‹ Histoire générale de la Champagne et de la Brie depuis les temps les plus reculés jusqu'à la division de la province en départements (volume 2)Chapitre 2 sur 164 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

§ l«^ — Le Sol.

Nom. — Caractères physiques. — Produits naturels et Divisions de la Champagne.

La Champagne, selon quelques savants, tirerait son nom de deux mots celtiques, kann pann, qui signifient blanc pays ; mais il est plus probable qu'elle l'a emprunté au mot latin Campania, qui veut direj^^ame ou pays de plaine, et qui désignait chez les Romains cette belle province d'Italie dont les charmes passaient pour avoir amolli les soldats d'Annibal, les vainqueurs de Cannes et de Trasimène.

Quoi qu'il en soit, c'est au vF siècle que le nom de Campania apparaît pour la première fois dans l'histoire, appliqué à diverses parties de la Champagne. Il désigne d'abord, chez le continuateur de la Chronique du comte Marcellin, le pays Rémois et celui de Chàlons, Campania remensis, Campania cathalaimensia ; dans

i LA CHAMPAGNE INDEPENDANTE.

Grégoire do Tours, les pays de Reims et de Troyes^ ; dans Frédégaire, les territoires àH Arcis-sur-Auhe et de Châlons-sur- Mame-, la plaijie de Mauriac^, voisine de Troyes ; puis insensiblement il s'étend à toute la région crayeuse, limitée, à l'est, par le Der et le Perthois ; au sud, par la contrée d'Othe ; à Touest, par la Brie ; au nord, par les Ardennes et l'Argonne ^

Cette région, qui n'a que do faibles reliefs, présente au centre un large banc de craie légèrement ondulé et complètement découvert, sur les flancs duquel courent en longs plateaux des collines boisées, aux pentes douces, enserrant d'agréables et riches vallées.

Elle appartient, sauf la zone ardennaise que baigne la Meuse, au grand bassin de la Seine, dont un des affluents indirects, V Aisne, concourt avec la Meuse à protéger sa frontière orientale. La Seine elle-même l'arrose avec trois de ses plus importants affluents, la Marne, Y Aube et VYo7î7ie.

Par une disposition remarquable, tous ces cours d'eau, traversant, dans des défilés ouverts par les révolutions du globe, une suite de crêtes saillantes qui forment les lignes naturelles de défense du territoire français, convergent vers le centre du bassin de Paris, et de leur immense circonvallation font une sorte de rempart à la cité qui doit présider aux destinées de la France.

La terre qu'ils arrosent renferme dans son sein du fer, de l'ardoise, de la houille et de la marne, spécialement répandus dans la zone centrale des Ardennes, dans la Brio, aux environs de Provins, dans la forêt d'Othe au sud-ouost de l'Aube, dans la Marne près de Ghominon, et dans la Haute-Marne, depuis le centre de ce département jusqu'à son extrémité septentrionale. L'extraction du fer, en particulier, occupait l'activité industrieuse des populations gauloises de la Champagne, et de nombreux dépôts de scories, de

1 Grcg. Tuioii. Hist. eccl., IV, 17, et V, 19— VIII, 13.

* Fred. Chr., 19—41.

3 Dans un extrait de la Chronique d'Idace : Moriacensem Campaniam (Doiii HoiKiucI, t. 11,1). 402).

* Tous ces noms sont celtiques : Der vient de Derw, chêne ; Perthois, de Prrlh, [tays buissoinieux ; Oth, de Odyn, fourneau ; Brie, de Brick, lorrain gras et glaiseu.K ; Ardennes, A'Arden, forêt, etc.

laitiers et de mâchefer ' témoignent d'une importante exploitation métallurgique.

A la présence du fer se rattachent les sources d'eaux minérales, dont les propriétés thérapeutiques, connues de toute antiquité, furent de bonne heure utilisées pour la guérison des malades. Les plus fréquentées étaient celles de Provins, dans Seine-et-Marne ; de la Chapelle-Godefroy et de la Ville-aux-Bois-les-Soulaines, dans l'Aube ; de Vitry et de Sermaize, dans la Marne ; d'Attancourt, sur la rive droite de la Biaise ; de Larivière, au pied d'Aigremont ; d'Essey-les-Eaux, dans la vallée du Rognon ; de la forêt de la Marnesse, portion du Der. En fait d'eaux thermales, Sedan et Bourbonne-les-Bains possèdent les plus estimées.

