‹ Histoire générale de la Champagne et de la Brie depuis les temps les plus reculés jusqu'à la division de la province en départements (volume 2)Chapitre 23 sur 164 · ET LES PREMIERS COMTES HEREDITAIRES · texte numérisé non relu

ET LES PREMIERS COMTES HEREDITAIRES

Le déchaînement des ambitions eut pour effet de réduire la classe des hommes libres. Bien avant l'édit de 847, qui obligeait tout homme libre à choisir un seigneur, la plupart s'étaient soumis au vasselage. Mais ils n'eurent pas tous à se louer do ce changement de condition ; car il n'était tourment ni ruse que l'avidité croissante des grands ne les portât à employer pour arracher aux propriétaires allodiaux la propriété de leurs terres, et l'Historien de Louis le Débonnaire nous dit que sous ce prince « il y avait une multitude innombrable d'opprimés, dépouillés de leur patrimoine et de leur liberté par l'ingénieuse iniquité des comtes et de leurs ministres' .

En tombant, sous des noms variés, dans les rangs du colonat, les hommes libres finirent, victimes de la misère des temps, par descendre presque au niveau des anciens esclaves, et il arriva que toutes les distinctions primitives disparurent sous la dénomination générique de serfs. La révolution était accomplie à la fin du x« siècle, et Adalbéron, évéque de Laon, put dire, en 1006, au roi Robert : « La société est un corps dont les deux membres principaux sont, d'un côté, le clergé qui prie et la noblesse qui combat, de l'autre, tous les gens de condUion servile(\m travaillent-». Mais « le travail, sanctionné par le temps, devait reconquérir ce qu'avait usurpé la force, adoucie à son tour par la même puissance. Les propriétaires s'étaient vus contraints de se réduire à la simple condition de cultivateurs , les cultivateurs devaient redevenir propriétaires : ce fut là l'œuvre lente des siècles » ^.

Une autre conséquence du brigandage qui désola la France pendant la période que nous parcourons fut la dépravation des mœurs. Les passions se déchaînèrent avec une telle violence et une telle brutalité qu'on aurait peine à croire à tant de corruption, si

' Thégaii, c. 13.

- Adalbéron, Dialogue avec le roi Robert, dans les Mémoires relatifs à l'histoire de France de M. Guizot, t . VI . 2 Guizot, Essais, p. 177.

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les décrets des conciles et les pénitentiels du temps n'en témoignaient d'une façon irrécusable par la fréquence de leurs mentions ou de leurs arrêts.

L'un de ces pénitentiels fut rédigé dès 835, sur la demande de l'archevêque Ebbon, par Halitgaire, évêque de Cambrai, pour servir de règle aux prêtres du diocèse de Reims, Si nous en croyons les dispositions qu'il renferme, non seulement les jeunes filles étaient ravies au foyer domestique, les veuves à leur retraite, les religieuses à leur pieux asile ; mais la grossièreté des mœurs allait jusqu'au mépris des sentiments les plus sacrés de la famille, quand elle ne descendait pas jusqu'à la bestialité. L'avortement , l'infanticide étaient les conséquences les plus ordinaires de cette honteuse perversité '.

On peut croire que le clergé, dans un tel débordement de passions, n'était pas exempt de toute souillure^, et que la discipline des monastères était bien relâchée; mais il faut ajouter que lesévêques ne négligeaient rien, ni conciles ni instructions, pour remédier au mal. Ainsi firent-ils pour guérir la société de la lèpre morale qui la rongeait. Plus d'une fois même, touchés de l'impuissance des foudres de l'Eglise, ils durent implorer l'intervention du gouvernement, et faire appel à la rigueur des lois séculières 3.

* Pénitentiel d' Halitgaire dans les Actes de la province ecclès. de Reims, t. 1", p. 169.

Il est bon de remarquer que le concile de Paris du 6 juin 8^9, qui était composé des quatre provinces de Reims, de Sens, de Tours et de Rouen, et auquel assistèrent Ebbon de Reims, Aldéric de Sens et Hubert de Meaux, recommanda de rejeter les nouveaux pénitentiels comme trop indulgents pour les impuretés abominables du temps.

^L'Evêque de Châlons, Mancion, rapporte, en 893, à Tarchevêque Foulques, pour avoir son avis sur ce qu'il doit faire, la scandaleuse conduite d'un prêtre nommé Angelric, du village de Vasnau, de Féglise Saint-Loup, qui fut convaincu d'avoir épousé en présence de ses paroissiens et du consentement des parents, une femme nommée Grimma. En attendant son avis, il l'avait excommunié : C'est, ajoute-t-il, le premier exemple que je sache d'un tel mariage. Le peuple en était indigné et avait chassé le coupable.

3 Epistoia ad rogcm Galliarum et Gcrmaniarum episcoporum communi nomine, de coercendo et extirpando raptu viduarum, etc. {Hîncmari ojjera, in-f., t. II, p. 218).

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