‹ Histoire générale de la Champagne et de la Brie depuis les temps les plus reculés jusqu'à la division de la province en départements (volume 2)Chapitre 43 sur 164 · EUDES II · texte numérisé non relu

EUDES II

celui-ci la leur avait aussitôt accordée. L'un des premiers actes d'Eudes fut de se rendre au concile de Senlis (1048) et de consacrer, au moins par sa présence, l'abandon de la garde de Saint-Médard, que l'assemblée maintint au roi.

Le nouveau comte montra plus de fermeté et de dignité dans une autre circonstance.

Divers petits barons avaient élevé des châteaux autour de Châlons, et les garnisons de ces châteaux dévastaient les campagnes voisines sans respecter même les biens ecclésiastiques. Dans sa détresse, l'évêque Roger II s'adressa à Eudes, et Eudes, par une charte où il s'intitule comte ^^ar la grâce de Dieu, s'engagea pour lui et ses successeurs à n'autoriser la construction d'aucune forteresse autour de la ville dans un rayon de huit lieues, « sous peine d'être séparé de la société des chrétiens, lié des chaînes de l'anathème et rejeté de la communion des saints. «

C'était le temps où, la faiblesse de l'autorité royale continuant de laisser libre carrière aux passions féodales, le fléau des guerres privées désolait la France et mettait la civilisation en péril. L'Eglise s'émut de cette situation et des maux dont souffrait le pauvre peuple. Elle prit en main la cause des faibles, clercs, femmes, laboureurs, marchands, et après les avoir placés, avec leurs biens ou les instruments de leur travail, souslaprotectionde te j;a^■.2; perpétuelle, qu'elle institua en leur faveur vers la fin du x^ siècle (988) ^ , et dont elle menaça les violateurs des plus terribles anathèmes, elle en vint, au commencement du xi° siècle (Concile de Tuluges, 1027), à entraver et à modérer les hostilités des seigneurs par l'établissement d'une trêve. Cette trêve, elle la borna d'abord au seul dimanche ; mais elle devait en étendre la durée à mesure que se fortifierait et s'accroîtrait son autorité (Concile de Tuluges, 1041) : ce fut au point de ne laisser plus que 60 à 80 jours pour l'appel à la force.

« La Trêve de Dieu ne fut pas du reste consacrée par une loi « générale ; ce furent des accords, des pactes consentis dans les « villes, sous l'autorité des évcqueset des églises, et les jugements « sur violation de la paix se modifiaient selon les pactes et les « décisions que chaque église avait institués avec le consentement

' Concile de Charoux en Poitou.

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a des paroissiens ' » ; car tout le monde, grands et petits, était convié k jurer la paix et à prêter main forte aux pasteurs de l'église pour assurer l'observation de leurs décrets. La paix réunissait ainsi en une multitude d'associations ou communautés ceux qui s'étaient engagés à l'observer et à la faire respecter ; ce mot finit même par désigner la ville, le bourg, le district soumis à la loi de la paix. Ce fut là l'origine de ces milices paroissiales qui, après avoir combattu sous la conduite de leurs curés les violateurs de la paix jurée, allaient bientôt, bannières déployées, accompagner le roi dans les combats ou dans les sièges ; ce fut l'un des principes les plus actifs delà commune, en sorte qu'on peut dire avec un chroniqueur, qui d'ailleurs ne les aimait pas, que les communes furent l'ouvrage des évêques '^. L'un des plus ardents promoteurs et propagateurs de la paix fut saint Fulbert, évêque de Chartres, qui avait étudié avec le roi Robert à l'école de Reims.

Quoi qu'il en soit, c'est par l'institution de la paix et trêve de Dieu que le régime féodal prend de la régularité et que le progrès social recommence. « On doit la considérer », a dit l'historien Sismondi, « comme la plus glorieuse des entreprises du clergé, celle « qui contribua le plus à adoucir les mœurs... » Aussi ne pouvait-elle manquer de trouver un appui dans la papauté. Celle-ci le manifesta particulièrement, en 1049, dans la personne de Léon IX, quand, à la sollicitation de l'abbé de Saint-Remi, Hérimar, il vint bénir la nouvelle église de ce monastère.

