avant Jésus-Christ
Situation géograpliique, état social des trois principales tribus de la Champagne. — Rôle qu'elles jouent dans la guerre. — Les Rèmes, après les Lingons, entrent dans l'alliance romaine. — Services qu'ils rendent à leurs alliés, et particulièrement aux Senons. — Soulèvement de la Gaule centrale. Les Senons s'y associent ; défaite et fin de Drapés, — Chute de l'indépendance gauloise.
Au temps où César entreprit la conquête de la Gaule, cette contrée se divisait en trois parties : la Belgique, au nord, s'étendant de la partie inférieure du Rhin à la Marne et à la Seine ; la Celtique, au centre, comprise entre le cours de la Marne et de la Seine, et celui de la Garonne ; V Aquitaine, au sud, allant de la Garonne aux Pyrénées'.
Comme la Marne et l'Aube formaient à leur point de partage la limite naturelle des deux premières parties, la Champagne se trouvait être moitié Celte et moitié Belge. Des trois tribus principales qui l'occupaient, celles des Lingons et des Senons faisaient partie de la Celtique, et celle des Rèmes appartenait à la Belgique. Ces tribus sont d'ailleurs les seules dont on trouve les villes mentionnées dans les Commentaires ou mémoires de César.
Les Lingons avaient pour capitale Andematimum, qui est devenu, depuis, Langres ; les Senons, Agedincum, qui est devenu Sens ; les Rémois, Durocortorum, aujourd'hui Reims : transfor-
1 On ne parle pas de \xNavbonaise, qui, depuis l'an 120, èidXi province romaine.
mations de noms qui durent s'opérer dans le milieu du iii'= siècle de l'ère chrétienne, car on a remarqué que c'est à cette époque qu'appartiennent les plus anciennes bornes milliaires de l'Empire qui désignent le chef-lieu d'une cité par le nom même du peuple de cette cité^.
Quant aux Tricasses (habitants du pays de Troyes), et aux Catalatmiens (habitants du pays de Ghâlons), dont les villes, nommées Trecasses et Durocatalautium ou simplement Catalaunum apparaissent assez tard dans l'histoire^, celle-ci témoigne que, placés au milieu des trois principaux peuples de la Champagne, ils en étaient les clients, s'ils ne vivaient confondus avec eux.
Les Catalauniens étaient particulièrement subordonnés aux Rèmes, ainsi que les Suessions (Soissonnais) ; les Tricasses aux Senons et aux Parisii, ainsi que les Meldes (habitants de Meaux), dont Ptolémée nomme la ville latinum et la table Théodosienne Fixtuinutn.
Chez ces tribus, comme dans toute la Gaule, la noblesse formait
* Remplaçant, par exemple, civitas Durocortorum par le nom Rémi, emprunté à civitas Remorum ; Agedincam par Senones, emprunté à civitas Senonum.
^ Le nom de la première ville se lit, dès le premier siècle, tel que nous le donnons ici (Pline l'ancien). Un instant remplacé par celui d'Augustobona ou Augustomana (Ptolémée), il reparaît légèrement modifié dans Ammien Marcellin : Tricasse, Tricassini ; puis se montre, au vi^ siècle, sous la forme Trecœ (Grégoire de Tours) ; au vii^, sous celle de Trecassis (Frédégaire) et de nouveau sous celle de Trecœ, qui finira par prévaloir et donnera naissance au nom moderne Troyes.
Le nom de la seconde ville se lit au commencement du iV siècle, dans le panégyrique de Constantin par Eumène (309) : Cladis Catalaunicœ . C'était déjà vers 353 une ville importante (Amm. Marcel.). « Cette ville, dit M. d'Arbois de Jubainville, est appelée Civitas Catu-Ellaunorum — lisez : Catu-Yellaunorum — dans la Notice des provinces et des cités de la Gaule; Dura Catelaunos, pour Duro-Ca^w-VèZZaimos, dans Y Itinéraire d'Antonin ; Cat-elani chez Amm. Marcel.. Eutrope et Eumène paraissent avoir écrit Catalauni : c'est l'orthographe de Grégoire de Tours. De Catalauni vient le moderne Chaalons, Châlons. . . Catu Vellani signifie probablement « les bons au combat » [Revue archéologique, Juilletaoût 1891).
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avec le sacerdoce la classe des privilégiés. L'illustration de la naissance y donnait seule accès. Aux nobles seuls appartenait le droit d'exercer les fonctions militaires ; ils partageaient les l'onclions politiques avec les Druides. Chacun d'eux s'entourait de clients, dont le nombre variait avec le rang et la fortune du chef ', cl sur le dévouement desquels il pouvait compter-.
