De là Regnauld de Chartres, qui, dès le 11, avait fait part aux Rémois des succès de Charles, en les engageant à le recevoir pompeusement, leur écrivit qu'il irait le lendemain dans la ville présider aux préparatifs du sacre, et de fait, ce jour-là, il prit, avec les cérémonies et les serments accoutumés, possession de son siège, auquel il avait été appelé en 1414 ; puis il notifia au conseil l'arrivée de Charles VII (IG). Cette déclaration mit fin à toutes les irrésolutions. Tandis que les partisans anglais et bourguignons quittaient la ville au plus vite, quatre d(''putés du conseil partirent pour Sept-Saulx et ne tardèrent pas à en rapporter des lettres, dont la publication épanouit et fixa tous les cœurs. Le roi accordait une amnistie générale, la levée de quelques subsides pour l'entretien des fortifications, et plusieurs autres grâces énoncées dans les termes les plus honorables pour la ville, car Charles ne doutait pas que ce ne fût uniquement « pour la « salvation de leurs corps et de leurs biens, qu'il leur avait convenu « adhérer et converser tant avec les Bourguignons qu'avec les « Anglais. »
Ces lettres avaient été données par le roi en sofi grant conseil, auquel étaient, indépendamment de Mgr le duc d'Alençon, des comtes de Clermont et de Vendôme, et des sires d'Albret, de Laval, delà Trémoille, de Trêves et de Gaucourt, les évoques de Châlons, de Séez et d'Orléans ' .
Le même jour, Charles quittait Sept-Saulx, précédé d'un gros corps de cavalerie, et faisait son entrée à Reims, tandis que par une porte opposée se retirait, à la faveur d'un sauf-conduit, la garnison anglaise. Il était armé de pied en cap et escorté des principaux seigneurs de son armée, le duc d'Alençon, les comtes de Clermont et de Vendôme, les sires d'Albret, de la Trémoille, de Laval, de Rais-, de
' V. les lettres d'abolition dans les Arcli. de Reims, Statuts, t. l", p. 596, et les notes.
- De Rais devait être fait maréchal le jour du sacre.
Mailly, de Gaucourt, d'Argenton et autres, du maréchal de Boussac, deLaHire, de Xaintrailles, etc. Partout sur son passage retentissait le joyeux cri de Noël ! ^ Mais tous les regards et toutes les bénédictions populaires étaient pour la Pucelle, qui s'avançait tenant en main son étendard^.
Le 17, qui était un dimanche, après avoir été fait chevalier par le duc d'Alençon, Charles VII fut sacré en grande pompe, ayant à ses côtés la Pucelle, avec sa bannière en main, cette bannière qui, après avoir été à la peine, méritait bien d'être à l'honneur. Etaient présents, parmi les pairs ecclésiastiques, Regnauld de Chartres, archevêque de Reims, qui versa sur son front l'huile de la sainte ampoule, Guillaume de Champeaux, évêque-duc de Laon, Jean de Sarrebruck, évêque-comtc de Châlons', assistés de trois autres prélats^. Les six pairs laïques furent représentés par le duc d'Alençon, les comtes de Clermont, de Vendôme, les sires de la Trémoille, de Laval et de Mailly. Charles d'Albret tint l'épée au lieu du connétable
' C'était d'autant plus merveilleux que, huit jours seulement auparavant, avait été « délibéré de faire une procession un dimanche, et exorter le peuple à union, paix, amour et obéissance » (8 juillet), et que, le 41, avait « esté ordonné de rescrire à Nosseigneurs le Régent et de Bourgogne, en excusant la ville des charges que on baille à icelle ville » {Conclusions du Conseil).
- Cet étendard était de toile blanche frangée en soie. Jeanne y avait fait pourtraire la représentation du Saint-Sauveur et de deux anges, avec les mots Jhesus, Maria, disposés l'un au-dessous del'aulre. Sur le revers était peint Técu de France, tenu par deux anges. Indépendamment de cet étendard, Jeanne avait un jjennon de forme triangulaire, sur lequel était figurée l'Annonciation. Elle avait également fait faire pour les prêtres de l'armée une bannière de forme carrée, offrant la vue du Christ eu croix, avec la sainte Vierge et saint Jean debout (Voy. dans V Histoire de Jeanne d'Arc de M. Wallon, t. P"", Y Appendice n° XV).
