‹ Histoire générale de la Champagne et de la Brie depuis les temps les plus reculés jusqu'à la division de la province en départements (volume 2)Chapitre 133 sur 164 · ARTILLERIE · texte numérisé non relu

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explique très bien les derniers succès de Charles VII. Ces succès, à leur tour, joints à la précaution que prit le roi de faire raser, à mesure qu'il s'en emparait, tous les châteaux qui servaient de repaire à tant d'aventuriers de la noblesse', rendent parfaitement compte de la paix dont il assura l'inestimable bienfait aux populations, et du bonheur qu'elles y goûtèrent après les longues et cruelles épreuves qu'elles avaient endurées.

II. — Ce bonheur fut garanti par des réformes financières. Elles ne se bornèrent pas à substituer la taille perpétuelle aux expédients de toute sorte dont avait usé jusque-là la royauté pour subvenir aux besoins de l'Etat ^ ; elles eurent aussi pour effet le rétablissement des aides (28 janvier 1436), que dès le début de sa régence, Charles avait supprimées, et dont le produit devait servir à l'alimentation du trésor. Non seulement le pouvoir royal soumit à un contrôle rigoureux la gestion des finances publiques et mit un terme aux exactions par lesquelles la noblesse et les officiers royaux détournaient à leur profit la meilleure partie des ressources du pays 3 ; mais, en 1436, il établit encore tout spécialement dans les

Senonais de Balthazar Taveau, p. 132). — On fabriquait des canons à Châlons en 1472 [conclusion du 6 novembre). Dès 1418, la ville possédait une grosse bombarde, et, le l*^"" juin 1419, elle en achetait douze.

^ V. Boutiot, t. U, p. 539.

- Afin d'acquitter les 4,000 saints d'or qu'ils s'étaient engagés à payer aux Châtillons pour la délivrance d'Epernay (26 octobi-e 1435), les Rémois durent fondre leur Aaisselle (1438). Et cependant, à cette époque, les comptes de la ville établissent qu'ils avaient, en douze ans, envoyé directement au roi on consacré au bien de son service la somme de 200,000 livres (Anquetll, Hist. de Reims, t. Il, p. 410). Aussi ne faut-il pas être surpris de l'active correspondance de Charles VII avec la ville de Reims, qui, au temps de Rogier, avait conservé de ce prince 70 lettres, par lesquelles il demandait « nouvelles aydes pour l'entretenemcnt de ses « armées, comme aussi grand nombre de munitions de guerre, canons, « bombardes, poudre, balles, nombre de charpentiers, maçons et nianou- « vriers payés et entretenus aux dépens des habitants, pour l'assister es « sièges de Lagny, Meaux, Pontoise et autres lieux. Il leur mande aussi « le contentement qu'il avait d'eulx et de ce qu'ils avalent fait pour son « service. » (Varin, Statuts, \. V% p. 602).

3 « De ces sommes énormes » [que procurent les impôts], disait Gerson

pays situés au nord de la Seine une administration financière, qu'il régularisa, le 27 mars 1438, en nommant Régnier de Bouligny « général commissaire et conseiller sur le fait et gouvernement de « toutes finances de là les rivières d'Yonne et de Seine »'.

On se rappelle qu'à la suite des états généraux de 1355, une ordonnance^ avait remis l'assiette des impôts à des officiers appelés élus^ parce qu'ils l'étaient, en effet, par les commissaires généraux que les états avaient préposés aux finances^. Ces élus ayant, en des temps plus calmes, cessé de l'être, sans perdre leur premier nom, pour devenir des officiers royaux, furent chargés, au nom du roi, de fixer le chiffre de l'impôt dans l'étendue de leur élection ou circonscription financière, et reçurent pouvoir d'en affermer et d'en surveiller la perception *. Les baillis, les sénéchaux et les autres officiers de l'ordre administratif ne devaient avoir aucune part dans

