‹ Histoire générale de la Champagne et de la Brie depuis les temps les plus reculés jusqu'à la division de la province en départements (volume 2)Chapitre 121 sur 164 · LAGNY SAUVE DES ANGLAIS · texte numérisé non relu

LAGNY SAUVE DES ANGLAIS

Mais le gouvernement anglais attachait un trop grand prix à la possession de Lagny pour ne pas revenir à la charge. Il lit donc assiéger de nouveau la place, le l'^'" mai 143:^, et cette l'ois le siège dura quatre mois. La résistance des défenseurs n'était pas moins énergique que l'attaque était acharnée ; mais celle-ci gagnait chaque jour du terrain, et Lagny, constamment battu par l'artillerie anglaise, se trouvait étroitement pressé par la famine. Dans cette extrémité, le conseil de Charles YIl multiplia ses appels au dévouement des communes, et celles de la Champagne y répondirent avec empressement, en envoyant au secours des héroïques défenseurs de la place l'argent, les munitions et les hommes qu'ils réclamaient. Troyes, qui, dès les premiers jours de mai, s'était imposée pour acquitter la solde des compagnons de guerre enrôlés, envoie chercher des grains aux environs de Ghàlons, et les expédie par eau à Lagny, à cause du peu de sûreté des chemins : en même temps elle fait partir, le 17 juillet, douze bons arbalétriers et dix-huit bons couleuvreurs, avec six grosses arbalètes d'acier et une grande quantité de traits. Chàlons, lieims ne demeurent pas en arrière et s'imposent également de lourds sacrifices pour le triomphe de la cause royale. Charles VII peut enfin réunir onze mille auxiliaires qu'il dépèche au secours de Lagny, sous le commandement de Raoul de Gaucourt, du bâtard d'Orléans, de Xaintrailles^ du maréchal de Rais et du castillan Rodrigue de Villandrando, redoutable chef de bande, qui était depuis peu au service du roi. Il était temps.

Bedfort s'était décidé à sortir de Paris et à venir, avec des forces à peu près égales et de nombreux canons, placer dans la balance le poids de son commandement personnel. Encouragés par sa présence, déjà les Anglais avaient planté leur bannière sur un des boulevards de la ville ; à la vue des Armagnacs, comme ils continuaient d'appeler les partisans de Charles, ils regagnèrent leurs retranchements, refusant la bataille qui leur était offerte. Mais une tentative de Rodrigue de Villandrando de ravitailler la place à la faveur de leur inaction, et une vigoureuse sortie des assiégés, ardents à seconder l'entreprise, forcèrent Bedfort à sortir de ses lignes pour soutenir les siens qui pliaient. L'espace était étroit, et la plupart des hommes d'armes avaient des deux côtés mis pied à terre ; ce fut la cause d'une effroyable mêlée, où l'on se tenait main à main, la pointe de l'épée sur la gorge ; mais les Français, maîtres d'un

retranchement pouvaient tour à tour s'y retirer pour reprendre haleine; les Anglais, qui n'avaient pas cette ressource s'épuisèrent vainement en efforts pour gagner du terrain ; étouffés dans leur armure, ils durent céder à la vaillance de leurs adversaires: il en demeura plus de trois cents sur le carreau (10 août) : le reste rentra précipitamment dans son camp, tandis que Rodrigue pénétrait dans la ville avec des vivres et un puissant renfort. Le lendemain les Français, jaloux de débloquer la place sans livrer bataille, remontaient la Marne jusqu'aux environs de la Fer té-sous- Jouarre, comme s'ils avaient le dessein de gagner la Champagne, et traversant brusquement la rivière, se rabattaient sur la France, qu'ils couvraient jusqu'à Mitry.

A la nouvelle de ce mouvement, Bedfort, tremblant pour sa capitale, décampa en telle hâte qu'il abandonna ses canons, ses vivres et tout son matériel au pouvoir des Armagnacs.

Ce fut pour l'autorité du régent un grave échec aux yeux de la population parisienne, pressurée par les impôts, décimée par les maladies et menacée de voir la famine, qui faisait déjà tant de ravages, multiplier encore ses victimes par la difficulté croissante des arrivages. Aussi l'irritation était grande, et les esprits se trouvaient facilement induits à conspirer contre la domination anglaise : on ne compte pas moins de dix complots ourdis, de 1422 à 1434, tant à Paris qu'en Normandie. Le huitième, organisé sans doute pendant l'absence de Bedfort, retenu devant Lagny, fut découvert vers le 1" septembre 1432 : l'abbaye royale de Saint-Antoine-des-Champs, située entre Vincennes et la Bastille, semblait y avoir joué un rôle, et ses religieuses durent comparaître en justice ; mais il ne parait pas que le procès ait eu pour elles aucune suite fâcheuse '.

