‹ Histoire générale de la Champagne et de la Brie depuis les temps les plus reculés jusqu'à la division de la province en départements (volume 2)Chapitre 119 sur 164 · JEANNE PRIS0NNII<:RE EST LIVREE AUX FLAMMES. \M · texte numérisé non relu

JEANNE PRIS0NNII<:RE EST LIVREE AUX FLAMMES. \M

« commandé, mais fait sa volonté ' ». Odieusement désavouée par un prélat champenois, Jeanne devait être jugée par un autre prélat, enfant de la Champagne, qui, après avoir, par une vue providentielle, reculé devant la tentation de soustraire la sainte ampoule, n'hésita pas à réclamer le triste privilège de se l'aire le bourreau d'une sainte. Mais ce n'était point assez : sur l'échafaud du cimetière de Saint-Ouen, Jeanne fut admonestée par un célèbre docteur champenois, — il était de Langres — Guillaume Erard, recteur du collège de Navarre, qui l'accabla d'odieuses accusations. Comme, emporté par sa fougue, il se tournait vers elle en disant: « C'est à toi, Jeanne, « que je parle, et je te dis que ton roi est hérétique et schismati- « que » ; à ces mots, Jeanne, jusque-là muette aux injures qui lui étaient personnelles, ne put se contenir : « Par ma foi, sire, s'écria- « t-elle, révérence gardée, j'ose bien vous dire et jurer, sur peine « de ma vie, que c'est le plus noble chrétien de tous les chrétiens, « celui qui aime le mieux la foi et l'Eglise ; il n'est point tel que « vous le dites )). — « Faites-la taire », interrompit Cauchon. Et elle se tut. Mais elle put bien dire à l'évoque de Beau vais, en l'apercevant au jour du supplice : « Evoque, je meurs par vous. . . C'est « pourquoi j'en appelle de vous devant Dieu ». Etquandla flamme du bûcher eut enveloppé son corps virginal, on entendit un grand cri s'échapper de ses lèvres : Jésus ! Ce fut son dernier souffle. Elle l'exhala au milieu des larmes de toute l'assistance (30 mai 1431). Chacun sentait que la France venait de donner pour son salut le plus pur de son sang. Après avoir été en butte aux contradictions des grands et des docteurs de l'Eglise ^, plus soucieux de sauver leur

^ Vallet de Viriville, Histoire de Charles VII, t. II, p. 159, el Archiv. lègisl.^ Statuts, t. l®"", p. 601. L'évêque de Chàlon, de son côté, Jean Germain, un des pères deBàleet de Ferrare, devait, dans son Panégyrique de Philippe le Bon, représenter Jeanne comme adonnée aux sortilèges, et regarder son supplice comme mérité (Liidwig, Reliquiœ, t. XI, p. 24, 23, et Chroniques 6e/g es, publiées par M. Kcrvyn de Lettenhove, 1876, p. 28).

2 Ces docteurs apparlenaicntàruniversité de Paris, que signalaient alors ses sympathies pour l'Anglais et son hostilité contre la papauté. Aussi est-il vrai de dire que Jeanne a été la victime, non de l'Eglise, comme quelques-uns l'ont prétendu, mais des adversaires du roi de France et de la primauté poiililicale. L'Eglise s'est montrée, à l'appel de la papauté, dans le procès de réhabilitation.

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influence que le royaume, trahie, comme elle l'avait prédit, par les propres ministres du roi, à qui elle avait eu mission de révéler ses destinées et d'en faciliter l'accomplissement, Jeanne était morte pour le triomphe de la justice et la confusion de ses bourreaux, abandonnée de ce gentil roi qui lui devait tout, qui pouvait la sauver par un appel au Saint-Siège, et qui eut à peine ' un regret pour elle : victime innocente, dont l'Anglais fit jeter les cendres dans la Seine, et dont il ne devait rester, pour servir d'enseignement au peuple, que le souvenir d'un dévouement sans bornes, d'une foi sans défaillance, et d'une vertu sans tache.