Quant au peuple, dit César, « il est réduit à un état voisin « de l'esclavage, sans droits et sans participation aucune aux « affaires. Accabh' du poids des dettes et des impôts, victime des « violences de l'aristocratie, il reconnaît lui-même sa servitude, et « subit de la part des nobles une autorité semblable à celle que les « maîtres exercent sur leurs esclaves » ^.
Toutefois, cette condition du peuple tendait, dès le temps même de César, à se modifier, et l'appel aux armes de Yercingétorix n'eut pas seulement pour objet le salut de la patrie, jusque là mal défendue par la noblesse, mais encore la revendication de la liberté commune K Comme cet appel s'était fait malgré la noblesse arverne, ainsi ce fut aux acclamations populaires que Yercingétorix fut investi du commandement suprême. Il en avait été de même, deux ans auparavant, pour Ambiorix, le glorieux chef des Eburons °.
C'était dans des assemblées plus ou moins nombreuses que se traitaient les affaires d'un intérêt général, régional ou spécial à la cité.
Pour résister avec avantage au redoutable ennemi qui allait les attaquer, ce n'était pas la valeur qui manquait aux Gaulois, encore bien que César nous les représente, sous le rapport guerrier, comme dégénérés de leurs ancêtres ^ Ce qui devait les perdre, ce furent leurs continuelles rivalités, rivalités des familles nobles se disputant l'influence dans les cités et y entretenant une incessante
«César, Bell. Gall.,\l, 15.
- Id. ibid., VU, 40.
3 Id. ibid., VI, 13.
* Id. ibid., VII, 4. . . « Uortatur ut cornmunis libertatis causa arma capiant . »
5 C'eslce qui fait dire à Strabon (LIV, c. IV, § 3) que c'était la mnltilude qui désignait pour la guerre le chef militaire.
«i Bell. Gall., VI, U.
agitation, rivalités des Etats se disputant la prépondérance politique et s'elforçant d'attirer les faibles dans leur clientèle. Ces rivalités, en rompant tous les liens, en séparant les intérêts, mirent obstacle à tout accord dans les conseils et favorisèrent l'invasion romaine.
Il y avait un an que César était entré dans la Gaule (08), il venait de battre le Germain Arioviste et de le repousser au-delà du Rhin, quand il apprit que les Belges, effrayés de ses succès, s'armaient pour leur sûreté. A cette nouvelle, il accourt chez les Rèmes, qui, s'empressant de désavouer les manœuvres hostiles de leurs frères, se mettent sous sa protection, lui offrent des secours et des vivres, et se livrent eux-mêmes et leurs villes à la discrétion du conquérant. Ainsi avaient déjà fait les Lingons. César n'eut pas — avec les Eduens, qui habitaient entre la Saône et la Loire — de plus fidèles alliés que ces peuples, et cette alliance ne contribua pas peu à la fortune de ses armes.
Les Rèmes n'oublièrent pas du reste les liens qui les unissaient à leurs voisins engagés dans la lutte, et, quand les Suessions ou Soissonnais, effrayés de la promptitude et de l'importance des travaux par lesquels les Romains préludaient à l'attaque de leur capitale, Noviodunum, se décidèrent à se rendre, ce fut, dit César, à la prière des Rèmes qu'ils obtinrent la vie sauve.
Ainsi en arriva-t-il aux Senons quelques années après (53). Non contents d'avoir refusé de se rendre à une assemblée générale des chefs de tribus convoqués successivement à Samarobrive (Amiens) et à Lutèce par César, ils avaient proscrit le roi Cavarinus, que le proconsul leur avait imposé, et lui avaient substitué un certain Accon. Surpris par les Romains, ils n'eurent d'autre ressource que d'implorer la paix. Elle leur fut accordée, à la sollicitation des Eduens et des Rèmes. Il est vrai que César était pressé d'en finir avec d'autres résistances plus menaçantes. Après avoir dispersé les Trévires et exterminé leurs voisins, les Eburons, qui avaient massacré la légion campée au milieu d'eux, il revint à Durocortorum, et là, se rappelant les Senons, il prononça l'arrêt de mort d' Accon, qui, après avoir été battu de verges jusqu'à en perdre connaissance, fut achevé avec la hache. Cela fait, il laissa chez les Senons six légions, en envoya deux occuper le pays des Lingons, et partit pour l'Italie.
