‹ Histoire générale de la Champagne et de la Brie depuis les temps les plus reculés jusqu'à la division de la province en départements (volume 2)Chapitre 145 sur 164 · VICISSITUDES DES ÉCOLES · texte numérisé non relu

VICISSITUDES DES ÉCOLES

Mais l'application de ce règlement devait subir plus d'une intermittence ; la famine, la peste, les fureurs de la guerre qui srvissait toujours, les courses des écorcheurs devaient plus d'une fois encore fermer les écoles, et en 1445 le conseil de ville se préoccupait du temps que cette suspension des classes faisait perdre aux enfants. Les cordeliers et les jacobins, secondant ses vues, vinrent heureusement ouvrir à la jeunesse les écoles de leurs couvents et donner à l'enseignement une sérieuse impulsion ; mais alors interviennent les collateurs, qui, jaloux de profiter de cctélat de choses, entendent replacer sous leur autorité (1449) les maîtres et les élèves du collège de la ville. Leurs exigences fiscales ne font que provoquer la désertion des classes, et pousser les fugitifs à s'adresser à des maîtres particuliers K

A Chàlons, le chapitre demandait au conseil de ville de vouloir bien accorder, pour l'année (1440), 20 1. 1. à un jeune maître d'école, « affin qu'il viengne tenir lesgrans escales de cette ville, lesquelles « ne pourroyent soubstenir sa vie pour la paucitë des enfants « qui sont ». Et le conseil concluait de lui donner vingt sous par mois 2.

On comprend très bien que, dans les tristes conditions sociales où elle gémissait, la bourgeoisie ait peu pratiqué l'écriture et en ait laissé l'usage aux clercs^. « La signature la plus ancienne sortie « de la plume d'un bourgeois de Troyes, dit M. Boutiot *, appar- « tient à Philippe Cuveret, député aux états généraux de 1355, et « qui fut garde des foires de Champagne ». Le papier n'était pas d'ailleurs très commun à cette époque, s'il faut en juger par les statuts d'Etienne de Givry (1399), interdisant aux curés et recteurs des églises, sous peine de cent écus d'amende, de couper pour leurs besoins le parchemin des livres qui servaient au culte ^ Toutefois, dès les dernières années de la première moitié du xiv^ siècle, on fabriquait à Troyes, au Moulin-le-Roi, d'excellent papier, et les

^ Boutiot, Hist. de l'instruction à Troyes, p. 24. « Concl. du 23 mars 1440.

3 Ceux qui sont chargés des écrifuros ]MiMiqucs s'appellent clcrcs-jurcs : ce sont les notaires.

* Hist. de Troyes, f. 11, p. 248.

5 Id., ibid., p. 293.

archives municipales de la ville en possèdent qui remonte à l'an 1356'.

Aux religieux appartenait toujours la gloire de multiplier ces beaux livres manuscrits qui l'ont l'orneinent de nos bibliothèques et qui excitent à si juste titre notre admiration. Nous apprenons par le chanoine Coquault^que, le 25 mai 1429, la bibliothèque de l'église de Reims reçut en don [du chanoine Jean JennartJ une très belle bible en quatre très grands et très gros volumes, d'un prix inestimable. Cette bible, que possède aujourd'hui la bibliothèque de la ville, et qui parait être de la seconde moitié du xiv<= siècle, est, en effet, magnifique pour le parchemin, l'écriture et les vignettes. Malheureusement des mains barbares ou peu délicates en ont détaché plusieurs de ces dernières et un certain nombre de lettres.

Cette bibliothèque de l'église, qu'avaient enrichie les dons de plusieurs archevêques et de beaucoup de chanoines, à laquelle Hincmar avait autrefois légué de précieux ouvrages, et que le cardinal Guillaume Fillastre avait récemment dotée de plusieurs œuvres intéressantes, s'accrut encore, à la mort de Juvénal des Ursins, de la bibliothèque privée de ce prélat (1473). Un local spacieux avait été construit, au commencement du xv^ siècle, pour renfermer ces trésors, et deux fois la semaine, le mardi et le vendredi, il s'ouvrait, de 1 heure à 3 heures, aux lecteurs et aux curieux. Les livres, placés sous la garde de deux chanoines, étaient l'objet d'une surveillance très attentive. Un certain Vimreu Mordan était parvenu à la tromper et à dérober quelques ouvrages, le chapitre le fit poursuivre, et le voleur ayant été pris, fut condamné à être pendu (10 août 1457)'.

Pierre de Yilliers, évêque de Troyes, avait, de son côté, doté les dominicains de cette ville d'une bibliothèque, qu'enrichit Charles V, et dont les ouvrages furent placés sous la garde d'une bulle de Grégoire XI, qui en interdisait sévèrement l'aliénation. Mais cette sage mesure ne devait pas les sauver de la dispersion au xvi" siècle.

1 Hist. de Troyes, I. Il, p. 86.

- Hist. de Reims.