En même temps que les armes anglaises subissaient à Lagny un si terrible affront, sur d'autres points elles se montraient impuissantes à protéger contre la coalition des forces nationales les places de la Champagne méridionale qu'elles y avaient reconquises au commencement de 1432. Chassés du pays en 1431 ^, les Anglais avaient, en effet, trouvé le moyen de reprendre, quelques mois

1 Vallel de Viriviile, t. II, p. 333.

2 V. ci-dessus, p. 446.

m2.\i:\2. PROVINS WA]\ FOIS VE\{\)V ET HliCOUVlU^. 4SI

plus tard ' , possession notamment d'AngUire et de Pleurs. Mais, dès le 31 mars 1432, Eustache de Gonllans intervenait auprès du conseil de la ville de Troyespour en obtenir le moyen d'assiéger ces places, s'engageant à en l'aire démolir les châteaux, dès qu'ils auraient été pris. Les pourparlers n'aboutirent point, il est vrai, et ce fut Boson de Pages, bailli de Montargis et capitaine de Méry, qui se chargea du siège d'Anglure (16 septembre) : il se faisait fort de le mener à bien avec 200 hommes d'armes, 300 hommes de trait et les gens des communes, appuyés de deux voguelaires et de la grosse bombarde, pour le seul transport de laquelle il offrait de fournir 40 chevaux. Il fut arrêté d'ailleurs que « la ville et doyenné de Troyes « avec leurs engins contribueraient au siège pour (JOO livres ; que « Ghàlons en paierait 300 ; Epcrnay, 100 ; Vertus, 25 ; Châtcau- « Thierry, 100 ; Montmirail, 100; Sézanne- et le Maigny- Volant, 100 ; « Provins, 200 ; Nogent, 100; Saint-Just et Plancy, chacun GO; « Arcis et Ramerupt, chacun 40 ; Villemaur et Aix-en-Othe, chacun c( 20; Villenauxe, 30; et Fère-Ghampenoise, 100; en tout 1,995 « livres y> ^. Nous ne connaissons point les détails de l'opération, comme nous n'avons rien de précis sur celle qui fut dirigée, sans doute auparavant, contre le château de Pleurs ; mais tout porte à croire que les deux expéditions furent menées à bien, et les deux forteresses démolies ; car, à partir de ce moment, il n'est plus question du séjour des ennemis soit à Pleurs, soit à Anglure.

La ville d'Epernay concourut-elle réellement de ses deniers à la prise de ces forteresses? Il est permis d'en douter, quand on considère qu'elle tomba peu après par surprise (25 lévrier 1433) aux mains des frères de Chàtillon. Mais on peut, d'autre part, regarder comme certaine l'abstention de Provins ; car cette place, qui, en juin 1430, avait d(''jà été prise et reprise, fut, dans la nuit du jeudi 2 au vendredi 3 octobre 1432, enlevée après huit heures de siège par les Anglo-Bourguignons, qui en égorgèrent ou firent prisonniers les défenseurs, pillèrent affreusement la ville et les églises, arra-

1 Le 17 septembre, le l);iilli de Troyes, tenhiU, mais sans succès, du les déloger d'Anglure.

'2 Sézannc devait fournir les pierres pour charger le gros voguelaire, jugé d'abord suflisaul (Bouliol, Rist. de Tvoijes, t. Il, p. iïoO et o60).

' Délibération dii Conseil de la ville de Troyes, du lundi lo septembre

chant de leurs châsses et jetant au vent les reliques des saints. Le gouverneur anglais, Thomas Guérard, songea ensuite à compléter les fortifications de la ville haute, tandis que Henri VI s'efforçait d'alléger les charges de la draperie, que le malheur des temps avait réduite à ne plus faire marcher que trois ou quatre métiers sur 3,000 qu'elle avait occupés. Mais un peu plus d'un an après. Provins retombait aux mains de son ancien capitaine, Nicolas de Giresme, et se trouvait heureux de revivre sous la domination française ^