Mais à peine avait-il quitté la Gaule, que toutes les tribus du
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centre se soulevaient, indignées de la cruauté du proconsul et encouragées par le bruit des discordes de Rome (52) ; à l'ombre des forêts, les alliés s'étaient enchaînés par le plus sacré des serments, jurant sur leurs étendards réunis une haine éternelle aux Romains. Le signal de la guerre une fois donné par le massacre des marchands romains établis à Genabum (Orléans), quand l'Arvernc Vercingétorix fut mis à la tète de la ligue, il ne manqua à l'assemblée générale qui lui en déféra le commandement suprême, que les Rèmes, les Lingons et les ïrévires, ceux-ci retenus par la crainte du voisinage des Germains, ceux-là par leur fidélité à la république romaine. Les indomptables Scnons s'étaient empressés de joindre leurs armes à celles des Carnutes et des Parisii. Rattus par le lieutenant de César Labiénus, ils n'abandonnèrent point la cause nationale, et envoyèrent à Vercingétorix un contingent qui soutint vaillamment la fortune de ce héros.
Celui-ci vaincu, et après que Dumnacus, chef des Andes (Anjou), eut été mis en déroute par les légions romaines, ce fut Drapes, un Senon, qui, avec Luctérius, l'ami et le compagnon de Vercingétorix, recueillit les débris de son armée. Ils tentèrent vainement de venger les malheurs de leur pays, en se portant sur la province romaine. Refoulés sur le territoire des Cadurcins (Gahors), ils durent s'enfermer dans Uxellodunum ^ La place manquait de vivres ; un jour qu'ils étaient sortis pour s'approvisionner, ils furent attaqués par les Romains qui les assiégeaient : Luctérius parvint à s'échapper ; Drapes, tombé vivant au pouvoir de l'ennemi, prévint le supplice qui l'attendait en se laissant mourir de faim. Quant aux soldats, après une défense désespérée, ils se rendirent à César, qui, pour laisser à la Gaule un terrible exemple de sa vengeance, leur fit couper les mains (51). C'en était fait de la liberté gauloise.
' Le Puy on Piiccli d'Issoln, dans le département du Lot.
§ II. — Réveil passager de la liberté gauloise. 69-273 après Jésus-Christ.
Tentative de création d'un empire gaulois parie lingoii Subinus. — Les Romes essaient vainement d'en dissuader les Lingons. — Défaite de ceux-ci, fin de Sabinus. — L'empire transalpin ; son existence éphémère.
Elle ne se réveilla un moment que pour tenter, sous l'empereur Vespasien, la création d'un empire gaulois. Mais le lingon Julius Sabinus avait plus d'ambition que de talent : en se faisant proclamer César par ses compatriotes, pour la première fois rebelles à la domination romaine, en renversant de ses propres mains les statues des empereurs, et en s'unissant au batave Givilis, qui, non moins ambitieux que lui, le surpassait en intrépidité, il excita les défiances, les alarmes, et renouvela les funestes divisions des peuples. En vain le vieux druidisme, un moment refoulé dans ses retraites sauvages, en sortit pour chanter la ruine prochaine de Rome ; en vain Velléda prédisait la victoire ; au premier choc de l'armée de Sabinus avec les Séquanais, demeurés fidèles, ce général, désespérant de sa fortune, laisse ses soldats sans chef et ne songe plus qu'à dérober son existence à tous les yeux, en répandant le bruit de sa mort.
Cet échec permit aux Rèmes de rappeler à la foi jurée les cités ébranlées : « Votre Empire gaulois, dirent-ils aux partisans de l'indépendance, n'est qu'un vain fantôme ; votre liberté, qu'une chimère. Voyez si le batave Civilis a prêté serment à cet empire . vous jugerez par là de ses sentiments et de ses desseins. Voulezvous échanger le titre de membres du grand Empire pour celui de sujets des Germains? » Les Lingons n'en persévérèrent pas moins dans leur rébellion ; mais, sans chef, sans plans arrêtés, ils ne pouvaient que s'épuiser en efforts stériles. Gerialis, un des lieutenants de Vespasien, les soumit, tandis que Givilis, réduit à l'impuissance, se reconnaissait l'allié des Romains.
