‹ Histoire générale de la Champagne et de la Brie depuis les temps les plus reculés jusqu'à la division de la province en départements (volume 2)Chapitre 149 sur 164 · LA CHAMPAGNE SOUS LOUIS XI 22 JUILLET 1461 — 30 AVRIL · texte numérisé non relu

LA CHAMPAGNE SOUS LOUIS XI 22 JUILLET 1461 — 30 AVRIL

Sacre de Louis XI ; ses instructions pour la réception du duc de Bourgogne. — Ses otti. ciers trompent l'ejpoir qu'on avait conçu de le voir abolir les aides. — Soulèvement à Reims, appelé Miquemaque. — Ligue du bien public; bataille de Montlhéry. — Humiliant traité de Saint-Maur ou de Contlans. — Mort de Philippe le Bon et avènement de Charles le Téméraire. — Louis convoque les Etals généraux à Tours, et s'occupe de reprendre ce que lui avait enlevé le traité de Saint-Maur, — Sa captivité à Péronno. — Délivré, il se rapprocha de la bourgeoisie. Lettres d'échevinage accordées à Troyes. Convocation à Tours des plus notables bourgeois des bonnes villes. — Création à Caen de foires destinées à remplacer celles d'Anvers. — Enfin la guerre est déclarée. Heureuse campagne de Chàtillon. Charles demande et obtient une trêve. Il la rompt pour en conclure une nouvelle à la suite de succès sans profit. — Louis fait fortiQer par Cochinart la Champagne et particulièrement Reims ; il dissout l'échevinage de Troyes et donne à Sens une charte précieuse, — Reprise des hostilités ; le roi d'Angleterre venu en France ne tarde pas à se retirer -, Charles abandonné fait une trêve avec Louis. — Vengeance du roi. — Mort du duc de Bourgogne. Le roi prend le duché, s'empare d'Arras dont il expulse les habitants et change le nom. — Paix d'Arras et restitution à Troyes de son échevinage. —Triste état de la Champagne. — Sort de Cochinart.

Tout est relatif en ce monde, le bonheur comme la misère, et la Champagne, délivrée, pendant un certain temps, du terrible fléau de la guerre, s'estimera très heureuse d'en être quitte pour quelques alarmes et quelques préparatifs de défense.

Le fils de Charles VII était en Brabant auprès du duc de Bourgogne, à la cour duquel il s'était retiré, quand il apprit la mort du roi. Le premier soin de Philippe le Bon fut de ramener Louis en France et de le conduire à Reims pour y être sacré. Ils arrivèrent ensemble à Saint-Thierry, et là commença de se révéler le caractère

ombrageux du nouveau roi par les instructions qu'il donna pour assurer au duc une pompeuse réception, sans que celui-ci pût se prévaloir des honneurs qui lui seraient rendus.

Les officiers de la ville devaient se transporter à cheval au-devant de Philippe le plus près qu'il se pourrait de Saint-Thierry, et l'archevêque avec son clergé attendre que le duc fût descendu en son logis, pour aller le remercier de ce qu'après Dieu et Notre-Dame il était cause du salut du roi. Les clefs de la ville lui seraient alors remises, et on ne manquerait pas de lui dire qu'on en agissait ainsi sur le commandement exprès de Sa Majesté. De même, en allant au devant de lui, les seigneurs avaient ordre, après lui avoir rendu mille actions de grâce de ce qu'il avait fait pour le dauphin, d'ajouter qu'ils savaient par là complaire à leur seigneur roi. La police de la ville avait été confiée au prévôt Tristan l'Hermite.