Primitivement couverte, en dehors des cantons crayeux, de forêts profondes, telles que l'Ardenne, qui y entretenaient une perpétuelle humidité, la Champagne, à mesure que le fer ou le feu les éclaircit, jouit d'un ciel moins brumeux et d'un air plus sec. La vigne, qui, du temps de César, n'était connue que dans la Province romaine, ne tarda pas à se répandre sur les deux rives du Rhône ; puis, après que Probus (276-282) eut permis à tous les Gaulois de la cultiver et de faire du vin 2, on la vit bientôt égayer de ses pampres les coteaux riverains de la Seine et de la Marne, et sa vivifiante liqueur, grâce à l'art qu'inventa le Gaulois de la conserver dans des douves de bois cerclées, put offrir à l'empereur Julien une odeur de nectar.

A l'ombre des chênes touffus, s'engraissaient des troupeaux de porcs, dont les Tricasses et les Catalaunes salaient et fumaient la chair d'une façon si exquise qu'aux foires annuelles de Rome on se disputait les produits de leur excellente charcuterie.

Les pâturages, de leur côté, nourrissaient une race de moutons renommés pour la délicatesse de leur chair et la beauté de leur laine. De leur fine toison, les Rèmes et les Lingons fabriquaient des étoffes précieuses, qui ne servaient pas seulement au vêtement de guerre, mais que recherchaient encore les élégants de l'Italie.

^ Surtout dans l'Yonne, sur le territoire de Joigny;dans la Haute-Marne, sur celui de Ronchères ; dans l'Aube, contrée de l'Othe.

^ Vopiscus, Probus, 18 : «Gallis omnibus. . . perniisit ut viles liaberent vinumque conficerent ».

Le bullle mettait au service des champs une force qui n'avait d'égale que sa patience, et des chevaux non moins vigoureux qu'agiles s'attelaient au char de guerre monté par des archers, ou sur leur croupe nue portaient le cavalier dans les combats.

Tels sont les traits généraux de la Champagne considérée sous le rapport physique ; mais, à cet égard-là même, elle présentait plusieurs petits pays qui, distingués les uns des autres par la constitution géologique et les productions du sol, le furent de bonne heure par les dénominations qu'ils reçurent des populations. Ainsi, la confédération des Rèmes présentait l'Ardenne, le Uethélois, le Rémois, l'Argonne et le Perthois ; ainsi la confédération des Senons, la Brie, la Gallevèse ou Brie pouilleuse, la Champagne propre, le Senonais et la contrée d'Othe ; ainsi la confédération des Lingons, le Tonnerrois, le Der, le Barrois, le Vallage et le Bassigny.

De ces diverses circonscriptions territoriales dues à la nature et consacrées par l'expérience traditionnelle des populations s'est formée avec le temps une division analogue, mais plus large, de la Champagne en huit pays, savoir :

Le Rethélois, au nord, avec Rethel,Charleville, Mézières, Rocroy, Sedan et Mouzon pour villes principales ;

Le Rémois, au sud du Rethélois, avec Reims, Châlons, Vertus, Epernay, Sainte-Menehould ;

La Champagne proprement dite, au sud du Rémois et au centre de la région crayeuse, avec Troyes, Arcis-sur-Aube et Méry-sur- Seine ;

La Brie, à l'ouest de la Champagne, avec Meaux, Château-Thierry, Coulommiers, Provins et Sézanne ;

Le Perthois, à l'est, avec Yitry, Saint-Dizier :

Le Vallage, au sud du Perthois, avec Bar-sur-Aube, Brienne, Joinville, Vassy ;

Le Bassigny, au sud du Vallage, avec Langres, Chaumont ;

Le Senonais, au sud de la Champagne, entre le Bassigny et la Brie, avec Sens, Joigny, Chablis et Tonnerre.

§ II. — Premiers Habitants de la Champagne.