Sabinus s'était réfugié dans une grotte voisine de Langres, que l'on montre encore aujourd'hui sous le nom de grotte d'Eponine ou de la Fontaine des Fées, et avertie par un ami fidèle, sa femme
20 LA CHAMPAGNE ROMAINE. 69-273 après J.-C.
Eponine était allée partager sa retraite. Ils y vécurent neuf ans pendant lesquels elle donna le jour à deux enfants. A la fin, découverts et conduits à Rome, ils se jetèrent aux pieds de l'Empereur : « Vois, lui dit Eponine en lui montrant ses fils, je « les ai engendrés et nourris dans les tombeaux pour que nous « fussions plus de suppliants à t'implorer ». A ce spectacle, toute l'assistance ne put retenir ses larmes. Mais Vespasien, inflexible, ordonna qu'on traînât immédiatement Sabinus au supplice. Alors, se relevant avec dignité, Eponine réclama d'une voix ferme la faveur de partager sa fin, et elle ne lui fut point refusée (79). Les enfants seuls furent épargnés ' .
« Tel fut, dit l'historien des Gaulois ^ le dernier sang versé pour a la cause de la vieille Gaule, le dernier dévouement public à un « ordre social, à un gouvernement, à une religion dont le retour « n'était ni désirable, ni possible ». La nation gauloise était, en effet, une puissante race, mais une faible société. Trop amoureuse d'indépendance, elle en était venue à ne savoir accepter ni hiérarchie ni égalité, chaque homme, chaque tribu s'estimant autant que les autres et ne voulant reconnaître aucune supériorité. De là des jalousies qui, en les divisant, finirent par ruiner la liberté commune.
Elle était depuis longtemps perdue, quand, après cinq autres généraux, Tétricus se vit proclamer empereur des Gaules par la faveur d'une femme, l'idole des légions du Rhin (268). Bientôt, fatigué de l'insolence de ses soldats et de l'agitation des partis, le nouvel Auguste s'entendit secrètement avec Aurélien, et, quand les deux armées se trouvèrent en présence dans les plaines de Châlons^, il passa du côté des Romains, qui le reçurent dans leurs bras et triomphèrent aisément de leurs adversaires trahis (273). L'empire transalpin, un instant formé de la Gaule, de l'Espagne et de la Bretagne, avait duré 13 ans, et il avait paru assez lourd au dernier des tyrans qui l'ont gouverné pour que celui-ci trouvât
* « L'un est mort à la guerre, en Egypte, dit Plutarque ; l'autre était, ces jours derniers, à Delplies, avec nous ; il s'appelle Sabinus », et c'est de lui que Plutanpie tenait le récit de la iîn tragique de ses parents.
2 Amédéc Tliierry, Hisl. des Gaulois, t. Il, p. 549 de l'édit. in-12.
^ Apud Catalaunos, Eutrope, IX, 13.
plus honorable de commander un canton de l'Italie que de régner par delà les Alpes.
§ m. — Organisation nouvelle de la Gaule.
Division en provinces ; cités. — Colonies et routes militaires. — Monuments romains. — Industrie. —Ecoles. —Proscription du druidisme. —Propagation du christianisme.
Après César, Auguste, son successeur, une fois maître du pouvoir, n'avait rien eu de plus pressé que d'aller en Gaule pour y tenir à Narbonne l'Assemblée des cités (27 av. J. -G.) et arrêter un plan d'organisation générale. Cent tribus différentes se partageaient le pays. Auguste les répartit de manière à rompre les divisions naturelles de sang et de race, et à prévenir les coalitions et les résistances. Il divisa la Gaule chevelue ^ en trois provinces impériales : la Belgique, qu'il devait bientôt démembrer en Belgique et Germanies l'^^ et 2«; la Celtique, qu'il appela Lyonnaise, et l'Aquitaine, qu'il agrandit de quatorze cantons enlevés à la Lyonnaise. Ces trois ou plutôt ces cinq provinces comprenaient soixante cités (civïtates)^, au nombre desquelles se trouvaient les Rèmes dans la Belgique, et les Senons dans la Celtique ^. A ces cités étaient subordonnés plusieurs 2)ciff^ ou cantons formés des petits peuples *.
1 On appelait Gaule chevelue, Gallia comata, la Gaule proprement dite, à l'exception de la Narbonnaise ; colle-ci se nommait Gallia braccata, la Gaule à braie (vêtement gaulois), en opposition avec la Gaule transpadane, appelée Gallia togata, la Gaule à toge (vêtement romain).