En revenant de ce lamentable spectacle, un secrétaire du roi d'Angleterre disait tout haut : « Nous sommes perdus : nous avons « brûlé une sainte 1 » Il ne se trompait point.

Trois semaines s'étaient à peine écoulées depuis que Charles YII avait quitté Reims, que les Anglais, impatients de reprendre ce qu'ils avaient perdu, escaladaient les remparts de Châlons près du couvent des Cordeliers, à la porte du Jard, et pénétraient dans la ville. Mais Eustache de Conflans, qui en avait le commandement, les chargea avec tant de vigueur qu'ils durent se retirer dans le plus grand désordre (12 août 1429). Toutefois cette tentative était bien faite pour appeler sur la Champagne la sollicitude du roi. Il s'était empressé d'établir (12 septembre) Charles de Bourbon, comte de Clermont, son « lieutenant général en tous les pays reconquis sur « les Anglais deçà la rivière de Seine, y compris la ville et le bail- « liage de Troyes'^ » ; puis bientôt la gravité des circonstances le détermina à nommer, avec le titre de capitaine général et gouverneur de Champagne, Arnold Guilhem, sire de Barbazan, de la famille des Faudoas en Gascogne : c'était l'un des plus braves et des plus dignes officiers de l'armée, et on l'avait surnommé, pour cette raison, le chevalier sans reproche. Fait prisonnier au siège de Melun (1420), il avait été transporté par les Anglais à Château- Gaillard, et enfermé dans une cage de fer ; mais La Hire, en s'emparant, le 24 février 1430, de la forteresse, venait de le rendre à la liberté. Barbazan fit aussitôt fortifier les principales places de son

' Il faut aller jusqu'au règne de François l" pour en trouver la trace, [Hist. de Charles T7i par Diifresnc de Beaucourt, t. Il, p. 2o3). - Arch. >nunic. de Châlons, AA, 3.

\m-\m. BARIUZAN EN FIST GOUVERxNEUR. 4«

gouvernement, et en particulier celles de Châlons et de Troyes, qui durent pourvoir sur leurs propres ressources à leur défense : c'était du reste un privilège que Charles YII avait garanti aux Troyens, « en « faisant le traité de la reddition de leur ville. » Puis, le printemps venu, s'ouvrirent les hostilités en Champagne. Henri VI, roi d'Angleterre, par lettres du 8 mars 1430, venait de donner en fief cette province au duc de Bourgogne avec une somme de 12,500 marcs ou livres anglaises, et de ce côté devait naturellement se porter l'effort de Philippe et de ses alliés.

Favorisé par la soumission de Sens, qui, après avoir reconnu, le 26 décembre 1429, l'autorité de son souverain légitime, lui avait prêté serment de fidélité le 7 janvier 1430 ', Barbazan commença par s'emparer de Pont-sur-Seine ; puis il vint, en mai, attaquer le château de Chappes, situé sur la Seine à deux lieues de Troyes, et l'un des plus considérables et des mieux fortifiés de ces environs. René d'Anjou, duc de Bar -, s'était joint à lui, et les Troyens lui avaient envoyé des approvisionnements de toute sorte, une bombarde, un gros voguelaire et deux petits avec leurs provisions. Bien que conduit avec vigueur, le siège ne dura pas moins de trois mois. La place était bien défendue, et Jacques d'Aumont, qui en était gouverneur, comptait sur un puissant secours des Bourguignons. Ceux-ci vinrent, en effet, au nombre de 4,000 hommes, à la tète desquels était la fleur de la noblesse bourguignonne : mais, rencontrés par une partie de l'armée royale, ils furent taillés en pièces, et le maréchal de Bourgogne, Antoine de Toulongeon, qui les commandait, dut se sauver à Chàtillon avec les débris de sa troupe, après avoir perdu plus de 200 hommes, ses tentes, ses bagages et son artillerie. Cette défaite et la prise de Jacques d'Aumont, dans la sortie qu'il fit pour soutenir le maréchal, déterminèrent la soumission du château de Chappes.