11 y avait à peine un an que Léon IX avait ceint la tiare, après avoir occupé pendant vingt-deux ans, sous le nom vénéré de Brunon, le siège épiscopal de Toul. Pontife zélé pour la gloire et l'indépendance de l'Eglise, il aspirait à faire cesser cette confusion féodale du temporel et du spirituel qui la mettait, pour ainsi dire, à la

^ Yves de Chartres, épit. 13o, citée par Ducange, Glossaire et n° 90, édit. F. Didot.

2 Orderic Vital, L XI, p. 250 de la collection Guizot, et liv. 9, t. III, p. 470, édit. de la Soc. de l'Histoire de France : « Tune ergo communitas in Francia popularis statuta est à prœsulibus, ut presbiteri comitarentur régi ad obsidionem vel pugnara cum vexilUs et parochianis omnibus ». Cela n'empêche pas que plus d'une commune n'ait tenté de tourner ses libertés contre le pouvoir Icmporcl des ôvêriucs et des abbés. Aussi l'Eglise finitelle par se montrer défavorable à l'extension de rémancipation conmiuuale.

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merci de l'autorité séculière, en entraînant avec soi l'oubli du célibat ecclésiastique et le scandale de la simonie. Aussi, quand il eut annoncé son dessein de tenir à Reims un synode national, les seigneurs les plus compromis se liguèrent-ils pour en empêcher l'exécution. S'ils n'y parvinrent point, ils réussirent du moins à détourner le roi de prendre part aux délibérations du concile. Mais le pape ne fut point ébranlé par ces dispositions. Le 28 septembre 1049, il arrivait dans la vallée de la Vesle et passait la nuit dans le prieuré de Courmeldis, relevant du monastère de Saint-Basle. Le lendemain, accompagné des archevêques de Trêves, de Lyon, de Besançon et d'une suite nombreuse de grands personnages, il se dirigeait vers l'abbaye de Saint-Remi, où l'attendait une foule considérable d'évêques et de religieux. On se rendit de là processionnellement dans la cité, où l'archevêque de Reims, escorté de tous les évêques présents ' de la Champagne et de son clergé, reçut le vicaire de J.-G. et le conduisit au milieu des acclamations populaires à Notre-Dame. Le 2 octobre, Léon IX faisait la dédicace de la basilique abbatiale de Saint-Remy, et annonçait pour le 3 l'ouverture du concile. Elle se fit avec pompe dans cette basilique, en présence des reliques du glorieux patron des Francs. Les lumières du Saint-Esprit invoquées, l'assemblée se mit à l'œuvre -.

On défendit sous peine d'analhème de vexer les clercs et les pauvres, en même temps qu'on plaça dans la trêve les jours de dédicace et les vigiles de ces jours. On fit aussi défense aux laïques de s'ingérer dans le ministère sacré ; on frappa de peines sévères la simonie, on excommunia même ou l'on déposséda plusieurs évêques convaincus de ce crime ^, et l'on condamna diverses hérésies qui s'étaient élevées en France *. La présence du

^ Roger n, évèque de Châlons, et Gauthier, évêqiie de Meaux, étaient alors en ambassade en Russie.

2 On chanta à la 3^ session l'hymne Yeni Creator, dont la première mention connue se rapporte à la translation de S. Marcoul (878).

3 Hugues de Langres fut dépossédé ; Gilduin, archevêque de Sens, qui avait été l'un des plus ardents à repousser la présidence du concile par le pape, fut excommunié. Gui de Châtillon, archevêque de Reims, n'échappa qu'à grand'peine au jugement du concile.

'* Comme le diocèse de Châlons en était infecté, Roger U demanda à 1 évêque de Liège Wazon (1042-1048) s'il devait livrer les coupables au

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pape avait attiré à Reims une grande multitude de peuple avide de contempler ses traits, et de jouir du spectacle de la solennité qui l'avait amené dans cette ville.

Dix ans après (1059), une autre cérémonie charmait la cité rémoise. Henri 1 y faisait sacrer son l'ils Philippe par l'archevêque Gervais, en présence d'un certain nombre de seigneurs et de tout le peuple assemblé. Le jeune prince y jura de maintenir et de dél'endre les privilèges de l'Eglise, ainsi que de rendre au peuple une exacte justice, et après qu'il eut reçu l'onction sainte, l'assemblée tout entière le proclama roi, en s'écriant par trois fois : « Il nous plaît, 710US le voulons, qu'il en soit ainsi ».