2 C'est le nombre que donne Strabon (1. IV, c. 3, § 2) vers l'an 18 après J.-C, quand, après avoir dit que tous les peuples de la Gaule érigèrent à Lyon un temple en l'honneur de César Auguste, — c'était l'an 10 avant l'ère chrétienne — il ajoute que sur l'autel sont inscrits les noms des 60 peuples, et que chacun d'eux est de plus représenté parune statue. Tacite, qui écrivait ses Annales près de cent ans plus tard, compte 64 cités [Ann. 1. III, 44) ; c'est aussi, à une cité près, le nombre que donne Ptoléraée vers l'an 140 ( V. V Atlas historique de la France, par Longnon, p. 8-9).
' Ptolémée comptera parmi les cités les Lingons dans la Belgique, et les Tricasses dans la Celtique.
* Le pagus, qui, à l'origine, empruntait le plus souvent les limites de la civitas, comme le pagus Meldensis, se multiplia ensuite par le morcelle-
22 LA CHAMPAGiNE ROMAINE.
Les cités elles-mêmes furent partagées en trois classes présentant une hiérarchie de privilèges : les confédérés ou alliés qui, demeurés en possession de leurs institutions, ne devaient à l'empereur que le service militaire ; les libres ou autonomes se gouvernant eux-mêmes comme les alliés, mais astreints au tribut, et les sujets, immédiatement soumis à l'autorité des lieutenants impériaux. A la première classe appartenaient les Rèmes et les Lingons ; à la troisième les Senons.
Auguste poursuivit d'ailleurs jusque dans les noms de ses cités le vieux patriotisme gaulois, en amenant les villes à sacrifier ces noms illustres à celui de César ou de son héritier. Les cités de la Champagne échappèrent à cette honte ; seule, celle des Tricasses, dont l'élévation au rang de cité suivit sans doute d'assez près la conquête de la Gaule, reçut le nom à'Augustobona^, qu'elle ne paraît pas du reste avoir gardé beaucoup au delà du second siècle de l'ère chrétienne.
Bientôt des colonies militaires furent semées dans l'intérieur du pays pour y introduire et y répandre les mœurs, la langue et le culte de Rome, en même temps que les légions romaines ouvraient ces grandes voies que nous admirons encore, et qui devaient relier entre elles et rattacher au cœur de l'Empire les provinces gauloises. On suit encore aisément aujourd'hui celles qui partaient de Reims pour aller en Italie par Châlons-sur-Marne, Arcis-sur-Aube et Troyes ; à Metz, par Verdun ou par Bar-le-Duc ; à Trêves, à Cologne, à Bavay et à Boulogne-sur-Mer.
Des voies particulières conduisaient de Meaux à Bibe (au pied du Mont-Aimé), de Chàlons-sur-Marnc à Langres et de Soissons à Troyes.
Huit grands chemins, d'autre part, partaient de Langres ou y aboutissaient, allant à Trêves par Toul el Metz^ à Besançon, à Lyon, à Autun, à Reims par Châlons.
ment des cités . D'après M. Longnon (Ibid., p. 9o et sq.), la Champagne, au temps des Carolingiens, en aurait compté 32, qui, lors du triomphe de la féodalité, se convertirent en comtés (V. YAjjpejidice, n° 1). Si les écrivains mérovingiens ou carolingiens mentionnent d'autres joagrt, pour eux ce nom ne désigne aucune circonscription administrative, mais a le sens un peu vague de notre mot pays.
* Ce nom avait pour synonyme Aupustomana (V. Macrobe).
Dans l'Aube, on n'a pas compté moins d'une dizaine de voies qui traversaient Troyes ou partaient de cette ville, allant, les unes de Troyes à Tonnerre, Auxerre, Joigny, Sens, Paris, Meaux ; les autres à Soissons par Reims, ou à Reims par Chàlons, à Vitry-en-Perthois , à Langres.
En dehors de Troyes, différentes voies se rendaient soit de Reims à Langres par Bar-sur- Aube, soit de cette dernière ville à Sézanne, soit de Sens à Reims par Trainel et Pont-sur-Seine, ou par Marcillyle-Hayer, Saint-Flavit et Etrelles.
Sur toutes ces voies, des forts, des camps retranchés {castra stativ a) éXdXewi éidhWs pour protéger les mouvements des armées et assurer la sécurité publique. On voit encore à Provins les restes d'un château que César y avait construit dans ce but ; le fort qu'i^ fit élever sur l'Aisne {Castrum retectum) pour défendre le passage de cette rivière, a donné naissance à la ville de Rethel, qui en conserve une grosse tour. Le fameux Camp d'Attila, assis sur la route de Reims à Metz par Bar-le-Duc, n'avait sans doute pas d'autre objet que la sûreté des communications ; telle était probablement aussi la destination du Camp de Sainte-Germaine, situé au sud de Bar-sur-Aube, à l'angle de la rivière et d'une voie romaine. Le département de la Haute-Marne offre de nombreuses traces de fortifications élevées dans les mêmes conditions et le même dessein.