De là, Barbazan se dirigea vers Châlons, étendant ses courses jusqu'auprès de Laon, et soutenu dans ses entreprises par les garnisons de Reims et des forteresses voisines. A la nouvelle de ses pro-

' V. VHist. de la ville de Sens, par Larcher de Lavernade, p. 133, et aux Pt-euves la Charte royale du 17 janvier 1430. Le roi devait passer en cette ville les mois d'août et de septembre. Il était duc depuis 1424.

grès, le duc de Bedfort pensa les arrêter en dépêchant contre lui le comte d'Arundel, le sire de l'Islc-Adam, le seigneur de Ghàtillon et d'autres bons capitaines, avec environ 1,600 hommes d'armes. Barbazan, soutenu du sire de Conflans et de la milice chàlonnaise, qu'étaient venus joindre le sire du Martel, Jean de Versailles et le frère de laHire, Regnaultde Vignole, alla au-devant de l'ennemi, qu'il trouva retranché entre Châlons et l'Epine, au village de la Croisette '. Le combat fut long et opiniâtre, mais enfin les Anglo- Bourguignons durent céder à la bravoure de leurs adversaires, laissant entre leurs mains six cents prisonniers et un grand nombre de morts.

Vers ce temps-là, Villeneuve-le-Roi tombait aux mains des troupes françaises (11 octobre 1430). Ces succès sont bientôt suivis de plusieurs autres. Marigny-le-Châtel, pris en novembre 1430, est détruit ; Ervy et Saint-Florentin reconnaissent peu après ^ le pouvoir de Charles, et échappent, comme propriétés du roi de Navarre, à l'obligation de recevoir une garnison française. La Bourgogne menacée, inquiétée sur ses frontières, où l'armée royale s'empare de Gravant, de Mailly et de Mussy-l'Evêque, s'efforce en vain de protéger Anglure contre les revendications armées de Barbazan. Accompagné du vaillant Eustache de Conflans, du bâtard de Dampierre et d'un bon nombre de gens des communes de Champagne, le gouverneur vient, en mai, mettre le siège devant cette place, que défendait le comte d'Arundel en compagnie du sire de l'Isle-Adam, du sire de Châtillon, et où faisait ses premières armes le fils du comte de Warwick, le futur faiseur de rois. Troyes avait envoyé à Barbazan 68 hommes de guerre avec son gros voguelaire, 200 livres de poudre et une certaine quantité de maillets de plomb : le gros voguelaire rompu, la ville, sur la demande de Barbazan (11 mai), s'était empressée (14 mai) de lui expédier avec ()0 nouveaux compagnons de guerre et des arbalétriers, une grosse bombarde, 400 livres de poudre, trois pierriers, 2,500 traits d'arbalètes et 110 maillets de plomb. Grâce à ce puissant renfort, les défenseurs d'Anglure, vivement pressés, sont, au commencement de juin, contraints d'évacuer cette forteresse et de la remettre aux

' Il n'existe plus rien de ce village. 2 V. ci-dessus, p. 430.

i«o. SUCCÈS ET SOUFFRANCES. 445

mains des assaillanls ; mais ils ne la quittent pas sans y avoir mis le feu'.

