ET LES PREMIERS COMTES HÉRÉDITAIRES
C'était l'année même où le eapitulaire de Quierzy assurait aux vassaux et aux gouverneurs l'hérédité de leurs bénéfices sous la réserve du consentement du roi ^ : Eudes devint ainsi le premier comte héréditaire de Troyes.
A quelle époque mourut ce comte? Nous l'ignorons. Tout ce qu'il est permis de dire, c'est qu'il eut pour successeur son frère Robert, dont le premier acte administratif connu est de l'année 882 -. Sept ans plus tard (889), les Normands, remontant la Seine, venaient brûler la ville de Troyes ; à la suite de ce désastre, Adélerin, abbé laïque de Saint-Loup, transféra dans l'intérieur de la cité l'abbaye qui était alors située hors des murs. Robert apparaît encore en 898, quand il donne à l'abbaye de Montiérendcr certains biens dépendant de la seigneurie de Chaource^. On n'est pas plus assuré de l'époque de sa mort que de celle de son avènement à la jouissance du comté.
Les fils de Robert le Fort occupaient alors bien autrement l'attention.
Comme il s'agissait, après la déposition de Charles le Gros (887), de donner un roi à la France, Gui, duc de Spolète, qui avait des liens d'affinité avec la race Carlovingienne, en même temps qu'il était proche parent de Foulques, archevêque de Reims et successeur d'Hincmar, s'était présenté revendiquant la couronne au nom du droit monarchique de la famille impériale, et Geilon, évêque de Langres, l'avait sacré dans sa cathédrale (888) ; mais la féodalité lui préféra le comte Eudes, en qui elle voyait sa personnification glorifiée, et dont l'élection rompait les traditions antérieures au profit du nouveau régime qu'elle inaugurait en France. Gui dut se retirer, et Eudes fut sacré, en février 888, à Compiègne, par Gaultier, archevêque de Sens.
Eudes n'avait cependant pas rallié à lui tous les suffrages, et les résistances qu'il rencontra s'appuyaient sur les prétentions d'un fils posthume de Louis le Bègue, à qui l'archevêque Foulques, d'accord avec un nouveau parti, préparait les voies au trône comme à l'héritier légitime de la couronne. Charles le Simple avait alors lo ans ; il était beau de corps, instruit, généreux et impatient de régner.
' Permissu régis (V. plus haut, p. 66, note 1].
2 Histoire des ducs et des comtes de Champagne, id.,p. 07.
3 Id. ibid., p. 68.
72 LA CHAMPAGNE FEODALE 877-923.
R(''unissant autour de lui plusieurs prélats, au nombre desquels était Rodoald, évêque de Châlons, Foulques, à la suite d'un concile qu'il avait tenu à Reims, contre Raudoin, comte de Flandre, accusé d'avoir usurpé les biens ecclésiastiques, sacre Charles dans la basilique de Saint-Remi, le 28 janvier 893 ; mais il attire sur lui et sur la ville la colère et les forces d'Eudes, qui tient Reims assiégé jusqu'à l'arrivée de Charles. Une lutte de trois ans se poursuit entre les deux princes avec des alternatives de revers et de succès, qui les amènent à un partage amiable (896).
Charles, à la mort d'Eudes (l^-' janvier 898), pouvait se croire bien affermi sur le trône. L'ambition du duc Robert et les susceptibilités des grands, effrayés de la confiance absolue du roi dans son ministre Haganon, que l'obscurité de sa naissance rendait hostile à leurs prérogatives, ne tardèrent pas à le détromper.
Le principal appui de Charles était l'archevêque Foulques, prélat non moins « plein de sollicitude pour le culte de Dieu et l'ordre ecclésiastique », que de dévouement à la cause de la royauté carlovingienne. « Embrasé de l'amour de la science », d'où la religion tire un nouveau lustre, il avait pris à cœur d'entretenir ce foyer d'études qu'Hincmar avait rallumé dans la cité de Reims, et que les troubles civils menaçaient d'éteindre. Il avait dans ce but appelé « Bemi d'Auxerre pour continuer l'œuvre de Sigloald en enseignant aux jeunes clercs les arts libéraux... Il attira également auprès de lui Iluchald, moine de Saint-Amand, très versé dans les études philosophiques » ', et l'oncle de ce religieux, Milon, de la même abbaye, que signalait, dans la variété de ses connaissances, un goût très vif pour la poésie et la musique ^ « Grâce à Foulques, l'église de Reims devint fameuse par l'étude des belles-lettres » .
Le roi venait de mander ce prélat à la cour, et il s'y rendait avec d'autant plus de confiance qu'il avait reçu de son plus mortel ennemi, Baudoin, comte de Flandre, des gages d'une sincère réconciliation ^ quand, surpris par une troupe d'assassins soudoyés par le comte, il tomba sous leurs coups avec une partie de son escorte
1 Flod. Hist. rem. eccL. t. IV, c. 9.— Marlot, t. II, p. 673 et sq. Il avait invoTito un système de notation, et il composa le ctiant des offices de Snint-Nicaise et de Saint-Tliicrry. Richer, f. L c. 17.