Aryens, Celtes, Belges. — Habitations et armes primitives. — Monuments mégalithiques.

— Développement de la civilisation. — Armes nouvelles. — Sépultures. — Caractère guerrier, luxe des vêtements. — Forme du gouvernement. —Les Druides. — TumuH.

— Camps retranchés. — Voijs gauloises.

Sur les plus anciens habitants de la Champagne, nous ne pouvons que résumer ici les enseignements les plus incontestés de la science archéologique.

Occupant un pays dont le centre découvert et marécageux présentait une terre facile à fouiller, ces populations primitives, qui appartiennent à l'un des rameaux de la race Aryenne, durent s'y creuser des habitations souterraines ou se construire des cités palustres pour se protéger contre les animaux sauvages, auxquels ils n'avaient à opposer dans l'origine que des haches ou des flèches en silex. C'est ce qu'attestent les nombreuses armes de pierre dont la découverte se multiplie tous les jours ; c'est ce que prouve l'existence des grottes de Micy, de la garenne de Verneuil près Dormans,deSaran,deVillevenard,deCoizard-JochesotdeCourjeonnet (Marne), taillées dans le flanc des collines crayeuses ; c'est ce qu'autorisent à supposer les divers débris d'industrie rencontrés dans les mardelles ou fosses circulaires de Chavanges et de Villepart (Aube), ainsi que les fragments de grande poterie trouvés sur le territoire de Saint-Pouange (idem), autrefois couvert d'eaux stagnantes.

Quant aux grands monuments de pierre élevés par les mômes populations, et connus sous le nom de menhir (pierre debout), dolmen (table de pierre) et cromlech (cercle de pierres), il convient d'en rapporter la naissance à la pensée religieuse, plutôt qu'au druidisme, auquel ils sont bien antérieurs ^ Ils étaient assez nombreux dans nos contrées, surtout les menhirs, dont un récent inventaire ^ porte le nombre à 163, et les dolmens, dont on

1 Géogr. de la Gaule, par E. Desjardins, t. II, p. 515 et sq. — On en trouve d'ailleurs dans presque toutes les parties du globe. - Voir la Revue de Champagne et Brie, f. IX, p. 305.

6 LA CHAMPAGNE LNDEPENDANTE.

compte près de cent ; mais beaucoup ont été détruits ou n'apparaissent plus qu'à l'état de débris. Les plus remarquables sont les inenhirs de Frécul, de Soligny et de Saint-Aubin (dans l'Aube) ; de Congy (dans la Marne) ; de Yaumort, de Vandeurs, de Sepeaux (dans l'Yonne) ; — les dolmens de Marigny-Ie-Châtel, de Bercenay-le-Hayer et de Frécul (dans l'Aube) ; de Congy, de Nuisy, sur le territoire de Fontaine-Denis (dans la Marne) ; la Pierre-qui- Yire (dans l'Yonne), aux confins du Morvan. — Les cromlechs sont plus rares, treize au plus, et aucun n'est intact ; les plus intéressants, tout imparfaits qu'ils soient, se voient sur la butte des Fourches, près de Langres (Haute-Marne), et entre Yoisines et Thorigny (dans l'Yonne).

Avec les migrations successives des Celtes et des Belges, venus de l'Asie comme les Aryens, et confondus par les Grecs sous le nom de Galates, par les Romains sous celui de Gaulois, la civilisation se développa. La grotte fut abandonnée pour la hutte au toit conique ; le silex fit place au bronze et au fer, la hache à l'épée ; mais l'épée, qui était de fer et sans pointe, fut d'abord de si mauvaise trempe qu'elle pliait à chaque instant, et que le soldat était obligé de la redresser avec le pied : il y perdait un temps précieux, il y perdit plus d'une bataille '. Il en vint à se couvrir d'un bouclier en bois ou en osier, recouvert de cuir avec umbo et manipule en fer.

Jusqu'au n'^ siècle, le Gaulois enterrait ses chefs sur leur char de guerre ; à partir de cette époque, l'usage de cet engin se perd, et César ne le retrouvera que dans Tile de Bretagne.