Cependant, le 28 janvier 1433, les Anglais s'étaient emparés de Pont-sur-Seine, et se répandant dans les environs, y avaient pris le château de Jully *. Troyes charge vainement le bailli de Montargis de les déloger du Pont : l'ennemi s'y trouve en force, et la prudence veut que Boson, qui n'a que 330 combattants à opposer à plus de 3,000, batte en retraite. Il faut d'ailleurs que Troyes songe à sa sûreté ; car les Anglais, enhardis par le départ de Boson, se sont emparés de la forteresse de Fojon, des fors moustiers de Gélennes (Gélannes) et d'Origny, et le conseil a reçu, le 7 février, avis certain que Philippe de Bourgogne attaquera bientôt la ville. La nouvelle en a été aussitôt transmise àChàlons, et une lettre particulière a informé le roi de la situation : « Non seulement, dit la lettre, ce vos anciens ennemis et les nôtres se sont depuis naguères boutez « dedans la ville de Pons-sur-Seine, qui est passage à leur avance tage pour aller et venir en païs de Champagne et Brie sans dan- « gier, mais ils ont encore mis hors de votre obéissance la forte- « resse de Fojon, les fors moustiers de Gélennes et d'Origny, et « ont brûlé toute la ville dudit Origny, en laquelle il y avait plus de « 60 bons ménages, et sont déjà à cinq lieues près de nous, d'où ils a empêchent et empêcheront tout labour et toute marchandise au « pays de Champagne... Et toutes ces choses sont advenues par faute « de chief de guerre puissant à la défense dudit pays, et aussi parce « que vos gens des garnisons de par deçà ont empoché tout labour, « ont pris, pillé, rançonné et appatissé vos subjiez et leur ont fait « souffrir maux innumérables, oultre et avec les maulx que sem- « blablement leur ont faits et leur font vos ennemis. Si vous sup-

* Hist. de Pi-ovins ^ar Bourquelot, t. II, p. 83 et s(f.

* Le Conseil de ville de Troyes en recevait la nouvelle le 22 février.

1419-1434. LAiNGRES REVIENT AU ROI. 453

« plions très humblement, notre naturel et souverain seigneur, « que il vous plaise avoir pitié et compassion de vos pauvres subgez « demorans au dit pays de Champagne, et de hâtivement y pource veoir et mettre telle provision que il ne chée en destruction et « vraysemblablement en totale perdition )>. La réponse du roi se fit attendre : datée de la fin de février, elle n'arriva que le 20 mars. Elle donnait sans doute aux Troyens quelque espérance, mais tout devait se borner là pour le moment.

Ils durent pourvoir seuls à leur salut, et ils y déployèrent une activité qui n'avait d'égal que leur dévouement à la cause royale. Comme ils s'étaient associés sans réserve à la fortune de Charles, ils étaient également prêts à la seconder et à applaudir aux succès qui la fortifiaient. Aussi, quand, dans les premiers jours de mai, ils reçurent des habitants de Langres la nouvelle de la soumission de cette ville au roi, ils s'en réjouirent fort et s'empressèrent de la faire porter à Chàlons, à Reims et dans plusieurs autres villes.

Langres était entrée, en 1419, dans le parti bourguignon, à la suite des deux familles puissantes et rivales qui se disputaient la prééminence en ces contrées. Mais la rivalité même des sires de Vergy et de Châteauvillain devait ramener cette place sous le gouvernement du roi; car, envoyant la grande faveur dont Antoine de Vergy jouissait auprès du duc de Bourgogne, Châteauvillain abandonna de dépit le parti de ce prince pour embrasser celui de Charles VU, et comme il avait reçu plein pouvoir pour négocier la reddition de Langres, il entraîna d'autant plus facilement par son exemple les habitants, que le roi leur pardonnait tout ce qu'ils avaient pu faire pendant la guerre de contraire à ses intérêts, et les maintenait dans la jouissance de tous leurs privilèges. Bien plus, Charles approuvait le sac qu'ils avaient fait de divers châteaux sous la domination anglaise % et leur reconnaissait et conservait « le droit de réduire par force, puissance d'armes ou autrement, « ainsi que bon leur semblerait, toutes autres places à eux nui- « sibles », ajoutant à cet avantage celui d' « aller marchander et

' Changey, Saint-Broinget (Saint-Broingt), EuIIiécoton, Conhons, Eusmes, Angoulevant, du Pailly et Bourg [Précis de VRist. de Langres^ par Migneret, p. lo6 et sq.).

