SOUS LES PREMIERS CARLOVINGIENS
Le moment n'était pas éloigné où allait triompher la politique d'Hinemar, qui tendait à reconstituer au profit de Charles le Chauve l'unité de l'empire de Charlemagne. Louis II étant mort en 875, sans laisser d'héritier, Charles, prévenant son frère Louis le Germanique, accourut en Italie, et s'y fit sacrer empereur, le 25 décembre, par le pape Jean VIll. Louis protesta et, pénétrant dans la Champagne qu'il dévasta, il vint camper au château d'Attigny. L'embarras d'Hinemar était grand : résister, c'était s'exposer à la colère du roi de Germanie ; céder, c'était encourir celle de Charles. L'arrivée de celui-ci vint heureusement faire rétrograder Louis au-delà du Rhin.
Tranquille de ce côté, et impatient d'inaugurer aux yeux de ses sujets son avènement à l'empire, Charles convoque à Ponthion tous les évêques de son royaume, qui s'y trouvent (21 juin 876) au nombre de 50 avec deux légats envoyés par le pape pour présider l'assemblée. il s'y montre dans l'appareil fastueux du costume bysantin, avec un voile de soie que surmontait le diadème, et la longue dalmatique traînant par terre ; mais c'est en vain que l'on propose de reconnaître la primatie d'Anségise, archevêque de Sens, que Jean YIÏI venait, sur la proposition de l'empereur, de nommer son vicaire pour les Gaules et pour l'Allemagne (2 janvier 87()). Benoît III avait déjà, dans la personne d'Hinemar, reconnu aux métropolitains de Reims le privilège d'être exempts de toute autre juridiction que celle du siège apostolique, d'où leur était venu le titre de primats de la Gaule Belgique K Hincmar s'en appuie pour résister, de concert avec les évêques, au décret de Jean YIII, et deux ans plus tard (878), dans une lettre aux évêques de France, ce pontife nommait Hincmar avant l'archevêque de Sens.
Si Charles fut blessé de larésistanced'Hincmar jusqu'à lui unposer, dans le parlement même qu'il tint à Ponthion, un nouveau serment de fidélité, la mort de son frère Louis le Germanique (28 août 876) vint presque aussitôt fournir à son insatiable ambition un nouvel aliment.
Il n'eut pas à se féliciter de son expédition contre ses neveux,
1 Le successeiu- de Benoît III, Nicolas I*"", confirma, après lui, le privilège de l'Eglise de Reims par une bulle qu'a donnée Marlot, t. U, p. 814. — Cf. ibi.L.p. 42.i.
qui le battirent. Mais le pape le sollicitait devenir à son aide contre les Sarrasins : ce lut pour Hincmar l'occasion de se rapprocher de l'empereur ; car celui-ci s'étant rendu à Quierzy (Juin 877), où il tint une diète, à laquelle assistèrent Hincmar et ses confrères de la Champagne, l'archevêque de Reims évita de se joindre aux seigneurs mécontents de voir Charles retourner en Italie.
Après avoir pris dans cette circonstance les dispositions qu'il jugeait propres à garantir la tranquillité de ses Etats pendant son absence ^, l'empereur, en quittant Quierzy, passa par Compiègne et Soissons, et arriva à Reims ; de là, faisant route par Châlons [dont l'évêque se joignit à lui], il vint à Ponthion..., et d'étape en étape gagna l'Italie. Mais, à peine arrivé, il recevait avis d'une insurrection des grands de son royaume, et de l'approche d'un de ses neveux à la tête d'une nombreuse armée. Justement inquiet, il crut devoir regagner la France, et il venait de traverser le mont Genis, quand, « attaqué de la fièvre.., il mourut dans une misérable cabane, le 6 octobre » " .
Son fils et successeur, Louis le Bègue, proclamé à Montaimé près de Vertus, fut sacré comme roi par Hincmar à Compiègne, le 8 décembre 877, et comme empereur par le pape Jean VIII dans la cathédrale de Troyes, le 4 août 878. Ce pontife avait dû quitter l'Italie pour échapper aux violences du duc de Spolète, et, s'étant réfugié sur la terre hospitalière de Champagne, il avait convoqué dans la ville de Troyes un concile auquel se rendirent de nombreux évoques et particulièrement Hincmar : ce fut en présence de cette auguste assemblée que Louis fut revêtu de la dignité impériale. Le concile renouvela les anathèmes lancés contre les envahisseurs des Etats de l'Eglise. Mais tous les évêques de France avaient dans leurs diocèses les mêmes maux à déplorer : c'est pourquoi ils demandèrent au pape une règle de conduite contre les usurpateurs des biens ecclésiastiques : « Qu'ils soient excommuniés », répondit
' « Loin d'abdiquer son pouvoir, comme on le répète trop souvent, et ses droits, l'empereur, au contraire, les revendique et les maintient. II A'eut Lien que les honneurs (Ix-néfices) passent aux enfants sous forme d'héritage, mais il tient à ce (jue ce soit par la volonté royale, permissu régis » . [Le Capitulaire de Kiersy-sur-Oisc, par Emile Boiu'geois, p. 13'i).
2 Annales de Saint-Bertin.