3 Pour se rendre au sacre, Jean de Sarrebruck avait acheté pour la somme de 33 livres à maistre Guillaume Godart, chanoine de Châlons, un cheval qu'il fit couvrir « d'unehousse à chevaulcher en drap esmerauldin », et un deuxième cheval du même prix à Pierre de Vailleconte, bourgeois de la ville. (Grignon, Documents inédits, Châlons, 1880).
* Les évêques d'Orléans, de Séez, et un troisième (pii est resté inconnu.
n2<j. SACRE DU ROI A REIMS. 437
de Ricliemont ^ La cérémonie terminée^, la Pucellc se jeta aux genoux du roi, en pleurant à chaudes larmes : « Gentil roi, dit-elle « ores est exécuté le plaisir de Dieu, qui voulait que vinssiez à « Reims recevoir votre digne sacre, en montrant que vous êtes vrai « roi et celui auquel le royaume doit appartenir ». En l'entendant, tous les seigneurs qui étaient là pleuraient avec elle. Mais il ne devait point lui être donné, comme elle le désirait, de revoir son pays et de « servir de nouveau son père et sa mère, en gardant leurs « troupeaux avec sa sœur et ses frères^ ».
' Le duc de Bourgogne n'avait pas répondu à l'invitation que Jeanne lui avait adressée. Ce fut pour l'héroïne une raison de lui écrire pour lui exprimer son regret qu'il n'assistât point « au sacre du roy qui aujourd'hui dimanche, XVU^ jour de ce présent mois de juillet, ce fait en la cité de Reims », et pour l'engager à faire sa paix avec le gentil roi de France. On a voulu préciser le moment où Jeaiuie écrivit cette lettre, et on a émis l'opinion que c'était après la cérémonie ; mais il est évident qu'elle n'eût pas dit en ce cas que le sacre se fait, se célèljre aujourd'hui, mais qu'elle eût écrit : s'est fait.
' Le roi donna pour la cathédrale les tapis de satin vert qui avaient servi au sacre ; il offrit en outre une collection de vêtements sacerdotaux en velours rouge figuré. L'église de Saint-Remi reçut un ornement de damas blanc à fleurons d'or.
3 Déposition de Dunois, Procès, t. III, p. 14-13, et Cousinot, p. .126. — Ce sont les sentiments qu'elle exprimait à l'archevêque de Reims devant Montereau (7 août). Depuis Laccomplissement de sa mission, qui était de délivrer Orléans et de faire sacrer Charles à Reims, elle n'entendait plus ses voix et n'obéissait plus qu'à son Inspiration personnelle. — Son père, qui assistait au sacre, avait été logé en l'hôtellerie de YAsne-Rayè. La ville paya vingt-quatre livres parisis pour sa dépense, et lui donna un cheval pour s'en retourner. Il ne semble pas qu'il fût accompagné d'isabcau, sa femme, ni qu'il ait quitté Reims aussitôt après le départ de sa fille, car ce ne fut que le 5 septembre qu'il fut « délibéré de payer les dépens du père de la Pucelle, et de lui bailler un cheval pour s'en aller. »
§ m. — Du COUROîVNEMENr DE GhARLES Vil AU TRAITÉ d'ArRAS.