En s'assurant ainsi la possession du territoire, Auguste n'avait rien oublié de ce qui pouvait lui gagner les esprits. Sous son influence et sous l'impulsion de l'illustre Agrippa, son gendre, qu'il avait établi à Lyon ' en qualité de gouverneur des trois provinces chevelues, s'étaient élevés de toutes parts, comme par enchantement, ces forums, ces basiliques, ces aqueducs, ces temples, ces thermes, ces cirques, ces arènes, ces arcs-de-triomphe, monuments impérissables de la puissance romaine, que les siècles suivants devaient encore multiplier et nous transmettre sous le nom de César et avec le même cachet de grandeur, laissant ainsi la science dans l'incertitude de leur âge véritable. Qu'il suffise à ce sujet de rappeler les arcs-de-triomphe de Langres et de Reims.
' Ville nouvelle fondée 43 ans avant J.-C.
24 LA CHAxWAGNE ROMAINE.
En même temps, l'industrie et les études libérales étaient encouragées. Langres fournissait aux troupes des capotes et des capuchons de gros drap à longs poils, appelés cuculles, vêtements d'hiver et de voyage dont l'usage se répandit en Italie. Reims eut des fabriques de toiles et de tissus brodés pour la cour et l'armée.
D'un autre côté, des écoles furent fondées dans toutes les villes importantes, pour l'enseignement de la langue latine, de la législation et des sciences romaines. Si Autun, chez les Eduens, se signala tout d'abord par l'éclat de ses chaires, et devint bientôt pour les lettres latines ce qu'était Marseille pour les lettres grecques, la cité rémoise ne tarda pas à le lui disputer au point de mériter sous Adrien d'être appelée V Athènes des Gaules.
A la fondation de ces gymnases, qui réunissaient les enfants des familles opulentes, Rome devait gagner de puissants auxiliaires. Ainsi, quand, au milieu des rivalités de Vitellius et de Vespasien, une assemblée tenue chez les Rèmes penchait à profiter des troubles de l'Empire pour ressaisir l'indépendance de la Gaule, ce fut un rhéteur des écoles rémoises, le prudent Auspex, qui, en vantant habilement les douceurs de la paix et les bienfaits de la civilisation romaine, fit échouer les projets de soulèvement national.
Favoriser le développement de la science, c'était miner le druidisme, qui exerçait sur les mœurs un empire d'autant plus grand qu'au mystère de son origine étrangère * il joignait un dogme et un enseignement philosophique élevé. Auguste, qui en comprenait la puissance, encore bien que son attitude équivoque en face de l'ennemi national eût fort réduit son ascendant, n'osa pas l'attaquer de front ; il se contenta d'interdire aux Gaulois, citoyens romains, l'observance de ce culte et d'abolir les sacrifices humains, préférant ruiner l'influence des druides, en travaillant à fondre le polythéisme gaulois dans le polythéisme romain. L'alliance se fit si bien et si promptement que, sous Auguste même, le gouverneur des Gaules, Drusus, élevait, à Lyon, à la divinité de l'empereur, ce temple magnifique dont nous avons parlé plus haut, lequel était orné des
' V. César, Bell. Gall. VI, 13, et le Druidisme Irlandais par d'Arbois de Jubaiiiville, dans la licvuc archéologique, octobre 187o, 2^ série, t. XXXIV, p. 217-22i — C. Anim. Marcel., XV, c. IX, § 8.
soixante statues des cités gauloises qui avaient contribué à son érection ' .
Quelques années plus tard, les Druides, bannis par Tibère', regagnaient leur berceau et se retiraient particulièrement dans l'ile Mona (lie de Man) entre la Bretagne et l'Irlande ; bientôt, l'empereur Claude proscrivait leur religion et ses pratiques sanguinaires ^. Les druides semblent toutefois n'avoir pas disparu complètement tout d'abord ; si le plus grand nombre passa dans la Bretagne '^, il s'en trouva plus d'un qui se réfugia au plus profond des forêts de la Gaule, et celle de Dès, aujourd'hui Othe, dans la Champagne, passe pour avoir recelé longtemps encore leurs affreux mystères. Refoulés de proche en proche et tombés dans le discrédit populaire, dont les pratiques superstitieuses de la magie n'étaient guère propres à les relever, ils ne disparurent véritablement qu'à la lumière d'un autre culte et pour faire place aux ministres d'un autre Dieu.