3 Jean Juvènal, par M. l'abbé Péchenard, p. 4io.

eustachiî; des champs. 521

Parmi les hommes distingués de la période que nous venons de parcourir, rappelons ici, dans l'ordre des temps, un poète champenois, né à Vertus ', vers 1338 -et mort au commencement du xv" siècle. Eustache des Champs, dit Morel (le maure) à cause de son teint noir et hallez, était, comme il le dit lui-même, le « roi df^s « laids » : mais, s'il était laid, il n'était pas |)lns dépourvu d'esprit' que de courage et d'intrépidité '. Kormé, dans la célèbre école de Reims, à la connaissance complète des sept arts par Guillaume de Machau^ le « grand rhétorique » (versificateur), le musicien distingué, qui m'a nourri,(\\{-\\, et fait maintes douceurs, il fut appelé par la protection de son compatriote Miles de Dormans à servir les intérêts de la duchesse de Milan dans son comté de Vertus, il remplit ensuite, de 13(57 à 1372, les fonctions de messager du roi, portant la boîte auD^ lettres, c'est-à-dire les dépêches royales tantôt au delà des monts, en Lombardie, tantôt en Moravie et en Lusace, en Hongrie et en Bohême ; mais c'était avec plus de dévouement que de gaieté de cœur qu'il s'acquittait de ces missions, ne comprenant pas qu'on pût affronter sans une impérieuse nécessité les neiges et les précipices des Alpes, ou les routes défoncées de l'Allemagne et la mine suspecte des mariniers et des couratiers de chevaux (maîtres de poste). Aussi, quand il revenait de ses voyages à travers l'Europe orientale, où les aventures et les périls ne lui firent pas moins défaut que les douceurs de la table, les commodités du gitc et le sympa-

* Je fu jadis de terre vertueuse, Nez de Vertus, le païs renommé, Où il avait ville très gracieuse

Dont li bon vin sont en maint licnx nonmié.

(Edit. de M. le m'^ de Queux de S'-Illlaire, t. V, p. o).

- Eustache des Champs, sa vie et ses œuvres, par Sarradin, p. 'A. 3 « Si je suis laid, si sui-jc gracieux » (Tarbé, I, 194).

* « Je lus liastis, cbaux (impétueux) et- eiilreprenans » fCrap. o6j.

^ Ce nom de Marltau lui vient du village où il est né et qui se trouve au S. 0. de Vouziers. Guillaume fut successivement attaché comme valet de chambre ou secrétaire au service de Jeanne de Navarre et de Pbilippe le Bel, de Jean de Luxembourg, roi de Bohème, de Jean le Bon et de Charles V. Il mourut on 1377, à l'âge de 93 ans. laissant un certain nombre de poésies et de curieuses compositions musicales (V. ci-dessus, p. 3o3, n. 1, ce que nous avons dit de l'une de ces dernières).

thique sourire d'un hôte, c'était toujours avec une émotion profonde qu'il revoyait la France et « ces bonnes villes où l'hospitalité est si a large et si courtoise, Paris ou Rouen, Reims ou Amiens, Arras ou « Senlis » '. Oh ! le« douls païs » que la France, s'écrie-t-il, et qu'il y fait bon vivre, « et à prix raisonnable «^ .

C'est ainsi que, guerrier, il se montre toujours plus ami de la paix que de la guerre, dont il détestait les fureurs : il en fut, il est vrai, la victime, ayant vu ses biens ravagés et livrés aux flammes par la main des Anglais.

Après avoir été attaché successivement, en qualité d'huissier d'armes, à la personne de Charles V et de Charles VI, il devint gouverneur du château de Fismes et bailli de Senlis ^ A ces faveurs qui ne furent point les seules dont le gouvernement gratifia ses services, le duc d'Orléans, frère de Charles, dont il fut le conseiller et maître d'hôtel, devait, par lettres du 18 avril 139-3, joindre une libéralité de 500 écus d'or «... pour accroissement de mariage de a sa fille » *. Mais, deux ans après (1395), le besoin d'économies lui faisait retirer et son emploi d'huissier d'armes et sapension viagère ; puis bientôt (1400), sur un faux bruit de sa mort, on lui donnait un successeur au bailliage de Senlis. En vain rappelle-t-il son dévouement, et témoigne-t-il qu'il est bien vivant : par un concours malheureux de circonstances, les compensations qui lui sont offertes lui échappent l'une après l'autre.

Tant de déceptions, jointes aux railleries grossières des jeunes courtisans, durent allumer chez lui un vif mécontentement et aiguiser sa plume. Déjà porté naturellement à l'observation satirique,

< Sarradin, p. 63 à 68.

2 Tarbé, l, 194.

3 Ce fut vers le milieu de 1381 qu'il eut

... la garde et gouvernance De Fismes pour sa demourance (Crap. 12, 4). Quaut aux lettres qui l'insfituaient bailli de Senlis, elles sont du 5 février 1389.

Charles V, en reconnaissance de ses bons services, lui avait assigné

une pension viagère sur la recette de Vitry, et lui avait donné, vers 1372,

la charge de bailli de Valois. Eusfacbe fut ('galoincnl investi de la maî-

trisedes eaux et forêts pour la circonscription de Villers-Cotterets, en Valois.

'' Desehamps dans la Nouvelle Biographie générale, note.

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