On inhumait les morts revêtus de leurs habits et de leurs ornements ; on plaçait sur les flancs du cadavre les armes et quelques ustensiles ; aux pieds et parfois à la tête et sur les côtés, des vases en terre souvent peints d'ornements géométriques.

Les traits généraux par lesquels l'antiquité latine ou grecque a peint la race gauloise ne peuvent qu'être ici reproduits, en partie du moins, si l'on veut avoir une idée du caractère, des coutumes et des institutions des peuples qui habitaient la Champagne.

Le Gaulois est de haute taille ; sous sa chevelure d'un blond ardent, étincellont des yeux menaçants; une épaisse moustache

* V. ci-dcssoiis, ]i. 13, note.

ombrage ses lèvres ; à son aspect terrible, il joint une voix rude et retentissante (Diod. de Sicile). Ainsi se présente particulièrement le Gaulois belge.

Franc, généreux et amoureux d'indépendance, il est, de tous les hommes, celui qui aime le plus le danger. Passionné pour les combats et dédaigneux de la mort, il se précipite aux batailles avec une aveugle ardeur, n'ayant parfois d'autre vêtement que ses armes (Polybe). A-t-il frappé mortellement un ennemi, il lui tranche la tête et la suspend au poitrail de son cheval ; il la clouera ensuite au vestibule de sa demeure, comme il fait les bêtes fauves qu'il a tuées à la chasse. Si c'est celle d'un ennemi de haut rang, il l'embaume et la conserve précieusement dans un de ses coffres. (Diod. de Sic).

D'ailleurs, sans mesure dans la confiance comme dans la crainte, il est aussi prompt à passer do l'audace à une folle terreur que de la terreur à une téméraire audace. (Id.).

Ce farouche guerrier n'est pas méchant (Strabon) ; il est hospitalier, applaudit bruyamment aux beaux discours, et recueille avec avidité les récits des voyageurs.

S'il aime à faire trembler ses ennemis, il n'est pas moins jaloux d'éblouir ses amis. Aussi, non-seulement il est toujours propre et soigné (Amm. Marcel.), mais il se montre encore passionné pour la parure et se couvre de bijoux. Un riche collier d'or orne son cou, des annoaux d'or entourent ses bras et ses poignets, et il va au combat dans ce riche appareil, précieuse dépouille pour l'ennemi, s'il vient à succomber.

Egalement recherché dans ses vêtements, par dessus ses braies, sorte de hautes chausses, larges et flottantes chez les Belges, étroites chez les Celtes, il porte une tunique à manches, espèce de blouse teinte de couleurs éclatantes et parsemée de fleurs, qui tombe à mi-jambe et se serre à la taille avec une ceinture argentée ou dorée ; sur sa tunique est jetée la saie ou sdiS on {Sago, Sagum), court manteau qui est fait d'une étoffe rayée ou bariolée de divers ornements, et qui s'agrafe sous le menton. Le Gallo-Champenois y joint le bardocucullus, capuchon qui se rabat sur la tête et qui rappelle la coule des moines.

On peut croire que la femme gauloise partageait la passion de son mari pour les joyaux : les richesses archéologiques de nos

musées en témoigneraient au besoin * ; mais on ne sait bien qu'une chose de la compagne du gaulois, c'est qu'elle était fidèle et dévouée jusqu'à la mort.

Primitivement soumises à des rois, les tribus gauloises avaient, en général, au temps de César, fini par obéir à des magistrats électifs : tel était en particulier l'état de celles qui dominaient en Champagne.

Chez ces tribus, comme davs toute la Gaule, sans exception, les Druides jouissaient d'honneurs extraordinaires. Sous ce nom, étaient comprises trois classes d'hommes : les Bardes ou chantres sacrés, les Vatcs ou devins, et les druides proprement dits. Ceux-ci, dit Strabon, outre la physiologie ou philosophie naturelle, professaient Vèthiqve ou philosophie morale. Ils passent pour les plus justes des hommes, et sont les arbitres des contestations publiques et privées. . .; mais ce qui leur appartient spécialement, c'est le jugement des meurtres. . . Ils proclament l'immortalité de l'âme, et prêchent le bonheur des guerriers morts en combattant.