en 1405, « peu revient an roi, cent francs sur quatre ou six cents. Les « fermiers et percepteurs, les receveurs et trésoriers, les princes et les « favoris dévorent le reste. Ce qui rappelle l'histoire du chien Taupin : à « la table des noces, une mère cuidait passer par derrière des mets « à son enfant, mais Taupin happait tout. Cette mère, c'est la chose « publique, qui croit donner merveille à son seigneur, mais le serviteur « s'avance et engloute tout. Pour Dieu, soit dit comme l'enfant mourant « de faim : Ma mère, ne fais Taupin ton messager, car il ne me donne « rien. » (Discours Yivat Recc ! )

* La juridiction de ce receveur général s'étendait sur l'Ile-de-France, la Champagne, la Brie, le Beauvaisis, la Picardie et la Normandie. 11 eut pour successeur Simon Charles, président de la Chambre des comptes, Guillaume Ripault et Antoine Raguier, qui, le 2o juillet 1443, fut remplacé par Etienne de Bonnay (if/s<. de Charles VU, par M. de Beaucourl, t. III, p. 466 et 467).

- Ordonn. du 14 mai 13o8. On y retrouve les mêmes articles qui avaient été mis dans celles de 13So et de l'année suivante au sujet des généraux, des aides, des élus, des provinces, etc. (V. le Recueil des anciennes ?ow /ranfatses, par Isambert, t. IV et V).

3 V. ci-dessus, p. 309.

* Les fermiers choisissent les collecteurs attachés aux paroisses ; les élus nomment le receveur qui, placé à la tête de leur élection, doit y centraliser le produit de l'impôt. Des généraux des fiuauccs oml)rassanl plusieurs élections, sont chargés de recevoir les comptes des receveurs compris dans leur circonscription ou généralité.

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leurs attributions. Charles VII sanctionnait la division des fonctions, précédemment proclamée par les états généraux. Ainsi, reprenant une disposition de l'ordonnance du 14 mai 1358, prcscrivit-il, en 1460, l'établissement d'un élSiidosfeuxQt de \<i puissance de chaque élection, pour servir à une répartition plus équitable de l'impôt foncier.

Charles VII couronna ces dispositions en interdisant aux possesseurs de fiefs de mettre sur leurs sujets des tailles et des tributs sans l'exprès consentement du roi.

Il n'était pas, en effet, de violences dont le pauvre peuple n'eût eu à souffrir pour satisfaire à l'avidité des grands et des agents du fisc. En vain étalait-il à leurs yeux sa misère : la guerre ne lui avait pas permis d'ensemencer ses terres ; les routiers, les écorcheurs l'avaient dépouillé, mis à nu. N'importe, il fallait de l'argent à ces hommes sans entrailles, dût la famine survenir, et la peste à sa suite, et la mort, l'émigration laisser le pays désert. Notre champenois Eustache Deschamps, qui fut maître d'hôtel de Louis d'Orléans, qui vécut longtemps à la cour et prolongea son existence jusqu'aux premières années du xv« siècle, a, dans ses poésies, rendu avec un accent de vérité poignant l'impitoyable dureté des seigneurs en présence de l'indigence publique.

En une grande fourest et lée (large)

N'a guères que je cheminoye,

Où j'ai mainte beste trovée.

Mais en un grand parc regardoye,

Ours, lyons et léépars veoye,

Loups et renars, qui vont disant

Au povre bestial qui s'effroye :

« Sa, de l'argent ; sa, de l'argent. »

La brebis s'est agenouillée.

Qui a respoudu comme coye :

J'ay été quatre fois plumée

Cest an cy ; point nay de monnoye.

Le buef et la vache là ploye ;

Là se complaignait la jument ;

Mais on leur répond toutevoyc :

« Sa, de l'argent ; sa, de rargcal . »

Où fut telle paroule trouvée De bestes, trop me mervelloye.

La chièvre dit lors : Geste année Nous fera moult petit de joye.

