ET LES PREÉIERS COMTES HEREDITAIRES
(6 Juin 900). La fin tragique de Foulques remplit d'horreur la Gaule entière, et Hérivée, son successeur, dans un concile tenu à Reims le jour même de son sacre (6 Juillet 900), n'hésita pas à appeler sur les coupables les foudres de l'Église. Mais elle n'arrêta pas les entreprises des vassaux de Charles, de plus en plus mécontents du crédit d'Haganon. Aussi, quand Hérivée convoqua les évoques de la province à Trosly le 26 juin 909, il put dire avec vérité à ses suffragants : « Depuis un certain nombre d'années, il nous a été « impossible de nous réunir en assemblées synodales aux époques « fixées par les saints canons, non seulement à cause des incursions « des Normands, mais encore et surtout à cause des affreux troubles « du royaume : les villes sont dépeuplées, les monastères incendiés « ou détruits, les campagnes réduites en solitude ; et après avoir « perdu les biens matériels et vu s'épuiser dans la souffrance nos « forces physiques, chacun méprise les lois divines ; la vertu elle- « même a déserté les âmes, comme si elle était lassée de tant de « défaillances... De même que les premiers hommes n'étaient « retenus par aucun frein, mais s'abandonnaient librement à toutes « les passions, de même aujourd'hui, rejetant toute loi, on n'écoute « que la voix de son ambition ; le plus fort opprime le plus faible, « et les hommes ressemblent aux poissons, qui se dévorent les uns « les autres : tout est plein de violence et d'anarchie » ^ .
Comment les biens de l'Eglise eussent-ils été respectés ? Entre cent autres faits du même genre, nous voyons le comte du Castrois, Erlebald, s'emparer de Mézières, qui appartenait à l'archevêque de Reims, ainsi que du château d'Omont. Hérivée, après avoir inutilement excommunié l'usurpateur, est obligé de marcher avec ses gens contre lui ; il teint Mézières assiégé pendant près de quatre semaines, et finit par reprendre la place (920).
Cette année-là même, Robert, dont un brillant succès sur les Normands de Rollon avait encore exalté l'orgueil, tentait de faire prisonnier le roi dans une entrevue à Soissons (920) ; mais Hérivée, qui avait soupçonné le complot, surprend les conjurés à la tête d'une force armée, délivre le monarque, et l'emmène à Reims. Cet insuccès ne les décourage point, et le 29 juin 922,
^ Actes de la prov. eccl. de Reims, t. l^^, p. 563 et sq.
74 LA CHAMPAGNE FEODALE 877-923.
après avoir décidé à Soissons l'élection du duc de France, ils le conduisent à Reims, oîi, profitant d'une maladie qui, trois jours plus tard, devait emporter Hérivée, ils le proclament roi dans la basilique de Saint-Remi (2 juillet). A cette nouvelle, Charles fait appel à ses fidèles de la Lorraine et de la Neustrie ; il vient avec eux à Attigny, et de là marche sur Soissons, où il livre bataille à Robert. Mais, si son adversaire tombe mortellement frappé, Hugues, fils de Robert, soutenu de son beau-frère, Herbert, comte de Yermandois, parvient à enchaîner la victoire et à déterminer Charles à la retraite (923).
Vainement l'infortuné prince essaie-t-il de ramener à lui Herbert et les autres grands du royaume, ils repoussent tous ses messages et l'obligent à se réfugier derrière la Meuse. Le nouvel archevêque de Reims, Séulf, a lui-même abandonné le parti du roi pour appuyer de son crédit le parti vainqueur.
De telles divisions, jointes aux cruelles épreuves de l'invasion normande, ne pouvaient que relâcher tous les liens et porter le désordre à son comble. Aussi le gentilhomme, assuré de l'impunité, prit-il de toutes mains, sans honte et sans scrupule : il s'appropria des châteaux, des villes, des provinces ; il éleva partout des forteresses, des remparts ; il se décora du titre de duc, de comte, de baron, ne laissant au souverain que le droit de sanctionner ses usurpations et de recevoir son hommage.
Au milieu de cette effroyable dissolution de la société, obligés de se protéger, et entraînés d'ailleurs par le mouvement général, les archevêques et les évêques firent, de leur côté, ce qu'ils purent pour se constituer indépendants, et plusieurs se rendirent maîtres de leurs villes épiscopales. Ce fut, comme nous le verrons, ce que tenta, mais sans succès (958), l'évêque de Troyes, Atuégise, dont le pontificat s'étendit de 914 à 970. 11 devait en être autrement pour les autres prélats de la Champagne. Les archevêques de Reims, en particulier, qui étaient investis du droit de sacrer les rois, et qui étaient ainsi devenus en quelque sorte les arbitres du pouvoir, surtout depuis le pontificat d'Hincmar, n'eurent pas grande peine à s'attribuer dans leur cité l'autorité souveraine. Ce fut un effet naturel des circonstances autant que de la générosité royale.