« Leurs doctrines semblent avoir été importées de la Bretagne (Angleterre) - ; aussi c'est là que se rendent ordinairement ceux qui veulent les étudier d'une manière plus approfondie.

« Interprètes des dogmes religieux, ils président aussi aux rites divins et font les sacrifices publics et particuliers » (Ces.). C'est au fond des cavernes et des forets qu'ils pratiquent les cérémonies souvent homicides de leur sombre religion. Le malheureux choisi pour victime reçoit au flanc le coup mortel, et d'après le genre de ses convulsions, le vatcs pr(''dit l'avenir (Strab.). Les druides investis de cette fonction remplissent également celles de devins et de médecins ; ils étudient les secrets de la nature et les lois de l'univers.

Les trois classes de druides ne formaient qu'un corps soumis à l'autorité souveraine d'un chef élu par le suffrage de ses frères (Ces.). En raison des services qu'ils rendaient, ils n'allaient point à la guerre, ne payaient aucun impôt, et étaient affranchis de toutes

' Les recherches de nos archéologues de la Marne, de la Lorraine et de l'Alsace ont porniis d'établir que le torque était l'apanage de la femme belge. (Voir sur cet ol)jot l'intéressante étude de M. Aug. Nicaise, 1886, Châlons-sur-Marne, Martin frères, imprimeurs-éditeurs.)

* Ils en étaient originaires.

charges (Id.). Mais ces services suffiraient à peine à expliquer l'ascendant singulier que ces hommes exerçaient sur la société, si nous n'en trouvions le secret dans leur union, leur solidarité, leur obéissance au chef qu'ils s'étaient donné, leur instruction et leur qualité d'étrangers '.

Parmi les ouvrages que nous a légués la civilisation gauloise, notons les tumuU (buttes, mottes ou tombelles), élevés de main d'homme en pleine campagne. Quelle était la destination de ces monticules artificiels? Servaient-ils de tombeaux, comme l'assurent quelques savants ? Etait-ce des observatoires, comme le prétendent nos archéologues champenois? Tout ce que nous pouvons déclarer, c'est qu'ils étaient nom])reux dans l'Aube, et qu'on en acompte près de quarante dans la Marne. Les plus importants d'entre eux sont sans contredit ceux de Bussy-le-Ghâteau, dont le plus intact a un diamètre de soixante-deux mètres et une hauteur de vingt mètres, qui, à l'origine, devait être de vingt-trois.

La préoccupation de la défense, jointe à la nécessité d'entretenir entre eux des communications faciles, dut porter de bonne heure les possesseurs du sol à ouvrir des routes à travers le pays, et plus tard à se construire des camps retranchés.

Les camps les plus considérables et les mieux conservés sont celui de Sainte-Germaine, assis au midi de Bar-sur-Aube, à 640 mètres au-dessus de la rivière qui coule à ses pieds, et celui de la Cheppe (Marne), dit Camp d'Attila, qui s'appuie à l'ouest et au sud sur la petite rivière de la Noblette. La superficie du premier est d'environ 16 hectares, celle du second de 29 hectares ; l'un et l'autre sont environnés de fossés profonds.

Des voies gauloises, il reste peu de chose, transformées qu'elles ont dû être par les Piomains suivant le système qui leur était propre. La mieux conservée est dans la Marne : c'est le Chemin de la Barbarie, connu également dans quelques localités sous le nom de Chaussée Brnnehaut. On la suit assez bien de Sézanne à Yerzy parle Mont-Aimé et Vertus, mais plus aisément deVerzy au moulin de Cormont près Muizon ; de ce point jusqu'à Jonchery, elle se confond avec la route moderne ; puis de Jonchery, elle se dirige sur la Vesle, à Breuil, et de là vers Laon.

' Ern. Desjardins, Géographie de la Gaule romaine, t. II, p. 520.

10 LA CHAMPAGNE INDÉPENDAx\TE.

§ III. — Les Llngons et les Senons en Italie. vi^ Siècle — 225 avant Jésus-Christ.

