‹ Histoire générale de la Champagne et de la Brie depuis les temps les plus reculés jusqu'à la division de la province en départements (volume 2)Chapitre 123 sur 164 · PR[SE DE MONTEREAU · texte numérisé non relu

PR[SE DE MONTEREAU

privilège Ae porter dorénavant et à toujotirs les livrées des gens de son hôtel: « c'est à savoir les robes ou tuniques de drap vermeil « et sur l'un des quartiers blanc et noir, avec une fleur de Ne (( m'oublies mie par-dessus. »

Le patriotisme des autres villes reçut également ses récompenses, et celles-ci à leur tour électrisant tous les courages, le château se rendit le 22 octobre.

Charles avait véritablement gagné ses éperons, et il pouvait prendre possession de sa capitale, impatiente de le recevoir : il y fit son entrée solennelle le 12 novembre 1437, ayant à sa suite des archers deChâlons, associés à la garde du corps et revêtus de leurs nouveaux hoquetons à fleurs de myosotis. Mais le spectacle d'une ville où les loups semblaient avoir élu domicile, et se repaissaient de la chair des vifs, quand les cadavres des morts leur faisaient défaut, n'était guère propre à le retenir. Il quitta Paris, le 3 décembre suivant, pour se rendre à Bourges, où il séjourna quelque temps.

Il ne demeura cependant pas indifférent aux maux que la guerre avait faits au royaume et dont les suites se faisaient cruellement sentir aux populations. Le l^"" mars 1438, il mandait aux baillis de Vermandois, Troyes, Chaumont, Yitry, Sens etMeaux, comme aussi à Jean deChàtillon, seigneur de Troissy, Jacques de Lor, gouverneur duRethelois, Rogier de Hellande, et Antoine deHellande, son frère, capitaine de la ville de Reims, Claude de Hangest, seigneur d'Arzillières, Simon d'Anglure, seigneur d'Etoges, Jean Cauchon, seigneur de Savigny et du Godart, Guillaume de Flavy, Jean de Versailles, Raoul de Yandières, Quantin le Boutillier et Gauthier de Marson, de faire vider toutes manières de pillards de leurs territoires respectifs et généralement de mettre fin aux pilleries exercées par les gens de guerre ' .

Bientôt après, vers la fin de l'année, le connétable tirait en Chanipaigne et jusques à Troyes. La peste y avait fait, en 1437 et 1438, d'affreux ravages, et la piller ie y régnait en maîtresse absolue, « en telle manière que homme n'y pouvait mettre remède *».

' Paris, l^"" mars IWS. ( Archives manicipales dm OivWons, AA 3)." ^ La famine s'y faisait également sentir. Aussi, le 12 niai 1438, le conseil de Cliàloiis prenait-il ie parti de donner 20 seliers de blé par jour

162 LA PROVINCE DE CHAMPA(iNË. 1/.38-H39.

Vainement Charles VII avait-il, le 19 septembre 1438, adressé au bailli de Vermandois un mandement qui l'autorisait à procéder « par puissance et main armée )> contre ceux qui continueraient à « vivre sur les champs » ' ; vainement lui donnait-il commission de courir sus aux « gens d'armes et de trait, espicurs de grans che- « mins et aultres malfaiteurs w, qui désolaient le pays, lui enjoignant d'en faire « haslivement et sans délay punicion et justice, selon « leurs démérites, rejetées toutes faveurs, tellement que ce soit « exemple à tous aultres » - ; vainement Richemont faisait-il justice à sa puissance, et, pour répondre aux plaintes des malheureux, fit-il pendre ou jeter à la rivière plus d'un coupable. Le mal était si profond que le connétable découragé songeait à se défaire et décharger de son gouvernement, quand le prieur des Chartreux de Paris, qui avait eu connaissance de son dessein, vint le trouver en la chapelle de son hôtel pour l'en dissuader, l'assurant que Dieu l'aiderait. — « Ha ! beau père, lui dit monsei- « gneur, comment se pourrait-il faire ? Le roy ne me veult aider, « ne bailler gens et argent ; et les gens d'armes me hayssent, « pour ce que j'en fais justice, et ne me veulent obéyr. Et lors le « prieur lui dit : Monseigneur, ils feront ce que vous vouldrez, et le « roi vous mandera que alliez mettre le siège à Meaux, et vous « envoyera gens et argent. Et mondit Seigneur lui dit : Ha ! beau « père, Meaux est si fort 1 Comment se pourrait-il faire? Le roy « d'Angleterre y fut neuf mois devant, et le prieur lui dit : Monte seigneur, ne vous souciez : vous n'y serez pas tant ; ayez toujours c( bonne espérance en Dieu, et il vous aidera » ^.