Nous ne voyons nulle part que le comte Eudes ait assisté à ce sacre ; il s'était déjà dispensé de paraître au Concile. Sa faiblesse et sa nullité, non moins qu'un meurtre dont il s'était rendu coupable sur la personne d'un grand ', finirent par avoir pour lui les plus funestes conséquences: dépouillé de ses états par son oncle Thibault, comte de Blois, il se réfugia en Normandie, près du duc Guillaume II, dit le Bâtard, son cousin germain, et y devint la tige des comtes d'Aumale.

§ IV. — Thibault I", VllI'' comte de Champagne 1063-1089.

Eudes III, IX'' comte de Champagne 1089-1093.

Thibault hérite d'une partie des étals do Simon do Crépy. — Primée pacifique, il répand ses bienfaits sur les églises, les monastères, et concourt à la restauration do la vie religieuse. Conciles tenus dans ses étals. — Eudes, son successeur, s'intitule comle de Troues.

Thibault avait, quelques années auparavant (1058), accompagné le roi Henri dans une expédition contre Guillaume, et au passage

bras séculier, et Wazoa lui répondit uégativcinent, eu invoquant la parabole de l'ivraie et du bon grain [Aasehn. Gcstaepisc. Leodiensiiim, ap. Monum. Gcrm., t. VII, p. 226-227. — Concile de Reims de 1049, dans les Actes de la prov. eccl. de Reims).

^ V. dans la Bibliothèque de l'École des Chartes, 5^ série, t. I, p. 537, ce qu'en dit M. A. de Barthélémy, et les peines dont l'assassinat était passible dans le droit du temps.

de la Dive, sur le pont trop étroit de Varaville, étant tombé aux mains des Normands, il était resté quelque temps prisonnier. Mais, une fois en possession des états de son neveu, il montra un caractère très pacifique, non toutefois sans négliger l'occasion que lui offrit saint Simon de Crépy, en se retirant du monde, de s'agrandir d'une partie de ses états.

Raoul III, comte de Valois, allant en pèlerinage à Rome, traversait en 1040 le Barrois, lorsqu'il entendit parler de la jeune veuve Adélaïde, héritière de La Ferté-sur-Aube et du château de Bar-sur- Aube, où elle résidait. Il va la voir, et cette entrevue les amène à une promesse mutuelle de mariage. L'union devait être célébrée au retour de Raoul ; mais elle ne le fut pas sans avoir été deux fois entravée par la crainte des vassaux d'Adélaïde de tomber sous la domination d'un maître puissant, et Raoul dut par les armes conquérir sa fiancée.

Des deux fils qu'il eut de la comtesse, le plus jeune, Simon, devait, en 1074, recueillir l'héritage paternel, qui, d'un côté, touchait à l'Ile de France par les comtés d'Amiens, Senlis, Beauvais, Meulan, Pontoise, et s'étendait, de l'autre, jusqu'à la Bourgogne par Vitry-en-Perthois, Bar-sur-Aube, Granccy-sur-Ource et la forêt de Molesmcs. Simon était un brillant chevalier en qui éclataient les instincts fougueux et les appétits violents de son père ; menacé dans la possession du Vermandois par l'ambition de Philippe I^"", il repoussa non sans gloire, les assauts de la royauté.

Mais le moment n'était pas éloigné où la valeur guerrière allait faire place en lui à une autre vertu. Devenu veuf d'Adélaïde en 1053, Raoul, après avoir épousé Eléonore, comtesse de Montdidier, l'avait répudiée pour épouser Anne, veuve du roi de France Henri I"^"", et par cette violation des lois religieuses avait attiré sur lui les foudres de l'église. 11 était encore sous le poids de l'excommunication quand la mort le surprit à Montdidier mèjne. Emu de ce coup où il voyait la main de Dieu, Simon ne songea qu'à réparer autant qu'il était en lui les fautes de son père et fit consulter à cet égard Grégoire VII. Sur une sentence du pape, après avoir été exhumé du sol que Raoul avait usurpé, le corps de ce seigneur dut être transporté au château de Crépy, à côté de celui de sa première épouse. C'était le 22 avril 1076. A l'ouverture du cercueil, à la vue des restes défigurés et sans nom de celui qui avait été l'un des plus terribles vassaux de France,