Les choses ainsi réglées, Louis XI, revêtu de damas blanc et rouge, et monté sur un coursier blanc richement caparaçonné, fit son entrée dans Reims, la veille de l'Assomption à quatre heures après midi, à la tête d'une brillante noblesse accourue de toute la France pour rendre hommage à son nouveau souverain, et au milieu d'une foule de peuple qui, selon l'usage, criait, Noël, Noël! Les rues étaient ornées de tapisseries, et jonchées de fleurs et d'herbes odoriférantes jusqu'au palais, où il descendit. Le lendemain le roi fut sacré par Jean Juvénal des Ursins. Mais, avant de recevoir l'onction royale, tirant soudain sonépée, il la remit au duc de Bourgogne en le priant de le faire chevalier de sa main. Après quoi il conféra lui-même aussitôt la chevalerie à plusieurs seigneurs, jusqu'à ce que, fatigué, il invita le duc de Bourgogne à donner l'accolade à tous ceux qu'il désigna : 117 reçurent cet honneur dans cette journée. La cérémonie du sacre terminée, le roi rentra au palais archiépiscopal, où était servi, mais en maigre, car c'était un samedi, un splendide banquet. Le repas terminé, et alors que chacun pensait n'avoir qu'à se divertir, à la grande surprise de l'assistance, Louis XI se lève, reprend la petite veste qu'il avait avant la cérémonie, s'avance jusqu'au portail de la cathédrale, monte à cheval et part avec une escorte de soldats. Cependant la solennité n'avait point été perdue pour le peuple, et la joie qu'elle avait exaltée dans les esprits avait été portée à son comble par l'espérance qu'avait donnée le roi d'abolir les aides.

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Les exactions des fermiers de l'impôt en aggravaient singulièrement le poids et le rendaient insupportable au peuple, sur qui les privilèges de la noblesse et du clergé, ainsi que l'octroi d'une foule d'exemptions particulières, le faisaient retomber tout entier. Aussi la ville avait-elle plusieurs fois' sollicité la déchargea des dictes « aydes, lesquelles se requéraient très àprement », et laissaient à peine de quoi vivre à ceux qui en étaient chargés. La perspective d'en être délivré avait donc naturellement épanoui tous les cœurs. Mais moins d'un mois s'était écoulé, que, les officiers royaux les voulant de nouveau bailler d fen)ic, la joie fit place aux murmures ; des murmures on passa vite à la menace, et devant l'explosion du mécontentement populaire les officiers durent précipitamment quitter la ville, laissant leurs registres aux mains de la multitude, qui les lacéra ou les brûla. Le conseil, en une circonstance si critique, n'omit rien de ce qu'elle exigeait et fit arrêter les principaux mutins, afin de contenir les autres et de prévenir, s'il était possible, par une sévérité exemplaire, la vengeance du roi. Mais c'était peu pour Louis XI, qui avait d'ailleurs a le plus grand intérêt à ne pas laisser « impuni au commencement de son règne un attentat qui pouvait « devenir d'un dangereux exemple '^ ».

Le coup qu'il frappa montra bien une fois de plus qu'il n'est pas de plus mauvais père que celui qui a été mauvais fils, ni de pire tyran que celui qui s'est montré sujet indocile. Les commissaires qu'il s'empressa de faire partir pour Reims ne se laissèrent arrêter ni attendrir par la députation que le conseil leur envoya le 7 octobre. Ils avaient eu soin de se faire précéder de soldats, qui entrèrent déguisés dans la ville. Quand ils furent arrivés, ils informèrent, et incontinent le capitaine des séditions fut écartelé, cinq autres décapités, trois pendus, vingt-cinq bannis à toujours du royaume, après avoir été la plupart battus de verges, et quelques-uns après avoir

1 « Les dites aydes ne sont tant déplaisantes au peuple pourles deniers « qui en sont levés au profit du roy, comme pour les grans fraicts, trace vaux et charges, que le peuple souffre par les oftîciers et fermiers des « dictes aydes, lesquels fraicts coûtaient vingt fois plus que le principal « qui venait au profîct du roy... » (Mémoire au roi, du 15 juin 1424, fait par Messieurs les lieutenants et gens du conseil de la ville. — Mêmes remontrances en l'an 1431. Archives Icgislatives de Reims, p. 760).