Le religieux ne se trompait pas : Meaux, assiégé le 20 juillet 1439, et vigoureusement battu par l'artillerie de Jean Bureau, se rendit un mois après au connétable.

Le roi gagnait tous les jours ainsi du terrain, mais il y avait bien des ruines à réparer en France, bien des misères à soulager, et la paix avec les Anglais pourrait beaucoup aider à la restauration du

à dix boulangers pour nourrir le peuple, et ordounait-il de tuer lous les chiens autres que ceux de chasse ou de berger. Cet ordre se renouvellera plus d'une fois.

^ Archives de la ville de Reims (V. Y Appendice, u" XI).

- Ibid. (V. VAp2)endice, n° XI).

3 Ch/ron. de Richemont.

U38-14S9. SUPPLICE DU BATARD DE BOURBON. W.i

royaume. Ils ont « baillé des articles pour le traité de la paix corn. « mencée à Gravelinges et à Calais ». Le roi invite donc les trois ordres de tous les bailliages et cités à envoyer à Paris des députés le 23 septembre, « pour veoir et conseiller lesdits articles»', et la ville de Chàlons en particulier décida qu'elle y enverrrait messire Jean Guerderoy et Guillaume Noisette (18 septembre). Transférés à Orléans et ouverts par un discours du chancelier de France, archevêque de Reims, les états généraux manifestèrent en faveur de l'unité de l'impôt et de la permanence de l'armée des vœux que le roi devait bientôt traduire en actes. Ils lui votèrent en outre une somme de cent mille francs '^ et il en était grand besoin, car les gens de guerre, nationaux et étrangers, poursuivaient leurs brigandages avec une fureur inouïe.

Philippe-Antoine d'Orléans, dit le bâtard de Vertus, tenait le pays entre la Seine et TAube, et rôdait avec ses troupes jusqu'aux portes de Troyes ; Alexandre, bâtard de Bourbon, exploitait les environs de Bar-sur-Aube ; le comte de Vaudemont, qui occupait le château de Doulevent au sud de Vassy, infestait cette partie de la province. Pour ces misérables, rien n'était sacré, ni l'âge, ni le sexe, ni le rang. Ils ne se bornaient pas à s'emparer des moulins et des fours banaux, pour affamer le pays et le mieux rançonner ; il n'était cruautés qu'ils n'exerçassent pour assouvir leurs passions, ou extorquer de l'argent. Dès lors, plus de sûreté pour le voyageur, plus de commerce ni de labour possibles. La ville de Reims avait dû, pour protéger ses communications (31 juillet 1438), prendre le parti d'entretenir à frais communs avec Ghâlons une compagnie de cent hommes ; et, l'année suivante (2 octobre 1439), l'un des députés chàlonnais aux états généraux d'Orléans, Simon des Abbés, s'excusait de ne pouvoir s'éloigner à cause du danger des chemins^. Il était temps que le roi se montrât et témoignât quelque sollicitude à ces contrées si malheureuses, qu'il n'avait pas revues depuis son sacre. Il ne fallait pas d'ailleurs que la Pragmatique sanction, donnée, le 2 novembre 1439, à la prière des états généraux, pût être considérée comme lettre morte. Cette ordonnance avait déclaré

' Coiichis. (lu Conseil <le Ciiàloiis, 8 septembre 1439.