454 LA PROVINCE DE CHAMPAGNE Ii3'.-143D.

« faire leurs besoignes avec ses ennemis et rebelles, pourvu qu'en (( allant et venant ils ne pourchassent, fassent ou dient chose con- « traire ou préjudiciable à son obéissance ni à son parti » (janvier 1434).

Cependant les avis de la marche du duc de Bourgogne se succédaient', jusqu'à ce qu'enfin le duc arriva, le 3 juillet, en vue de Troyes avec son armée, a\ant « avant-garde, bataille et arrière (( garde », et accompagné de la duchesse, qui voyageait en litière avec une suite de quarante dames. Philippe venait d'Arras et menait environ 6,000 hommes de ses principaux chevaliers, une redoutable artillerie et de grosses munitions de guerre. La ville avait fermé ses portes et tendu ses chaînes ; les gués de la Seine étaient rompus de Saint-Lyé à Sancy, et les fers des moulins enlevés de Saint-Sépulcre (Yillacerl) à la Maladrerie-des-Deux-Eaux. En présence de ces dispositions, Philippe, après avoir passé la nuit à Lavau, se dirigea sur Chappes, où il reçut les seigneurs de la Bourgogne, et tint conseil avec eux. Après quoi, il se mit en mesure d'étendre de ce côté ses conquêtes: il prit Mussy, Lezines, Ervy, Ligny-le-Châtel, Courson, Pacy, Saint-Phal, etc., en tout vingt-quatre places ou chàteaux-forts. Mais il ne devait point s'y maintenir : la plupart du moins devaient retomber pendant l'hiver au pouvoir du roi, notamment Brienon, Champlost, Ligny, Maligny et Chablis.

Néanmoins il restait encore à Jully, Chappes, Praslain et autres forteresses des environs, assez de Bourguignons pour causer aux Troyens des inquiétudes par leurs continuelles incursions. Ils eurent particulièrement à en souffrir pendant tout l'été de 1435.

Mais deux événements, dont l'un s'était accompli vers la fin de juin 1433, et dont l'autre était proche, devaient, en précipitant la ruine des Anglais, donner à la royauté le pouvoir de mettre un terme aux maux de la France. L'indigne favori du roi, qui, sans souci des intérêts de la couronne, ne songeait qu'à maintenir son influence sur la nature indolente de Charles, La Trémoille, avait succombé à une conspiration des amis du connétable (juin 1433),

' Le IS septembre précédent, Mgr Robert de Baudricourt avait envoyé au conseil de ville « un scien clicvauclieur nommé le Lorrain », porteur de loUres par lesquelles il Tinformait « que les Bourguignons avaient fait entreprise contre la ville qui bricf devait eslre exécutée » (Dèlib. du Conseil du lo septembre 1433^

i«5- TRAITÉ D'ARUAS. 455

et Richemont, dont les talents militaires égalaient la loyauté et le dévouement, allait, à la faveur de la paix d'Arras, poursuivre vigoureusement les opérations de la guerre et les tyranneaux qui en profitaient pour pressurer le pays.

Le moment approchait, en effet, où le duc de Bourgogne, fatigué de l'orgueil anglais, froissé dans ses intérêts, et sollicité par l'université, interprète des vœux de Paris, en même temps que pressé par la papauté de se réconcilier avec Charles Vil, prêterait enfin une oreille favorable aux médiations de la diplomatie. Dès le 27 décembre 1434, il avait signé une procuration pour tendre à la paix définitive et générale; en janvier 1435, il avait eu avec son beau-frère, le comte de Clermont, devenu duc de Bourbon, une entrevue consolante pour son cœur, et le rapprochement des deux princes pouvait être considéré comme le prélude de la pacification du royaume. Les Anglais furent appelés à y concourir, et le l^"" juillet, ils envoyèrent leurs diplomates au congrès d'Arras, qui fut bien l'assemblée politique la plus solennelle qu'on eût encore vue en Europe. Le pape Eugène IV s'y était fait représenter par le cardinal de Sainte-Croix, de l'ordre des Chartreux, assisté de son secrétaire, ^neas Piccolomini, qui, sous le nom de Pie II, devait porter la tiare avec honneur ; le duc de Bourbon et le connétable étaient à la tète de l'ambassade française ; le cardinal de Winchester, l'archevêque d'Yorck, et plusieurs autres prélats, au nombre desquels étaient Pierre Cauchon, l'inexorable juge de la Pucelle, escorté de son compatriote, M*= Guillaume Erard, vicaire de Rouen, étaient surtout chargés de la défense des intérêts anglais. Les négociations furent longues, et les prétentions obstinées de l'Angleterre à la couronne de France finirent par en amener la rupture. Mais, l'ambassade anglaise partie et la nouvelle survenant de la mort du régent Bedfort(14 septembre), le dernier survivant des deux princes auxquels il avait engagé sa foi, le duc de Bourgogne, qui sentait plus que jamais le noble sang dont il était né lui bouillir au cœur, fit sa paix particulière avec le roi. Charles demandait pardon au duc du meurtre de Jean sans Peur ; il lui reconnaissait en apanage le Maçonnais, l'Auxerrois, Bar-sur-Seine, la garde de Luxeuil, Péronne, Roye, Montdidier, l'Artois, le comté de Boulogne, avec les villes de la Somme, mais celles-ci sous condition de rachat. Le roi ne conservait à l'égard de toutes ces terres que la suzeraineté.