Simon est frappé du néant des choses humaines. A quoi a-t-il servi à son père d'y avoir donné son temps et ses soins ? A quoi lui aura-t-il servi à lui-même d'avoir fait la ruine et la désolation d'une contrée, même en la défendant contre les convoitises du roi ? A cette pensée, il se sent pris d'angoisses inexprimables, et prend la résolution d'aller à Rome chercher la paix d'une conscience profondément troublée. 11 se présente à Grégoire VII sous l'armure du chevalier, et après l'avoir déposée à ses pieds pour recevoir une solennelle absolution, il la reprend sur l'ordre du pontife pour voler à la défense de ses états. Philippe I'^'' n'avait pas désarmé, et Barthélémy de Broyés, un des propres beaux-frères de Simon, avait profité de son absence pour lui enlever Bar-sur-Aube, Vitry et La Ferté. Plein d'une nouvelle vaillance, le pieux chevalier reconquiert rapidement ces domaines, et soutient heureusement la lutte avec le roi jusqu'à ce qu'une assemblée de nobles termine la querelle par une sentence juridique (1077).

Simon, rétabli dans son légitime héritage, était l'un des seigneurs de France les plus puissants ; il voyait son alliance recherchée et semblait se prêter aux propositions de ses amis, quand tout-à-coup on apprend qu'il s'est retiré au monastère de Saint-Claude, dans le Jura. Il n'avait pris aucune disposition relative à ses terres : ce fut pour le roi de France l'occasion de s'emparer du Yexin, tandis que Thibault, comte de Champagne, prenait possession àQ Bar-sur- Aube, Vitry et La Ferté, en qualité de parent de Raoul, dont on croit qu'il avait épousé en secondes noces la deuxième fille, Adélaïde ou Alix de Broyés.

En agrandissant ainsi ses états, Thibault sembla n'avoir fait qu'étejidre le cercle des bienfaits qu'il se plaisait à répandre sur l'Eglise ; mais il n'avait pas attendu les faveurs de la fortune pour se faire le protecteur des monastères.

Saint-Père de Chartres, Saint-Martin d'Epernay, Cluny et beaucoup d'autres éprouvèrent de bonne heure sa libéralité ; surtout il favorisa les abbayes de Marmoutier et de Montieren-Der.

Marmoutier était tout ce qu'il s'était réservé, en 1044, quand il fit à Geoffroy Martel l'abandon du comté de Tours, et, dès 1040, il avait fondé pour cette abbaye le prieuré de Yentelay ; quarante-deux ans plus tard, alors qu'il se trouvait à Chàtillon-sur-Marne, il lui

donna solennellement, après y avoir rétabli la règle, le monastère de la Celle en Brie.

Quant à l'abbaye de Montier-en-Der, il la protégea particulièrement contre l'avidité des seigneurs, et lui fit restituer les biens dont elle avait été injustement dépouillée ; il mit également les serfs de l'abbaye à l'abri des exactions d'un certain Gauthier, comte de Brienne, qui les écrasait de corvées. En même temps qu'il aidait généreusement les religieux à réparer les ruines de leur monastère, il leur donnait de sages conseils sur la discipline intérieure de la maison.

La nouvelle de ces services arriva aux oreilles du pape Victor II (lOoia-1057), et le pape s'empressa d'en remercier le comte : « Nous « savons, lui écrivait-il, de quels bienfaits la piété de Votre « Grandeur a comblé le monastère que notre cher fils Brunon « préside ; vous l'avez obligé, non seulement par les prières et les « reproches que vous avez adressés aux moines, mais encore par les « restitutions que vous lui avez faites de villages, d'églises, de « moulins et de divers autres biens, ainsi que par les reconstructions « de ponts que vous avez ordonnées dans l'intérêt de l'établis- « sèment... Nous vous en rendons des grâces abondantes et vous « exhortons à continuer de faire les œuvres de Dieu, si vous voulez « que Dieu fasse les vôtres. »