Les Lingons descendent les premiers en Italie et s'établissent au nord de l'Apennin, bientôt suivis des Senons. — Ceux-ci, au VIo siècle, franchissent l'Apennin, assiègent Clusium, battent les Romains sur les bords de l'Allia et s'emparent de Rome. Nouveaux succès à Clusium. Mais ils essuient à Senlinum et au lac Vadimon de sanglantes défaites. Leur territoire est envahi, et une colonie romaine établie à Sena Gallica. — Les Lingons, de leur côté, en reçoivent une à Adria. Le reste de la nation est écrasé à Telamon ; ses débris abandonnent Tltalie et regagnent la Gaule chevelue.

D('s lo Yi^ siècle avant notre ère, trois peuples principaux se partageaient la Champagne : les Lingons, habitants du pays de Langres ; les Senons, habitants du pays de Sens, et les Rèmes, habitants du pays de Reims.

Poussés par le besoin d'aventures et plus jaloux de demander leur subsistance à l'èpée qu'à la charrue, les deux premiers peuples s'étaient décidés à quitter le sol natal pour aller à la découverte d'une nouvelle patrie. Ils avaient chargé sur leurs chariots enfants et bagages, et, leurs femmes à leurs côtés, les armes à la main, confiants dans le droit des braves et dans la fortune, ils s'étaient dirigés vers l'Italie, qu'on leur avait dit être en possession d'une terre féconde et d'un ciel doux.

Partis les premiers au sixième siècle, et grossis des Boïens (les Terribles, peuple des bords de l'Allier et de la Loire), qu'ils avaient rencontrés au pied des Alpes, les Lingons, après avoir enlevé aux Toscans les terres qu'ils occupaient depuis quatre siècles au nord de l'Apennin, s'étaient répandus dans le nord de la péninsule jusqu'à la mer appelée plus tard Adriatique.

Les Senons, descendus après eux dans les plaines de l'Italie, ne tardèrent pas à les rejoindre ; puis, leur nombre grossissant, ils essaimèrent, et 30,000 d'entre eux, franchissant l'Apennin, vinrent mettre le siège devant Clnsiian, cette ancienne capitale de Porsenna, roi d'Elrurie (390). Clusium, trop iaible pour leur résister, implorée secours des Romains. C'était le temps où ceux-ci

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aspiraient à la domination de l'Italie, en attendant qu'ils devinssent les arbitres du monde. Le Sénat députa vers les Gaulois trois membres de la famille des Fabius pour les engager à se désister de leurs entreprises. D'un caractère hautain et violent, ces hommes étaient peu propres pour une mission pacifique. Comme le Brenn (chef) senon leur faisait observer que ses compatriotes ne demandaient aux Clusiens que la possession du superflu de leur territoire : « De quel droit, s'écria l'un des trois frères, prétendez-vous usurper « les terres d'autrui? » — « Du mémo droit, reprit le Brenn en a souriant, que vous faites valoir sur les peuples qui vous avoisinent, « quand vous les réduisez en esclavage, quand vous pillez leurs « biens, quand vous détruisez leurs villes ; c'est le droit du plus fort, « nous le portons à la pointe de nos épées : tout appartient aux « hommes de cœur. »

Les Fabius dissimulèrent et, rentrés dans la ville, prirent part à une sortie où l'un d'eux tua un chef gaulois. Comme il fut reconnu à l'éclat de ses armes, les Senons firent sonner la retraite et envoyèrent immédiatement à Rome demander qu'on leur livrât les ambassadeurs en expiation de leur indigne conduite. Pour toute réponse, le Sénat remit aux députés eux-mêmes le commandement de la guerre qu'il déclarait au peuple gaulois. A cette nouvelle, les Senons levèrent leur camp et marchèrent sur Rome, en proclamant à grands cris sur leur passage qu'ils n'en voulaient qu'aux Romains et regardaient les autres peuples comme amis.

Les deux armées se rencontrèrent, le 6 juillet 390, au confluent de l'Allia et du Tibre. La lutte ne fut pas longue. Effrayés des cris des Gaulois, du bruit de leurs armes retentissant sur leurs boucliers, ébranlés par leur fougueuse impétuosité, les Romains lâchèrent pied et furent ou massacrés ou précipités dans le Tibre. Si les Senons eussent immédiatement poursuivi leur marche sur Rome, c'en était fait de celle-ci et de la République. Mais, enivrés de leur victoire, ils passèrent deux jours à piller les bagages ennemis et à trancher les tètes des morts pour les planter au bout de leurs piques ou les suspendre au poitrail de leurs chevaux.