2 Auquetil, t. m, p. ItJ.

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eu les poings coupés, cinquante-sept frappés d'amendes seulement, et près d'une centaine jetés en prison. Les supplices ne cessèrent que grâce à l'intervention du duc de Bourgogne, qui voulut bien, à la requête du conseil, implorer la clémence de son très redouté et souverain seigneur, monsieur le Roy (13 novembre).

Alors, satisfait de la bonne hesongne de ses commissaires, Louis consentit à arrêter les recherches et à tout pardonner, imposant silence perpétuel à son jirocîcreur, présens et advenir et à tous autres (décembre 1461). Pour lui, tout en se plaisant à reconnaître en toute occasion les services do ses chiers et bien amés les bourgeois et habitants de sa ville de Reims, il ne devait pas oublier. L'émeute qu'il venait de réprimer est connue sous les noms de Mutomaque ^ Mutemaque ou Miquemaque.

Louis XI ne devait pas avoir si facilement raison de la ligue du bien public, encore qu'il pût compter sur la loyauté'^, nous ne disons pas le dévouement des bonnes villes. Menacée dans ses privilèges, et son indépendance, la féodalité s'était levée contre lui, et couvrant sa rébellion sous le voile du dévouement au bien du royaume ^, elle s'efforçait de séduire le peuple par de faciles libéralités, brûlant, comme à Lagny, les registres des aides, faisant distribuer à qui en

^ Comme qui dirait machination sourde. On dit et ou écrit aujourd'hui micmac. Quelques écrivains ont voulu voir dans les figures du clocher à l'Ange, construit au commencement du règne de Charles VIII, à l'extrémité du chevet de la cathédrale, un souvenir de la miquemaque ; mais toutes leurs suppositions tombent devant l'examen attentif qu'ont fait de ces figures MM. Prosper Tarbé et Louis Paris, et il est aujourd'hui reconnu qu'elles ne sont que des supports élégants, mais curieux parce qu'elles semblent être des portraits de personnages appartenant à la société bourgeoise du temps. Ce qu'on avait pris pour des blessures ou des stigmates flétrissants, ce sont tout simplement les clous qui fixent les figures à la charpente du clocher (V. Marlot, t. IV, p. 248 et 249).

'■^ Le conseil de Châlons lui fait savoir, le 2 avril 1463, que tous « nobles, « bourgeois et habitants veulent toujours demeurer bons, vrays et loyaulx « subjets du roi ». — En tenant le même langage, les députés des villes du nord, réunis à Rouen, stipulent que les bourgeois ne seront tenus de servir hors de leurs murs, et ({u'ils seront dispensés du ban et de l'arrière ban. Ils se fortifieront et, s'ils sont attaqués, se défendront, mais leur patriotisme n'ira pas au-delà.

3 Mémoires de Coiniues, 1. P'", c. 2.

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voudrait le sel amassé dans les greniers du roi, et proclamant l'affranchissement du peuple ^

Louis dut combattre à Montlhéry (16 juillet 1465), el il y eut là une mêlée désordonnée, suivie des deux parts de la plus grande fuite qui se fût jamais vue. Toutefois on se rallia, et la lutte avait recommencé, quand, la nuit survenue, le roi, qui voyait ouvert le chemin de Paris, se retira sur Corbeil, laissant à son adversaire, le comte de Charolais, la possession du champ de bataille, ce dont celui-ci fut « fort joyeux, estimant la gloire être sienne y). Mais cette gloire devait coûter bien cher au fils de Philippe ; « car oncqucs puis « il n'usa de conseil d'homme, mais du sien propre,., et par là fut « finie sa vie et sa maison détruite- ».