En se conformant le reste de sa vie aux conseils de Victor II, Thibault devint un des instruments de cette rénovation de la vie religieuse qui, à partir du milieu du xi" siècle, devait, sous l'impulsion de la papauté, succéder au bouleversement social causé par la chute de la dynastie carlovingienne. Grégoire VII, l'homme le plus vertueux et le plus vigoureux génie de son temps, avait entrepris, pour réformer l'Eglise et la rendre à sa divine mission, de l'arracher aux étreintes de la féodalité, en enlevant aux souverains le droit qu'ils s'étaient arrogé d'investir de leur dignité les évêques et les abbés. Hugues, évèquede Die, qu'il avait, le 12 mai 1077, nommé son légat en France, devait y convoquer plusieurs conciles pour juger les prélats irrégulièrement élus, et, en cas d'opposition du roi Philippe, il avait pour mission de s'appuyer sur le comte de Champagne, qui avait fait promettre au pape par ses ambassadeurs de procurer au légat, autaiit qu'il serait en son pouvoir, tous les moyens de célébrer un synode et de faire les affaires de

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l'Eglise, s'offrant de leur donner le local, les conseils 'et l'aide nécessaires.

L'appui de Thibault ne fut pas inutile à Hugues. Après nn concile tenu à Autun, en 1077, et où fut déposé par défaut l'archevêque de Reims, Manassès de Gournay, accusé d'usurpation simoniaque et de dérèglement des mœurs, le légat, ayant vainement tenté d'en réunir un autre à Poitiers, prit le parti de le convoquer à Troyes. Manassès, qui en avait appelé au pape, avait reçu sommation d'y comparaître ; mais on fit observer à Hugues que les guerres privées rendraient le voyage de Troyes bien périlleux pour les accusateurs de l'archevêque : la convocation fut donc contremandée, et la ville de Lyon indiquée pour la tenue du synode. Sous le prétexte de ce contremand, Manassès refusa de s'y rendre malgré l'ordre qu'il en avait reçu de Grégoire VII (3 janv. 1080). Ce fut pour le synode un motif de renouveler la sentence de déposition portée contre ce prélat ; le pape la confirma et lui en donnaavis le 17 avril suivant '. Manassès n'avait que trop justifié les sévérités de l'Eglise par sa conduite à l'égard du savant Brmio, écolâtre de Reims, qui, avec trois chanoines, s'était porté son accusateur au concile d'Autun. Il l'avait fait rechercher par des sicaires, et l'homme du devoir n'avait échappé à la mort qu'en se réfugiant au château du comte deRoucy, où il demeura jusqu'en 1080. Le clergé et le peuple rémois songèrent alors à promouvoir sur le siège de saint Rémi celui qui avait eu l'honneur de souffrir pour la gloire du Christ ; mais la modestie de Bruno s'alarma de la perspective qui s'offrait à lui. Épris d'un vif amour de la vie monastique, il partit en compagnie de quelques-uns de ses anciens auditeurs, et après avoir pris conseil du pieux abbé de Molesmes, Robert de Troyes, il alla fonder non loin de Grenoble Vordre des Chartreux ^.

Cependant le légat Hugues étant revenu au comté de Champagne, réunit un concile à Meaux^ sous la protection de Thibault, qui y assista avec la comtesse Adélaïde, sa femme (1081). L'archevêque de Bourges, Richard II, y siégeait avec huit évêques au nombre

' V. les Regesta Pontificam Romanorum, Lipsise, 1885, t. P''., p. 634, 63y.

- Il transporta dans son désert les cérémonies de l'église de Reims. 3 C'est le 3« concile de Meaux.

desquels étaient Hugues II deTroyes, Roger III de Châlons et Hugues ou Raynard de Langues. On y déposa l'évoque intrus de Soissons, et les clercs, les vassaux de cette Eglise élurent incontinent à la place d'Ursion, un ancien abbé de Saint-Médard, Arnoulf, qui s'était démis de sa dignité plutôt que d'aller, le bassinet en tète et l'épée à la main, ainsi que le voulaient les obligations féodales, guerroyer à la suite du roi, avec les vassaux de l'abbaye.

On décida en même temps dans le concile que toute abbaye qui ne compterait pas plus de dix religieux serait réduite en prieuré et subordonnée soit à Gluny, soit à Marmoutier. On y confirma aussi, sur leurs demandes, plusieurs donations que Thibault et Guarzin, comte de Rosnay, l'un de ses vassaux, avaient faites à l'abbaye de Montier-en-Der.