La moisson où je m'attendoye Se destruit par ne scay quel gent ; Merci, pour Dieu, et va ta voye :

« Sa, de l'argent ; sa, de l'argent. »

La truie, qui fut désespérée,

Dist : Il faut que truande soye

Et mes cochons ; je n'ay derrée (denrée)

Pour faire argent. — Ven de ta soye,

Dist le loup ; car où que je soye,

Le bétail fault estre indigent.

Jamais pitié de toy n'auroye :

« Sa, de l'argent ; sa, de l'argent. »

Il y a dans cette voix du refrain quelque chose de farouche et d'inflexible qui devait faire frissonner la victime.

Celle-*i heureusement n'eut plus, dans les dernières années du règne de Charles VII, à trembler pour son repos et le fruit de ses labeurs ; mais il surviendra encore de mauvais jours, où, pour le fait de la guerre, la royauté imposera de lourdes aides, contre lesquelles les bonnes villes de la Champagne invoqueront leur détresse, causée par l'insuffisance des récoltes et les effroyables ravages de la peste (1479-1482). A Troyes, une partie de la population sera frappée de mort ; une autre quittera ses foyers pour se retirer en Bourgogne et en Lorraine, où les impôts étaient moins lourds que dans le royaume : il ne restera plus à cette ville, en 1482, que 15,309 personnes, non compris les mendiants au nombre de 3,000*. Reims, à la même époque, Reims, qui n'avait déjà plus, en 1437, que 1,600 personnes taillables 2, ne comptera dans ses douze paroisses que

* Boutiot, Hist. de Troyes, t. III, p. lo3 et 154.

2 Anquetil, Eist. de Reims, t. II, p. 410. — En 14ol, « \\w\ Hurtault, lieutenant du capitaine, fut délégué en cour, pour exposer au roy la misère de la ville, la mortalité depuis douze ans qui a diminué la ]>oj>ulation de moitié, l'obligation de plusieurs de vendre leurs babils et meubles pour payer les charges, et demander la remise du quart des aydes de la

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10,678 habitants, a sans les misérables et pauvres personnes cherce chant leur vie, quittaient de plus de 2,000^». Châlons ne sera pas moins affligé, et la peste y sévira de telle sorte en 1455, 1466, 1467, 1478 et 1483, qu'à la première de ces dates, l'évêque, les abbés et les principaux habitants se réfugieront aux environs de la ville; les séances du Conseil seront suspendues-, et l'on fera venir deux médecins aux gages de dix livres par mois^; il sera défendu de donner plus d'un coup de cloche par mort que l'on ensevelira*. Quoi qu'il en soit, un grand bienfait demeure acquis au peuple : s'il lui faut encore payer, c'est au roi seul, qui surveille ses officiers par la Chambre des Comptes ; il n'a plus à redouter la rapacité des loups et des léopards du poète.

Toutefois les réformes monétaires entreprises par le roi pour remédier aux « fraudes, maléfices, abus et mauvaisetiés » qu'engendraient certaines « fausses monnaies w, étaient trop instables pour inspirer confiance. L'application en était d'ailleurs trop vicieuse

ville ». (Mémoires de Jean Rogier, extraits publiés par E. de Barthélémy. Reims, Giret, 1875, p. 30).

< Varin, Statuts, t. 1", p. 769.

'"^ Elles le furent, en 14o6, du lo mars au 16 août ; en 1457, du 14 août au 14 novembre; en 1458, il n'y eut que 5 séances {Reg. des concl.).

Comment la peste n'aurait-elle pas désolé les populations, quand on voit « que en ceslc ville de Chaalons plusieurs des bourgeois et habitans norissent grant quantité de pouroeauls, oyes et cannes, et aussi l'on y fait grant quatité de fiens et ordures, par quoy se peuvent engendrer grans infections et punaises qui pevent estre cause de mortalités et impédimies » (15 mars, concl. du Conseil). Châlons n'était pas la seule ville qui présentât de tels foyers d'infection. Quoi qu'il en soit, Louis XI, s'associant à. la sollicitude du Conseil, en viendra à défendre de nourrir pourceaux dans la ville (5 avril 1473).

