ET LES PREMIERS COMTES HEREDITAIRES
Cet état de choses n'était pas seulement un effet des troubles politiques de la société ; l'ignorance y avait aussi une grande part, alors surtout que l'enseignement des écoles embrassait non seulement les sciences profanes, mais encore les vérités de la religion. Or, dans la plus grande partie du viii^ siècle, la spoliation des églises, l'intrusion de laïcs débauchés ou illettrés dans les monastères et les évêchés avaient entraîné l'abandon des écoles. Gharlemagne eut la gloire de relever les lettres de leur ruine, en imposant à tous les évêchés, à tous les monastères l'obligation d'entretenir des écoles * , grandes et petites. Il prit même le soin d'indiquer les exercices qu'on y devait suivre, assignant aux dernières l'étude des psaumes, de la grammaire, de l'arithmétique et du chant, aux autres celle des arts libéraux et de l'Ecriture sainte -.
Mais, après cet empereur, l'ardeur dont il avait enflammé les esprits, étouffée parles discordes civiles qui déchirèrent l'Empire, et auxquelles succéda l'agitation désordonnée des ambitions seigneuriales, demeura comme assoupie pour ne se rallumer qu'à la fin du X" siècle. Toutefois dans la pénombre intellectuelle de ces temps, certains foyers d'instruction continuèrent de jeter quelques lueurs : Reims fut un de ces foyers. Soigneusement entretenues, comme nous l'avons vu ^, par les archevêques Hincmar et Foulques, ses écoles étaient très fréquentées*. Celles (ÏHautvillers, auxquelles présidait, sous l'archevêque Ebbon, un religieux nommé Placide, furent également florissantes. Almamis, un des rîioines de l'abbaye qui nous est apparu déjà ^ s'y distingua non seulement par un poëme sur les ravages des Normands, mais encore par une vie de saint Memmie, évêque de Châlons. Leathery ci Adelolde, au temps d'Hincmar, s'y signalèrent comme copistes. A Réomé ou Montier- Saint-Jean, au diocèse de Langres, la musique n'était pas moins en honneur que les lettres.
Toutefois il faut bien reconnaître que les lettres n'eurent pas
1 Constitutio de Scholis, etc., anu. 787 (Capit. de Baluze, t.P'', p. 201).
2 789. Capit. de Baluze, t. I, p. 237.
3 V. ci-dessus, p. 72.
* Hincmar, après Ebbon, enrichit la bibliothèque épiscopale de divers et précieux manuscrits.
^ V. ci-dessus, p. 59.
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alors en général un grand lustre, et que les efforts de l'esprit ne furent pas couronnés d'un brillant succès. Ce qui domine en ces temps, ce sont les vies de saints, auxquelles il faut ajouter d'assez nombreuses poésies. Plusieurs de ces dernières présentent des vers rimes, comme ceux que fit Sigloalcl, moine de Saint-Remi, sur la mort de Foulques. Le style de ces diverses compositions est assez barbare et incorrect.
Le latin devenait du reste de plus en plus étranger à la nation, et le concile de Reims de 813 prescrivait déjà aux évoques d'expliquer aux fidèles les homélies des Pères de l'Eglise dans Tune ou l'autre des deux langues, tudesque et romane, selon la situation.
Quant au grec il ne fut cultivé que par quelques esprits d'élite. Hincmar de Laon se plaisait à en insérer quelques mots dans ses écrits ^
Au spectacle de l'ignorance et de la grossièreté des temps que nous traversons, on ne s'étonnera pas que l'Eglise, d'accord avec les capitulaires, ait dû réprimer sévèrement certains reflets du paganisme, tels que la magie ou le sortilège -, proscrire les augures, les enchantements, les maléfices, les divinations, les sorts par le Psautier et l'Evangile, les préparations de philtres diaboliques, le culte des arbres, des rochers et des fontaines, les charmes et phylactères qui rendent les hommes stupides et insensibles, ou leur enlèvent leurs fruits, leur lait et leurs récoltes^. Parmi les pratiques les plus rebelles aux proscriptions des lois, il faut signaler celles des Kalencles de juillet associées aux étrennes, déguisements en cerfs, en veau, en ours et en chèvre, spectacles obscènes, travestissements, masques *. Ces fêtes païennes étaient l'occasion de très grands désordres.
Le débordement des passions n'excluait pas d'ailleurs une pieuse crédulité, qui enfanta à son tour les fraudes pieuses. Ainsi vit-on se produire de fausses reliques, de fausses légendes, de faux miracles. On exposa à la vénération des fidèles du lait de la Vierge, des
1 V. VHistoire littéraice de la France par les Bénédictins, t. IV, V, VI.
^ Concile de Paris en 829.
3 Ibid. — Cf. le Pénitentiel d'Halitgaire.
* Larvas demonum quas vulgo talamascas dicunt (Reginon, p. 107),