La religion chrétienne avait à peine pris naissance qu'aspirant à dominer le monde par la charité, elle s'était répandue dans toutes les parties de l'Empire. La Gaule ne fut pas une de ses dernières conquêtes, elle fut assurément la plus solide.
La Champagne et la Brie, sur la foi d'une doctrine séduisante^,
< V, ci-dessus, p. 21 et note 2. — Tout ce qu'on a pu dire d'ailleurs de l'identification des divinités gauloises avec celles de Rome, de Taran avec Jupiter, de Teutatès avec Mercure, de Belen avec Apollon, à^Arduina avec Diane, dî'Esus avec Mars, d'Ogmios avec Hercule, n'est rien moins que prouvé, et nous devons, dit M. Ern. Desjardins, dans sa Géographie de la Gaule romaine (t. U, p. 513) « avouer que nous ne savons rien de précis sur ce qui regarde ces divinités, leurs attributs, leur importance relative, en un mot tout ce qui touche au fond même des dogmes de la Gaule ».
2 Tiberii principatus sustulit Druidas eorum et hoc genus vatum medicorumque (Pline, XXX, IV, 1).
3 Suétone, 1. V, c, 25 — Pline n'en parle que comme souvenir, ad nostram memoriam (Ibid.).
* Pline, ibid.
^ Cette doctrine ne s'est pas encore imposée à tous les esprits, et les plus sages laissent dans l'ombre les origines de nos premiers évêchés, sans prétendre en fixer les dates (V. à Y Appendice du t. III de cette histoire les Ustes des archevêques et évêques champenois). Que la Gaule ait été
26 LA CHAMPAGNE ROMAEVE.
se plaisent à rattacher aux premiers envoyés de saint Pierre (46) leurs premiers évêques, Sixtus de Reims, Memtnius de Chàlons, Savinianiis de Sens et Potentianus de Troyes. Sanctinus de Meaux aurait fait partie de la mission du pape saint Clément vers 95 ; quant à Bemgnus de Langres, il appartenait à la colonie de saint Pothin, venue de l'Asie Mineure en 142.
Les progrès que firent ces vaillants apôtres du Christ ne rencontrèrent pas une faible résistance dans l'aveuglement des idolâtres ou la politique des empereurs; mais que pouvait le glaive contre des hommes qui prêchaient une loi d'amour, toujours prêts à sceller de leur sang la bonne nouvelle qu'ils annonçaient ? Le sang coula donc, mais il fut comme une semence féconde de chrétiens.
Déjà Memmms, poursuivi à coups de pierres par les sectaires des Druides, avait dû se réfugier pour un temps au fond d'un bois, dans le voisinage de Châlons, et Savinianus, à Sens, était tombé sous la hache des licteurs, avec Victorimis, son compagnon et plusieurs néophytes.
A Langres, trois frères jumeaux et leur aïeule Leonilla meurent pour la foi (168). Témoins de leur héroïsme, une noble dame, Jovilla, et les greffiers Néon et Turbon se convertissent, et, en se déclarant disciples du Christ, cueillent après eux la palme du martyre. Vers 273, on donnait à Sens le spectacle du supplice de la vierge Colombe, décapitée après avoir été frappée de verges et déchirée avec des peignes de fer.
Reims, au temps de Marc Aurèle, selon les uns, de Dioclétien, selon les autres, vit, par les ordres de son gouverneur Lampadius, couler, au lieu nommé Buxiius (la Pompelle), le sang de cinquante confesseurs, parmi lesquels cette cité vénère particulièrement Timothée, Apollinaire, qui, de bourreau du saint, se fit chrétien à la vue de sa miraculeuse constance dans les tourments, et le
évangélisée dès le premier siècle, nul ne le conteste aujourd'hui, croyonsnous ; mais, on l'a fait justement remarquer (Etudes religieuses, philosophiques, historiques et littéraires des PP. de la Compagnie de Jésus, mai 1888, p. 137), autre est révangélisation proprement dite, autre « rétablissement des sièges épiscopaux fixes, déterminés, auxquels se rattaclieraicnt nos évêchés actuels ». A cet égard, la question de l'apostolicité de nos églises ne semble pas encore résolue.
prêtre Maurtis, qui baptisa furtivement les nombreux spectateurs gagnés, comme Apollinaire, à la religion du vrai Dieu.