3 II s'en présente un, maître Loys Abraham, natif de Châlons, qui demande 40 1. 1. par an « pour visiter et conseiller les patiens et malades » (15 septembre 1456) : on décide de lui en doimer 20 avec exemption de guet et de garde aux portes (4 novembre, Rcg. des concl.). Plus tard (27 septembre 1473), on dornicra 31 1. t. à M^ Simon, « agréé médecin de la ville ».

* Hist. de Châlons par Ed. de Barthélémy, p. 191.

pour ne pas soulever de sérieuses difficultés : si les anciennes espèces étaient abolies, les nouvelles étaient introuvables et partant le pain nécessaire à la vie difficile à se procurer. Ce fut ce qu'on vit particulièrement à Troyes. Le 5 avril 1431, le roi avait établi dans son royaume une nouvelle monnaie, et ordonné lafabrication de royaux de 25 sous, de grands blancs de dix deniers, de petits blancs de cinq deniers, des deniers noirs de deux deniers, de petits deniers noirs d'un denier, etde petites mailles d'une maille'. Ce changement causa un tel trouble dans les relations commerciales qu'au mois de mai suivant éclata dans la ville une émeute, qui se propagea par toute la contrée. Le conseil de ville, afin de calmer les murmures du peuple, dut décider que la monnaie aurait cours comme par le passé, sans aucune mutation ; mais, comme on s'obstinait à refuser la nouvelle, il en vint à décréter le cours forcé ^.

Le 28 mars précédent, le roi avait supprimé six ateliers monétaires, dont ceux de Sens et de Château-Thierry , et en avait maintenu 21 autres, au nombre desquels étaient ceux de Troyes et de Châlons ^

in. — Les réformes militaires et financières de Charles VII n'avaient pas détourné son attention des autres intérêts du royaume. Après avoir mis dans ses mains l'impôt et l'armée, l'activité de son conseil s'était portée sur l'administration judiciaire, et c'était bien raison, car « sans justice, dit le sage, le royaume n'est que larron- « nerie ». La justice offrait toujours la même organisation que sous les comtes. Elle était toujours administrée par les baillis et les prévôts ; mais les destinées des prévôts étaient assez variables. Tantôt, et le plus souvent, il est vrai, choisis par les baillis *, tantôt

1 Ordonnances, t. Xlll, p. 168.

2 Boutiot, Hist. de Troyes, t. II, p. 52o, et ZTn chapitre de l'Histoire de Troyes, p. 17.

3 Ordonnances, t. Xlll, p. 164-167. On trouve en cette même année 1431 deux autres ordonnances, du 15 septembre et du 4 décembre, prescrivant la fabrication de nouvelles espèces.

♦ Les bailiis donnaient en garde les prévôtés, c'est-à-dire ([u'ils les conféraient à ceux qu'ils en jugeaient dignes. L'ordonnance de ll{!)3 prescrivit cpi'il en serait toujours ainsi ; mais on verra tout à l'iiourc (pie les offices de justice furent encore plus d'une fois affermés.

ORGANISATION JUDICIAIRK.

nommés par le grand conseil, tantôt officiers salariés, tantôt fermiers de l'Etat ', ils n'avaient de stable que leur dépendance des baillis, qui les surveillaient et les contrôlaient, rectifiaient leurs jugemenis et punissaient leurs exactions. Les prévôtés n'étaient pas moins variables que la fonction, et présentaient, soit dans leur nombre, soit dans leur siège, soit dans leur ressort, une instabilité qui peut s'expliquer, dans les temps troublés que nous venons de traverser, par les pertes ou les acquisitions du domaine, l'accroissement ou la ruine des localités, l'empire des circonstances ou le caprice des seigneurs. En 1341, elles étaient au nombre d'environ 50, ainsi réparties :

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