Révolution dans l'esprit du peuple, qui se déclare Français. Cependant la fortune du roi est tenue en échec par la jalousie que la Pucelle inspire à la Tréinoille. — Elle est livrée aux Anglais qui la font mourir ; mais ils tentent vainement de reprendre Chàlons. — Barbazan, nommé gouverneur de Champagne, les bat à la Croiselte, et étend dans la province l'autorité du roi, non sans que les populations souffrent des excès des gens de guerre ; elles demandent protection au gouverneur : la mort ne lui laisse pas le temps de remédier au mal. — Ce malheur enhardit Bedfort. — Siège de Lagny ; les auxiliaires champenois le font lever. — Provins, retombé, d'autre part, aux mains des Anglais, qui !e saccagent, est recouvré par les Français. — Langres revient au roi. — Troyes est un instant inquiétée par le duc de Bourgogne. — Mais la mort de la Trémoille et les hauteurs du parti Anglais déterminent enfin Philippe le Bon à signer le traité d'Arras.
C'en était fait du parti anglais : le sacre de Charles VII lui avait porté le coup mortel, et la fortune de ce prince allait grandir de jour en jour. Le peuple a désormais un roi, il se lève en sa faveur, et chasse partout l'ennemi national, trop faible pour le contenir. Déjà Philippe de Bourgogne, qui n'avait pas daigné répondre à l'invitation de Jeanne d'Arc, cédant à la crainte des armes de Charles, s'était décidé à lui envoyer de la ville de Laon (16 juillet), une ambassade pour le saluer à l'occasion de son couronnement et lui faire des ouvertures de paix '.
Quand, le 21, le roi quitta Reims pour aller toucher les écrouelles à Saint-Marcou, et delà se diriger sur Paris, sa marche sembla n'être qu'une promenade triomphale ; car, à peine arrivé à Vaillysur-Aisne (22), il y reçut les clefs de Soissons et de Laon, et il n'eut pas plus tôt atteint Soissons (23), que de nouvelles députations vinrent l'assurer de l'obéissance de Château-Thierry ^ de Provins, de Coulommiers, de Crécy-en-Brie.
1 Hist. de Charles Y// par M. de BcaucourI, t. II, p. 402. L'ambassade arriva à Reims la veille même du sacre.
' Ce fut en passant par cette ville, le 29 juillet, que Cliarlcs, à qui Jeanne avait demandé cette faveur après le sacre, fit délivrer aux villages de Greux et Domremy les lettres patentes qui les affranchissaient de toutes tailles, aides et sulîsides. Mais c'est à turt quo^dans son mémoire sur la généralité de Champagne, l'intendant Larchcr dit que le village de Dora-
n-yj. JEANNE BLESSÉE DEVANT PARIS. 439
La promenade n'aboutit point, il est vrai. Après avoir pris possession de Château-Thierry le 29 juillet, le roi se dfHournant vers le sud, s'était avancé par Montmirail (l"^ août) et Provins ' jusqu'à Bray-sur-Seine : puis, comme*il venait de conclure avec Philippe le Bon une suspension d'armes de 15 jours, à l'expiration do laquelle le duc devait lui remettre Paris, il avait jugé sage de se rapprocher de cette ville pour recueillir sans retard le fruit de la trêve. Tout en regrettant celle-ci, parce qu'elle la croyait inutile au triomphe de la cause royale*, Jeanne était heureuse de reprendre le chemin de la capitale, et l'on devine sans peine la joie qu'elle en eut à la façon dont elle désigne aux Rémois, dans une lettre qu'elle leur adressa le 5 août, le lieu d'où elle écrit : c'est d'un logis sur champs au chemin de Paris. L'armée, repassant donc par Provins, était arrivée, le 7, à Goulommiers, le 10, à laFerté-Milon, le 11, à Grespy-en- Valois. Deux fois, le 13 et le 15, elle s'était trouvée en présence des Anglais, sans pouvoir déterminer Bedfort à sortir de ses lignes, et il semblait que l'ennemi n'eut d'autre souci que d'échapper à l'humiliation d'une défaite, quand, le 28 août, survint entre le roi et Philippe le Bon, une nouvelle « abstinence de guerre ». Paris n'y était pas compris^ : ce fut pour Jeanne une raison d'aller l'attaquer, et bien qu'elle y eut été blessée *, tout semblait favoriser son entre-
remy continue (fin du xvii^ siècle) de jouir de cette exempliou : ce qui était vrai de Greux ne l'était plus de Domremy depuis le Concordat de 1571, à moins que sous le nom de Domremy il ne faille entendre Vaucouleurs, dont ce village dépendit jusqu'en 1571 (V. Y Appendice n° IX sur celte question et sur les lettres d'exemption.)