Quand ils parurent, le troisième jour, devant la ville, il n'y restait plus que des vieillards : la plus grande partie de la population s'était réfugiée dans les villes voisines, et les jeunes gens, l'élite du Sénat, les femmes et les enfants s'étaient retirés dans la citadelle,

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le Capitule. Les vieillards furent égorgés, la ville incendiée et le Capitule investi.

Le siège dura sept mois, pendant lesquels divers assauts furent repoussés, et entre autres une escalade nocturne, où les oies sacrées de Junon donnèrent l'éveil à la garnison endormie. Puis, rappelés dans leur pays par une invasion des Venètes (habitants de la Vénétio), les Gaulois firent la paix avec les Romains, leur rendirent la ville moyennant mille livres pesant d'or, et s'en retournèrent chez eux.

Trente ans après (360), ils reparaissaient à quelques lieues de Rome, sans avoir rencontré dans leur marche la moindre résistance, tant était grande la terreur qu'ils inspiraient. Les peuples de l'Italie, dont l'ambition romaine menaçait l'indépendance, recherchèrent leur alliance, et, unis aux Samnites, les Senons surprirent à Clitsium une légion romaine qu'ils taillèrent en pièces ; mais le gros de l'armée ennemie les arrêta à Sentinum (295), et les prodiges de valeur qu'ils firent ne les sauvèrent point d'une désastreuse défaite.

Celle-ci ne les empêcha cependant pas, dix ans après (285), de seconder les dernières résistances de l'Etrurie, et de venir mettre le siège devant Arretiam (Arezzo), l'une des villes de ce pays qui s'étaient données aux Romains. Mais, pendant qu'ils mettaient en déroute l'armée du préteur Gecilius Metellus, qui tomba sous leurs coups avec 13,000 légionnaires, une autre armée romaine, commandée par Dolabella, envahissait leur pays et le mettait à feu et à sang. P'uricux, ils laissent Arretium pour marcher sur Rome et ils atteignent sans obstacle le lac Vadimon ; là, Dolabella qui les avait rejoints les extermina. Les Roïens essayèrent de venger leurs compatriotes ; vaincus eux-mêmes, ils durent demander la paix : c'était la première que les Romains imposaient aux nations Cisalpines.

Les vainqueurs s'emparèrent du territoire des Senons, et y envoyèrent une colonie, qui s'établit dans leur principal bourg, à Sena ou Sena Gallica, aujourd'hui Sinigaglia.

Les Lingons, qui avaient en partie suivi la fortune des Senons, entraînés dans leur ruine, reçurent aussi une colonie romaine à Adria, qui a depuis donné son nom à la mer qui baigne les côtes voisines (mer Adriatique). Le reste de la nation qui s'était

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attaché aux Boïens fut anéanti avec eux (225 avant Jésus-Christ), dans la sanglante journée de Telamon (Telamone), où 40,000 Gaulois restèrent sur le champ de bataille ^ .

Obligés de se replier sur la terre de leurs aïeux, les débris de cette race gauloise qui avait si longtemps occupé l'Italie septentrionale ne laissèrent plus à la contrée que le souvenir de leur séjour et le nom de Gaule Cisalpine. Un jour devait venir où les Romains, à leur tour, franchiraient les Alpes et étendraient leur domination sur la Gaule Chevelue ou Gaule Transalpine.

^ « Si leurs armes eussent été les mêmes que celles des Romains, ils remportaient la victoire. Rs avaient, à la vérité, comme eux, des boucliers pour parer, mais leurs épées ne leur rendaient pas les mêmes services . Celles des Romains taillaient et perçaient, au lieu que les leurs ne frappaient que de taille ». (Polybe, t. U, c. 6). Ce fut la cause d'une nouvelle défaite qu'ils essuyèrent deux ans après (223).

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