Louis XI n'entendait pas d'ailleurs avoir été battu : « La victoire « fut pour nous », dit le bulletin qu'il publia le lendemain 17 juillet, et dont ses courriers portèrent les copies aux bonnes villes de la Champagne. « Par deux ou trois fois s'enfuit le comte de Charolais « avec la plus grande partie de ses gens au nombre de 2,000, et « les uns furent tués, les autres faits prisonniers... D'autres sont « encore poursuivis, et à chaque instant on amène des prisonniers « à Corbeil... Nous demeurâmes sur le champ de bataille jusqu'au « soleil couchant, puis nous vînmes ici avec notre armée, excepté « ceux de nos soldats qui, croyant le résultat tout autre, se reti- « rèrent en différents lieux, lesquelles choses nous voulons bien « vous signifier, afin que vous puissiez rendre grâces à Dieu ». De Corbeil, ajoutait-il neuf jours plus tard (26 juillet), nous nous sommes rendus à Paris, où nous concentrons toutes nos forces, prêtes, « aidant le benoist fils de Dieu, à prendre les champs, aussi bien « que feismes oncques^ »,

Cependant le fils du roi René, Jean de Calabre, s'avançait sur Paris à la tête de 900 hommes d'armes, et les Troyens signalaient au roi sa présence à Ramerupt vers le 15 juillet. Informés de sa marche, les confédérés songèrent à opérer avec lui leur jonction, et gagnèrent Etampes où ils demeurèrent quinze jours. « Et après se « deslogèrent et prirent le chemin par devers Saint-Mathurin de

< Chron. scand., coll. Michaïul et Ponjoiilat. (. IV, p. 253. * Comincs, 1. 1, c. ^

* Lomincs, 1. 1, c. 4.

3 Boutiot, Hist. de Troyes, t. III, p. 78.

« l'Archant, Moret en Gastinois, Provins et le pays d'environ, et « quand le roi en eut ouy les nouvelles '», il s'empressa de les transmettre aux Troyens, les assurant qu'il allait mettre « bonnes « gardes aux passages », et les exhortant à faire de leur côté « tout « au mieulx », amsi qu'il en avait fiance. « Et nous eseripvez sou- « vent de vos nouvelles », disait-il en terminant (l^'' août)-. « Il « envoya », en effet, « à Melun, Montereau, à Sens et autres villes « d'environ, des gens de guerre et de l'artillerie pour garder lesdits « lieux et pour faire des saillies sur les Bourguignons, quand ils « verraient leur avantage '». Troyes elle-même, qu'incommodaient les excursions du comte d'Armagnac et du duc de Nemours, reçut la visite du sire de Ghâtillon, gouverneur do Champagne *, chargé de « s'entendre avec les habitants sur la garde et la sûreté de la ville « et des environs ». Mais Louis songeait moins à poursuivre les hostilités qu'à négocier. Après bien des pourparlers, fut conclu, le 5 octobre 1465, le traité de Saint-Maur ou de Conf^ans'^, traité humiliant pour la royauté s'il en fut jamais, « et par lequel les princes « butinèrent le monarque et le mirent au pillage. Chacun emporta

* Chron. scand., ibid., t. IV, p. 2o8.

2 Boutiot, ibid., p. 79.

3 Chron. scand., ibid., l. IV, p. 259.

* Le roi annonce aux Rémois, le 4 août 1483, et aux Clullonnais, le 8, qu'il a « fait et ordonné son cher et anié cousin, le sire de Cliàlillon, son lieutenant général et gouverneur de son pays de Champagne, lequel est. . . expert en fait de guerre », avec ordre de « les entretenir en bonne paix et Justice, en les préservant et gardant de tous maulx et dommage selon son pouvoir ». Toutefois, ajoute-t-il, « s'il vous survenait aucune grans affaire, nous sommes délil)érez de vous aler aider et secourir en personne » [Arch. munie, de Châlons, A A 4). Louis XI rappellera, le 25 février 1467, cette nomination, comme si elle était nouvelle, dans une lettre où il annonce aux Chàlonnais qu'il leur envoie le sire de Cliàlillon, à qui il a baillé le gouvernement de Cbampagiic, leur ordonnant de lui obéir comme à sa propre personne ; mais les conclusions du conseil de ville châlonnais témoignent que Chàtillon vint, en 1466, à Cliàlons en qualité de gouverneur (V. ï Appendice de notre t^ volume).

^ Le Traité de Saint-Maur consacra les dispositions qui avaient été arrêtées à Conflans (près de Cbarcnton), à la suite de la trêve publiée le !«'' octobre.

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