4o6 LA PROVL\CE DE CHAMPAGNE 1435.

Philippe, de son vivant, était dispensé de l'hommage. 11 reconnaissait le roi pour son souverain, et celui-ci ne pouvait, à raison du passé, le rechercher judiciairement ni le poursuivre. Telle était la substance du traité d'Arras, à la rédaction et à la conclusion duquel concourut activement l'archevêque de Reims, chancelier de France.

11 fut signé entre les parties dans l'église de Saint-Waast, le 21 septembre 1435', après que Jean Tudert, doyen de Paris et l'un des ambassadeurs du roi, eut fait pour lui l'humiliante déclaration de ses regrets de la mort de « monseigneur le duc Jehan, que « Dieu absoillc ! » Ce jour-là, comme le dit Pie II dans ses mémoires, Charles pr estait x>ossession du royaume de France"^" : c'en était fait de la cause anglaise ; l'œuvre du traité de Troyes était anéantie. Trois jours après (24 septembre), la reine Isabeau descendait dans la tombe au milieu du délaissement le plus profond.

§ IV. — Du TRAITÉ d'ArRAS A LA FIN DE LA GUERRE

AVEC LES Anglais.

Joie que la paix avait causée troublée par les pilleriesdes gens de guerre. — Le roi songe à y mettre un terme. — Appuyé des secours de la Champagne, il attaque Montereau, et après l'avoir pris, récompense les Chàlonnais. — Richemont, de son côté, s'empare de Meaux. — Fort de ces avantages, Charles travaille à la réforme de l'armée par une application févère de la Pragmatique. — Son voyage en Champagne et supplice du bâtard de Bourbon. — Ses succès décident Henri VI à conclure une trêve. Pour en éviter les effets, Charles occupe les compagnies contre la Suisse et contre Metz. — Au retour de cette dernière expédition, il vient à Châlons et y termine l'affaire des réformes militaires. — Bienfait de ces réformes. — Création d'une infanterie. —Fin de la guerre de Cent ans. — Jacques Cœur et les frères Bureau.

La Champagne, qui avait été, pendant quinze ans, le principal théâtre des hostilités, fut la première informée du traité d'Arras par d'illustres commissaires, et la première à s'en réjouir. La ville de Troyes en célébra la proclamation par des représentations de mystères et de moralités, dont ses archives font pour la première fois mention. Reims, à qui le roi en fit porter la nouvelle par Jean

' Le roi le ratifia le H déccniljrc suivant.

■2 « Eaenim dies fuit quae regnum Franciee Carolo rcstituit ».

i«3. PILLHRIES DES GENS DE GUERRE. -.57

deChiveyet Tristan l'Ermite, on marqua sa joie en rachetant pour le roi (26 octobre 1435), moyennant 4,000 saints d'or, la ville d'Epernay, que, le jour des Cendres (25 février 143'{)', des partisans anglais avaient surprise, et que les frères de Chàtillon tenaient depuis ce temps pour le duc de Bourgogne. Les Rémois ne purent acquitter la somme promise qu'en faisant fondre leur vaisselle ; mais ils étaient trop heureux de concourir par ce sacrifice à l'affermissement de la paix. Jamais paix n'avait été, en effet, ni plus désirée ni plus nécessaire, car le royaume était épuisé d'hommes et d'argent. Et cependant cette paix, appelée par tant de vœux, accueillie par tant d'acclamations, allait devenir la source de nouveaux maux, en répandant sur le pays les gens de guerre dont elle rendait les services inutiles, et en ressuscitant les vieilles compagnies de routiers.