2 Mis t. de Cliarles YII de M. de Beaucourt, t. IIJ, p. 441.

3 Concl. du Conseil de ville.

4G4 LA PROVINCE DE CHAMPAGNE I44t.

dissoutes toutes compagnies existant jusque-là sous les ordres de chefs quelconques non agréés par le roi ; l'ait défense, sous peine de déchéance à perpétuité des privilèges de noblesse, « à tous capi- « taines, gens de guerre, de piller, rober, ni détrousser nulles gens « envoie, chemin, ni en leurs hôtels ou ailleurs» ; enjoint non seulement à tous justiciers royaux, mais encore à tous nobles hommes et autres d'assembler gens d'armes contre quiconque roberait, de quelque condition qu'il fût, de lui résister par voie de fait et de le pendre vif ou mort'. En même temps elle justifiait l'imposition de la taille ou contribution de guerre en désignant les nobles aux colères du peuple, « pour ce que, souventes fois, après « que, du consentement des trois états, le roi a fait mettre sus « aucune taille sur son peuple pour le fait de sa guerre... les sei- « gneurset autres empêchent les deniers de la dite taille... en leurs « terres et seigneuries,., et aucuns les prennent,., et aucuns metc( tent, avec et par-dessus la taille du roi, sur leurs sujets autres « grandes sommes de deniers à leur profit,... sous couleur de la « taille du roi-... ».

Charles vint donc en Champagne à la tête de 20,000 hommes, et de Sens où il résidait le 14 janvier 1441, il se rendit, le l(j, à Troyes, où il demeura jusqu'au 31 , logeant ses gens d'armes « par les villages « sur le plat pays, dont cestuy pays était moult travaillé^. » De là il gagna Bar-sur-Aube (1" février), où il séjourna jusqu'au 9, et y fit citer le bâtard de Bourbon *, qui osa venir à la tète d'une colonne d'écorcheurs. Mais en même temps se présentaient des paysans qui venaient réclamer l'exécution de l'ordonnance de la Pragmatique. La violation de cette ordonnance était un crime de lèse-majesté ; le bâtard en avait commis un autre, encore plus irrémissible, en engageant le dauphin Louis à se révolter contre son père, et en se signalant dans la Praguerie par son audace et ses cruautés. Sur l'ordre du roi, le chef de bande fut arrêté par Tristan-l'Ermite,

1 Art. 16, 25, 27, 28, 34.

2 Art. 4L

3 Monstrelet.

* Les Châlonnais lui avaient refusé, le 30 novembre précédent, le passage par leurs iiuirs, et, le 12 décembre, la Hire se défendait auprès du capitaiue de la ville, de l'accusation d'avoir voulu s'y introduire avec sa troupe [Concl. de 1440).

1442. PRISE DE CREIL ET DE PONTOISE. 46o

prévôt des maréchaux, et jugé immédiatement ; condamné à mort, on le mit dans un sac, et du pont de l'Aube on le jeta à la rivière, pendant que huit de ses compagnons étaient pendus sans autre l'orme de procès, et dix à douze des meilleurs capitaines décapités '. Exemple terrible qui intimida les gens de guerre et rétablit l'ordre troublé, mais qui n'empêcha pas, l'année suivante (mars 1442), le damoiseau de Gommercy, Robert de Sarrebruck, de tirer vengeance de la perte de Montaigu, l'une de ses forteresses, prise par le duc de Bourgogne, en détroussant la duchesse, « dame c( Isabeau de Portugal, jusques aux bouclettes dorées de ses sou- « liers, quand allait au duc Philippe, son mari. » Philippe, il est vrai, se vengea à son tour d'un tel outrage, en démolissant de fond en comble la forteresse, « ce dont furent réjouis Reims, I-aon, Saint- « Quentin et autres bonnes villes, pour ce que la garnison en avait « fort travaillé et oppressé, par courses et pilleries, ceux desdites « villes et du plat pays à l'environ ^ ».