Le patriotisme national se montre, comme on le voit, de plus en plus actif et énergique. Il n'est point de sacrifice auquel il ne soit prêt, pas de ressources qu'ils ne mette avec empressement à la disposition du roi, pour obtenir la vidange des places que tiennent encore les Anglo-Bourguignons. A la parole de Jeanne d'Arc, le peuple avait pris foi dans les destinées du royaume, et le martyre de cette sainte fille n'avait fait que l'enflammer d'une haine implacable contre les ennemis de la France. Toutefois les succès mêmes qu'il aidait à remporter, et dont il partageait la gloire, ne laissaient pas de lui causer de dures souffrances, auxquelles il était naturel qu'il tentât d'obtenir un adoucissement. Les garnisons françaises des châteaux reconquis ne lui étaient pas moins redoutables que les garnisons ennemies pour les violences qu'elles commettaient. Troyes, en particulier, par sa proximité des limites de la Bourgogne et des terres que possédaient dans son bailliage des seigneurs attachés au parti du duc, comme ceux de Plancy, de Marigny, d'Arcis, de Brienne, de Jaucourt, de Vendeuvre, etc., avait à gémir des excès des gens de guerre qui parcouraient le pays, de Marigny à Jully et de Piney à Villemaur : elle prit le parti d'en porter la connaissance à M. de Barbazan, en qui elle « avait tant de fiance. » « Par les faits « et les violences des garnisons, concluait le mémoire qui lui fut « adressé, les pauvres gens de labour ont abandonné leurs maisons « et sont en cette ville, où ils meurent de faim et sont forcés de « mendier. Il n'y a charrue labourant de Troyes à Nogent et jusques tt à la rivière de Marne, ce qui ne s'est jamais vu. Plusieurs gens « sont en ville sous ombre de la guerre, et parce que la justice n'a « aucune force, ils vont piller, et amènent le produit de leurs lar- « cins en cette ville, au vu des pauvres gens du plat pays, qui n'osent « réclamer leurs biens "^ ». Troyes ne se trompait pas en mettant son espoir dans la loyale fermeté de Barbazan. Déjà, l'année précédente, le gouverneur avait convoqué à Chàlons les députés des trois Etats de la province, pour aviser « par confort et aide » au soulagement des maux publics. Troyes, Chàlons, Ueims et Laon s'étaient

' Boutiot, t. II, p. 530, 531.

2 1(1., t. Il, p. 535.

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empressés de répondre à son appel, au commencement de 1431, et les subsides qu'il attendait de leur dévouement ne lui avaient pas fait défaut. Dans une assemblée du 13 janvier, Reims avait pris la résolution de verser 4,000 1. tournois ; le 2:2 février suivant, le clergé avait promis le double. Troyes avait un instant incliné à ne rien donner en raison des grosses dépenses qu'elle avait faites pour aider à « la vidange » des places de Pont-sur-Seine, Ghappes, etc. ; mais le soin que prit le conseil de s'informer de l'aide accordée par les autres villes donne lieu de penser qu'elle finit par suivre leur exemple '.

Grâce aux secours qu'il reçut, Barbazan put, dès avant le 5 juin, reprendre aux Anglais le château d!Anglure, dont ils s'étaient emparés au mois de mai précédent. Démolition en avait été ordonnée, et la ville de Troyes poursuivait l'œuvre de destruction, quand une lettre d'Eustache de Gonf lans vint lui apprendre que le gouverneur de Ghampagne avait été tué, le 2 juillet, à Biilgnèville, en défendant héroïquement contre Antoine de Vaudémont les droits du duc de Bar, René d'Anjou, sur la Lorraine. Ge fut un sujet de grande douleur pour les Troyens. Le deuil fut du reste général dans la Ghampagne, et Gharles VII dut ressentir vivement la perte d'un si vaillant champion de la monarchie française.

On peut croire que la défaite et la mort de Barbazan, ainsi que la captivité de René, qui fut remis aux mains du duc de Bourgogne, enhardirent les Anglais à faire un nouvel effort pour arrêter le progrès des armes royales, et ressaisir le prestige qui échappait aux leurs. Il ne suffisait plus d'amuser Paris pour le distraire de sa misère, et ce fut en vain que Bedfort, jaloux d'opposer au sacre de Gharles VII le couronnement de son neveu, Henri VI, le fit venir en grande pompe (2 décembre), pour donner à la capitale le spectacle de cette cérémonie (16 décembre). 11 avait indisposé déjà contre lui l'université de Paris, en touchant à ses immunités ; il trouva cette fois le moyen de blesser le clergé, en faisant du couronnement une solennité tout anglaise ; les échevins, les magistrats, les docteurs, en les laissant confondus dans la salle du festin avec le populaire qui l'avait envahie. .Quand aux pauvres gens, ils s'en allèrent les

^ V. Le jjlas ancien registre des délibérations du conseil de ville de Troyes (14;29-1433), par Alphonse Roserot.

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