1 Hist. de Charles Y// par M. de Beaucourt, t. II, p. 402, et Hist. de Jeanne d'Arc par Wallon, t. P'",p. 278.
* V. dans V Histoire de Jeanne d'Arc de Wallon la lettre de Jeanne aux Rémois, et dans Jeanne d'Arc à Reims de M. Jadart le fac simile de cette lettre.
3 11 ne le fut que le 18 septembre. La trêve, qui ne devait d'abord durer que jusqu'à Noël, fut alors prorogée jusqu'à Pâques de Tannée 1430.
* Ce jour-là même, le roi fît connaître à la ville de Reims ses négociations avec le duc de Bourgogne, et sa retraite sur la Loire. En l'assemblée du 2 octobre, réunie « en la sale royal à Troies », furent « publiées unes « lettres de Jehanne la Pucelle cscriptes à Gien, 22® jour dudil mois de a septembre, par lesquelles elle se recommande à Messieurs, leur fait
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prise. Mais, loin de seconder la pieuse héroïne, le roi donna, le 13 septembre \ l'ordre de la ramener à Saint-Denys, où il était venu s'établir. On se retira donc par Lagny S Provins et Bray. De là l'armée, passant l'Yonne à gué près de S^ns, et traversant Courtenay, Château-Regnard et Montargis, regagna Gien, où elle fut licenciée (21), au risque de jeter l'alarme parmi les villes dévouées au roi, et d'enhardir avec les conspirations les partisans de l'Angleterre \
Ce licenciement que rien ne justifiait et qui devait avoir véritablement les conséquences les plus désastreuses, c'était l'effet de l'envie qu'inspirait la Pucelle aux capitaines du roi, et particulièrement à la Trémoille, qui le gouvernait'. Ainsi les machinations de ce mauvais génie, auquel était malheureusement associé l'archevêque de Reims, feront échouer Jeanne devant Gompiègne (24 mai l't.'iO), et la livreront aux Anglais \ Regnauld de Chartres n'eut rien de plus pressé que d'instruire officiellement les habitants de Reims d'un événement aussi douloureux pour tous les cœurs français, et comme il n'avait jamais eu pour Jeanne, en sa fortune, que défiance et mauvais vouloir, il montra, aux jours de sa captivité, les sentiments qui l'animaient à son égard, en l'accusant ouvertement, dans trois dépêches qu'il adressa aux Rémois, de 1430 à la fin de 1431, de « n'avoir voulu croire conseil, mais faire tout son plaisir, de « s'être constituée en orgueil et de n'avoir fait ce que Dieu lui avait
« scavoir de ses nouvelles, et qu'elle a été bléciée devant Paris » {Le plus ancien registre des délibérations du conseil de ville de Trot/cs, par Alptionse Roserof).
' Jeanne, par une lettre écrite de Sully-snr-Loire, le 10 mars tWO, rassure les Rémois contre toute atta([ue (V. le fac simile dans Jadart, p. 59).
- Jeanne, qui avait une dévotion particulière pour Notre-Dame de Lagny, devait y revenir au mois d'avril 1430.
3 Par une lettre du 27 mars, écrite de Sully comme la précédente, Jeanne confirme aux Rémois les dispositions bienveillantes du roi à leur égard, malgré les complots ourdis par quelques habitants.
< V. YHist. de Charles Vil de M. de Beaucourt, f. II, p. 22^>-223, et sq.
5 Dès son passage à Châlons, elle avait laissé échapper celte parole devant un laboureur de Doniremy, accouru jiour la saluer : « Je ne crains qu'une chose, la trahison ». (Déposition de Gérardin d'Epinal, Procrs, t. II, p. 423). Que dut-elle donc éprouver parfois, quand elle l'ut livrée à elle-même ?