L'assemblée dissoute, Arnoulf était retourné à Soissons pour s'y préparer à son sacre, qui devait avoir lieu à Die. En se rendant en cette dernière ville, il passa par Vertus, où Thibault tenait sa cour et y fut reçu avec honneur. C'est alors, dit-on, qu'il prédit la naissance du roi Louis VI. Arrivé à Die, il y fut sacré par le légat le 19 décembre 1081, qui était le dimanche avant Noël. Mais la résistance d'Ursion et l'opposition armée de son frère, qui était sénéchal du roi, ne lui permirent pas de prendre possession de son siège. Il se retira dans un château qui appartenait à Thibault ', et de là ne tarda pas à partir pour la Flandre, où il mourut en 1087, en travaillant à la pacification du pays.

Même scandale affligeait alors l'église de Meaux.

Dix mois après le sacre d'Arnoulf, l'évêque de cette ville, Gauthier Savey, étant venu à mourir (20 oct. 1082), le légat y était retourné et y avait tenu un nouveau concile'^, qui élut, à la place de Gauthier, Robert, abbé de Rebais. Ce choix ne plaisait point à l'archevêque de Sens, qui se garda bien de le ratifier par sa présence. Ce fut pour lui et ses suffragants un prétexte d'excommunier Robert le 2 novembre 1085 et de lui substituer un courtisan du roi, Gauthier de Ghambly, qui se maintint en possession du siège.

Thibault vécut encore quelques années en faisant le bien. Décédé

^ A Oulchy-le-Château, dans le département de l'Aisne. 2 Ce concile, tenu dans la dernière semaine d'octobre, est le 4« de Meaux, dont il ne faut pas mêler l'objet avec celui du concile précédent.

132 LA CHAMPAGNE FEODALE 1063-1089.

en 1089 à Epernay, il y fut enterré à l'abbaye de Saint-Martin^ qu'avait fondée son père. 11 avait eu d'une première femme un fils appelé Etienne-Henri, qui épousa Adèle, fille de Guillaume-le- Conquérant, dont il eut cinq fils et deux filles, et qui fonda à Sézanne le prieuré de Saint-Julien, de l'ordre de Cluny (1081). Une seconde femme avait donné à Thibault trois enfants, Eudes, Hugues çX Philippe. Ce dernier devait, en 1093, monter sur le siège épiscopaldeChâlons ; des trois autres, l'aîné, Etienne-Henri, eut pour sa part les comtés de Blois, de Chartres, de Ghâteaudun et de Meaux avec la suzeraineté du reste, et Eudes le comté de Champagne; mais Eudes en jouit si peu de temps(1089-1093), qu'on trouve à peine trace de son administration, et qu'on ignore l'époque exacte de sa mort. Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'il fut le premier de sa race qui prit le titre de comte de Troyes, le seul officiellement porté par ses successeurs jusqu'en 1214 pour désigner leur qualité de comte de Champagne. Ce dernier titre devait toutefois apparaître en 1093 sous le successeur immédiat de Eudes K Hugues fut ce successeur.

§ V. — Hugues P"", X^ comte de Champagne 1093-1123.

Philippe I" et Henri V. — Saint Bernard et Guillaume de Ghampeaux. — Pascal II et Galixte II.

Urbain II prêche la croisade ; Hugues s'abstient d'y prendre part.— Il se fait le bienfaiteur des moines, mais il attire sur lui les menaces de l'Eglise par une union incestueuse. Cette union rompue, il part pour la Palestine, et à son retour il contracte une nouvelle alliance, — Apparition de saint Bernard. Ses fondations monastiques et ses rapports avec Guillaume de Ghampeaux. — Querelle des investitures-, part que prend l'évèque de Châlons aux négociations de la papauté avec l'empereur Henri V. — Hugues abandonne sa femme et ses états pour entrer dans l'ordre des Templiers.

Avec le règne de Hugues, nous entrons dans le xii^ siècle, nous arrivons à l'apogée du moyen âge. La papauté sort victorieuse de la lutte qu'elle a engagée avec l'Empire ; l'Église s'est arrachée aux étreintes de la féodalité, et, libre dans son action, elle consacre ses

* Dans une charte pour l'abbaye de Saiut-Glaude : «... Ego Hugo, cornes Campanice, notum facio. . . »

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