« Tout le tournoyement du royaume de France, dit Olivier de la « Marche-, était plein de places et de forteresses, dont les gardes « vivaient de rapine et de proie ; et par le milieu du royaume et « des pays voisins, notamment en Champaigne et sur les marches « du duché de Luxembourg, s'assemblèrent toutes manières de gens « de compagnies que l'on nommait écorcheurs, et étaient bien « nommés, pour ce que mettre à nu les gens qu'ils rencontraient « était un de leurs jeux ; et chevauchaient et allaient de pays en « pays, et de marche en marche, quérant victuailles et aventures, « pour vivre ou pour gaigner, sans regarder ne épargner les pays « du roi de France, du duc de Bourgogne, ne d'autres princes du « royaume ; mais leur estait la proye et le butin tout un et tout « d'une querelle ». De ce pillage et de cette ècor chérie étaient deux des principaux et des phis renommés capitaines du jmrtides Français, Poton de Xaintrailles et la Hire : mais du moins ceux-ci tenaient les frontières anx Anglais et combattaient les ennemis du royaume. Parmi les autres capitaines, outre Rodrigue de Villan-

' Il n'est pas possible que ce soit 1432, ainsi qu'on le lit partout, et parficnlièremenf dans X Histoire d'Epernay de M. Fiévet, à moins qu'il ne s'agisse du vieux style ; car, sila ville eût été prise en 1432, elle n'eut point été appelée, vers la fin de la même année, à concourir par une contribution de 100 francs à la prise des châteaux d'Anghire et de Pleurs.

2 L. I, c. IV.

drando ^ qui tenait surtout le midi, et dont on ne saurait nier la solidarité avec les écorcheurs, se signalaient le bâtard de Bourbon et Antoine de Chabannes, comte de Dammartin, qui opéraient particulièrement en Champagne, où ils vinrent, en 143S, à la tête de 3 à 4,000 hommes-. « Toits ces écorcheurs firent moult de maux et « griefs au pauvre peuple de France ». Il fallut leur courir sus; mais « le mal ne fit qu'empirer par la médecine » : car les gens de guerre lancés à leur poursuite vivaient sur le commun en grande dérision et outrage , retondant et recouvrant pour leur compte tout ce qui avait échappé à la rapacité des premiers, et pour cette raison les nommait-on les retondeurs-' : nom plus nouveau que la chose. Trente ans auparavant (1405), Gerson, dans un discours fameux*, n'avait-il pas déjà représenté les gens de guerre venant après les gens de finances ? « Ceux-ci, dit-il, ont laissé par aventure une « poule et quatre poussins ; une pauvre femme les nourissait pour « vendre et payer le demeurant de la taille, ou une taille extraor- « dinaire : tout sera pris, happé, et quércz qui paie. Si l'homme ou « la femme en parlent, ils seront vilennés et garçonnes. Quel mal « plus grand ? Les gens d'armes, souvent fâchés de ne rien prendre c( où il Y a rien, menaceront, battront l'homme et la femme, brùle- « ront la maison. Je ne parle pas des violences faites aux femmes, « aux veuves ».

Quoi qu'il en soit, Charles Yll semblait insensible aux misères

' Ce Rodrigue eut pendant quelque temps pour page un Castillan, Jean de Salazar, que ses talents militaires et sa A'alenr firent surnommer « le grand chevalier », et estimer particulièrement de Louis XI. Salazar épousa en 1441 (le contrat est du 31 octobre) <f une bâtarde de la Trémoille, « cl du même coup plusieurs seigneuries enCliampagnc », Saint-Just-en- V Angle, MarciUy-sur-Seine , Fontaine-Bethon, Potangis et Waugonicres. « Jl est le père de ce Tristan de Salazar, archevêque de Sens, « qui fit construire l'un des deux seuls hôtels à la façon du moyen-âge existant encore à Paris, et qui fut aussi le dernier de nos prélats qu'on vit se montrer armé de toutes pièces sur un champ de l)ataille (devant Gênes en 1507) ». (V. la Vie de Rodrigue de Yillandrando par Quicherat, p. 192-194).

•2 J. Cliarlior,p. 86.

3 Olivier de la Marche.

* Il s'agit du discours ayant })0ur texte : Yirut Rex.

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