Troyes célèbre le martyre de Patroclus, frappé, en 257, par les ordres d'Aurélien, qui gouvernait alors les Gaules ; de Savinianus, son disciple, qui de Samos était venu se perfectionner aux écoles de la province ; de JuUa, dont la charité s'exerçait alors à l'égard des chrétiens emprisonnés ; de Claudius, chef barbare converti par l'exemple des vertus de la jeune vierge, et de Veneranchis, Tun des citoyens les plus considérables du pays des Tricasses.
Enfin, à Fismes, en 288, sainte Macre meurt victime de la persécution allumée par Maximien Hercule.
Le moment n'était pas très éloigné où la victoire de Constantin sur les ennemis de l'Eglise (312) devait assurer le libre exercice du culte chrétien.
§ IV. — Apparition des Barbares.
Les Franks. Défaites successives de ces barbai es ; leur transplantation en Champagne par Constance Chlore. — Les Allemands et leurs vainqueurs. Constance Chlore, Julien et Jovin. — Les Franks Saliens. Invasion d'Attila.
En dépit des persécutions des empereurs, l'unité de l'empire romain avait favorisé la propagation de la foi ; le triomphe de l'Eglise une fois assuré par celui de Constantin, cette unité devenait moins nécessaire, et les Barbares pouvaient venir démembrer à leur aise le colosse.
Parmi eux, les Franks, qui nous intéressent le plus, ne furent pas les derniers à se montrer. Voisins du Rhin, ils surent habilement profiter de la faiblesse et des continuelles dissensions de l'empire pour franchir le fleuve, s'établir dans la Batavie et se répandre dans les provinces voisines. La Champagne en fut infestée, et, dès la fin du troisième siècle, les environs de Langres et de Troyes présentaient l'image d'un désert. En vain les empereurs Aurélien et Probus les avaient-ils plusieurs fois défaits ; ces barbares revenaient constamment à la charge, attirés par la douceur du climat et la fécondité du sol gaulois. Constance Chlore, nommé César, après leur avoir infligé de nouveaux et cruels revers, eut la pensée
de les transplanter sur les territoires mêmes qu'ils avaient ravagés, et de faire ainsi refleurir ce qui était en friche. Les cantons de Langres et de Troyes retrouvèrent de la sorte, avec une population nouvelle, une nouvelle vie, cl Ton a pu dire avec quelque raison « qu'une partie de la Champagne était déjà française, deux siècles avant le reste de la France » (293).
Constance Chlore avait établi à Langres le siège de son gouvernement, et il semblait que sa présence dans cette ville dût la préserver de toute entreprise. Il n'en fut rien. Les Allemands, autre tribu germaine, tombèrent un jour sur lui à l'improviste, refoulèrent dans Langres la poignée d'hommes qu'il commandait et faillirent le faire lui-même prisonnier : des cordes qu'on lui tendit du haut des remparts permirent de le soustraire à temps à leur poursuite. Mais, quelques heures après, arrivait son armée ; il la conduit aussitôt contre les Barbares qu'il surprend à son tour, et non loin du village de Peigney il leur fait essuyer une complète et sanglante défaite (301).
Julien, à qui l'empereur Constance avait donné le gouvernement des Gaules, ne fut pas plus à l'abri de l'insolence des bandes germaines dans la ville de Sens où il prenait ses quartiers d'hiver (3o7) ; elles savaient que la garnison était faible et pensaient en avoir facilement raison ; mais celle-ci se défendit si bien qu'elles durent se retirer après un mois de continuelles attaques.
Battus sur un point, les Barbares se montraient bientôt sur un autre. Autun les vit apparaître tout-à-coup sous ses murs : Julien délivra la ville, poursuivit l'ennemi jusqu'à Auxerre et d'Auxerre jusqu'à Troyes, dont il eut quelque peine à se faire ouvrir les portes, tant les habitants, trompés par la rapidité de sa marche, craignaient d'être victimes d'une invasion allemande. Le prince y fit un court séjour et se rendit ensuite à Reims, d'où il alla dans les plaines de Strasbourg livrer bataille à une nombreuse armée de Germains qui menaçait le nord de la Gaule ; il les anéantit, les taillant en pièces ou les précipitant dans le Rhin, et rendit pour un temps la sécurité et le repos aux populations de son gouvernement (357).
Les Barbares reparurent en 366, sous le règne de Valentinien, et remportèrent tout d'abord quelques succès sur les troupes romaines ; mais le général de la cavalerie, Jovin, dont Reims garde