De Bar Charles vint à Langres, où il séjourna du 9 au 21 février, et où il racheta de Jean de Vergy la forteresse de Nogent-le-Roi, que ce seigneur avait lui-même achetée aux Anglais. Nous le suivons, au sortir de Langres, le 21 à Chaumont, d'où il fait savoir au maréchal de Bourgogne qu'il a nommé le seigneur de Saint-Georges lieutenant en Champagne et dans le bailliage de Sens* ; le 25, à Montéclair, près Andelot ; les 26 et 27, à Neufchàteau et Greux- Domremy ; le 28, à Vaucouleurs, où il dut, comme à Greux sans doute, s'enquérir curieusement de tout ce qui intéressait la Pucelle ; le 1^'' mars, à Commercy, dont le seigneur, Robert de Sarrebruck, après lui avoir fait sa soumission, lui rendit hommage pour toutes ses seigneuries ; le 15, à Chàlons-sur-Marne ; le 27, à Reims, et le l*"" avril à Laon en Picardie, où il résida tout le mois.

De là Charles se porta par Soissons, Noyon, Compiègne, Pont- Saint-Maxence et Senlis, où il se trouvait le 23 mai, sur Creil et Pontoise qui étaient retombés au pouvoir des Anglais, et qu'il soumit, non sans peine, à la faveur de son artillerie, de ses vaillantes compagnies de gens d'armes, et en déployant, particulièrement à

' Tuetey, Les Ecorcheurs sous Charles VII, p. 77.

2 Monstrelet, c. 259.

3 V. V Histoire de Charles VII, t. Hl, p. 171.

Pontoise, une bravoure personnelle non moins héroïque qu'à Montereau ' .

La perte de ces places, les succès du dauphin dans le midi, où il conquit Armagnac sur la puissante maison de ce nom (1444), et dans le nord, où il reprit Dieppe, amenèrent le gouvernement de Henri VI à conclure avec la P>ance une trêve de deux ans (20 mai 1444). Mais cette trêve, qui comblait de joie les populations, menaçait encore une fois de leur être fatale, en les exposant aux brigandages des aventuriers qu'elle rendait oisifs. Comment débarrasser le royaume des terribles compagnies, plus dévastatrices que tous les fléaux réunis ? Gomment obtenir, une fois expédiées hors du royaume, que « plus ne retournent en nostre dit pais, pour y faire « les dommages qu'ils ont accoutumé de y faire ? » ainsi que l'écrivait Charles VII aux Rémois à la date du 6 octobre 1444. Pour occuper ces bandes, en même temps que l'activité turbulente de son fils, grand protecteur des gens de guerre, Charles résolut une double expédition en faveur de René d'Anjou et de l'empereur Frédéric III : tous deux sollicitaient son intervention, jaloux de soumettre à leur obéissance, le premier, les trois villes libres impériales de Metz, Toul et Verdun, qui ne reconnaissaient pas sa souveraineté, « combien qu'elles soient de son propre domaine comme il disait » ^ ; le second, les montagnards de l'Helvétie, qui avaient, depuis 150 ans, secoué le joug des ducs d'Autriche, et qui passaient pour des ennemis a jurés de toute puissance établie par le pouvoir divin. »

Au Dauphin était réservé le commandement de l'armée destinée à abaisser l'orgueil de la hallebarde suisse ; elle comprenait environ 30,000 hommes, dont 8,000 Anglais, Ecossais, Espagnols ^ et Lombards, avec une artillerie formidable, et avait pour point de concentration la ville de Langres, où Louis fit son entrée le 20 juillet

* Creil, investi dès le 19 mai, fut emporté le 24 juin ; Pontoise, menacé le 6 juin, fut, après trois assauts, emporté le 29 septembre. Reims concourut à ce dernier siège; Châlons fournit 4 arbalétriers et 4 couleuvrines (Concl. du 14 août 1441). Le conseil vota 40 écus d'or au capitaine qui revenait du siège, pour l'indemniser de ses dépenses (18 septembre). Le succès de l'assaut du 16 avait pu lui faire espérer un triomphe prochain.

2 Jean Chartier, t. H, p. 43.

3 Comme gardes du corps, Louis en avait 400 sous les ordres de Chausse de Saiiac.

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